‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 136 sur 149 · Castille, t. ïll · texte numérisé non relu

Castille, t. ïll

répondu à l'appel ; l'hoslilité se prononçait si forte entre la 12" et la 11^ légion qu'on s'attendait à les voir tourner leurs armes l'une contre l'autre (i). Le maire, M. Pinel-Grandchamp. parlemente avec les insurgés dans l'espoir d'éviter le conflit. Les insurgés répondent qu'ils ne veulent pas partir pour la Sologne et réclament un travail réel ; ils s'engagent à rester tranquilles. A ce moment, les troupes paraissent ; un des bataillons est commandé par Edgar Quinet, colonel. Le maire les engage à s'arrêter, prêche la modération, promet que les barricades seront abandonnées ; et les oÛTiciers reviennent sur leurs pas. Arago, qui a fait avancer la colonne, s'irrite de voir ses ordres non-avenus ; il reforme les rangs et par vient devant la barricade de la rue Soufllot. Donnant la mesure de son incompréhension, — car ce ne fut pas complicité — il demande aux insurgés pourquoi ils se révoltent, comment il se fait que de bons citoyens aillent aux barricades. « Vous y étiez avec nous en iSSa, lui crie quelqu'un. Souvenez-vous du cloître Saint-Merry. — M. Arago, dit un autre, vous êtes un brave citoyen; nous sommes pour vous pleins de respect, mais vous n'avez pas le droit de nous faire des reproches. Vous n'avez jamais eu faim ; vous ne savez pas ce que c'est que la misère... » Arago énunière tout ce que voulait entreprendre le gouvernement. « On nous a tant promis et l'on n'a rien fait ! » Le mot le plus juste est ainsi lancé, sans autre

I. « A la Clhapellc Saiiil-Deiiis, à la VilU'tte, à Mfintmarlrc, cl plus tard dans le l'aiihourg Saint-Anloinc, la j^ardi- nationale était <lu côté de l'insurrection. Tel était, au surplus, le trouble de ces soldats improvisés à qui la peur, chez les uns, l'exaspération, chez les autres, drinnail le vertij^e, «pie deux cents d'entre eux,occui)és à tirailler «(jutrc une barricade de la place des Vosges, se retournèrent contre un détachement de gardes mobiles (pii venaient leur prêter main forte, et en abattirent une vingtaine. » — Castille, idem.

colère. « On a fait ce qu'on a pu, réplique Arago. — Gela n'est pas vrai, crie quelqu'un. — Je ne puis parlementer avec des gens qui m'insultent. » Un insurgé tire. Arago se met à la tète des troupes et marche à la barricade. — Faubourg Saint-Marlin, le représentant Dornès n'est pas plus écouté, et, atteint d'un coup de feu, meurt de sa blessure. — Rue de la Vieille-Boucherie le chef de bataillon de la ne légion. Masson (i), s'approche des insurgés, seul et sans armes. « Que voulez -vous ? Le suffrage universel ? Vous l'avez. — Vous voulez tirer sur nous, dit l'un des insurgés. — Non, la garde nationale ne tirera pas la première. » Et la troupe revient sur ses pas. Les insurgés restant derrière la barricade, une seconde fois, Masson se présente : « Voulez-vous de l'or, de l'argent, pour donner du pain à vos femmes, à vos enfants ? Tenez, en voilà. » L'argent, dont personne ne parlait, et qui était la raison de la lutte, se trouvait ainsi brutalement évoqué. « Retirez-vous ! crie une voix. — Xc tirez pas, mes amis, supplie encore l'officier, je vous en prie, ne tirez pas ! Ne commencez pas la guerre civile. » Mais un insurgé croise la baïonnette, un autre fait feu et le chef de bataillon tombe, frappé à mort. Un autre insurgé, du nom de Boulland qui, plus tard, se vantait de ce meurtre au point d'en disputer l'horreur à ses camarades, s'écrie : « Oh I le brigand, il l'a bien mérité. (2) » — Lamartine, sifflé d'abord (3), est ensuite applaudi;

1. Père de l'iiistorien actuel. — Il aurait décidé la veille d'en finir à la suite d'une conversation avec Cavaignac qui lui aurait dit : « 11 faut que des bourgeois se fassent tuer. »

2. Enquête parlernentaire, affaire Masson, 3o septembre 1848.

3. Lamartine aussi avait dit, le vendi-edi 23, aux commandants des gartles nationaux : « Oui, il faut en finir ; je ne demande pas autre chose et, aujourd'hui, j'irai, soyez-en sûrs, combattre et, s'il le faut, mourir à vos côtés. » Theil, Seize mois de commandement dans la ffnrde nalionale.

LOVIS-XAVOLÉOX BOXAPAKTE Lith og rapli le angla ise.

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LE DUC I)K MdUNY

ET LA KKVOLUTION DE 1848 SlÇ^

on lui parle avec émotion : un dernier appel populaire, alVaibli, monte vers sa tète soucieuse, mais, là moins qu'ailleurs, il ne saurait l'entendre. — Bedeau fait aussi son possil)le pour amener à raison les insurgés ; il reçoit doucement les parlementaires et sans obtenir les mêmes égards : « Général, je viens vous sommer d'obéir au peuple et à la garde nationale de Paris, Le peuple veut la reddition de l'Hôtel de ville et la dissolution de l'Assemblée ; ce qu'il veut, il l'obtiendra de gré ou de force. L'armée ne tardera pas à se joindre à lui. Déjà, vous le voyez, la garde républicaine que vous avez envoyée contre nous a passé derrière nos barricades... » Ici encore, il n'y avait guère moyen d'espérer. Les parlementaires avaient rendu la situation inextricable ; elle menaçait de no se dénouer, au point où elle en était alors, que parle sang ; et l'affaire du faubourg Saint-Antoine démontra que le gouvernement ne voulait décidément pas qu'elle se terminât d'une autre manière.

Les délégués révolutionnaires avaient bien fait preuve de hauteur et exagéré le ton permis, mais, en temps de guerre civile, l'essentiel est d'éviter le plus de sang possible, surtout quand la bataille se trouve déjà engagée ; les insurgés offrant une capitulation, même sous condition de rester armés et libres, il fallait d'abord la leur accorder ; avec un peu d'adresse, le désarmement eût suivi. On le devait d'autant plus que les délégués avaient peu à peu diminué leur ton et même abandonné certaines de leurs propositions premières ; mais, au lieu d'accepter et d'entraîner ainsi ensuite l'adhésion de Cavaignac, les délégués furent envoyés au général. (]elui-ci, peu satisfait des résultats obtenus, nullement définitifs, frappé par la résistance extraordinaire contre laquelle il se heurtait partout, parla trop durement, n'admit, rien

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trancha de haut et exigea une soumission immédiate, sans conditions. Gomment s'indigner que le langage du général rapporté sur les barricades soit accueilli parles cris de: « Mort à Gavaignac! Mort au bourreau du peuple! » L'honneur n'est pas seulement une vertu militaire, bourgeoise ou aristocratique; le peuple possède le sien, très vif souvent, féroce dans le combat ; et les insurgés demandaient, justement, que leur honneur fût sauf. L'adresse présentée à Senard était ainsi modifiée : « Gitoyen président, nous ne désirons pas l'effusion du sang de nos frères. Nous avons toujours combattu pour la république démocratique. Si nous adhérons à ne pas poursuivre la sanglante révolution qui se prépare, nous voulons aussi conserver nos titres et nos droits de citoyens français. » Il était facile d'agréer une pareille prière. Pourquoi ne l'avoir pas essayé ? — Gertains parlementaires avaient parfaitement su ce qu'ils faisaient, en dehors des autres raisons énoncées, en donnant tout pouvoir à un homme aussi fermé à certaines notions que Gavaignac,

Devant le danger, la Gommission Executive tomba. Gavaignac fut élu dictateur. Il sauvait l'Assemblée et la laissait d'aulant plus libre, toute à ses intrigues. G'était ce qu'elle voulait (i). — G'était, peut-être

:. « Le moment était venu de couronner les ambitions ilu National. » V. Pierre, déjà cité. — Girardin avait rédigé dans La Presse du 22 juin le dialogue suivant : « Il faut que cela aille plus mal encore. — Pourquoi donc ? — Parce que nous n'avons plus qu'un moyen de garder le pouvoir qui nous échappe. — Quel moyen ? — C'est de rendre nécessaire la dictature du général Cavaignac. — Mais, c'est un caractère indécis, un esprit faible. — Qu'importe ? on ne le sait i)as, et cette faiblesse a pour correctif soixante mille hommes de troupe à Paris ou dans les environs. Nous n'attendons plus que la circonstance : elle ne se fera pas attendre. » — « Le dénouement de l'intrigue ourdie par les républicains ambitieux du National approchait... Le complot parlementaire qui amena la mise de Paris en état de siège et la dictîUure du général Cavaignac prit naissance dans la réunion des représcn-

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aussi, ce qu'il avait appris, peu à peu, à vouloir.

Où donc se dérojjait l'Etat dans cette mêlée ? Pour se sauver, l'Assemblée avait dû détruire ses derniers soutiens, à plusieurs reprises ses ennemis, les clubs ; pour achever de ne pas se perdre, elle avait dû encore supprimer la Commission Executive. Elle se diminuait sans cesse. Le National vesiaiil ôehout, victorieux (i). — Voilà ce qui représentait la France. Voilà ce qui constituait le gouvernement. Voilà ce que défendit, sans s'en douter, Cavaignac. La confusion générale s'en augmentait encore (2).

Mise en face de ce tableau, l'insurrection de juin ne peut être que pardonnée. Elle prend même un aspect de justice et si certaines taches, inévitables d'ailleurs, ne la déparaient pas, elle semblerait légitime. — Celui qui écrit l'histoire de son pays, tout en demeurant impartial dans l'analyse des faits, doit, sur les points graves, dire ce qu'il a été amené à penser. Aussi j'avoue que, pour ce qui est de moi, peut-être à

tanls dite du Palais National... Le 23, les néj,'ocialions parlementaires se i)()ui'.siiivireiil au sein de l'Asseinblée... L'intrigue se continua pendant toutes les longueurs d'une nuit d'angoisse pour la France. Le malin du 24, le canon grondait, la fusillade produisait un hruit décliiranl : soldats luitionaux, prolétaires, s'enlr'ôgorl^eaient et, dans une salle du Palais de l'Assemblée Nationale, quelques hommes se faisaient une misérable guerre de portefeuilles... 11 ne fallait pas (pu; la dictature écliap|)ât atix mains du National. » Cil. Robin, Histoire de la révolution fram^'aise de iS^H, déjà cité. Paris, Lecou, p. '33i), l^o, 34 1.

1. Le parti du National iwaïi placé partout ses hommes. Ceux qui ont étudié 184H ont été à même de s'en rendre compte. La rédaction du National fournit tous les hauts fonctionnaires. Elle mitClément Thomasà la tète de la garde nationaleparisienne. Dans les ministères, ce furent Uecurt. Bastide, Trélat, Duclerc, médiocres personnages rpie Marrasl dominait aisément. O parti se voulait telh-ment omnii)otcnt (ju'il tendait à se débarrasser de Lamartine et de Ledru-Uollin. — Voir Un Aiifrlnis à Paris, déjà cité, t. H. « On peut dire, sans la moindre exagération, (jue la France, à cette époqiu-, était gouvernée par le National, » p. 17-20.

2. «C'est un edra vante confusion, uiu' anarchie morale complète et un état maladif où h;s plus courageux se découragent et souhaitent la mort. » George Sand, Correspondance, l. 111, p. 95.

tort, — mais je doute du démenti, — elle m 'apparaît telle (i).

On a voulu voir également l'intrigue bonapartiste sur les barricades mêmes, agissante après avoir été préparatoire. Garnier-Pagès s'y estell'oreé de son mieux, avec une constance digne d'un meilleur sort (2). Le gouvernement provisoire a tout mis en œuvre pour l'y découvrir et n'a pas réussi davantage. On a été jusqu'à soutenir que l'assassinat du général Bréa était un meurtre bonapartiste. L'iiésitation de la garde nationale a été imputée à des « agissements occultes». Beaucoup ont afTirmé la présence du prince à Paris ; les uns le croyaient à Auteuil, les autres dans quelque maison secrète à plusieurs issues ou rue du Cherche- Midi, chez M. Chabrier (3). L'avis qui prévalut est que dans celui de ces divers endroits où il se tenait, il prenait soin d'y rester caché ; pourtant, même ceux qui ont défendu ensuite cette opinion l'apercevaient partout pendant la lutte, découvraient son

1. En septembre, Thiers lui-même reconnaîtra que le gouvernement avait eu tort vis-à-vis des ouvriers. « Vous proposez, dit-il, quelque chose de bien plus cruel encore qu'une aumône, c'est l'expatriation. Vous dites à l'ouvrier privé de travail, à l'ouvrier de Lille, de Roubaix, de Rouen : Expatriez-vous ; allez dans les marais..., allez en Afrique... C'est quand vous avez dit cela aux ouvriers des Ateliers Nationaux (ju'ils ont pris les armes et qu'ils ont répondu : Nous ne partirons pas. » Tocqueville, esprit pénétrant et très curieux à étudier, reconnaîtra, en dépit de ses sentiments personnels : « 11 y a eu dans l'insurrection de Juin autre chose que de mauvais penchants; il y a eu de fausses idées. Reaucoup de ces hommes qui marchaient au renversement des droits les plus sacrés étaient conduits par une notion erronée du droit. Us croyaient sincèrement que la société est fondée par l'injustice et ils voulaient lui donner une autre base ; c'est cette sorte de religion révolutionnaire que nos baïonnettes et nos canons ne détruiront pas. » A. de Tocqueville, Souvenirs, déjà cité. Cal, Lévy, 1898.

2. Voir son Histoire de la Révolution de i S^8. 4. Maxime du Camp, Souvenirs, déjà cité.

intliicnce sous chaque drapeau insurrectionnel ; ses agents, de plus, auraient occupé toutes les rues où se retranchait l'émeute. Que n'a-t-on pas avancé ! — Il y a des légendes qui tombent d'elles-mêmes (i). Les interprétations données à certains faits disparaissent aussi quand on les examine (2).

Un mélange assez rare s'était amalgamé de lui-même derrière les l)arricades. Tous les drapeaux se confondaient dans le drapeau rouge. Les listes de noms qui circulaient pour le nouveau gouvernement provisoire que le prolétariat entendait substituer à celui de la bourgeoisie indiquent bien les opinions diverses qui se rencontraient dans une commune haine et dans un même espoir ; Louis-Napoléon y vient après Blanqui (3). Les mécontents de l'ordre social et de la politique, les premiers surtout, s'étaient instinctivement donné rendez-vous là, — sauf ceux qui avaient déjà tiré leur épingle ou mis la main sur le gouver--

1. J'ai personnellement entendu prétendre par un survivant de l'époque, parfaitement sain de corps et d'esprit, que des liommes caches sur les toits attisaient l.i lutte dans les moments où clic paraissait ralentir en tirant alternativement sur les insurgés et sur les troupes avec des fusils à air comprimé, ce qui leur permettait de demeiu-er plus ou moins invisibles.

2. « Est-ce que les représentants, les généraux qui ont approché les émcutiers pendant leur lutte acharnée ont eu un scid instant la pensée qu'ils condjattaient pour la légitimité et pour lEmpire? Les vingt-cinq ou trente mille ouvriers des Ateliers Nationaux qui formaient les jjIus gros bataillons de l'émeute, les milliers (l'insurgés rpii furent transportés en vertu d'un décret de l'Assemblée, s'étaient-ils soulevés au nom du bonapartisuu' ou de la royauté ? Sur les neuf cents membres qui conq)osaient réassemblée, y en eut-il un fpii prononçât uiu' parole, une seule, qui pût faire soupçoimer rien de pareil (jnand ce tlécret fut discuté et voté ? Quand C^aussidière et Considérant proposaient île se rendre au milieu des insurgés pour les ramener dans le de^■oir, entendaient-ils qu'ils avaient affaire à des nujnarchistes ? » (juentin- Ik-auchart, Etudes et souvenirs sur la Deuxième République, déjà cité, t. 1, p. io"3.

3. Les listes portaient les noms suivants : Harbès, Raspail, Cabet, Pierre Leroux, Prou<lhon, Louis lîlaiu^ Albert, Caussidicre, Blanqui, Louis-Napoléon.

nemcnt ; beaucoup de gens peu recommandables, sans aucune autre idée que celle du profit, se mêlaient enfin aux ouvriers sincères et patriotes dont, malgré leur indiscutable majorité, la Commission d'Enquête ne voulut pas tenir compte. Il s'y faufila aussi des napoléoniens individuels qui ne se rattachaient pas au comité central ou n'agissaient que de leur propre mouvement et qui criaient « Vive Napoléon ! » comme d'autres, à côté d'eux, «Vive Raspail ! », concluant d'une façon révolutionnaire les uns et les autres, plus exclusive chez les seconds.

Les seuls bonapartistes arrêtés le sont tous, de plus, avant l'insurrection ; aucun ne fut découvert parmi les insurgés, et le fait suffirait à trancher le débat si une question politique contre laquelle la colère et le parti pris n'ont cessé de plaider pouvait être jugée comme une cause ordinaire et par la raison. Le doute reste néanmoins interdit à ce sujet ; les cinquante bonapartistes individuels ou sans rôle important cités par la Commission d'Enquête ne sont même arrêtés avant le 22 juin que pour avoir exprimé leur opinion à haute voix, avec enthousiasme. Un seul est pris pendant une propagande plus directe, Alexandre Sonnier, cinquante et un ans, journalier, qui colporte dans les Ateliers Nationaux une pétition en tête de laquelle se lisait : Napoléon- Louis, chef de la République . Or. des prospectus semblables, mais avec les noms de Caussidière, de Louis Bhmc, de Ledru-RoUin ou des parlementaires qui espéraient jouer un rôle plus définitif, y étaient constamment distribués. Quelques ambitieux indépendants en faisaient même imprimer en leur propre faveur et les envoyaient aux particuliers, pour les avertir qu'ils se proposaient à la présidence, sans autres références que les raisons qu'ils avaient de s'en juger di-

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i,Mies (i). Un autre, Joan-Baptistc Simoiiillaid, « aurait montré un pistolet à un garde mobile en disant que dans quatre jours Paris serait au pouvoir de Louis- Napoléon ». L'accusation n'est mènie pas certaine et ne signilie presque rien. — Un peu à court, la (^lommission classe comme bonapartiste un nommé Denis Bernard, artiste, qui « aurait otï'ert de l'argent aux soldais pour faire crier : Vive Barbes ! » Ici, on comprend moins bien, malgré le refrain qui suivait souvent le nom de Barbes, et le conditionnel est encore à remarquer. Les autres personnalités — et toujou s avant le 22 — sont Pcrsigny, Laity, Piélri — rappelons-les et faisons observer que, de ce fait, ils étaient dans l'impossibilité d'agir — puis un nommé Benevuniti ainsi qu'un homme de lettres, peu connu, Falaiseau (2) ; c'est tout. Pendant l'émeute môme, deux hommes seulement sont découverts comme bonapartistes, Lahr et Luc, meurtriers de Bréa ; encore leur bonapartisme reste-t-il sujet à caution ; il peut être avancé, à la rigueur ; il ne saurait être admis parce qu'il n'a jamais été prouvé (3).

1. Coll. A. L. — Une biograpliie du prince porte la date de juin: Histoire de Xapoléon-Loiiis Bonaparte représentant du i)euple, par A.d'A. (sans doute d'Alenibert) Paris, au Bureau, passage des Panoramas, galerie Montmartre, 1848.

2. (>ité par D. Stern, t. II. — Dans le rapport de la Commission d'cnfjuète on ne voit qu'un Falaiseau, M. Falaiseau de Beauplan, (jui n'est même pas bonapartiste, t. I, p. 281.

'}. Enfjurte parlenieiitairc. — Un nommé Defrondal, accusé comme partisan des idées napoléoniennes et comme ayant dessiné, en tant qu' « artiste peintre », et mis en vente, avant l'insurrection, un portrait de Louis-Napoléon, ne voit pas non plus prouver son bonapartisme. Il répond aux juges : « Je ne suis pas le partisan de Louis-Napoléon. A l'épocjuc où j'étais attaché au cabinet de Caussifiiére, il m'est lomlté dans les mains tics lellres qui jKiuvaient incriminer des pt-rstuincs favorables à Louis Napolé»>n; j'aurais pu supprimer ces lettres ; je me suis emi)iessé de les remettre au pi-éfet de police. J'ai circctivement litlu)grapliié un portrait de Louis-Napoléon, mais ce n'était pas pour mon comi)le. Ce dessin m'avait été commandé ; on me l'a payé quinze francs ; j'ai remis la i)ièce à l'éditeur et je ne m'en suis plusoccui)é. »TouL

Les faits sur lesquels repose le bonapartisme de Lahr sont les suivants : Lahr, ouvrier maçon, employé chez M. Nadaud, député, n'a plus été vu par son patron deux ou trois jours aA^ant l'insurrection, puis est retrouvé par lui dans un cabaret, attablé en compagnie de quelques autres ouvriers, la plupart allemands. Lahr — geste singulier — en apercevant son maître, court à lui, lui tend un verre de vin et s'écrie: « Allons, camarade, à la santé du Petit ! » Le patroncamarade invitant son subordonné à parler un lan gage tout aussi fraternel, mais plus clair, Lahr répond : <i Oui, à la santé de Louis Bonaparte ; il est temps de nous mettre à la besogne (i). » — Pour ce qui est de Luc, on découvre à son domicile, en plus d'un fusil et d'une baïonnette, un portrait du prince et une lettre adressée à Louis-Napoléon, l'adresse mise indiquant Auteuil comme destination (2).

Le premier grief apparaît, sans peine, discutable. Tl est étonnant que Lahr dévoile ainsi son secret à son patron au m^Dment même d'agir et au risque de se faire arrêter; le fait s'affirme à la fois possible et douteux. Il est rapporté par Louis Blanc, qui dit le tenir de M. Nadaud même, et tous deux, ayant été exilés, ont un intérêt certain à raconter le plus d'histoires possible au désavantage du souverain qu'ils combattent ; ils éprouvent un penchant également naturel à prendre leurs désirs pour des réalités et à donner au tableau varié de leur imagination la

le reste de l'avidience montre que l'accusation ne tenait pas debout. Rien que des on-dit, rien que des rag-ots de concierges et des données vagues sous lesquelles on reconnaît quelquel'ois une inimitié particulière. Le tribunal se voit forcé d'acquitter Defrondat et tous les olliciers de la garde républicaine qui sont là viennent lui serrer la main. Procès des insurgés, etc.^ i" conseil de guerre, 1" série, Giraud, 1848.

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