Mémoires d'A. Dumas, t. VII, p
2. Dès le dchiit de la révolution, la mémoire si pure de Carrel fut exploitée par ses amis, par son sueeesseur et par son meurtrier. Marrast et ("lirardin conduisirent à Saint-Mandé une sorte de pèlerinaj;e civique. Le discours de Marrast montre bien ce que représentait pour lui le cadavre de Carrel ; Girardin fut plus ému ; il le devait. î.es deux compères se serrèrent la main, pas pour longtemps. Marrast disait, et non, prol)al)lemenl, sans un peu de sincérité :« Citoyens, comme nous, Armand Carrel conqtrenait la république : comme nous, il disait que le gouvernement républicain n'admet ni ostracisme ni exclusion. » (lirardin terminait : « Dire que le citoyen Carrel manque à ces événements, c'est rendre à sa mémoire l'iiommage le jilus llatteur. Je me trompe, il est un liommage plus digne d'elle (pu^ nous pouvons lui rendre, c'est de demander au gouvernement jtrovisoire, qui vient de se glorifier en abolissant le i)eine de mort, qu'il complète son (l'uvre en proscrivant le duel. » Le Mois, avril iS'JS, j). .Vi, t. I.
3. Odilon }\iivri)[. Mémoires, t. II, p. ><>. L'ancien centre gauche expli(pie ainsi le cri napoléonien : « Chose étrange, et ipii s'explique parlaitemenl jjour tout esprit observateur, le sentiment
8o LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE
La bourgeoisie, « cette médaille sans effigie (i) » ou qui, du moins, était devenue telle à force d'user son relief, avait eu de grandes et belles heures et, elle aussi, joué son rôle, considérable, dans le mouvement social ; il semblait qu'elle n'eût même plus conscience d'elle-même ; elle regrettait dès maintenant ce roi qu'elle venait de jeter à terre pour satisfaire ses instincts de domination médiocre, avant tout intéressée, sa jalousie, son ignorance grandissante et cette étroitesse de cœur qui commençait de devenir son apanage. Elle pensa vite à arrêter le peuple, comme elle l'avait déjà fait dans le passé, car c'est la triste condition des Etats républicains, dit Guizot, « que, chargés de réprimer les désordres, on les veut complaisants et flatteurs pour les causes du désordre ; on leur demande d'arrêter le mal quand il éclate
bonapartiste s'alliait fort bien à la passion démagogique qui animait alors les masses ; ces ouvriers qui sur la place de Grève criaient tout à la fois : « Vive la République !» et : « Vive Napoléon ! » ne paraissaient pas se douter qu'ils étaient tout aussi conséquents avec eux-mêmes que s'ils eussent crié en même temps : « Vive la liberté et Vive le despotime ! » Proudhon y a au plus juste et parle ici comme parleront plus tard Troplong et Duruy, comme Louis- Napoléon avait parlé lui-même dans ses Idées napoléoniennes : M II était merveilleusement inspiré le neveu du grand homme, en juin 184s, quand il faisait appuyer sa rentrée en France par des républicains de la veille et des socialistes, comme aussi lorsqu'il chercha à se rapprocher de la Montagne et n'en fut empêché que par la rivalité de sa candidature avec celles de Raspail et de Ledru-Rollin. Il savait que le Jacobinisme est essentiellement dictatorial : or la dictature, c'est l'empire, témoin Jules César, proclamé du même coup par la plèbe dictator et impérator, témoin Napoléon lui-même, renégat du Jacobinisme, et que M°° de Staël appelait Robespierre à cheval. L'affinité entre Louis-Bonaparte et la]\Iontagne était si vraie que, ne pouvant s'exprimer par une alliance, elle se résolut en un antagonisme : la cause première du i3 juin est là. » Napoléon III, manuscrits inédits publiés par Clément Rochel, I vol., Ollendorf, 1900, p. 196. I. Delvau, déjà cité.
et on leur commande de Tencenser tant qu'il couve (i ) » . A celte campagne, la presse de l'opposition qu'elle avait souvent encourairée rournissail un moyen excellent. — Déjà, la bouriceoisie voudrait un homme — le sien. Elle redoutait le journal la Réforme campé en plein centre, dans mie vieille petite maison, étroite et somhic, riiôlel Bullion ; elle mit son espoir dans le National, qui préconisait la régence. Ce mot de régence évoquait pour elle des idées de bel-air, absurdes, et qui lui plaisaient : et, parmi les rédacteurs, un l'attirait, principalement, Armand Marrast. Elle aurait souhaité que le National amenât à lui toulc la couverture, mais le moment nécessitait une entente et non pas une discussion {'ï) ; il pressait même que Tentente fût immédiate, afm que la victoire ne risquât pas d'échapper (3). Rien ne lie les hommes comme l'intérêt : l'entente eut donc lieu, par suite du même calcul qui poussait les deux feuilles à bénéficier des circonstances afin d'établir un gouvernement de leur choix ; on remarque, en ellct, et cette constatation a son prix, que ce n'est nullement le peuple qui va choisir ce qu'il veut, les deux factions rivales qui le servent et qui proclament sa souveraineté tombant d'un commun accord tacite pour l'en reconnaître incapable {\), mais ces deux factions