‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 135 sur 149 · I. Arch. Nat., BimSOi, II, Cour de Lyon · texte numérisé non relu

I. Arch. Nat., BimSOi, II, Cour de Lyon

■2. Maxime Du Camp, Souvenirs de Vannée iH^S. déjà cité.

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En face, se tient l'armée que, depuis un mois, la République prépare, discutant le nombre des hommes nécessaires et les manœuvres à faire exécuter. Rien de plus naturel également, étant donnée la résolution prise. — On convint vite du nombre de régiments nécessaires ; tout le monde se mit d'accord ; les avis se partagèrent sur les moyens de répression à employer. Plusieurs membres de la commission, fidèles à leur tactique, étaient pour les demi-mesures ; ils voulaient une insurrection, mais qu'elle fut anodine, restreinte et immédiatement prévenue ; ils proposaient qu'on l'étoufTàt même, au bes'fein. avant qu'elle n'ait eu le temps de se développer, ou, encore, qu'on en démolît une à une les barricades (i). Cavaignac a été blâmé d'avoir pensé différemment, c'est-à-dire, en face de ces combinaisons douteuses et peu praticables, d'avoir eu le sens de la réalité (2). Ce reproche prouve, lui

I. L'incompréhension de certains membres du gouvernement eu face du mouvement qui se préparait est presque incroyable ; celle de Garnier-Pagès dépasse toute mesure. Le commandant du 2« bataillon de la 12" légion venant le trouver, après avoir été déjà voir Arago pour lui dire, un peu avant l'émeute, combien celle-ci semblait forte, ne parvient pas à le persuader. Des faits précis lui étant mis sous les yeux, Garnier-Pagès demande à son interlocuteur s'il est certain de ce qu'il avance et, sur une réponse affirmative, lui tourne le dos ; l'autre insistant néanmoins, récapitulant le nombre des barricades qu'il a vu s'élever de toutes parts, Garnier-Pagès, cette naïveté grave, répond avec désinvolture : « Mais, des barricades, nous savons ce que c'est; des barricades existent, nous les ferons abattre. C'est la chose la plus facile. » Enquête parlementaire, t. I, p. 34i.

■2. Thiers, toujours pour la retraite, au plus fort du danger, parla de transporter le siège de l'Assemblée à Versailles, puis, Versailles semblant trop près, à Bourges. Cavaignac bondit à celte nouvelle que lui apporta Sénard. Dans ce moment, sa fureur fut peut-être égoïste ; d'autre part, il eut aussi, et surtout, le sentiment fort juste que le gouvernement étant ailleurs et l'armée, de ce fait, ne l'ayant plus à défendre, l'armée n'aurait plus de pouvoir, plus de droit : il comprit que lui-même, Cavaignac, ne serait plus rien et que la force de l'émeute se trouverait doul^lée. Il fut donc logique en voulant empêcher ce départ à tout prix et, dans ce but, eut raison de dire : « Le départ de l'Assemblée perdrait tout. Si M. Thiers continue à tenir de pareils propos, je le fais fusiller. » Voir Caslille, t. IIL

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aussi, l'injustice foncière des hommes qui le lui ont adressé. Cavaignac, appelé pour réprimer une révolte, devait agir de manière à l'arrêter entièrement et, du moment qu'il y réussissait, quelque cruel que fût son procédé, il avait raison. Militaire, il connaissait son métier mieux que des civils ; militaire surveillé, contrôlé, dominé même par des civils, il se sentait naturellement porté à exagérer ses vertus de soldat, à revendiquer durement l'excellence de la discipline en face de la confusion, car, ce qu'on a nommé le militarisme est, lui aussi, une création parlementaire. Enfin, soldat d'Afrique, sans instruction véritable, il apportait dans sa façon d être son expérience africaine et traitait la capitale de la France comme il avait traité les villes d'Algérie révoltées. Inquiet après la leçon de février où vingt-huit mille hommes avaient été réduits à l'impuissance par une insurrection mal conduite, il avait décidé d'éviter, n'importe par quel moyen, que le fait pût se reproduire ; avant tout, pour cela, il voulait qu'aucun soldat ne fût à même d'être désarmé, connaissant la contagion de l'exemple. Son point d'honneur était donc, en principe, une vertu et l'exécution complète de son mandat une nécessité. Agir à demi est dangereux dans des circonstances de ce genre, une fois la lutte décidée ; c'était ce que lui demandaient ceux qui espéraient ainsi pouvoir, dans la suite, dégager leur personnalité. La lettre de Cavaignac, le 27 mars, au gouvernement, n'autorise guère les doutes sur sa compréhension à ce sujet ; elle est très loyale, très sijre. Il ne pouvait suj)poser ni croire que le gouvernement réclamât son appui pour une œuvre ])olilique ; il pensait qu'en se révoltant le peuple commettait une mauvaise action dont il restait seul coupable, et qu'il fallait le réprimer coûte que coûte,

pour sauver le pays. Il sentait le droit, comme les insurgés sentaient le leur. Tous deux étaient trompés par une fraction du parlement qui jouait le peuple et la bourgeoisie pour les mieux dominer et aussi, il faut bien en convenir, par suite de rinsuffisance de leurs représentants ; tous deux se déchiraient au bénéfice d'une bande. Courtisés sans cesse par des programmes absurdes, hallucinés par les théories les plus folles, grisés de promesses, tiraillés de toutes parts, possédant jusqu'à la douleur la plus irritante le sentiment de leur misère et d'être dupes, les insurgés, dans leur majorité, se croyaient, de bonne foi, les serviteurs de la République ; de môme, les troupes pensaient la sauver par leur dévouement et combattre des ennemis. L'idée républicaine se dressait bien ainsi des deux côtés des barricades, mais elle n'existait pas dans le parlement où la bourgeoisie s'imaginait l'y voir. Le parlement avait une note à payer à la classe ouvrière et il la réglait en balles de plomb ; il la liquidait avec le sang le plus fort de France, en opposant deux classes faites, malgré tout, pour s'entendre et qui, réunies ailleurs, étroitement mêlées sur un autre champ de bataille, contre ce que l'Europe maintenait de la Sainle-iVlliance, eussent fait merveille.

Cavaignac et ses généraux éprouvèrent de longs scrupules ; puis, en face du peuple prêt à tout, ils les perdirent. Gomment leur adresser un blâme (i) ? On a vu, sous la Commune, où l'idée révolutionnaire mal entendue, mal dirigée, faute de vrais chefs, con-

I. Castille a vu dans les lenteurs de Cavaignac, au début de l'insurrection, l'indice qu'il voulait rester le maître de la situation et qu'il s'efforçait de la rendre plus terrible aiin d'y parvenir. Pour ma part, je n'ai rien distingué de pareil dans la conduite du général et je crois bien avoir le droit d'avancer que Castille se trompe.

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diiisail une foule allolée. On devait en don 1er encore sous le Second Empire, et l'historien de Jules César comptait sur la modération du prolétariat plus qu'aucun autre, mais depuis, cela n'est plus permis. Parmi les insurgés de juin, des gens sans aveu s'étaient glissés et la masse ne pouvait [)lus protester ni n'en avait le discernement ; elle devait au contraire songer à faire nombre. Paris déjà, peul-èlre, malgré le peuple, mais par lui, aurait pris feu. — Cavaignac n'a pas à cire accusé de ce qu'il fit. Toute la faute en revient à l'Assemblée, au gouvernement qui n'avait pas su comprendre, et elle est immense (i). Même au plus fort de la bataille, la plupart des honnnes au pouvoir envisageaient avant tout leur intérêt personnel. Ledru-Rollin, malgré ses côtés désintéressés, suspecte Cavaignac parce qu'il le considère comme son rival. Lamartine seul paraît faire preuve d'abnégation.

La méfiance dont on entourait Cavaignac était injurieuse; il hésite, mais je ne crois pas distinguer là de rand)ilion ; au cas qu'elle existe, le sentiment du devoir la précède et la mène. Le 14 juin, après avoir apporté au Conseil sa démission, il ne la retire que devant la certitude du péril, en se disant que sans lui tout est perdu et cette pensée n'est, de sa part, ni vaniteuse, ni basse, ni calculatrice. 11 ne se sent même pas appuyé. Il doute, à juste titre, de la Commission Executive ; l'ordre d'arrêter Pujol, Esquiros et cinquante autres n'a pas été rempli ; tous ces meneurs commandent aux barricades. 11 ap[)rend que la garde nationale répond mollement à l'appel, critique le rolc qu'on veut lui faire jouer, demande à le connaître. Garnier-Pagès,

I. Le court récit en quatorze pages d'un combattant donne mieux que beaucoup d'explications le sentiment de ce q»ie fut celte lutte atroce : Kpisode des horricndi's di- Juin i SfS, prix o fr. ."io, au profit des blesses, Paris, l^!^8 ; — par le capitaine Denain. Imprimerie Bonaventurc et Ducessois, 55, quai des Grands-Auguslins.

si confiant le matin même, Marie et leurs confrères se plaiiçnent naturellement, manifestent toutes les craintes, déclarent la bataille perdue d'avance ; Arago est en colère contre tout le monde. Le général est assailli de demandes, de reproches, d'admonestations, de nouveaux conseils donnés sur le ton de l'ordre. — Au milieu de l'universel désarroi, cet homme simple se cramponna au sentiment du devoir comme au dernier rocher qui dominât encore la tempête ; il vit ce devoir sous son aspect le plus rigide, le plus absolu, le plus atroce ; et, sa décision prise, il ne broncha plus. Il ne pouvait agir autrement. Il n'en avait même, à son point de vue, pas le droit. Pendant la lutte, quand le colonel Guinard, un ami conservé tel depuis l'enfance, vient lui demander les derniers ordres, il est bouleversé. Tous deux, pâles, le visage contracté, se parlant d'une voix brusque, cachent avec peine leur émotion. « Qu'allons-nous faire? Que nous ordonnes-tu ? interroge anxieusement l'officier. Qu'exiges-tu de nous ? Le sais-tu bien toi-même ? Nous allons tirer sur le peuple avec qui nous avons combattu toujours ! Peux-tu me jurer, du moins, me jurer devant Dieu, par la mémoire de ton père et de ton frère, que nous allons mourir ou vaincre pour la République? — En peux-tu douter, répond Gavaignac; s'il en était autrement, crois-tu que je consentirais à commander une aussi terrible guerre, à laisser sur mon nom tant de sang ? (i) »

Sur la rive gauche, presque toule la population se montrait favorable aux insurgés ; ailleurs, en général, soit peur, soit indifférence, soit encore secrète sympathie, elle les laissa faire (2). Dans le XII" arrondissement, trente gardes nationaux seulement avaient

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