‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 34 sur 149 · I. et 2. Lamartine, t. I, p · texte numérisé non relu

I. et 2. Lamartine, t. I, p

ET LA RÉVOLUTION DE 1848 qS

pas. D'ailleurs, qu'inipoile qu'on me lue ? Si je meurs à la tribune en ce moment, je meurs à mon poste (i). » Nouveaux tumultes. Le peuple réclame la duchesse d'Orléans, sans doute comme otage. La duchesse parvient à s'enfuir. Le duc de Nemours, séparé d'elle, se réfugie dans un bureau et se déguise. Le comte de Paris, tombé aux mains d'un exalté indécis qui fait à plusieurs reprises le geste de lui tordre le cou sans s'y résoudre, est sauvé par un garde national. Le petit duc de Chartres crie sous une banquette d'où vient le tirer un ]\L Lipmann.

Entré dans l'Assemblée, le peuple aspire à prendre part aux débats et à nommer les chefs du gouvernement provisoire. Lamartine cède la tribune au vieux Dupont de l'Eure, réclamé par tous. Celui-ci nomme les élus, parmi lesquels il se comprend, Lamartine, Ledru-Rollin, Arago. Le peuple voudrait insister ; il souhaite enlîn, — la première fois ! — faire entendre sa volonté ; mais il ne se l'est toujours pas bien définie. Des voix habiles (2) dominent ses réclamations ; « Vive la République ! » proclamentelles ; et l'une, plus adroite encore, propose : « A l'Hôtel de Ville, Lamartine entête ! » L'acteur Bocage en a ainsi décidé. Lamartine, suivi par une grande partie des assistants, part pour la place de Grève. Ledru-Rollin demeure ; heureux de se trouver seul, il va reprendre l'élection. Aux noms admis déjà, qu'il soumet derechef au verdict, et qui sont agréés de nouveau, il ajoute Crémieux, Marie, (larnier-Pagès. Particularité à retenir et qui renseigne sur le manque d'entente, personne à la Chambre des députés, ni

1. Voir son livre : La Chambre des Députés et la Révolution de Février, Périsse frères, Paris et Lyon, iHôi.

2. Il est évident qu'un débat |)lus lonjf eût modifié, et peut-être beaucoup, les listes primitives, — la liste des journaux, notamment, intacte jusqu'alors.

<)6 LOUIS-XAPOLÉON BONAPARTE

Ledru-RoUin, ni quelqu'aulre, ni qui que ce soit, ne propose, ou même ne nomme, Flocon, Albert et Louis Blanc. L'abstenlion au sujet de Marrast est plus naturelle ; sa jalousie contre Ledru-Rollin l'explique également. — Ledru-Rollin, le chemin une fois préparé par Lamartine, gagne aussi les quais. Alors, le gâchis est complet. Tout le monde crie à la fois. Un tableau représentant le roi, la main étendue sur la Charte, concentre la haine générale. « Attendez, dit un insurgé, je vais tirer sur Louis -Philippe ! » Deux coups de feu trouent la toile. Un ouvrier tapissier, Théodore Fix(i), ordonne : « Respect aux monuments ! » Et il se fait écouter. La foule se retire. A quatre heures, la Chambre est vide. Le drame se concentre place de Grève. L'Hôtel de Ville va remplacer les Tuileries.

On criait : « Vive la République ! » en longeant la Seine et place de Grève ; semblable en apparence, ce cri, de chaque côté, présentait un sens bien différent ; de la part du gouvernement provisoire, il voulait dire : « Vive l'aristocratie bourgeoise et sa prédominance ! » Dans la foule, il exprimait un essor vers la vie nouvelle, un acte de foi révolutionnaire en l'inconnu bien plus qu'une acclamation : la République n'existait pas encore. L'ensemble du tableau commençait peu à peu de prendre lui aspect triste. Le peuple savait de moins en moins préciser son désir. Le gouvernement provisoire, qui ne connaissait pas ce qu'il pourrait réaliser du sien, demeurait indécis. Quant à la bourgeoisie qui avait créé le désordre, elle se terrait <;hezellc, épouvantée. La défiance était partout ; elle apparaissait dans chaque regard ; elle trépignait en grondant sur la place de Grève ; elle murmurait dans

I. Auteur d'un intéressant travail : Observations sur l'état des ■classes ouvrières, i vol., Paris, Guiliaumin, 1804.

l'Hôtel de Ville ; elle sonnait aux beflrois voisins qui répandaient lourdement par-dessus les clameurs et les coups de fusils le balancement sombre de leurs cloches. En débouchant sur la place, Lamartine fut à même de voir que le peuple établi là depuis le malin en groupes tumultueux n'était pas d'accord avec ses nouveaux dictateurs.

Ce peuple ne se montre pas disposé à laisser passer les parlementaires de l'opposition. Leur arrivée retardée suflisamment, qui sait s'il ne se fût pas élu un comité, avec pleins pouvoirs ? Son ouvrage n'aurait pu durer, le peuple — redisons-le — ne possédant pas les éléments ni la science d'un pareil travail politique ; la leçon ({ui ressort du fait est toutefois importante. Le gouvernement provisoire pénétra presque par fraude, contre l'assentiment général, dans son premier domicile. « La vieillesse de Dupont de l'Eure, son nom vénérable, servirent beaucoup à désarmer la malveillance des groupes. La multitude s'ouvrit en grommelant, engloutit la petite colonne et se referma sur elle. Les périls et les fatigues des dictateurs n'étaient pas linis. Ils n'avaient plus uicme la ressource de fuir. Le trajet fut long, pénible. 11 fallait monter à travers une foret d'aruies. Chemin faisant, plus d'une parole menaçante vibra à leius oreilles (i). » Le gouvernement provisoire donnait, dès le début, la mesure de son imprudence en venant se constituer prisonnier de réiuculc (2) ; à sa déchaigc, il faut dire (pie se retirer d'elle en l'abandonnanl à son elfervescence, comme fit Thiers en 1870(3), était i)eut-ètre aggraver

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