‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 18 sur 149 · Idem · texte numérisé non relu

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de la rive gauche, commandés par le capitaine Dunoyer. Les gardes nationaux, dont l'inquiétude s'éveille, essaient de les arrêter en certifiant l'abdication royale. Dunoyer réplique : « Nous avons été trop souvent trompés ; nous ne déposerons les armes que quand Paris sera délivré des troupes. Aux Tuileries! » « Aux Tuileries ! » tel est le mot d'ordre général. Le bj" de ligne fraternise avec l'insurrection. Dunoyer lance ses hommes vers le guichet de TOrangcrie (i). Trois coups de canon retentissent et vont lourdement résonner dans le cœur du vieux souverain : c'est le signal convenu pour la fuite.

Crémieux renouvelle ses exhortations. Louis- Philippe enlève son uniforme, aidé par sa femme, tremblante de colère. EUe regarde le juif, elle regarde Thiers, immobile, et lui dit : « A^ous avez été bien ingrat ! » Quelques-uns pleurent. On apprend qu'il ne faut plus compter sur les onze a oitures préparées dès le matin. Un seul parti reste à prendre, aller à pied, par le jardin, place de la Concorde où vont stationner deux voitures basses, des broughams, et un cabriolet. On se décide enfin. Le roi, cependant, au moment de partir, réclame des objets inutiles, les cherche, voudrait en emporter beaucoup. La duchesse d'Orléans recommence ses scènes et ses larmes ; elle se jette dans les bras de son beau-père : « Ne me laissez pas ! Que vais-je devenir ? Moi, une faible femme ! » Louis-Philippe, sans un mot de reproche, lui répond : « Restez, ma chère Hélène, vous vous devez à vos enfants et au pays. » La reine, les yeux

I. L'action de la colonne de Dunoyer semble importante. Elle est à retenir pour l'historien qui étudiera ces questions ; nous n'en avons pas la place ici. C'est elle qui entra la première aux Tuileries et paraît avoir donné l'impulsion décisive.

ET LA RÉVOLUTION DE 1848 6j

liaulaius, lui jette sèchement, diireiuent: « Allez à vos alfaires, ma mie (i). »

Dans le vestibule du pavillon de l'horloge, au bas du p^iand escalier, le roi toui'iie la tète vers le Carrousel qu'on envahit. Il se trouble : « Voici la garde nationale et le peuple ensemble ! Mes amis, je suis perdu. Parlons! » (j). Le cortège passe dans le jardin, entre les deux rangs de gardes nationaux fidèles envoyés par le général Dumas. Il traverse la grande avenue. Le roi murnnire : « Comme Charles X ! Comme Charles X ! » Marie- Amélie, qui ne sait pas désespérer, s'écrie encore : « Sire, votre place est à la lète de vos troupes ; vous devez conserver le trône à votre petit-iils. » Sans répondre (3), le roi gagne la place de la Concorde où la multitude commence à tourbillonner contre les soldats en petit nombre qui la repoussent encore. Et il monte dans un brougham, au pied même de l'obélisque inauguré par lui connne un monument favorable à son règne pour sceller l'alliance avec le parti qui l'avait aidé à conquérir le trône et le lui avait préparé dans le passé en coupant la tète au roi légitime. « Hàtez-vous ! » dit toujours Crémieux. Les enfants et la suite se casent. Louis- Philip[)e se penche à la portière, visiblement éj)erdu devant la foule qui se rapproche, menaçante : « Mes amis, la France est à vous ! » Dernier mot de conspirateur. Les voilures partent (4). Le peuple lire ; deux

1. Lainarlinc ne croit pas non plus à une action préméditée de la ducliesse, t. I, p. i5G.

2. Alfred Dclvau, Jlistnirr de la Ri-volntinn de F<'Vr/er, Paris, iS5o, I vol., p. i8o. Voir dans (larnicr-Payès les détails de l'émotion royale.

'J. Lettre du caiiitaine du Paty.

4. Voici le récit du capitaine du Paty : « Sur la place de la Concorde, deux petits coupés bas stationnaient. La reine monta dans l'un ; on y lit monter le roi presque de force; un des enfants fut placé entre eux deux ; un gardien des Tuileries monta à coté du cocher et la voiture partit au milieu d'une haie de cuirassiers de

cavaliers tombent (i). L'escorte repousse une agression en face du pont des Invalides et file, au grand galop, vers la barrière de Passy (2). Cette dynastie allait ajouter, si l'on peut dire, à son suicide en croyant se concilier la faveur publique par un mensonge intéressé : en mars, les deux autres fils du roi, d'Aumale et Joinville, reconnaîtront les droits légitimes de la nouvelle révolution et le droit à la révolution, en général (3).

Déchaîné, le peuple s'apprête à griller les soldats qui défendent le poste du Château d'Eau. Ecœurés du spectacle, Flaubert, Du Camp et Bouilhet veulent

la brigade de Versailles, le général Regnault de Saint-Jean d'Angély escortant à une portière et le capitaine Durand de Villers, son aide de camp, à l'autre. Le chef d'escadron d'état major de Lavaux-Coupet marchait en tète de la colonne avec un piquet de gardes nationaux à cheval. »

1. Castille avance le fait. 11 a été mis en doute, mais le plaidoyer à ce sujet semble intéressé. Voir : Xoticc circonstanciée et rectijicntive des faits avancés parM.de Lamartine dans son histoire de la Révolution de 18^8 sur le départ du roi, par un ex-oflicier supérieur de l'état major de la garde nationale de Paris, Paris, 1800, Crabiot, rue de la Monnaie.

2. Delvau, Garnier-Pagès, etc., etc. A la barrière de Passj', le poste présenta les armes, ce fut le dei'nier hommage à la monarchie orléaniste. « Louis-Philippe est chassé par le peuple à 74 ans, à l'âge où le roi Charles X son parent et son bienfaiteur est envoyé par lui dans l'exil. Le changement du ministère Guizot a été inutilement offert, comme l'avait été en i83o le changement du ministère Polignac ; l'abdication de Louis-Philippe comme roi, celle du duc de Nemours comme régent, ont été inutilement signées, comme l'avaient été en i83o, celle du roi Charles X et celle de de M. le duc d'Angoulème, la régence inutilement proposée en 1848 comme elle l'avait été en i83o, et la royauté d'un enfant, M. le comte de Paris, inutilement proclamée en 1848, comme l'a- Aait été en i8'3o, celle de Henri V, alors âgé de dix ans comme l'est aujourd'hui le comte de Paris. Chacune des concessions que fait Louis-Philippe, il ne la souscrit que lorsqu'il n'est plus temps.» A. Nettement, La Révolution de Février, Paris. 1848.

3. C'était peu sincère, ou d'une sincérité toute récente si la nouvelle suivante, du 28 février, i-estait vraie : « Il est arrivé ce matin au ministère de la guerre une lettre de M. le duc d'Aumale, exgouverneur de l'Algérie, dans laquelle M. Guizot est vivement félicité de l'altitude énergique qu'il a prise dans l'affaire du banquet. » Démocratie pacifique.

s'en aller quand un capitaine de la garde nationale, aimable et souriant, s'approche d'eux : « La victoire? est complète : elle appartient tout entière à la garde nationale qui ne la laissera pas échapper et qui gouvernera... Oui, messieurs, pardon, oui, citoyens, notre victoire est complète et la tyrannie est renversée... Les Tuileries sont libres, le château ouvert et chacun peut y entrer (i). » Les troupes de Dunoyer y pénètrent les premières. Prié de protéger la duchesse d'Orléans, le capitaine répond : « Nous ne sommes pas ici pour la cause des princes, mais pour celle du peuple ; mon devoir est de rester à la tète de ma colonne. «Rien n'arrête cette poussée décisive. Une fois à la salle du trône, Dunoyer s'élance, monte sur le fauteuil royal et arrache un des drapeaux qui le surmonte. Un ofTicier de la 5- légion pénètre rapidement parmi les insurgés, gagne aussi les degrés du trône, et « commence un discours chaleureux en faveur de Louis-Napoléon (2) ». L'heure n'est pas encore venue; il est trop tôt pour préciser le sentiment de la masse qui, à constater sa victoire et à la tenir encore, ne peut, ne veut admettre qu'elle-même. On proteste longuement. On crie : « Vive la République ! » Dunoyer, avec la pointe de son sabre, écrit sur les marches qui surmontent le fauteuil : « Le peuple de Paiis à l'Kurope entière: Liberté, Kgalité, Fraternité. 24 février iS'iS (3). » Le peuple, à son tour, entre dans le palais ; il amène à sa tète un lieutenant général au service du grand due de Tos-

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