‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 145 sur 149 · D.Stern, déjà cité · texte numérisé non relu

D.Stern, déjà cité

2. « Le 2G juin, sur rinitiative de Cavaignac et de Senard, une conuiiission de quinze membres avait été nummée pour recliercher les causes de l'insurrection de juin et de l'allenlat du !,"> mai. Le but de cette enquête n'était pas mystérieux. II s agissait ile re|)réndre contre MM. Caussidière cl Louis HIanc les tentatives d'accu sation qui avaient une première fois avorté. Mais, à côté de ces vic-

I aS

; Déjà, lors du rapport Quentin-Beauchart, on avait bien vu qu'il s'agissait moins de la République que d'une lutte entre diverses individualités (i). Ce rapport si critiqué, souvent à juste titre, exagéré sur plusieurs points, rédigé au moment même, sous le coup de lefTroi, présentait aussi plus d'un côté exact et avait le mérite de révéler des faits probants quant à la façon dont quelques représentants du peuple comprenaient leur mandat ; dès les premières pages, on sentait l'honnête homme, bouleversé plus qu'il n'eût convenu, mais appliqué, scrupuleux dans ses opinions et au courant de bien des choses restées encore à peu près secrètes, au moins pour le public ; grâce à lui, le linge sale du parlementarisme s'étala au grand jour. Sans doute dépassa-t-il quelquefois ainsi la réserve qu'on avait espérée de sa part ainsi que de ses collègues, le choix semblant indiquer chez ceux qui le décidèrent le soin d'éviter une perspicacité trop grande. La Commission d'Enquête accomplit donc une importante besogne, toujours malgré les hésitants qui la remplirent et la firent exécuter ; son rapport approfondit le mensonge républicain en déconsidérant beaucoup des jongleurs qui le maintenaient. Une possibilité fut restée d'admettre quand même le gouvernement s'il avait voulu quitter le terrain politique afin d'examiner la situation sans mêler à ce travail des considérations personnelles ou, du moins, en

tinies désignées par l'inimitié persévérante de MM. Marrast et Senard, il en était d'autres dont on A'oulait achcAcr la ruine dans l'opinion : républicains de la première heure qui avaient trouvé sur une barricade le premier échelon de leur fortune ; politiques d'aventure, sectateurs de la réforme, héros démeute, il fallait rejeter par-dessus bord tous ces amia dangereux ; c'était l'holocauste que s'offrait à lui même le iVafionat triomphant. » V. Pierre, déjà cité, t. I, p. 453.

I. Enquête Parlementaire. — Victo>r Bouton, Profils révolutionnaires, Paris, chez tous les libraires, 1848-1849. — Ce recueil de biographies est très curieux.

eiivisaireant l'avenir sous l'aspect d'une équation à résoudre, mais les possesseurs du pouvoir semblaient prendre à lâche d'empêcher la confiance ou de la ilécoura^er. L'abnégation est rare; elle l'est plus encore, et demeure presque introuvable, dans une réunion d'hommes où tous les instincts, toutes les rivalités, toutes les haines sont sans cesse surexcitées. Une ambition p()lili(|ue réelle ne peut réussir, de plus, si elle se restreint uniquement à de rés"OÏsme ; elle a besoin, pour parvenir, d'exploiter un sentiment général en s'identi fiant avec lui au point d'en sembler et, mieux encore, à tous les points de vue, d'en être le résumé, la tête connue le bras ; et personne ne détenait la capacité de ce rôle parmi les hommes alors au premier plan ; ni les uns ni les autres, en plus de cela, ne possédaient dans leur petit arsenal réduit de combattants au jour le jour, un principe assez fort et sufi^isamment national dont se servir en s'y adaptiuit, après l'avoir revendiqué devant l'opinion française. Les intrigues s'entrecroisaient au Palais Bourbon et s'y laissaient percevoir à ce point que l'Assemblée évita des discussions nouvelles au sujet du rapp(H't qui l'avait à demi démasquée ; elle se contenta de donner gain de cause au parti réactionnaire qui avait pesé sur l'esprit de ce rapport et y désignait d'avance deux victimes expiatoires. — Allégé de compétiteurs qu'il avait vainement essayé de récuser à son début mais que la révolution lui avait imposés, débarrassé même de la révolution, cette fois, pensaitil, et tout à fait, le gouvernement, se jugeant (piitte. revenait à ses projets de eonstilulion.

Nouvelle erreur. Les mêmes divisions i'éapj)araissent. Les questions vitales les plus nécessaires sont subordonnées à des luttes oratoires, à des disputes intéressées plus qu'à des discussions véritables, et le

Stationnement se prolonge à l'infini autour de périodes redondantes. La bataille des intérêts et des idées se réduit à des tournois ou a des lieux communs. On sent bien qu'il faut sortir de l'ornière, et on ne l'ose pas; on reconnaît que la constitution du passé ne répond plus aux besoins actuels, et on cherche timidement à la rajeunir pour ne pas en créer une neuve ; il faut aller de l'avant, et l'on revient en arrière. Un seul député, meilleur que ses confrères, le dernier conventionnel, Proudhon, rejeté de l'Assemblée et de la « société bien pensante » maintenant qu'il les a aidées à supprimer l'hypothèse communiste, détaille une sorte de système destiné à sauver l'activité nationale interrompue. Sa proposition, assez particulière, très discutable, était, d'ailleurs, offerte en tant que provisoire, — et, ici, le mot, pour une fois, était sensé ; l'adresse éminente avec laquelle elle fut soutenue ne masqua cependant point le coup de bélier qu'elle portait à la base de l'éditîce capitaliste et qui la condamnait d'avance, même si elle se fut montrée moins exigeante ; celui qui la plaidait achevait sa défaite anticipée. Proudhon, qui, depuis, a paru souvent réactionnaire, était réellement devenu pour la majorité de la Chambre, et même pour la plus forte fraction du parti socialiste, une sorte de Lucifer méditant avec persévérance, par monomanie destructive, la ruine du vieux monde. On ne supporta quatre heures durant sa dialectique qu'afin d'être mieux à même d'en pénétrer le danger et d'en briser à jamais, ensuite, la réexplication possible, par un vote implacable (i).

I . Quand il fut nommé député, de suite, il se rendit compte de ce que serait sa tâche ; il tint ce langage à un ami : « Je n'accepte pas de compliments, mon cher ; on vient de m'imposcr une tâche écrasante et j'ai bien peur de succomber sous le fardeau. Je suis allé hier prendre langue à l'Assemblée et j'ai vu de suite que j'allais me heurter à des obstacles qu'aucune force humaine ne peut

Il exposait que, la société étant aux abois, des mesures radicales devenaient urgentes et que l'ensemble des conventions fmancières en cours ne recommencerait de vivre vraiment que par un système de crédit gratuit et réciproque supprimant l'intérêt exagéré du capital en établissant l'équilibre exact de la production et de la consommation ; dans ce but, une loi devait être promulguée qui obligeât les capitalistes et rentiers à faire à leurs fermiers, locataires ou débiteurs de tout genre, remise, à titre de prêt, d'un sixième de leur revenu, puis à verser dans les caisses de l'Etat, à titre d'impôt, un autre sixième destiné à la création d'une banque d'échange. Une indication peu dégagée, mais curieuse, de Sismondi, reprise avec un accent vraiment apostolique par Lamennais (i) — que le député ne rappela pas, — éclairait ce débat incompris qui renfermait tant d'avenir. La classe aisée, observait riiistorien, vit, de nos jours, grâce au travail du prolétariat alors (|ue dans la Rome antique le prolétariat, ou, si l'on préfère, la plèbe, subsistait aux crochets de la classe riche qui en demeurait responsable, de telle sorte que le prolétariat actuel pouvait se considérer, peut-être, comme

snniiniiter. La prcniiùre cliose (ju'on ma (leniandée, c'est à quel comilé je désirais ni'inscrire. J'ai répomhi (lue ma place me paraissait naturellement indiquée au comité des linances. Mais, quand j'ai parcouru la liste des membres de ce comité, je me suis aperi^u (pi'il se eonq)osait de gens enfoncés juscfu'au cou (Kins la routine el hostiles aux moindres innovations. Ce monde-là, comme dit l'auteur du /{oH^'-e e< iVo/r, n'a que « des idées convenables et rares ». Qu'est-ce (pie je vais devenir au milieu de tous ces crétins ? » A. Darimon, .1 travers une révolution. Dentu, i8H^, p. 39. — L'état des es[)rits à l'Assemblée était incroyable. Proudlion lut grossièrement insulté. Taudis qu'il exposait ses théories, un représentant s'écria: « Mandi-in n'en aurait i)as dit da\anlage ! » — Voir l'étude de Sainte-Iîeuve sur Troudlion. lletzel, 1.S72.

I. De l'esclftva^'-c nioilerna, l'agncrre, i83(j. — Voir aussi un article de Lamartine paru en 1841 dansL« Presse et reproduit dans Vllisloire des Ateliers yationaux d'Emile Thomas, p. 2a.

plus libre, si la liberté tient surtout dans un mot, mais en fait, sans sécurité vis-à-vis du lendemain, presque toujours sans garanties, se trouvait l'être moins. — Etant donnés l'état des esprits et le degré des intelligences, Thiers n'eut pas de peine à confondre Proudlion. Il se tailla un beau succès, et n'apporta aucune solution, sauf de laisser les clioses à leur place. Tout le monde applaudit. De l'essai proposé il ne resta rien ; il fut analysé avec adresse, mais non sans parti pris, et cela devait être : le duel du passé et de l'avenir se livrait là, — d'un passé encore solide, armé, redoutable, d'un avenir mal défini, incertain de luimême et d'autant plus timide que la répression récente en avait écrasé les soldats. L'enseignement de la parole socialiste, allégé de ses exagérations et de ses erreurs, passa inaperçu ou fut défiguré ; on n'admit même pas le loyalisme de son théoricien, la pureté droite de sa vie, son incontestable valeur morale et intellectuelle, qualités auxquelles ont manqué, surtout, le sens des nuances et je ne sais quelle délicatesse, bien que, sur ces deux points^ la politique ait appris l'indulgence la plus désabusée. On ne pardonna pas à l'orateur sa critique pénétrante du régime en cours, sa psychologie incisive, sa logique terrible et cet irréfutable cri contre le Parlement : « A moins d'un changement dans notre politique, l'état de siège est à perpétuité ! (i) » L'Assemblée, dans son ordre du jour, déclara que la proposition repoussée constituait une attaque scandaleuse contre les principes de la vraie morale, une menace à la propriété, et que son

I. 11 terminait par ces paroles qui montrent, denos jours, jusqu'à quel point Proudhon ne l'ut pas écouté : « Le capital a peur, et son instinct ne le trompe pus : le socialisme a les 3'eux sur lui. Les juifs ne reviendront pas; je le leur défends». Voirie Moniteur duo août.

ET LA RÉVOLUTION DK l8^8 SoQ

auteur avait calomnié la révolution de Février en la rendant complice de ses propres doctrines. — Une l'ois encore, principalement par la mauvaise volonté de la Chambre, car Proudhon y resta tout à fait seul contre elle, il n'y avait pas moyen de s'entendre mieux que précédennnent. Au lieu de former un laboratoire de science sociale, le Parlement était une école rudimentaire, le temple des carrières politiciennes, un centre rétroj^rade; par cela même, le solitaire, libre de toute attache, y démontrant, par la logique des chiffres, des raisonnements dépourvus de considérations exclusives, secondaires ou intéressées, était amené, pour se faire entendre, et à cause de sa faiblesse, à exagérer son langage. De part et d'autre, intervenait lourdement la difliculté de mesurer avec une règle stricte la part des éléments contraires utiles à une solution durable,

Pierre Leroux vint dire encore pourquoi tout avortait de la sorte, nécessairement. Démontrant que la science politique n'existait pas chez ceux qui dirigeaient la nation, ni même ailleurs, dans un autre corps de l'Etat, il osa soutenir que celte science était à créer. « Si celte science existait, si son principe fondamental était connu, nos gouvernants et nos publicisles ne travailleraient i)as enq)iri([uement comme ils le font depuis cinciuanle ans ; ils invoqueraient cette science, ils s'accorderaient sur ce principe. » 11 exposait ([ue le procès d'Aristote et de Platon attendait toujours des juges ; il avançait la même opinion au sujet de Montesquieu et de Rousseau : « Puis([uc ni Montesquieu ni Rousseau ne sont d'accord, j'en resterai plus ferme dans mon avis ([ue la science politique est encore un li>notiis... Malgré tous ses efforts, Montesquieu ne parvint [)as à déduire

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de l'élude comparée des législations françaises et anglaises un A^éritable principe. Son œuvre est empirique ; c'est une ébauche, un tâtonnement pour s'élever à une science métaphysique de la politique. » Et il certifiait au sujet de celle-ci, avec une rigueur peut-être excessive, mais en posant un problème passionnant, celui du xixe siècle : « Montesquieu ne l'a pas atteinte, Rousseau non plus. Rousseau opposa à la monarchie et à l'aristocratie de Montesquieu la république et la souveraineté populaire. Mais Rousseau a-t-il plus que Montesquieu une science véritable, j'entends une science basée sur la nature humaine et concluant de la nature humaine à l'art de la politique ? La souveraineté du peuple est une vérité, sans doute, mais Rousseau lui-même appelle et demande une science pour organiser cette vérité, pour la réaliser... Le peuple souverain n'est que l'ouvrier qui monte et fait marcher la machine ; mais il faut, suivant Rousseau et selon le bon sens, que cette machine ait été préalablement inventée. Or Rousseau, de son aveu, n'a pas inventé cette machine. L^intervalle entre \J Esprit des Lois et le Contrat Social et l'époque où nous vivons a été rempli par des tâtonnements. On chercherait vainement un principe, une science, dans les travaux de la Constituante ; on ne trouve pas d'autre science politique dans ces comités de constitution et de législation que les lueurs vagues et incertaines aperçues par Montesquieu un demi-siècle auparavant. Après s'être longtemps divisée en deux camps correspondant aux deux modèles vantés par Montesquieu, la monarchie française et la monarchie anglaise, elle arriva, par compromis autant que par hasard, à une monarchie de nouvelle invention qui n'avait la vitalité ni de l'un ni de l'autre de ces modèles ou, plutôt, qui n'était pas viable et qui ne vécut pas... Il

en est de la Conveiiliou comme de la Consliluante. A l'école de Montesquieu succéda, dans la Convention, celle de Rousseau... Les disciples de Rousseau mirent à néant l'œuvre bâtarde de la Constituante... mais que produisirent-ils à leur tour ? La science était celle de Rousseau, mais leur science n'était pas plus grande que celle de Rousseau. Est-il étonnant que la consitution de 1798 n'ait pas été plus viable que ne l'avait été la constitution de 1791 ? Sieyès médita longtemps sur cette œuvre de création qu'on appelle une constitution... et cet esprit inventeur s'épuisa dans des combinaisons peu lumineuses , mais qui révèlent pourtant le grand artiste politique... Il fit le 18 brumaire avecBonaparteet, le lendemain, ilprésenta à son complice l'œuvre si longtemps méditée. Que fait Napoléon ? Il se moque de Sieyès et de son œuvre, mais, en homme habile, il aperçoit dans cette constitution des idées qui lui conviennent, il s'en empare... et, en un instant, il fabrique, pour son usage, une constitution que la France adopte jusqu'au moment où il plaira à Napoléon de la changer pour une autre... Le trône de Bonaparte déifié succéda à l'échafaud de Louis XVI. Pourquoi cela, encore une fois, sinon parce (jue la science politique avait fait défaut ? La France est obligée de s'en remettre à Louis XVIII (lu soin de ses destinées... M. de Chateaubriand a appelé la charte réformée de i83o une constitution bâclée en trois coups de rabot, dans une arrière-boutique. La mauvaise contrefaçon de la constitution d'Angleterre que l'émigré Louis XVIII nous rap[)ortc de son exil fut bâclée sans beaucoup plus de façon... Nous avons tourné depuis cincjuante ans dans un cercle fermé... Le projet (U^ constitution qui nous est soumis n'est pas, suivant moi, de nature à nous faire sor-

tir de ce cercle, (i) » Une fois à ce point, on aboutissait à la même absence de résultat. Tout à l'heure, Proudhon avait avancé un système, — et l'Assemblée l'avait déclaré impraticable ; Leroux avait dressé un réquisitoire terrible contre l'époque et, prié de proposer à son tour un schéma nouveau, propre à lancer la société en avant, — il se tut. 11 n'offrait même pas quelque moyen médiateur, un compromis (2). L'Assemblée n'apportant rien non plus, tout s'immobilisait à la même place et l'hécatombe de juin comme les fusillades de février paraissaient d'inutiles sacrifices offerts, dans l'idéal, à quelque dieu inconnu, plus invisible encore, plus insaisissable que celui de la première Révolution, dans la réalité, au vœu de parvenir de plusieurs journalistes.

A la faveur de ce désarroi, l'idée napoléonienne ne pouvait que grandir. Dans le Parlement même, par un chemin de traverse, elle venait d'être à nouveau évo-

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