‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 35 sur 149 · Cassagnac, t. l · texte numérisé non relu

Cassagnac, t. l

'i. Le soir du i8 mars, Thiers se tenait au ministère des Affaires élranj^ères et ne savait à ([iioi se ré-ioudre. Voir: La lAhrc Parole du 1er mai 1896, art. de Drumont. S(- replier sur Versailles était la tactique instinctive de l'iiislorien. U y songea en 184s. Aux Tuile.

la division et préparer de nouveaux dangers pour l'avenir ; ces dangers ne furent, en tout cas, que reculés, — en juin. La crainte de céder la place et de la perdre décida ; une autre raison fut l'instinct naturel et puissant qui poussait tout le monde vers la maison municipale. Il convient enfin de remarquer que les hommes de 1848, — Marrast, Marie et peut-être Arago, exceptés — croient réellement au peuple, à travers même leurs réticences, et jusqu'à présent tout au moins ; dans la débâcle générale, le peuple devient un principe de salut, de foi et d'espérance, auréolé d'idéalisme littéraire. Ce sentiment est presque unanime ; tout ce qui pense, ou croit penser, s'y rallie ; de même que l'idée de dictature, et soutenant celle-ci qui la couronne alors, la croyance au peuple est celle du siècle, la seule, peut-être, qui demeure, désespérée chez beaucoup, celle qui perce à travers l'ensemble et prépare l'avenir. Presque à son milieu, le siècle n'est pas encore « scientifique (i) » ; il n'est pas non plus seulement « philosophe (2) » ; comme le xviip, il réunit les deux tendances, essaie de les mêler ; il en résulte quelque chose de trouble. Des gens de lettres, peu habitués à l'action réelle et immédiate, prenant la tête des afTaires, le mouvement, au lieu de se préciser et de mûrir, stationne, hésite ; il paraît bientôt môme s'arrêter en refoulant ceux qui l'avaient

ries, tandis que Louis-Philippe discutait sur ce qu'il fallait faire, .s'il convenait de défendre le palais ou de se retirer dans une place ■ forte, Thiers, appuyé par Bugeaud, conseillait d'aller à Saint- Cloud, d'y rassembler des troupes et de faire un retour offensif sur Paris. — Stern, t. I, p. 227.

I, 2. L^auteur emploie ces termes parce qu'ils indiquent un état de compréhension, bien qu'ils ne signifient pas grand'chose en eux-mêmes; il les emploie comme antérieurement, dans l'ouvrage sur Louis-Napoléon qui a précédé celui-ci, le mot romantisme. Ce sont des étiquettes passagères qui, en attendant mieux, facilitent ie classement.

ET LA RÉVOLUTION DE ïS^P> 99

servi par leur instinet. On demande la liberté, on cherche l'autorité, mais, de part et d'autre, on ne les admet pas ; on a peur d'elles, on n'en tolère que l'apparence ; le duel entre ces deux amies, toujours séparées par les passions humaines, ne fait que s'accentuer sans que personne découvre la solution qui les mette d'accord, sans que personne veuille convenir que s'il faut subordonner la première à la seconde pour qu'elle soit possible, il faut aussi que la seconde comprenne les besoins généraux et protège les forces de la vie, où qu'elles se trouvent, ces forces agissantes paraîtraient-elles, au premier abord, dangereuses ; un gouvernement solidement constitué peut se permettre leur coopération, parce qu'il les domine sans cesse. D'autre part, seul, peut-être, un pouvoir issu d'une majorité électorale, admeKra que l'ordre social résulte en dehors de sa nécessité, d'une convention susceptible d'être modifiée, selon les nécessités nouvelles, selon les hommes nouveaux. S'il faut, de toute évidence, et sans qu'elle soit discutable, gouverner avec le présent, il faut aussi le faire avec du passé et avec de l'avenir ; ces trois éléments s'aident, se complètent, s'équilibrent, et la dose à utiliser de chacun varie selon r(''[)()(|U(' ; mais, pour (jue lamalgamc soit possible, le présent ayant un<' tendance constante à absorber tout, il est indispensable (le ])osséder une autorité ([ui empêche les intérêts divers dont se compose un pays de se dévorer. Faute de ce pouvoirlà, faute d'entente et d'admettre un certain nombre de réalités, les aml)itions particulières achevant le désarroi, le Directoire de féviici', malgié des essais loyaux, quelquefois admirables, n'engendra (jiic l'anarchie. D(; rares clairvoyants, désespérés de ne découvrir nulle part, sinon un principe, du moins un moyen de pouvoir, avaient prononcé à l'Hôtel de

lOO LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE

Ville, comme précédemment aux Tuileries, le nom de Louis-Bonaparte ; on continuait pourtant, et avec enthousiasme, de croire la République possible sans lui. L'équivoque ne devait se dissiper que le jour où cette fausse république aurait dévoilé la physionomie niaisement et cruellement bourgeoise qu'elle masquait encore derrière Lamartine, qu'elle pensait plaquer de stoïcisme ensuite par Gavaignac.

La première séance du Gouvernement provisoire, pendant laquelle il se constitua, explique sa faiblesse. A peine Dupont de l'Eure, Arago, Marie, Crémieux, Ledru-RoUin, Garnicr-Pagès et Lamartine sont-ils parvenus péniblement à trouver un cabinet tranquille (i) que Louis Blanc, Marrast et Flocon, qui s'étaient mis à leur recherche, y arrivent. La renconlre est sèche. Les sept premiers dictateurs avouent leur surprise ; Crémieux manifeste le plus son élonnement. Marrast (2) et Blanc, bien qu'ils ne s" aiment guère, sentent la nécessité de faire cause commune. On finit par demander aux intrus ce qu'ils veulent. Ils ne le cachent pas : « Gouverner avec vous », disent-ils ; et Blanc, devant l'insuccès de cette proposition, parle de délibérer. Arago ne se tient plus de

1. Celui de M. Parent, secrétaire de la préfecture. Voir les notes de Parent dans Brevet, déjà cité. « Pendant que ces premiers chefs de la France cherchaient à s'installer convenablement, un second gouvernement provisoire se présenta à la grille d'entrée... », p. 20.

2. Marrast est en quelque sorte excusable, — si l'on admet qu'il a besoin de l'être — au cours de cette révolution, par suite de sa santé. Il venait d'être très malade et n'était pas entièrement remis; il allait mourir bientôt. Sa santé l'empêcha très certainement de donner sa mesure. Ne pourrait-on avancer, sans trop de paradoxe, que ce fut sa faiblesse physique qui l'entraîna si vite à devenir réactionnaire ? Voir : Philibert Audebrand, No s Révolutionnaires Paris, Frinzine, 1886.

colère : son ton se fait blessant, il invite le socialiste à s'en aller. Le petit prophète aux belles dents blanches (i) ne sourit plus ; il se fâche à son tour et, devant le peu d'etTet de sa révolte, emploie un argument plus décisif: il menace d'appeler le peuple. Les sept s'inquiètent. Appeler le peuple est gros de conséquences. Garnier-Pagès, puissamment aidé par l'angoisse générale, finit par amener une entente. La division des pouvoirs, l'absence de pouvoir central calme ces petits ambitieux. Ils nomment le plus timide président, Dupont de l'Eure ; sa vieillesse paraît une garantie de son inaction. Quand il passe sa présidence à Lamartine, les autres se consolent, aucun d'eux ne croyant au poète ; ils le jugent comme eux-mêmes, comme leur gouvernement, provisoire — toujours provisoire, mot qui arrange, apaise et laisse la porte ouverte à toutes les possibilités. En fin de compte, et parce qu'il n'y avait pas moyen de se débarrasser d'eux, Blanc, Marrast et Flocon, flanqués d'Albert, les portefeuilles une fois distribués, reçurent le quali ficatif de secrétaires du Gouvernement. Caussidière, qui voulait jouer seul, aidé de Sobrier, — qui se tourna ensuite vers Lamartine, — s'était emparé de la préfecture sans demander rien à personne. La critique faite, il est impossible de ne pas convenir que la tâche de ce gouvernement, héritant de la situation financière et extérieure laissée par la monarchie de Juillet, était très difficile ; mais, dès maintenant, on distingue une fois encore pourquoi, vicié dans son principe, sans force, il demeurait condamné à l'impuissance. Il était si composite que La Rochejacquelein manqua d'en être (2). Le peuple, charmé par ses diatribes contre la dynastie orléaniste, le réclauiait ;

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