‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 130 sur 149 · D. Stern, déjà cité · texte numérisé non relu

D. Stern, déjà cité

2. Pour moi, elle n'a pas existé, mais je ne puis donner celte opinion que comme le résultat d'un travail personnel.

3. L'attitude d'Emile Thomas aux Ateliers Nationaux montre qu'il fut d'abord sincèrement républicain, puis qvi'il se détourna de la Commission Executive en constatant la façon incapable dont elle dirigeait les allaires publiques. — Ce que dit Castille sur Emile Thomas entra\ant les mesures de Trélat semble bien une erreur, et peu soutenable; s'il en avait été ainsi, Trélat n'aurait pas manqué de le prouver devant la Commission d'Enquête. — Si Emile Thomas agit dans le sens indiqué par Castille, on ne comprend point qu'il ait montré d'abord une li};-ne de conduite toute différente. En ce cas, il ne se serait rallié au bonapartisme que sur la lin, désespéré des efforts infructueux tentés jusque-là par la révolution.

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fie rien ; on la fait tenir dans la constatation qu'au 2 mars on ne comptait pas plus de dix-sept mille ouvriers sans travail dans Paris et que le 20 juin on en relevait cent sept mille. On ajoute, il est vrai, <[u'un brigadier des Ateliers Nationaux aurait répondu on nionlrant huit billets de mille francs : « Je sers un maître plus généreux que la République (i). » Pourquoi le parti bonapartiste serait-il plus responsable ici que le parti légitimisle ? lia d'autant moins de raisons pour cela que le brigadier était un ancien officier de la Restauration sous laquelle il avait servi dans le régiment du marquis de Bonneval (2). Et l'observation précédemment faite continue de demeurer exacte: sans un mécontentement général, aucune propagande, quelle qu'elle fut, n'aurait porté. Ce mécontentement était inévitable. Les directeurs n'ont rien appris à leurs troupes industrielles. Sur cent sept mille liommes, ils n'en ont jamais occupé que dix mille par jour ; et leur occupation a consisté à gratter la terre puis à la transporter d'un endroit à un autre. L'indignation des ouvriers en face de cette besogne leur fait honneur : elle montre qu'ils n'admettaient pas d'être humiliés et inutiles. « Le danger croît alors à vue d'œil. Un tel état de choses ne saurait se prolonger sans amener la démoralisation complète des ouvriers, la ruine des finances, l'anarchie dans Paris. 11 faut donc (pi'il cesse au plus vile ; c'est ce que personne ne met en doute (3). » — Aucun complot n'a décidé l'insuireclion ; la révolte est née <le l;i situation même Ci) ; elle ne pouvait pas ne pas avoir lieu désormais. Répétons-le, le gouvernement la voulait et, s'il y eût un complot, ce fut le sien (5),

1, 2, 3. Daniel Slern, déjà cité.

4, ;"). Castille, déjà cilé: « Toutes ces mesures rendaient l'insurrec-

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OU, du moins, celui du National. L'étude des rap • ports de la Commission d'Enquête, malgré ses réserves au sujet de quelques individualités républicaines et tout ce qu'elle a évité de dire, le prouve. Le peuple ne va même pas se soulever par suite d'une théorie, pour servir une thèse spéciale ; il n'a aucune sympathie à l'égard du socialisme (i). Il se dresse par

tion irrévocal)le. Un combat dcA'enait en effet, par l'habileté des dynastiques, par l'audace du parti jésuite et par la couardise du pouvoir exéciilii" combinés, le seul, l'inévitable moyen d'en linir. Quant à la Chambre, véritable l>oîte de Pandore dont le monstre de la guerre civile s'était échappé, elle s'occupait de tout, excepté de ce qui faisait l'intérêt du moment. » Dans le Rapport de la Commission iVEnquète (p. 23o, t. I) on voit que pendant la discussion du drapeau rouge, François Arago linit par dire : « Appelez ces adhérents, je ferai battre le rappel et nous déciderons la question à coups de fusil. » Ainsi, dès le début, tel était l'état d'esprit du gouvernement. — Vers la mi-juin, les délégués de la ville de Nantes, s'étant présentés à la Commission Executive en discutant un emprunt pour payer les ouvriers des Ateliers Nationaux, auraient reçu la réponse suivante d'un membre du gouvernement : « Si vous ne pouvez pas en sortir, faites ce que nous allons faire ici, tirez des coups de fusil. » L. Ménard, Prologue cVune révolution. I. Proudhon. La révolution sociale, déjà cité. — « Le socialisme ne pénétrait que lentement dans les masses du peuple. » Garnier- Pagès, Histoire de la révolution de 18^8, déjà cité, t. IV, p. 86. — Le passage suivant d'un journal révolutionnaire de Limoges, Le Peuple, montre toute l'illusion qui berçait certains révolutionnaires : « Paris, écrivait de la capitale Gaston Dussoubs, Paris est socialiste. Le socialisme pénètre partout, envahit tout, inspire tout. Le parti socialiste aura une grande force à l'Assemblée... Je suis membre du Club des Clubs (Aubert, président) ; je suis aussi membre du club révolutionnaire (Barbes, président) ; hier j'y ai présenté Bac ; on agitait la question de savoir si les femmes seraient admises à faire partie du club, etc.. Nos amis, Barbes et autres, sont très influents ; ce sont des hommes qu'on écoutera toujours. Barbés a soixante mille baïonnettes derrière lui, c'est l'homme des blouses avec Hubert... Nos idées, ce qu'on appelle nos rêves, se réaliseront ; nous cueillerons les fruits que nous avons semés et nos enfants s'asseoiront à jamais heureux à l'ombre des arbres que nous aurons plantés. » Un autre passage du même journal montre ce que le peuple attendait d'Armand Marrast et toute sa nouvelle illusion sur ce point : « Le Aational avance, il devient socialiste; espérons que tous ceux (|ui sont sincèrement républicains le deviendront. Nous répétons ce que nous avons dit dejjuis longtemps : le socialisme peut seul donner la solution du problême posé par la révolution de Février. » N" du 9 mai 1848. — Arch. Nat. BB 30, 36i.

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exaspération, par colère, par faim, parce qu'il est sur désormais que le gouvernement n'écoutera ni ses plaintes ni ses droits ; il lutte aussi par « idéal » (i). De son côté, entraînée par la peur, la bourgeoisie ne distingue pas l'intrigue. Elle a toujours cru au sérieux des gouvernements, à leur capacité ; elle ne doute pas, dans le désarroi général, de celui qui s'est constitué. Rebelle à l'esprit véritable d'une partie de la grande Révolution, bien qu'enthousiaste de ses réalités avantageuses, elle ne sait pas — ou ne veut pas — admettre le principe de perfectionnement, ou de décadence, mais de mouvement, en tout cas, qui anime le monde et, ayant fait un pas politique, elle ne le complète pas d'un pas moral, proclamant ainsi un principe nouveau sans rien en établir. Elle hasarde, d'ailleurs, ce jour-là, sa dernière forme politique, la forme républicaine et, sans s'en douter, commence à descendre. Les journées de Juin constituent son premier service funèbre. L'Empire, ensuite, voudra la sauver, lui fournissant un incomparable api)ui, et tombera par elle comme était tombé Louis-Philippe, — comme tombera la troisième République qu'elle ne peut admettre, qu'elle hait et qui, elle aussi, pointant, l'a constamment défendue, surtout contre elle-même.

Quelques-uns trouvaient que l'Etat s'était engagé vis-à-vis des ouvriers et qu'il fallait agir doucement avec eux. Ceux-là, plus compréhensifs, parlaient bien comme les autres d'abandonner les ouvriers à leur

I. « Quelques-uns de ces malheureux sonl clranyemcnl fanaliscs. M. Alfred de Vif^ny m'a raconté qu'un de ses amis, amené par un chirurgien de l'IIôlel-Dieu prés du lit d'un blessé, beau jeune homme de vinf^t-trois ans.enteiulit le (lialoj,'ue suivant : Le Idcssé : — Comiiien de balles ai-je <lans le corps ? — Le ciiirurgicn: six. sept — Le Ijlessé : Parlez sin(;érem<Mit. Je ne crains pas la mort. Nous i-este-il (juelqne espoir ? — Le chirurgien : l'eu... — Le blessé : Un homme meurt, ce n'est rien; mais l'idée !... » J. d'Kstourmel, Derniers souvenirs, déjà cité, p. a;0.

sort, mais en leur allouant une petite somme. — La majorité blâma cette triste aumône, la traita de complaisance ou de trahison ; elle voulait disperser et cliasser de Paris par n'importe quel moyen les hommes cju'elle y avait attirés. Emile Thomas, le seul directeur qui, ému de la situation, condamna les mesures qu'on allait prendre, défendant ainsi à la fois les intérêts de la classe ouvrière, ceux de la majorité française et, en somme, du gouvernement qui devait régner pour elle, fut exclu (i). Il connaissait les ateliers pour en avoir établi les cadres et, par cela même, déplaisait; on mit aussi en doute le côté personnel de ses sentiments napoléoniens; ceux-ci exceptés, le gouvernement avait le devoir de l'entendre car lui seul parlait un langage judicieux. Dès le 23 mai, il protesta doucement contre les mesures proposées, et avertit sur la catastrophe qu'elles précipiteraient. Trélat fut intraitable ; il ne voulut accorder qu'un sursis, et ce sursis, — car le malheureux homme, pour réussir,

I. Ceci rejette l'accusation portée contre Emile Thomas ; soupçonné d'avoir hâté l'émeute, il se trouve qu'il lit justement ses efforts, d'après l'aveu de ses adversaires, pour l'empêcher. — La même observation doit être faite au sujet d'Auguste Blum dont le nom se trouve parmi les signataires d'une adiclie prècliant le calme et la détiance aux ouvriers, et rédigée par les délégués ■des Ateliers Nationaux et du Luxembourg. On peut s'étonner que ■deux agents ])onapartisles, agissant dans l'intérêt de leur parti, aient pris la peine d'avertir le gouvernement sur le danger des mesures auxquelles il s'était résolu et sur la nécessité de la pru- ■dence. « La réaction travaille, dit un passage de l'afliche, elle s'agite; ces nombreux émissaires feraient luire à vos yeux, frères, un rêve irréalisable, un bonheur insensé ; elle sème l'or, déliez- Aous. Attendez! Attendez encore quelques jours avec ce calme •dont vous avez fait preuve et qui est la véritable force. Espérez, .car les temps sont venus, l'avenir nous appartient ; n'encouragez pas par votre présence les manifestations qui n'ont de populaire que le titre ; ne a'ous mêlez j)as à des folies d'un autre âge. Crojezmoi ! Ecoutez-nous!. . L'histoire du dernier règne est terrible; ne la continuons pas. Pas plus d'empereurs que de rois ! Rien autre •chose que la liberté, l'égalité et la fraternité. » Join-nnldcs trfn'dilleiirs ; Organisation du travail du i4 juin 1848.

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devait résoudre celle impossibililé de contenler les passions les plus contradicloires, les plus hostiles les unes aux autres, — exaspéra la Commission; elle se promit même aussitôt de briser le conciliateur qui ne jugeait pas comme elle. Le plus grand lort d'Emile Thomas, aux yeux de la Commission d'abord, puis dans ridée de Trélat <[ui, peu à peu, finit par se ranger à ses vues, avait été d'enrayer, d'une pari, le désordre, de l'autre, l'ordre réactionnaire, — puisque l'adjectif et le nom sont obligés de nos jours, dès que l'on touche à la polilique; il avait empêché le premier de perdre la révolution, en perdant la société, et le second de sauver la société, en perdant la révolulion. C'était la théorie napoléonienne. La Commission la trouvait absurde et la rcdoulait. Elle était moins intelligente et plus catégorique. Le procédé qu'elle employa pour se débarrasser d'Emile Thomas vaut d'être consigné. — Le 2.5 mai, le ministre des Travaux publics nomma une commission nouvelle chargée d'examiner et de réformer l'administralion de Monceau. Le lendemain, il dit à Emile Thomas : « Il faut que vous nous aidiez à défaire ce que vous avez édifié. » L'administrateur se récria. Le minisire prit conseil de Garnier-Pagès (i) et, le même jour, à neuf heures du soir, appela de nouveau son subordonné. « Nous vous demandons, dil-il, votre démission. » La première victime de la Commission la rédigea et répondit : « Je me tiendrai à la disposition de mon successeur. — C'est inutile, répliqua le ministre, il faut que vous quittiez Paris sur-le-champ et que vous alliez à

I. r.arnicr-Pagùs avait (léclarû d'abord (ju'lùiiili- Thomas élail un grand Iioiimik; d'Elal. — Ce jour-là, il dit à Trclal : « Eh l)i(;n, dôl)arrassc/-vous en; voyez k; i)rcrel de police et deuiandez-hii un mandai darrèl pour le eas où il ne consentirait pas à partir. Trouvez-lui une mission. Faites ce que vous voudrez de lui. » Enquête parlementaire, t. I, p. 356.

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Bordeaux étudier le prolongement du canal des Landes. » Thomas, après une légère résistance, avertit qu'il partirait le lendemain matin. « Non, il faut partir immédiatement. — Laissez-moi faire mes préparatifs. — C'est impossible. — Permettez-moi, au moins, de voir ma mère. — J'en suis désolé, vous ne devez voir personne. — INIais ceci ressemble à une arrestation. Où sont vos instructions ? Où est votre mandat d'amener? » Trélat avoue qu'il est autorisé, en cas de résistance, à employer la force ; il apprend au prisonnier qu'une chaise de poste, escortée de deux officiers de paix, l'attend dans la cour et il lui signifie d'avoir à y monter immédiatement (i). — Si le bonapartisme d'Emile Tlîomas avait été la raison de cette violence, d'ailleurs bien exécutée, Trélat l'aurait dit et, si l'on admet encore sa réserve, par excès de prudence, sur le moment même, on ne la comprendrait plus par la suite ; la Commission, dans son rapport, aurait rompu ce silence, Garnier-Pagès se serait saisi des moindres indices, enfin, les exilés de décembre auraient parlé. Ils ne l'ont pas fait.

La République apparaissait ainsi de plus en plus singulière aux ouvriers des Ateliers. Ce départ les émut au point qu'ils interrogèrent le ministre. Trélat ne sut que répondre. Les contremaîtres ne furent pas dupes et le nouveau directeur, M. Lalanne, ne put s'installer qu'à la faveur d'un important appareil militaire. A son premier essai, accueilli par des huées, il dut même s'enfuir (2). C'était déjà, quoique encore pacifique, le commencement de la lutte ; son imminence ne faisait plus de doute. « On vivait dans l'attente de l'émeute (3) ». — Emile Thomas avait

1. Enquête parlementaire, idem. - Moniteur, p. 1201. — E.Thomas, Histoire des Ateliers Nationaux, déjà cité.

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