Journal du maréchal de Castellane,t, IV
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réussi tant bien que mal à donner aux Ateliers une direction à peu près homogène et unique ; lui parti, la division prévalut et l'absence de toute direction en résulta. Trélal établissait la nécessité de dépenses utiles que refusait implacablement Goudcliaux eu alléguant la pénurie du Trésor ; et le désordre s'accentuait par l'absence d'action. Le parti qui poussait au démembrement des Ateliers applaudissait la manœuvre. Un élément nouveau allait de plus en plus apparaître, qui ne se préoccupait ni des Ateliers, ni du gouvernement, ni du peuple, ni môme de l'idée nationale, ou j)Our la subordonner à une doctrine préconçue, en la personne du vicomte deFalloux.
L'ami du père Lacordaire est caractéristique comme homme de 1848. 11 représente une force nouvelle, née de l'absence de pouvoir, le parti clérical ; car le clé ricalisme, — qui signilîe l'idée religieuse mal entendue — est une création républicaine, ou, plus justement, parlementaire (i). A l'ombre d'une autorité
I. Un répiil)licain intransigeant, Taxih' Dclord, a lui-même reconnu le fait. Il écrit, en parlant rie Tliiers : « Il comprit dès lors la puissance nouvelle que le sulVrage universel donnait aux prêtres, et il se convertit, non pas à la religion, mais à l'Eglise. La formation du parti clérical en Ûrance date véritablement de iH48 ; il se composait alors, comme aujourd'hui, de deux catégories : les cléricaux croyants et les cléricaux polili(|ues ; les uns dévoués à l'Eglise parce qu'elle est l'Eglise, et disposés à lui obéir aveuglément ; les autres alliés de l'Eglise parce qu'elle est une graiule puissance avec laquelle il faut compter ; ces derniers confondent leurs intérêts avec ceux de l'Eglise, sans lui sacrilier — à ce qu'ils disent — leurs cf)nvictions i)hilosopliiques. » Histoire du Second Empire, t. I, p. III, l'aris, (lermer-IJaillière, iHG<). — Et M. Debidour, dans son livre sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat en France, écrit : « En présence de la Ué|)ublique si subitement proclamée, devant le débordement d'une démocratie (jui s'ignorait encore la veille et qui njaintenant couvrait toute la Erance de ses flots, en face de ce suffrage universel qui, sans éducation préalable et, pour ainsi dire, sans conscience de son (euvre, allait pour la première fois faire acte de souverain, le clergé comprit tout de suite <[ue son intérêt était, non de barrer la route à l'irrésistible révolution, mais de marcher avec «die, bien plus, de se placer à sa tête et de la diriger, sauf à la mettre plus tard à la
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lorte et contenu par elle, le clergé demeure à sa place, que nul ne s'aviserait d'attaquer, la liberté de conscience restant intangible du moment qu'elle est personnelle et ne gène en rien l'Etat, d'une part, le développement national et individuel, de l'autre, la force qui l'anime devant peu à peu tomber d'ellemême, si elle devient inutile, en face des conceptions nouvelles ; au contraire, le gouvernement lui donnant toute latitude par son absence et une tolérance, de ce fait, sans limite, malgré certains évèques comprenant mieux le culte et leur rôle discret de préfets spirituels, le clergé ne pense qu'à s'étendre de toutes les manières et sur tous les terrains. Il oublie alors le conseil de l'église primitive, relatif à César, et entretient cet oubli avec un véritable dévouement; cet apostolat lui-même prend souvent des aspects matériels et financiers qui deviennent l'opposé de toute idée chrétienne. Les religions actuelles n'ont pas puisé sans résultat à la source judaïque ; elles ont conservé quelque chose de leur origine et, plus on leur permet, plus elles réclament. « Dieu lui-même s'est fait juif » a justement noté un récent exégète (i). — Pour le clérical, les intérêts de l'Eglise priment les autres ; sa patrie n'est pas à Rome, mais il admet peu qu'elle n'en dépende point et c'est de là qu'il attend le mot
raison quand il serait le i)lus fort. — Le goiuernenient i^rovisoire était à peine installe à l'Hôtel de ville que, déjà, d'un l)Out de la France à l'autre, l'Eglise l'assourdissait de ses acclamationset l'accablait de ses promesses... La révolution, jadis si dure à l'Eglise, se faisait maintenant pour elle aimante, respectueuse et douce. C'était comme une lille ayant trouvé sa mère. — Jamais le clergé n'avait été si populaire dans notre pays... De fait, les. élections d'où sortit, le 23 avril 1848, l'Assemblée Constituante, furent en bonne partie l'œuvre de l'Eglise. Les rei^résentants que la France se donna ne lui furent pas tous désignés par elle, mais presque nulle part les candidats ({u'elle combattait ouvertement ne furent élus, etc. » p. ^S^^,^iiô. — Paris, Alcan, 189S. I. Nietzsche.
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d'ordre. Falloiix pensait ainsi; iies Mémoires le prouvent de la façon la plus Ibrnielle (i).
Ce parlementaire éniinent l'ut le premier à accueillir avec faveur l'idée de liberté à cause du profit qu'il y voyait pour l'Etflise, d'autant mieux que l'Eglise n'aimait guère Louis-Philippe (2). 11 y avait beaucoup de clerii^é à l'Assemblée de 1848, et qui suivit cette façon adroite de comprendre ses intérêts. Falloux aurait pu en faire partie, à cette époque ; au xiii^ siècle, il n'en eut pas été de même. Ce prélat laïque tient à la fois du prêtre et de la femme ; on les sent se mêler en lui, dans sa compréhension trop simpliste, étroite, et d'autant plus rigoureuse, où certaines réalités n'existent que subordonnées à celle discipline romaine si grande jadis, si nécessaire, et qui, de nos jours, semble faire exprès de s'évertuer au rebours de ce qu'il convient. Il servit l'Eglise avec passion, bien plus encore que la royauté (3), mais, malgré toute
1. Mémoires d'un royaliste, parle comte de Falloux, 2 vol. Pcrrin, iiS88. — Lamennais le sentit hien.
2. Voir dans le Mémoires d'Alex. Dumas la narration de Ten- Ireviie entre les républicains, dont Godefroy Cavaij,'nac, avec LouisPliilippe et la i'a(,on dctnt leur répondit, au sujet du elerjj^é le r<ji citoyen. — L'Ej^lise applaudit à i8^S dès qu'elle fut certaine d'y pouvoir aj^randir sa puissance. — Dans les dernières années du règne orléaniste la lutte du clergé contre le pouvoir lut même vive. Il y eut là une manœuvre, un courant qui ressemident aux menées du même parti, dans les dernières années tle rEm])ire, contre Napoléon III. LKglise — comme la uiac-onnerie — ne peut pas se résoudre à servir im peu de tcmjis la même idi'-e |)oliti([uc; l'une et l'autre, exclusives, dépendent trcq) de loidnion pour ne pas la suivre ovi la précéder et cette lacticiue U-s a fait se rencontrer quei(pi('fois — avec les républicains notamment, à la (in des règnes de Louis-Pliilippe et de Napoléon III.
'i. Mémoires de M ' De la Frrronnays, i vol. OlIendorlF, iSit(). « Je crois que, en afTeclant toujours des sentiments royalistes, il desservait la cause à laquelle il prétendait a[)parlenir. » p. lod. « M. de Falloux, dont la riancliise n'a jamais été la vertu dt)miiiante». — Nous raconterons plus lai-d le dial<)gue de Falloux et de l'ersif^ny au Mont-Valérien. — l.'Fglise ne pardonnait nu'uie pas à Louis XVIII son meilleur ndnistre, Decazes qui avait été dans les
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son intelligence, avec maladresse, et fut un des plus hardis parmi ceux qui l'aidèrent à préparer elle-même son tombeau. — En face du problème posé par les Ateliers Nationaux, Falloux, pour le triomphe de son parti, pensa comme le gouvernement pour le sien et poussa de toute son influence vers une solution radicale ; avec un art exquis, en paraissant le plus modéré des hommes, il suggéra la phrase définitive : « Il faut en finir » ; et elle eut d'autant plus de force qu'elle résumait un souhait général (i). Il ne voyait qu'un sursis à la situation, la charité ; et, pour la faire, la soumission était indispensable, La charité restait bien un des remèdes, mais pas le seul, et il demeurait fort insuffisant. Falloux n'en admettait pas d'autre.
La tâche du ministre était compliquée ; l'honnête simplicité de Trélat, aux prises avec l'implacabilité de la Commission, du National, et de la droite qui voulaient systématiquement l'empêcher de réussir, l'alourdissait encore. 11 répondit à ses collègues de la façon la moins rassurante : « Toute chose est difficile en ce monde ; celle dont nous sommes chargés l'est surtout... Depuis quinze jours, en apparence, nous n'avons pas beaucoup fait, cependant nous avons beaucoup travaillé... Si vous savez attendre, nous allons obtenir des résultats. » — Il n'y avait plus à attendre ; les ouvriers ne le pouvaient pas. Léon Faucher
hauts grades de la Maçonnerie. Qu'on se rappelle à ce sujet les intrigues de l'abbé Liautard avec M"'" du Cliayla. Charles X, seul, réussit à peu \)vi* à la satisfaire et, voulant alors élargir toujours son domaine, l'Eglise lit tomber le roi.
i..« Le paysan voulait en linir avec l'impôt, Touvrier avec le chômage, le boutiquier avec l'émeute, le gouvernement avec l'opposition, les royalistes avec la République. Tel était le sens de cette l)arole articulée d'une Aoix sourde, le sourcil menaçant, l'œil farouche, et qui lit en quelques jours le tour de la France entière ». Castille, déjà cité, t. 111. —Pour tous les partis, celui du gouvernement, y conqjris, la lutte était la dernière espérance ; pour la France, elle était la solution, puisqu'on n'avait pas su en permeUre d'autre.
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déployait de douloureuses slatistiques. Victor Hugo gonllait de belles phrases. Il traitait les Ateliers de lèpre houleuse ; il observait que si la monarchie créait des oisifs, la République enfantait des fainéants, copiant, sans le vouloir, Naples avec ses lazzaroni et Constantinople avec ses janissaires. 11 concluait par la nécessité de l'action, rendait le gouvernement responsable du malheur par les fausses mesures qu'il avait prises et, après avoir observé justement qu'on avait fait descendre la richesse sans diminuer la misère, s'écriait : « Deux monstres s'agitent derrière nous, la guerre civile et la guerre scrvile : le lion et le tigre ; ne les déchaînez pas... Il serait douloureux que, par une révolte d'équipage, la France, le premier navire du monde, tombât en vue du port qui s'ouvre devant la lumière. «Cette lumière importait assez peu au gouvernement. Le danger i)ressant l'occupait avant tout à son point de vue. Un des représentants du peuple, jusque-là peu remarqué, l'exphqua dans la séance du i5 juin, pour son début à la tribune, et ses vêtements larges, informes, sa chevelure en broussaille, accentuèrent l'eiret. « Je dis, dogmatisa Pierre Leroux, que si vous ne voulez pas admettre cela, si vous voulez absolument anéantir toutes les promesses, non pas seulement de la dernière révolution, mais de tous les t('m[)s de la Révolution française dans toute sa grandeur ; si vous ne voulez i)as(pie le christianisme lui-même fasse un pas nouveau, si vous ne voulez pas de l'association humaine, je dis qu(; vous exposez la civilisation ancienne à mourir dans une agonie terrible. » Pierre Leroux, à son tour, accusait ensuite le gouvernement d'agir sans ensemble, sans une idée, faute de connaître la situation de la société, laute d'avoir méditi- sur h' [)robh''ine (pie la révolution de Février avait i)résenté aux es[)rits.
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« Vous n'avez pas de solution, démontrail-il, pas d'autre que la violence, la menace, le sang, la vieille, fausse, absurde économie politique. Il y a des solutions nouvelles, le socialisme les apporte ; ne les calomniez pas, comme vous faites depuis trois mois, permettez aux socialistes de faire vivre l'humanité. Examinez les solutions du socialisme et, si vous n'avez pas le temps, laissez le peuple les essayer, car il en a le droit, car il ne veut pas détruire le présent, mais le mettre d'accord avec l'avenir, réaliser dans un temps plus ou moins prochain la République. » La République actuelle n'était pas celle que le peuple réclamait, mais la mère d'une République nouvelle. « Il ne faut pas que la mère se fasse avorter, conseillait l'orateur ; il ne faut pas qu'elle détruise le germe qu'elle porte dans son sein, de môme qu'il ne faut pas que la République nouvelle tue sa mère. » L'époque serait-elle aux prophètes ? Il achevait ainsi : « Nous marchons à Tassociation ; souffrez là ; ouvrez-lui la terre, la terre notre mère. Oui, c'est vers la terre, vers l'agriculture que l'association, que la commune républicaine doit marcher. Il faut lui ouvrir la roule. Autrement, vous allez être obligés d'enfermer l'essaim dans la ruche et alors ce qui s'observe dans les abeilles s'observera dans la société humaine : la guerre, la guerre implacable. Comment concentrer ce qui veut vivre? Gomment contenir ce qui veut sortir, ce que la loi divine veut qui sorte? » Leroux avait parlé du christianisme. Il avait le droit de tout dire, d'autant qu'il était trop fervent, trop sincère pour devenir, dans la pensée de la plupart, dangereux. Les deux collègues qui mirent le plus d'ostentation à le féliciter et à lui serrer la main furent de ceux qui poussèrent le plus à la bataille, Montalembert et Falloux. Les paroles de Pierre Leroux ne pouvaient pas porter : l'Assemblée,
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dans sa majorité, ne voulait rien entendre et se moquait de lui (i). « L'émancipation des travailleurs était un danger que la République ne pouvait supporter. Le erédit repose sur la connaissance certaine et nette des rapports économiques existants entre les classes. L'émancipation des travailleurs protestait en permanence contre cette restauration du crédit. 11 fallait donc en finir avec les ouvriers (2) ». De leur côté, les ouvriers, exagérés, surexcités et bavards, rendaient leur émancipation impossible.
La triste comédie, ce jour-là, eut son enseignement. Les républicains de la forme, en face du discours de Leroux, protestèrent par l'entremise de Goudcliaux. Le banquier, appuyé par l'Assemblée, avait réfuté Louis Blanc sans douceur, précédemment, quand il avait parlé de l'organisation du travail. Cette fois, il déclara que le remède résidait dans l'organisation du travail et, -désireux de justifier sa virevolte, il expliqua : « Sous Louis-Philippe, les travailleurs, qui sont le nerf, la vie du pays, étaient dans une situation insoutenable ; ils ne jouissaient pas de l'égalité; ils l'avaient en droit, pas en fait; ils manquaient des choses nécessaires pour sortir de la position dans laquelle ils se trouvaient... Les lois du pays étaient également défavorables aux ouvriers. A cette époque, la grève avait toutes mes sympathies. » Maintenant que (ioudchaux était minisire et que la grève s'attaquait au ministère, elle ne les avait plus (3). Aussi, concluail-il, formel, après