‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 121 sur 149 · Arch. Nat. B B30 365, II · texte numérisé non relu

Arch. Nat. B B30 365, II

2. Les journaux de gauche le laisaient remarquer avec amertume.— Non sans un certain sens politique, un rédacteur disait dans un article de la Démocratie i)acifu/iie, .en mai : « Que l'Assemblée nouvelle inaugure enlin le règne des travailleurs, de ceux de la pioche et de ceux de la pensée... Puisse la Constituante sortir bientôt de la procédure parlementaire, de ces formalités inévitables mais fastidieuses qui ont absorbé aujourd'hui ses instants, qui les occuperont encore deniain. Nous la jugerons alors, nous saurons si elle peut marcher en avant, si elle est digne de sa noble tâche. La République de 1848 doit avoir un caractère socialiste et ce caractère ne s'est pas encore dessiné. On a trop regardé le passé, trop peu l'avenir, on s'est trop complu, peut-être, dans une reproduction scénique de 89 et de 92; résurrection du titre de citoyen, plantation d'arbres de la liberté, chapeaux républicains donnés à la garde url)aine, apparition du froc monastique sur les bancs de l'Assemblée Nationale, tout cela ne fait pas vivre une société ; il faut qu'elle ait une pensée, une àmc. Après une restauration monarchique impuissante, n'ajons pas une restauration républicaine également stérile. »

écroïsles et calculatrices (i). » Le gouvernement ne pouvait s'occuper de cela; il songeait à se défendre, et par n'importe quel moyen. La question sociale, une lois de plus, dispaiaissait devant la question d'intérêt ])olitiquc, donnant ainsi raison aux théoriciens de l'anarchie qui, faute de découvrir enlin un gouvernement réel et pourtant réduit au strict nécessaire, oublieux de la police maintenue à travers le chapelet <les ministres et celui, plus court, des régimes, affirment que le gouvernement est un luxe inutile.

Le Directoire de iB^H, né de la révolution, n'avait, conmie nous l'avons dit, rien de révolutionnaire, sauf sa naissance et son désordre ; il ne devenait pas non plus général : au fur et à mesure qu'il sentait les nécessités de la défensive, il se faisait, au contraire, exclusif. Au lieu de permettre l'union de la bourgeoisie et du prolétariat, à cette époque plus facile que de nos jours, la division ayant été quel<iuefois exagérée pour les besoins de la cause, il accentuait si bien leurs griefs réciproques que la bourgeoisie, terrifiée, se faisait contre-révolutionnaire et le prolétariat, poussé à bout, révolutionnaire exclusivement. La République n'existait nulle part. La révolution demeurait bien à recommencer. — En i83o, les ouvriers avaient eu la monarchie bourgeoise ; en 1848, ils avaient la république bourgeoise ; ils voulaient la république prolétarienne (2), — et l'inconnu. La république complète, — celle que rêva Thicrs avant 187.5, — ne possédant pas un chef pour réunir les partis en les dominant, restait impossible ; elle ne s'édifiait réellement ([uc dans l'imagination de quelipies députés. Tous niaient plus ou moins les réalités qui ne cessaient de leur infliger des démentis.

I. Arch. Nal. 1$ l{:iO 365, I, Cour de Rioiu. a. Karl Marx, La lutte des classes, déjà cité.

L'abstraction dominait la scène pendant que l'intrigue occupait la coulisse. Cavaignac sera un héros abstrait. Il possède le masque antique et une partie de la force quil exprime, mais derrière ce masque, d'autres jouent. Il défend un principe admirable — et, en fait, sauve quelque chose d'assez mesquin; il croit combattre pour la patrie — et sert une faction ; il se dresse comme le régulateur de la France — au profit de mauvais bergers. Il auréole la cuirasse de l'ordre bourgeois— et, à cette date déjà, la bourgeoisie, malgré plus d'une qualité excellente, malgré la réserve fournie qu'elle garde à la nation, est une médiocrité satisfaite d'être telle, rebelle d'instinct à tout ce qui s'eflorce de l'améliorer.

La complication menaçante qui se préparait était simplement, comme toujours, la suite de ce qui avait précédé. Chaque heure, chaque semaine, chaque mois avaient rongé l'essai républicain de février, et les destructeurs les plus sérieux de la république avaient été ceux qui la conduisaient (i). Le peuple ne voulait plus croire à leur sollicitude et, plus il avançait, moins il pouvait espérer en découvrir les preuves. De son côté, attaqué de toutes parts, même pap quelques-uns des siens qui se servaient du peuple, eux aussi, pour parvenir, le gouvernement, déjà si porté à ne voir que lui-même, y était, de plus, contraint par les circonstances. L'affaire du 17 avril avait montré les diiricullés à vaincre. Marrast, fort

I. Ledru-RoUin pourrait même presque être accusé d'avoir conseillé les journées de Juin ou, du moins, une nouvelle révolte. Il disait dans une alliche.en avril:» Les élections, arrachées à la conliante lojauté du peuple, pourraient ne pas faire triompher la vérité sociale, et alors il n'y aurait qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades, ce serait de manifester une seconde fois sa volonté et d'ajourner les décisions d'une fausse représentation nationale. «C'était sévère contre le suffrage universel, pour lequel la révolution avait été faite et sur lequel reposait la république.

habile ce jour-là, était arrivé à tout prévoir, mais si la poussée révolutionnaire ne réussit point, ce fut surtout parce que le parti le plus lorl, celui de Ledru- Rollin, ne s'entendant pas avec Louis Blanc, se refusant Cabet, ne donna pas, résigné d'avance à un rôle elïacé ; les dispositions calculées par Marrastlirent alors le reste. Quand l'armée ouvrière se mit en marche, dès le quai du Louvre, deux colonnes de gardes nationaux aux fusils chargés se placèrent sur les deux flancs de la colonne prolétarienne ; au Pont des Arts, une troisième colonne de gardes nationaux et de mobiles s'insinua au centre, sous l'agréable prétexte de la fraternité ; toutes les cinq minutes, un temps d'arrêt était ordonné et la garde nationale avançait de plusieurs pelotons afm d'obtenir au terme de la promenade, sur la place de l'Hôtel-de- Yille, un intervalle entre chaque colonne comme entre chacjue corporation. Les ouvriers étaient ainsi pris dans un filet, maille par maille. Une fois sur la place, ils trouvèrent devant eux la garde mobile sur plusieurs rangs épais et furent refoulés dans le fond, loin de la maison municipale. Ils apercevaient aux fenêtres, il est vrai, consolation suprême, les « hideuses boules (i) » de Crémieux et de Pagnerre, Oarnier-Pagès, austère et jaune, Lamartine, radieux, Ledru-RoUin « faisant contre fortune bon cœur (2) » et Louis Blanc, tout disposé à se croire Saint-Just connue à en persuader autrui. — Marrast se frottait les mains. En réalité, aucun danger n'était conjuré. Son enthousiasme une fois passé, le peuple, qui avait beaucouj) crié: « Mort à ('abet ! », reconnaissait que le Directoire l'avait joué une fois de plus; le divorce entre le peuple et le gouvernement s'était développé au

I, 2. George Saiid, Correspondance, déjà cilé, p. 3o, etc.

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grand jour (i), sous couleur d'entente et d'union; elle double instinct d'appétit et de justice dont le peuple était pourvu grandissait parallèlement au sentiment de la peur chez la bourgeoisie (2). Aussi, dès cette époque, une sorte de régime de la peur commençat-il de s'implanter ; les partis, à force d'avoir voulu s'efTrayer les uns les autres alin que celui qui inspirait le plus de crainte put mieux dominer, se laissèrent prendre à leur propre comédie. La meilleure portion de la bourgeoisie, la plus restreinte, en face d'un gouvernement qu'elle ne parvenait ni à comprendre ni à se définir, pencha dès lors, peu à peu^ vers le peuple, ce qui était, pour elle, faire un premier pas vers la donnée napoléonienne ; la majorité, au contraire, ne souhaita désormais que des gouvernements absolus. Le peuple réduit à lui seul, traqué, en quelque sorte, et par le gouvernement et par les différentes classes, ne se découvrant pas d'issue, n'écouta plus que son indignation, sa révolte, et, à la longue, sa haine. — Un malaise inouï en résulte, une confusion qui fera hésiter les combattants, ([uelquefois, sur le parti à prendre. Et, pour avoir méconnu certaines nécessités, on en arrive au drame le plus épouvantable.

1. Il avait été prévu avant février, notamment par Leroux. Philippe Faure a raconté que dans une réunion il aurait dit : « Nos amis seront tués, massacrés, on en arrêtera des multitudes pour faire le procès monstre dont on a besoin et, en apprenant les opinions des accusés, nos cliefs de la veille seront les premiers à applaudir au triomphe du gouvernement... Mais j'admets l'autre hypothèse, que la victoire vienne à l'insurrection. Le peuple aura vaincu, mais qui profitera de sa victoire? Ce n'est pas vous, ce n'est pas le peuple, ce sera cette fraction de la bourgeoisie qui rédige le National et qui partage les opinions de cette feuille... Ah ! les plus grands ennemis du peuple et du socialisme ne sont pas ceux qui sont au pouvoir, ce sont ceux qui y arriveraient. » Bulletin de la Société d'Jdstoire de la Révolution de iS^8, t. III, no XVII.

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