‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 17 sur 149 · Du Ccamp, idem · texte numérisé non relu

Du Ccamp, idem

2. Son ami Martin Maillefer l'en gloriliait dans le discours qu'il prononça sur sa tombe au cimetière de Saint-Mandé : « Il y a du jjénie napoléonien dans la manière dont le rédacteur du Xntional a conçu et pratiqué le journalisme. » Le National du 26 juillet i836. — Carrel, en Espagne, sert dans un rég-iment de Aolontaires, dit régiment de Napoléon II. Ainsi, onze ans après 1812, les amis des lil)ertés espagnoles se présentaient avec le nom de Napoléon sous les mêmes couleurs tricolores et sous les aigles. Ce fait explique les cours de Quinet au Collège de France. Carrel dit lui-même de l'Empereur qu'il fut « le plus merveilleux génie que la politique et la guerre aient vu se développer dans les temps modernes... Quel autre eût su comme lui consigner, dans la législation dictatoriale, avec cette première nécessité d'un pouvoir fort, l'esprit de la Révolution?... » Il manqua peut-être surtout à Carrel le sentiment d'une certaine discipline intérieure.

ET LA IIÉVOLUÏION DE iS^B 09

Tibre partout, il emplit l'Europe ; ileiiseig-iie le Nouveau Monde. C'est le cri même du siècle, du jçraud siècle individualiste et politique. Il exprime, à sa manière, formelle, la recherche de l'aulorilc ([ui réclame sa solution chaque jour plus impérieuse. Ce siècle veut construire ; il s'y elForce éperdument. La Monlag-ne, Napoléon, Louis XVIII, Charles X, Louis Philippe sont des essais ; Louis-Bonaparte va en présenter un autre. Ce cri vers l'homme supérieur — ou simplement intelligent — naît, par deux fois, d'une révolution où les citoyens, peu à peu devenus des instruments dans la grande machine d'un Etat abstrait et tyrannique qui ne sait pas arrêter le désordre ni créer les conditions de la vie nouvelle promise par lui, réclament un maître vivant qui, par le dévelop[)emenl auquel il s'efforcera lui-même, saura permettre au principe d'individualité de ne point i)érir. Ici, cet appel s'élevait dès le début, avant l'échéance, protestation anticipée.

De tous les points de Paris, sans entente préalable (i), spontanément, les cohortes insurrectionnelles marchent sur les Tuileries ; elles en règlent le dranu' <le plus près et vont hâter son tlernier acte. Le palais, sans être encore ouvert, laisse du moins passer plus

I. « On se Iroinperail élraiifjffiiu'nl en supposant que les cohortes insurrectionnelles... aient obéi à une impulsion dirij^eante. Paris était à peu i)rès livre à lui-même. Le parti réi)ulilieain se donnait à la \'érilé beaucoup de niou\cment, mais ce mouvement était individuel. L'action des jouinaux et des cliefs de parti, si faible, si hésitante le 21, le aa et juscpi'au 2,S au soir, s'était conii)Iètemont noyée dans l'action {générale. L'instinct tint lieu de mot 'd'ordre. Quant à la république, elle devait, pour ainsi dire, éelore sjjonlanénient sur un terrain si bien préparé. Il sudit aux républicains d'articuler son nom aux dernières heures du eonilit, ipuind elle seule, à peu près, était devenue pcjssible. » Caslille, l. l,p. 228.

6o LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE

d'un hôte nouveau ; des gens inconnus y entrent avec autorité ; d'autres le quittent sans grand courage; bientôt, on y entendra Girardin s'écrier: « Faute d'une presse, la monarchie va périr 1 » Sous peu, Guizot, repoussé de tous, même par la reine, laissera le roi se débrouiller, perdu qu'il est sur le terrain de l'action directe. Lui qui, à dix-sept ans de là, dans les salons d'un ministère impérial, arborera, non sans ostentation, la cravate rouge où pend le bijou de la Toison d'Or (i), rase les murs jusqu'au 2^ de la rue Vanneau puis, ne s'y trouvant pas en sûreté, dissimule ses traits sévères sous une ample coiffe, se déguise en femme et, la conscience légère, se cache chez une amie, M"'^ de Mirbcl. — Les ministres survivent presque toujours aux princes, aux gouvernements ou aux thèses qu'ils ont servis, et même avec désinvolture ; ce sont, comme tant de grands hommes au XIX* siècle, des avocats.

Louis-Philippe sait de moins en moins quel parti prendre. Habitué à un seul champ de bataille, celui de l'opinion, — opinion déjà diminuée par celle du parlement, filtrée elle-même, à son tour, par le ministère, — il oscille en se trouvant cette fois face à face avec l'opinion seule, revendicatrice, soutenue par le nombre et par la force ; sur ce terrain nouveau, imprévu, où la besogne lui avait été servie préparée en i83o, il ne parvient pas à réaliser de manœuvres. Il continue toujours à ne point soupçonner sa chute imminente ; il ne demeure sensible qu'au danger ; et c'est le danger qu'il flaire, enfin, après son déjeuner pris à dix heures dans la galerie de Diane. « Mes voitures pour Vincennes ! » s'écrie-t-il. Aussitôt, il se ravise, il doute toujours que la partie soit perdue et,

I. Marquis de Belleval, Souvenirs coiiteinporains.Faris,\iyien,\QOO.

brave naturellement, énergique même quelquefois, il veut se rendre compte par lui-même. « Sire, on vous trompe ! » lui a dit le due d'Elehingen. Celte parole le décide. Il endosse son uniforme et descend. Il monte à cheval, suivi d'un cortège assez déconcertant où les ducs de Nemours et de Montpensier se coudoient avec Thiers et Rémusat, où le général Lamoricière, affublé d'une capote de garde national, et le maréchal Bugeaud, sont mêlés à des civils, à de vagues officiers. Il passe les troupes en revue. On crie d'abord : « Vive le roi ! » Puis un autre cri domine implacable, insultant, étant données les circonstances : « Vive la réforme !... A bas le système !... » Le vieux roi comprend : « Ah ! je le vois bien, dit-il à Thiers, tout est fini ! » Il ne dissimule plus son abattement et rentre. Il monte dans son cabinet. On chuchote autour de lui. La fusillade du Château d'Eau scande sa méditation. A (juoi songe-t-il ? Il lui reste à mourh' debout puisqu'il a été le maître ; mais cette résolution ne fait pas partie de son « système ». Il y pensa, une seconde : « Allons aux barricades ! (i) » Malheureux roi ! Le mot n'éveilla que la crainte chez ces serviteurs de l'intérêt. Toutes les personnalités présentes ont jenc sais quoi d'épuisé oude restreint; comme le mécanisme constitutionnel, elles vont tomberd'elles-mcmes, mollement, platement. Il n'y a que des bavards autour du roi des Français (2), rien (]ue des timides subordonnant tout aux paroles, aux théories, pas un homme

1. Pour tout ceci : Castille, Slern, Garnier-Pagès, Blanc, Robin, Delvau, Lamartine, etc.

2. «.... \ous trf»uvàni('s une centaine de personnes discutant vivement, entre autres, !M. de Lasteyrie ((M-Iui (jui a des lunettes vertes), IVL Kmile de (Urardin, et les uns proposaient l'aiulieation, d'autres voulaient que le roi restât avec la réforme électorale, d'autres voulaient la régence de la duchesse d'Orléans, d'autres, celle du duc de Nemours, c'était à ne pas s'entendre... » Lettre du capitaine du Paty .

d'action. — Louis-Philippe achève de se perdre. Il ne sait phis. Il est trop près de la tombe pour jouer sa vie. Peut-être aussi, combattu comme il l'a été, dégoûté des convoitises qu'il sait autour de lui, ressentil une certaine indifTérence. Son bon sens lui fait juger que la révolution est inévitable et que le peuple français, peu corrigible, a besoin de cette nouvelle expérimentation. Il est las de lutter contre ce qu'il sent venir depuis longtemps et que sa politique avait ajourné (i). — A deux pas du palais, dans la foule, un cri, qu'il n'entend pas, monte encore^ poussé par plus de cent poitrines, sur le passage d'un vieux brave : « Vive la Grande Armée ! Vive l'Empereur ! » C'est le maréchal Gérard qui se rend aux Tuileries, accompagné de l'homme le plus laid de France, Crémieux (2).

Midi finit à peine de sonner que le duc de Montpensier introduit Grémieux chez son père. Ce monstre veut donner aussi un conseil. Etrange comédie !

1. Louis-Philippe disait à la cour, dans un cercle intime, prévoyant tout : «.. Usurpation pour usurpation, j'aime mieux voir mon petit-fils détrôné par Nemours que par une Convention... Méfiez-vous des philanthropes de toute couleur. Ce mot veut dire : égoïstes. Ils cherchent des places ; ils s'en font donner ; tout est là. » Manuscrits de M . Legrand. Communiqués par Pierre Louj's.

2. J. Hercé, Un Anglais à Paris ; notes et souvenirs, Paris, Pion 1893, 2 vol., t. I, p. 293. « Il me parut ensuite que ces acclamations avaient quelque chose de prophétique, bien que, cependant, aucun de ceux qui les poussaient ne pût alors conserver le plus léger espoir, ni même, j'oserais presque le dire, le moindre désir d'une restauration napoléonienne ; en tout cas, ce n'était qu'une faible minorité. Une chose, toutefois, n'a pu manquer de frapper un observateur impartial de ces vingt dernières années. J'ai été témoin d'un grand nombre d'émeutes, légères ou sérieuses, sous la deuxième république et le Second Empire ; j'ai entendu bien des cris séditieux : personne n'a jamaiscrié « Vive les d'Orléans !» ni « Vive les Bourbon ! » tandis que le prestige de la légende napoléonienne était demeuré tout-puissant. » p. 294. Voir aussi un autre ouvrage anglais, mais qui trace un tableau peu flatteur de Louis-Philippe comme de ses lils: Paris en 18^8, lettres de M°" la baronne de Bonde, née Robinson, Londres, Murray, igoS.

Nemours entre en scène pour faire comprendre au roi la possil)ililé de l'abdication, (iirardin arrive à la rescousse ; il ne voit pas d'autre moyen de sauver le trône. Louis-Philippe tressaille. La reine s'indigne ; son Ipng visage se revèl d'une certaine majesté. A l'heure suprême, son ambition, ensevelie depuis si longtemps sous des cendres pieuses, se réveille. Girardin persévère : « L'abdication, Sire, avec la régence de M'^^ la duchesse d'Orléans ! » El une voix perçante vient blesser au cœur le vieux prince accablé : « Abdiquez, Sire ! » crie-t-elle sans pudeur. C'est Montpensier qui appuie le vœu de son frère. Marie- Amélie se redresse sous Toutrage, infligé par ses propres enfants chez lesquels son rêve dominateur, joint à la ruse maritale, réalise une telle cruauté : « N'abdiquez pas. Sire ! Mieux vaut se défendre ici jusqu'à la mort. » — La môme voix perçante, obstinée, répète à plusieurs reprises ce qui, dans un pareil instant, est un ordre. Deux seulement des serviteurs du royaume, et dont ce sera l'honneur parmi la lâcheté générale, appuient la souveraine, le maréchal Bugeaud et ^L Piscatory. Celui-ci démontre que l'abdication n'amènera pas la paix, comme on le prétend, ni la régence en faveur de qui que ce soit, connue on le fait espérer : « Votre abdication, c'est la république dans une heure ! » Girardin trcjuve que tout traîne ; il sort et, bien qu'aucune décision ne soit i)rise, cric à tue-tète : « INIessicurs, le roi a abdiqué ! M"'« la duchesse d'Orléans est régente ! Annoncez-le partout ! »

Le duc de Montpensier se tient près du fauteuil paternel ; et Girardin. revenu, répète : « Abdiquez, Sire, abdiquez ! » Montpensier place devant son père une feuille de papici-, se fait caicssanl, lui glisse un(î plume. Louis-Philippe lève un regard triste vers les

siens et, d'une voix faible : « Vous le voulez ?... Soit! » Il songe qu'il évitera l'effusion du sang et, d'une voix forte, cette fois, noble même^ il annonce son abdication. « Vous l'avez, jette la reine ; vous vous en repentirez ! » La duchesse d'Orléans verse des larmes et, aidée du petit comte de Paris, supplie le roi de revenir sur sa décision. Montpensier prise peu la scène ; les paroles ne sutTisent pas ; il presse son père d'écrire. « Hâtez-vous, Sire, hâtez-vous ! » murmure Grémieux. — Marie-Amélie n'a pas quitté sa l)ru du regard. Incapable de se contenir davantage, elle dit, très haut : « Il y a ici des traîtres. Sire, n'abdiquez pas (i) ! » Il était encore trop tard, — A cet instant, peut-être, Louis-Philippe se souvient-il d'une soirée â la cour de Charles X où, derrière le souverain, vieux aussi, de plus en plus impopulaire, il attendait son tour (2); peut-être même, remontant plus haut, songet-il à son père conspirant contre le roi de France et

I. Caslille, p. 233, t. I. « Le grand mot était prononcé. Il y avait en effet des traîtres. La trahison était partout, au dedans et au dehors. La situation les faisait naître. Il n'est pourtant pas probable que la duchesse d'Orléans ait conspiré de longue main. L'intérêt qui s'attache à une jeune princesse Aeuve, les souvenirs que son époux avait laissés, l'impopularité du duc de Nemours, tout contribuait à fixer les regards des ambitieux sur la duchesse d'Orléans. Dans un moment où la révolution remettait tout en question, qu'était-ce que la loi de régence ? De son côté, la duchesse, stimulée à la fois par les sourdes mésintelligences qui régnaient entre elle et la catholique Marie-Amélie, la duchesse prise, elle aussi, du désir de gouverner un peuple, oubliait en cet instant la défense formelle... inscrite au testament du duc d'Orléans. Quant ■au duc de Montpensier, un double motif lui inspirait une étrange conduite : l'espoir de prendre part avec sa belle-sa'ur à la direction des affaires et d'échapper du même coup aux rigueurs de la domination paternelle. Tel est le sens réel de cette triste scène de famille. » On peut assurer aujourd'hui que, sans conspirer, la duchesse d'Orléans favorisa toute l'opposition. Les conversations de famille atteignaient le diapason le plus pointu. La duchesse ■évoquait i83o et la manière dont le pouvoir était venu aux mains du roi.

u. Souvenirs du prince de Joini'illc, Calmann Lévy. Un dessin du {)rince représente même la scène.

votant sa mort ; il peut alors admirer l'esprit de famille et constater qu'il n'est pas perdu... Il écrit lentement, de cette grande et haute écriture assez belle, connue de tout le royaume. On le presse de nouveau : « Signez donc, Sire ! » Alors, le roi de la bourgeoisie se retrouve, dans un mot révélateur ; il se retourne, surtout vers les députés de roi)position pour lesquels il n'est plus qu'un embarras, et laisse tomber cet aveu : « Je n'ai jamais écrit plus vite (i). » Debout, derrière lui, Crémieux suit les mouvements de sa main « connue le chat guette la souris (2) ». Dès que le dernier point est placé, l'israélite se saisit de la feuille et, la brandissant au-dessus de sa tète, disparaît (3). Tout est consommé.

La foule envahit le Palais-Royal. Les révolutionnaires occupent la barricade de la rue de Valois. Les soldats du i4* de ligne, débordés, après une fusillade meurtrière, se replient vers le poste du Château d'Eau. Sur ce combat, la nouvelle de l'abdication ne produit aucmi effet. Le mot significatif, déjà dit aux Tuileries, l'émeute le répète : « 11 est trop tard.. » On réclame la république. Lamoricière essaie vainement d'arrêter le feu. On lire sur lui, son cheval tombe, un coup de baïonnette lui traverse le bras ; un fusil s'appuie sur sa poitrine ; le coup rate. Charles Lagrangc sauve l'officier et l'emmène (4). Le maréchal (lérard essaie de parler ; on l'applaudit toujours, mais on se refuse à l'entendre. De nouveaux insurgés arrivent, chantant Zttil/arseÀ/Zûis^; d'autres encore, qui viennent

1. Ou « Je ne puis allei- plus vile. «Ou rapporte l'une el l'autre phrases.

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