‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 4 sur 149 · Saint-Just · texte numérisé non relu

Saint-Just

2. « La théorie et la logique en France, instruments de la passion, se sont baignées de sang humain avec leur sreur la rhétorique. I.e Ijon sens les en aurait empêchées ; mais le Jjon sens n'est pas la logique, parce que la logique est parfaite et la vie imparfaite. Les choses humaines vont contre la logique (?), elles sont irréj^ulières. Prétendre que tout le monde soit riche, beau, noble, piiissant et égal à tous, c'est être logique (??) et conforme à l'égalité humaine, c'est être stupide et s'exposer à devenir féroce. L'insurrection de 18^8 le prouva. » Ph. Chasles, iV/e//iot>t'S, t. II, p. 129. Charpentier, 1877.

3. A Paris, aux Chanqis-Elysées, c'est l'affaire Praslin. à Toulouse, chez les frères de la Doctrine chrétienne, l'alTairc Léotade, <lans la magistrature, l'affaii-e Teste et Cubicres. M. Gudin, aide de camp du roi, est surpris trichant au jeu, M. Herghes use de fauxjetons ; le prince d'EckmiiliI, pair de France, disparaît on ne sait où ; le comte Hresson, notre ambassadeur ti Nai»les, se coupe la gorge. Faut-il rappeler encore l'aHaire Petit et tant d'autres ? ('ar, c'était le gon\ crnement fa\orable à l'éclosion des « affaires ». — « Il semblait que jusqu'alors la société se fût couverte d'un masqiu; et cpiune main vengeresse le lui arrachait aux yeux <les multitudes. L'honneur et la vertu se reliraient du coté de la rictiesse. Des hommes de la lie du peuple, rencontrant dans le faubourg Saint-Antoine des carrosses de la Cour, purent, sans révolter la i)U(leur publicpu-, leur lancer de la boue en criant : « Aux voleurs ! ».... L'Eglisiî, la magistrature, la n(jblesse, la cour, l'adndnistralion, l'arnu-e fournirent un formidable contingent à l'armée du crime, m II. Castillc, Histoire de la Seconde I{<'pul>li(]ue Française, déjà cité.

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due redoutable (i), en réalité sans pouvoir et sans défense (2).

La Révolution de 1789 avait bouleversé les divers membres séparés de la famille française pour mieux les réunir ensuite et les faire participer chacun davantage, dans une part, autant que possible, semblable, à la vie nationale ; elle déplaça ainsi l'autorité qui n'existait plus que de nom, mais, l'orienta en faveur du tiers, du moins peu à peu et jusqu'à Napoléon.

T. Le roi, après sa chute, disait à Claremont à Cuvillier-Fleury : « Les gouvernements en France ont plus de facilité à s'établir parce qu'ils sont faibles qu'à durer quand ils sont forts. Faibles, tout leur vient en aide. Les bourgeois de Paris ne m'auraient pas renversé s'ils ne m'avaient cru inébranlable. » Portraits politiques et Révolutionnaires, par Cuvillier-Fleury, 2 vol. Michel Lévy, i85a, t. 1, p. aS.

2. Le gouvernement de i83o est tombé parce qu'il s'usait lui-même. Le jeu des institutions épuisait un à un les ministères ; il établissait une soupape souvent heureuse, mais par laquelle se perdait aussi peu à peu la force gouvernementale. Le Palais Bourbon minait le trône, et la presse, d'autre part, minait le Palais Bourbon ; il ne resta plus que le journalisme. L'opinion flottante ne construit jamais, ou que pour un moment. Elle a sa valeur, indéniable, mais qui demande à être surveillée, réglée, dominée. Elle est une boussole — qui ne sert à guider que si quelqu'un sait s'en servir : une boussole, sur un navire sans capitaine, sans rames, sans équipage ne servirait à rien. Le journalisme qui, de plus en plus, ne fait que refléter l'opinion, ne peut rien. Or ce fut une dynastie journalistique qui allait remplacer la dynastie d'Orléans. Un journal religieux, L'Espérance de Nancy, annonçait au début de janvier la gravité de la situation. L'article en question est d'ailleurs reproduit dans la Démocratie Pacifique du 20 janvier qui ajoutait ce commentaire : o Les masses attaqueront l'aristocratie du capital comme elles ont attaqué celle de la naissance, si les privilégiés du capital continuent à fermer les yeux, si, comme ceux de la naissance à la lin du xviiie siècle, ils refusent de se mettre eux-mêmes à la tête de cette révolution que la situation des esprits a rendue inévitable. » M . de Melun aurait prédit également — il le raconte —, six mois avant février, la révolution ; Mémoires du Vicomte Arm. de Melun,i vol. Oudin-Leday, 1891 ; t. I, p. 200.

Le peuple exécuta la besogne matérielle ; le tiers en conlisqua le proût, faisant même tomber ses plus purs enfants parce qu'il leur trouvait le cœur trop haut placé, car ce fut la bourgeoisie girondine qui perdit les Girondins et, minant sourdement la Montagne, déjà si portée à se dévorer, remplaça Danton, puis Robespierre par Barras. La révolution valut à la France une vie nouvelle ; cette formidable secousse était devenue fatale, — la royauté s'améliorant trop tard, incomplètement ou mal, — et, une fois effectuée, comment s'étonner qu'elle ait emporté tout? Turgot s'était révélé un ministre considérable, mais il avait dii conduire l'Etat contre ses soutiens naturels pour le sauver. 1789, inévitable, fut le résultat d'une situation (i). Nul doute que la monarchie n'ait été longtemps magnilique, nul doute qu'elle ne soit une forme de gouvernement parfaite, quand les éléments de sa possibilité se trouvent réunis, nul doute aussi qu'elle ne fût alors l'ombre d'elle-même et ne conduisît le pays à un déclin. Les formes de gouvernement sont celles que permettent les circonstances, leur expression, leur résumé (2) ; peu après la mort de Louis XV, les circonstances commandaient une forme différente ou une amélioration importante. Après le 9 thermidor, la Révolution risquait d'avorter dans une platitude dangereuse et qui ne pourrait durer ; le 18 brumaire la sauva ; sans Bonaparte, le meilleur de sa sève eût été perdu, momcntané-

1. En dehors même de la question linancière qui y contribua puissamment par les injustices qu'elle accumulait et l'impasse dans laquelle la fortune française se trouvait acculée. Voir: d'AudilTret, Système Financier, et Taine, i Ancien Régime. La Révolution, ou plutôt sa nécessité, venait de loin. Elle est annoncée, en quehiue sorte, dans le testament politicjue de Richelieu.

2, Un ouvraj^e oublié traite assez bien la question du {gouvernement en France et vaut d'être cité: Variations de la Monarchie Jrnnçaise dans son gouvernement, etc., depuis Clovis jusqu'à la mort, de Louis XIV par Gautier de Sibert, 4 vol. Paris, Saillant, M UCCLXV.

ment, pour l'Europe. La bourgeoisie ne pardonna pas à Napoléon d'avoir battu son homme, d'ailleurs remarquable, Sieyès.

Elle reprit sa revanche en i83o, comme la noblesse avait saisi la sienne, si peu honorablement, en i8i5. i8i5 avait sombré dans la politique intérieure de Charles X et dans i83o, en dehors d'autres raisons, parce -que la noblesse voulant tout ignorer, même après rexpérience acquise, restait au-dessous de sa tâche : i83o sombra dans 1848, non parce que la bourgeoisie était épuisée, bien qu'elle fût déjà très atteinte, mais parce qu'elle abusa de sa situation sans la comprendre et sans agir, un peu comme la noblesse sous Louis XVI ; à son tour, elle était devenue une aristocratie, la plus ordinaire ; et une des erreurs de Guizot fut de croire qu'il gouvernait avec les classes moyennes. Sieyès vivait encore (i) quand les journées de Juillet aboutirent au compromis orléaniste ; vite revenu de Bruxelles (2) dans son domaine de Marly (3), l'ancien prêtre dut applaudir le lils de Philippe-Egalité : c'était la consécration suprême d'une classe dont le premier ouvrier avait été Richelieu (4). Deux fois elle avait utilisé les événements, laissant le peuple à la même place, se servant de lui pour triompher, le muselant ensuite avec des promesses (5) ;

I. Sieyès nioiirut en juin i836. Comme un de ses amis lui repro- -chait le coup d'Elat, il répondit : « J'ai fait le i8 brumaire, mais je n'ai pas lait le 19. » Lire sur Sieyès l'article de Carrel, ijublié dans : Œuvres littéraires et économiques d'Armand Cai'rel, recueillies par Ch. Romey. Paris, MDCCCLIV.

a. Mémoires du général Guillaume Pépé, rééd. par L. Mouton. Paris, Perrin, 1906.

3. Hippolyte Castille. Histoire de la Seconde République Française, 4 vol. Paris, Lecou, i854-55-56, t. I.

4. Louis BisLïic. Histoire de la Révolution de zS.^6\ Librairie internationale, 1870, 2 vol., t. L

5. Voir, entre autres, les Mémoires de Vitrolles, 3' vol., dernier <îhapitre.

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aux yeux de ce peuple, i83o l'ut une capitulalion ; il était naturel, qu'un jour, enfin, il voulut avoir son heure et la revendiquât. Il attendit jusqu'en 1848. Il devait alors réclamer d'autant plus que sa condition était dilTérenle, — bien ({u'aucun des hommes au pouvoir ne s'en fût aperçu, — depuis la liberté du commerce et de l'indusliic. Les décrets de l'Assemblée constituante, en abolissant les corporations, les jurandes el les maîtrises, avaient contribué à un nouvel ordre social. Eloigné des campagnes devenues pauvres tout à coup dans son imagination, et souvent d'un rapport moindre, en elTet, que le travail des usines, le paysan commença par cire satisfait : la marchandise s'écoulant moins, les rivalités s'accentuant, il y eut encombrement rapide (i) ; beau-

1. Daniel Stern, Histoire de la Révolution de iS^S, 2 vol. Paris, Garnier, 1862, 2' éd. Dans une certaine mesure, et cela a déjà été^ connu, l'abolition des jurandes et des maîtrises n'émancipa qu'en apparence la classe ouvrière. Auparavant, il y avait indivi(lualisme dans la communauté ; il y eut alors absence de communauté, et il ne resta que l'individualisme. L'anarchie du marché et de l'atelier marcha peu à peu de front avec l'anarchie de lEtat. Sentant ce mal sous le Consulat, Napoléon tendit à remplacer l'esprit de parti par l'esprit de corps et cela l'amena peu à peu à créer le conseil des prud'hommes, idée reprise par Louis-Napoléon à Ilam. Malheureusement,en lutte avec de nombreux ennemis extérieurs et intérieurs, craignant dans Paris la représentation de la Commune, il n'osa pas restaurer complètement, avec les modifications indispensables, les anciennes corporations de métiers. L'opinion publique se sentant alors disciplinée dans un sens qui ne répondait pas à ses besoins, inutilement donc, agit, en dehors de lui, s'en retira de plus en plus et, sur le moment même, la classe paysanne exceptée, ne comprit pas Waterloo. Elle espéra dans les Bourbons ; ceux-ci ne découvrant pas davantage le rôle qu'ils devaient remplir, amenèrent eux-mêmes les Trois Glorieuses ; et Louis-Philippe, par le même exclusivisme, laissa naître 1818. 11 y a là une lilière sur laquelle on ne saurait vraiment trop insister. Il faut développer à la fois le principe d'association et le principe d'autorité, le premier pour rcsti-eindre, autant que possilile, le gaspillage de forces et l'antagonisme des personnes, le second pour aider au premier quand les considérations morales — ce qui est constant — demeurent insuflisantes. Rejetez l'un et l'autre, il ne reste plus que le communisme — impraticable — et la terreur — pour en sortir. L'éparpillcmcnt humain et le communisme sont deux cxlrcmes.

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coup d^ouvriers n'obtinrent plus de travail, quand la concurrence étrangère influa sur le marché ; une lutte fatale commença dès lors ; une classe de mécontents se trouvait créée par la bourgeoisie même, les prolétaires (i). Louis-Philippe ne comprit pas ce que plusieurs revendications présentaient de juste ; son caractère demeurait sans générosité ; oublier sa condition personnelle est indispensable pour juger celle d'autrui, le roi ne s'en souciait guère et ne l'aurait pas su; il avait été accaparé, en outre, par la bourgeoisie qui l'empêchait, avec l'aide du Parlement (2), d'étudier les réformes que l'activité industrielle grandissante rendait nécessaires. Nous constaterons que 1848 se divise en deux phases ; la première comprend la révolte de la bourgeoisie mécontente de voir traiter la France par les d'Orléans, — dans son esprit — comme une possession (3) désireuse, avant tout, de tenir la puissance gouvernementale ; la seconde peut être appelée la

dangereux menant l'un et l'autre à une catastrophe, puis à la terreur.

1. « Ainsi les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent à présent contre elle-même. Ce n'est pas tout. Ce ne sont pas les armes seulement, dont elle périra, qu'elle a forgées. Les hommes aussi qui useront de ces armes — les ouvriers modernes, les prolétaires, — c'est elle qui les aura engendrés. A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, à mesure aussi grandit le prolétariat, je veux dire cette classe des ouvriers modernes qui n'ont de moyens d'existence qu'autant qu'ils trouvent du travail, et qui ne trouvent du travail qu'autant que leur travail accroît le capital. » Karl Marx et F. Engels, Le Manifeste communiste, 2 vol. Paris, 1901.

2. Louis-Philippe était fort mal renseigné par les siens ; pour en savoir le plus possible sur l'état d'esprit du public et même sur les questions importantes, au début de son règne comme pendant, il en était réduit à lire les journaiix. La presse lui en apprenait davantage que ses ministres. Voir : Mémoires d'Alexandre Dumas, t. VII, p. 254. Cal. Lévy, 1898.

3. Malgré ce qu'ils contiennent d'exagéré et de rudimentaire à la fois, consulter, p. 6, notamment: Mémoires de Caussidière, a vol. Michel Lévy, 1849.

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première révolution du prolélariat (i). Voici ce qui l'explique davantage et la justifie.

1789 avait décidé, en théorie, que tous les Français seraient égaux devant la loi ; i83o,par la charte, renouvelait le même principe, mais pour lui mentir l'année suivante à l'aide d'une loi électorale qui ne dispensait l'égalité civile qu'à une certaine classe, aux seuls contribuables taxés par le fisc à deux cents francs, minimum important pour l'époque. Le roi, craignant de gouverner avec tous ses sujets, au moins en apparence, — on ne gouverne pas seul, ni avec qui l'on souhaite, ni comme on veuf, — soutint ceux qui l'avaient choisi, dont la lorce semblait à son apogée et qui devaient nécessairement ratifier une mesure dont le résultat serait de les mettre au-dessus du peuple, car si la bourgeoisie pardonne encore à la noblesse qu'elle a vaincue, elle garde une certaine rancune au peuple dont elle s'est servie et dont elle a peur. Louis-Philippe plaisait pour la môme raison aux classes aristocratiques et faute de mieux, la noblesse s'alliant assez volontiers dès qu'il s'agit de prérogatives à maintenir. Les deux obligations que ces classes admettent le moins sont l'égalité devant la loi et la soumission générale au principe d'autorité ; cette autorité, elles n'y consentent — chacune à part — que pour autrui ; elles ne la veulent — chacune ensemble — que pour mieux retenir ou utiliser le reste de la nation. La qualité qui leur en donnait le droit ne se maintenait ni chez l'une, ni chez l'autre. La noblesse n'existait que de nom. La bourgeoisie, trop repliée sur elle-même et de moins en moins pourvue d'audace, tendait à ne

I. Voir l'inlrofliulion de l'ouvrage fie Tocquevilh; : De la Démocratie en Amérii/iie, Gossclin, 1839, 4 vol.

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former qu'une réserve, prompte à s'user sans combat et assez aléatoire.

La loi de i83i, injuste déjà par elle-même, malgré les raisons de prudence qui l'avaient fait accepter, devint, rapidement un passe-droit. « Par l'abus qu'on lit du pouvoir électoral trop restreint, on reconstitua, en quelque sorte, une classe de privilégiés ; l'électorat, dans son ensemble, forma un corps à part, corps qui devenait partie prenante dans le budget en s'appropriant la plus grande part des faveurs de l'Etat et, souvent, enentrafiquant.il arriva que la Chambre des députés s'occupa plus des intérêts de la grande et moyenne propriété que des intérêts populaires ; faisant des lois, elle les faisait dans les intérêts particuliers (i). » La nouvelle noblesse, dont le seul titre était l'argent, remplaçait l'ancienne (2) ; et la bourgeoisie, ainsi parvenue à sa réalisation autoritaire, restait une puissance presque uniquement spéculative ; force de retraite, ayant déjà donné son plus

i.\\.Hliez. Histoire du Goiwerneinent Provisoire, déj. cit. 1. 1, p. 6.

2. « Le 28 juillet, nous combattions avec acharnement et notre sang arrosait depuis longtemps de nouvelles barricades. Un soleil ardent, joint à la poudre qui nous restait sur les lèvres, brûlait nos poitrines. Pendant ce temps, nos déchireurs de traités de i8i5, réunis dans de beaux salons, se partageaient déjà les pouvoirs et prenaient le droit de nous donner un chef. » Mystères de VHùtel de Ville, Révélations de Brevet père, etc., Paris, i85o. — La situation fut nettement distinguée par Blanqui au procès du lô janvier i832; le révolté perpétuel ilélimitait le problème qui allait, faute d'être résolu, préparer 1848 à travers le gouvernement orléaniste. « — Quel est votre état ? demande-t-on à l'accusé. — Prolétaire, répond le iils du conventionnel. — Ce n'est pas un état, riposte le président. — Comment, ce n'est pas un état ! C'est l'état de trente millions de Français qui vivent de leur travail et sont privés de droits politiques.» — Prospert devant ses juges, brochure de 1882. Les Amis du peuple. Cette même année, reconnaissant alors ce qu'il en était et insuffisamment sûr de son pouvoir si récent, se souvenant de toutes les tergiversations qui avaient accompagné son établissement définitif, (lire à ce sujet, dans les Mémoires d'Alex. Dumas, la belle scène avec les républicains) le roi sentit le besoin de se défendre. Voir : Deux ans de règne, Paris, i832.

grand eirort, elle ne valait plus ni pour une attaque, ni pour une défense un peu longue ; son expression militaire, la garde nationale, créait un élément hybride, conlradicloire et incertain, ni militaire ni civil, n'appartenant à personne, à peine à lui-même, masse Ilottante, sans discipline, sans cohésion. La magistrature, toujours amie du pouvoir, nécessairement et quel qu'il lut, dans sa majorité, servait le roi sans attachement particulier. Le Parlement était une menace, un centre de désordre et de révolte (ju'il fallait ramener dans le bon chemin (i). Quant à l'armée, elle conservait peu de symi)athies envers un gouvernement qui blessait l'orgueil national (2) ; elle n'admettait guère son inaction et, si celle d'Algérie ne disait rien, celle du continent laissait voir ses regrets ; elle se jugeait humiliée. Louis-Philippe ne pouvait compter que sur les grosses fortunes, et les grosses fortunes n'ont, à notre époque, d'autres dévouements que ceux exiges par leurs intérêts. Le reste de la bourgeoisie suivait au hasard ou ne suivait pas. Au

1 . « Le gouffre creusé par un égoïsme aveugle entre les classes privilégiées et les classes laborieuses allait ainsi s'élargissant de plus en plus. Et, en haut, personne ne voyait. De la gauche et <lu centre gauche, comme du gouvernement ou de la majorité, nul Jie plongeait par delà le cercle parlementaire. » Garnier Pages, Histoire de In Révolution de i8^H, t. IV, p. 88, 8 vol. Pagnerre, iSOi.

2. Ce gouvernement s'était défini lui-même au point de vue delà IMjlitifliU' extérieure lorsque Guizol, poussé à bout par les deman- <les d'intervention en laveur de la Pologne et le généreux sirop versé par Lamartine, avait dit: « Xous considérons les traités de i8ij comme la l)ase de l'ordre européen. » C'était bien signifier <pie le gouvernement allait à rencontre du sentiment national, reprenait la politirjue de la Ueslauration et, nettement réactionnaire sur ce point, considérait comme ])arrait un ordre de choses «difié sur les désastres de la France, de telle sorte (jue ce «pi'il j' avait de sage dans la j)rudence de Guizot était balancé par une capitulation assez peu digne en face des autres pays. Le chauvinisme exagéré de la France dont soullrit tant le roi soulignait péniblement la prudence gouvernementale et lui valait l'aspect de la peur.

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surplus, la bourgeoisie était un terme assez élastique, n'établissant pas de limites déterminées ; il eût été difficile aux plus observateurs d'indiquer leur début comme où elles tinissaient. « Les deux cent ving-tdeux mille censitaires à deux cents francs ne s'étaient jamais posé cette question. Quant au pouvoir, il sentait bien qu'en élargissant le cercle électoral, il lui devenait plus difficile de lui appliquer son système de vénalité. Là était évidemment le défaut de la cuirasse de ce gouvernement impossible qui se maintenait à travers les insurrections, les assassinats, les injures de la presse et de la tribune par une sorte de miracle presque providentiel. » (i). Ce miracle venait de la peur générale du pire chez ceux que leur position financière intéressait au maintien des choses existantes, ainsi que de l'indifférence des autres. Louis- Philippe avait dit dès son avènement : « Le gouvernement qui ne respecte pas les libertés publiques creuse lui-même son propre tombeau. » Dans un des premiers livres parus contre la monarchie, ce mot-là fut mis en éjjigraphe (2). Pour respecter les libertés publiques et surtout les faire respecter, il faut une autorité (3), et le Parlement, jaloux du souverain, avait pris soin d'en établir une fort mitigée ; le Parlement ne la tolérait que si elle répondait à ses vues et, celles-ci étaient étroites, égoïstes. En France, au lieu d'éclairer et d'aider le pouvoir, comme en Angleterre, le Parlement cabale contre lui.

En somme, la partie du pays qui ne votait pas et

1. H. Castille. Histoire de la Seconde République Française, déjà cité. t. I.

2. Sarrans jeune. Louis-Philippe et la Contre-Ré^'olution de i83o, Paris, 2 vol., i834.

3. Rappelons ici la belle parole de Joseph de Maistre: « Il faut prêcher sans cesse aux peuples les bienfaits de l'autorité et aux rois les bienfaits de la liberté. » On a, sans cesse, fait le contraire et par nécessité, à cause du malentendu général.

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qui voyait tout dépendre de ce principe électoral qu'on lui déniait, avait le droit le plus évident de se trouver lésée et de constater dans le ^gouvernement issu de i83oun principe contre-révolutionnaire, alors que Louis-Philippe n'était parvenu qu'à la faveur de la révolution ; comme on lui répétait que la révolution demeurait l'arche sainte, autel de toute sagesse, elle présentai! des revendications difficilement réfutables. La fièvre maladive du gain à outrance ne cessant de développer la religion de l'intérêt et cette religion seule, avec tous ses dangereux cortèges, le mécontentement devenait un devoir. « On avançait dans l'armée, dans la magistrature et dans les administrations selon qu'on avait l'appui des députés influents et ceux-ci n'accordaient guère cet appui qu'aux électeurs qui votaient pour eux... Voilà le cercle vicieux dans lequel on tournait et qui changeait un droit en un privilège réel, un moyen de contrôler le Trésor public en instrument de malversation. » (i). Afin de se maintenir, on pesa sans arrêt sur les élections. Les ministères ne reculèrent devant rien. Guizot, dont l'honnètelé personnelle ne permet pas le soupçon, dut employer une véritable science corruptive pour garder une puissance dont, malgré son intransigeante raideur, il était mieux que tout autre digne. — La charte n'était qu'un texte. Toutes ces ruses, d'ailleurs naturelles, ne demeurant ni couvertes ni défendues par un pouvoir fort, et ce pouvoir, au contraire, petit à petit, dépendant de plus en plus d'elles, il arrivait (|ue tant de luttes purement défensives ne servaient qu'à prolonger un système blessé à mort, déjà condamné [)ar une partie de la France. Il était attaqué enfin, chaque jour davan-

I. Rilliez. Histoire du Gouvernement Provisoire, t. I, i). 7, dt'jà cité.

tage.par ceux-là mêmes qui devaient le servir. A la tète de ces traîtres sans le savoir, vaste état-major des appétits, des incohérences et des jalousies mesquines, marchait le Parlement. — Rien là que de prévu ; le tiers, serviteur complice de la médiocrité, détestant ce qui s'élève, ne peut se résoudre à l'admettre, même s'il y trouve son intérêt, ce dont, à la long-ue, il ne veut plus convenir ; un succès qui dure, et dont il a été l'artisan, le blesse au cœur ; Louis-Philippe paraissait devoir se maintenir toujours. Le tiers commençait à le redouter. — La prospérité inemployée est une cause de décadence ; si l'on s'y complaît sans autre horizon, elle devient destructive. Un certain courant semble nécessaire, de l'ardeur, des blessures, de la générosité même, car tout ce qui est vivant se métamorphose ; ajoutons le bienfait du danger, et il n'y en avait plus. Immobilisé dans sa béatitude, le tiers, s'ennuyant. un peu par dilettantisme, le fit naître. Il le voulait factice et entendait en rester le conducteur ; malheureusement pour lui, ce danger existait déjà, vivace bien qu'invisible, et dépassa les limites prescrites (i). L'amusement devint une réalité, le jouet une bombe. La « révolution du mépris » (2), ajournée et hâtée à la fois par les intrigues parlementaires, amena la révolution véritable (3).

I. Rien de plus réservé, en effet, au début, que l'attacfue du parti républicain; il laissait l'aire l'opposition dynastique, se réservant d'entrer en scène dès que le résultat de l'opposition amènerait une crise. Voir: Révélations, etc., de Drevet, déjà cité.

2; Lamartine. — L'agiotage était général. Le gouvernement donnait l'exemple en spéculant sur les crises de la nation même qu'il conduisait. Les banques Israélites commençaient, avec une méthode instructive, leur travail d'accaparement. Voir : Toussenel, Les Juifs, rois de l'époque, 2 vol.

3. Un des opposants les plus sincères disait dans une plaquette, et répétait sa phrase sur la couverture comme épigraj)he : « Ceci est un écrit d'opposition, mais d'opposition strictement constitutionnelle, et où la ferme conliance dans les ressources de la discvxs-

En 1789. le pouvoir est délriiit parce qu'il est jugé dangereux, en rûalilé, i)aice (juil n'a plus la loree de vivre, parce (lu'il ne sait plus se délendre ; arrive au dernier mot de lui-même, il est abandonné de tous ceux qui devaient coûte que coûte le conserver, de tous ceux qu'il a comblés, bien qu'en les diminuant ; la noblesse, la première, creuse le terrain ; un parent du roi aide le mouvement et, sur plus d'un point, le suscite ; le peuple, seul, n'aurait prcsciue rien pu et il profite de l'auxiliaire puissant qui lui déblaie la première besogne. Ce sont, en effet, les aristocraties qui sont révolutionnaires. De même, en 1848, la bourgeoisie, élevée à sa plus grande puissance, lasse du pouvoir qui lavait également rémunérée, sans la rabaisser jamais (juant à lui, intrigue contre, prépare le jeu de ses adversaires, persuadée qu'elle s'en lient à l'opposition ; elle déchaîne la révolte en s'imaginant conquérir un nouveau premier ministre. Aventure inattendue, et cependant naturelle, le gouvernement de i8'3o « fortifié par ses adversaires, affaibli par ses amis, périt par la seule et la plus inq)robable des chances qu'il eut contre lui, celle de se renverser luimême » (i). 11 est instructif de remarquer que les trois monarchies parlementaires, celle du règne de Louis XVI, celle de Charles X et celle-ci périrent sans pouvoir se défendre, la première en innovant quand il était trop tard pour arrêter le mal, les deux autres en immobilisant le pays, d'une manière chacune dif-

sioii lé{;fale el clans une exaele ai)plicalion des princii»cs du f,'ouverni-nient actuel ne laisse pas de place à aucune eoniplaisanee pour les calculs qui supposent le renversement des instilulious de juillet. » On mesure l'illusion. — (lustave Cliaudel, L»e lu furinatiuii il'uiic vcritahle opjiusition cunstilnlloniiMc. l'aiis, .Vmyol, janvier 1848.

I. Oranier de (]assa},'nac, Uislnirc de la clinic du roi Lniiis-Philijifji', de la Jii'puhliijuc de iS^S et du rélablisscnienl de l'Empire. Pion, iS.".-, t. 1, -2 vol.

férenle, dans un système (i). Il existe une sagesse étroite, d'apparence justifiée, approuvée toujours, et qui ne vaut rien ; cette sagesse n'admet partout que les reflets de son petit miroir ; elle se refuse à la compréhension étendue ; elle prône l'immobilité ; or le gouvernement qui arrête afin de dominer, sans répartir le résultat de sa puissance sur le champ le plus vaste, avec des moyens divers et successifs, selon les heures et les temps, est stérile. Un député de gauche pouvait constater avec justesse en avril 1847 • " Depuis sept ans, le ministère existe ; qu'at-il fait ? Que fait-il ? Que veut-il faire ? Rien, toujours rien, rien sous toutes les formes. » Ce rien constituait le dernier mot de la politique conservatrice à laquelle l'innovation semble- un péril et qui voudrait tout arrêter à son profit, même le monde. Le point où elle attire une fois distingué, elle apparaît un lent suicide, presque insensible, une théorie funeste, malgré ses garanties immédiates, et menant à une sorte de paralysie nationale ; bien entendue, elle serait un contre-poids utile ; absolue, comme elle prétend toujours l'être, acharnée, elle s'oppose trop souvent quand il ne le faut pas et, par cela même, précipite ensuite le désastre. Guizot aurait voulu améliorer tout en conservant : mais il demeurait prisonnier

I. « En i83o, Charles X avait été renversé parce qu'il avait violé la charte dans l'esprit et dans la lettre, en cherchant à diminuer les garanties constitutionnelles ; en 1848, Louis-Philippe fut renversé sur la même question des garanties constitutionnelles, non qu'il eût cherché, lui, à revenir en arrière, mais parce qu'il refusa de reconnaître l'impérieuse nécessité de les accroître. Les deux révolutions eurent ce caractère commun d'être, l'une et l'autre, le résultat inattendu d'un concours de circonstances qui rendirent instantanément la situation irréparable; aucun parti ne les avait préparées. » Du principe de soin'craineté, essai sur les causes de Vinstaliilité des iiistilulions politiques de la France depuis i;j^y, par Emile Cossé. Paris, Rousseau,

de son parti (i) ; et les partis, intransigeants, perdent leurs hommes en se perdant eux-mêmes, les uns par leur audace sans diseernement, les autres [)ar leurs craintes, presque tous par l'ég-oïste i)ctitesse dont se laissent si souvent atteindre les groupements d'hommes rivaux les uns des autres et rebelles à l'obéissance compréhensive. Les plus dangereux ennemis d'un travailleur politique sont ses propres partisans ; au bout du compte, on est presque toujours tué par les siens.

Le public, si noblement indigné quand il condamne des scandales au bénélice desquels il n'a pas été appelé à prendre part, flétrit les moyens peu avouables qui consolidaient ce système d'abstention perpétuelle, coup sur coup divulgués sans ménagement (2) ; et ce fut à travers ces découvertes dange-

1. 11 écrivait à Rossi, à Rome, pour le conseiller au sujet du pape : « Nous sommes des conservateurs décides. C'est la mission première et naturelle des gouvernements. Nous sommes des conservateurs d'autant plus décidés que nous succédons chez nous à une série de révolutions et que nous nous sentons plus spécialement chargés de rétablir chez nous l'ordre, la durée, le respect des lois, des pouvoirs, des principes, des traditions, de tout ce qui assiu'e la vie régulière et longue des sociétés. Mais, en même temps que nous sommes des conservateurs décidés, nous sommes décidés aussi à être des conservateurs sensés et intelligents. Or, nous croyons que c'est pour h's gouvernements les plus conservateurs une nécessité et un de\ oir de reconnaître et d'accomi)lir sans liésiter les cliangements rpie i>rovo([uent les besoins sociaux nés du nouvel état des faits et des esprits et cpii ne sauraient être refusés, sans amener, entre la société et son gouNcrnemenl, et au sein de la société elle-même, d'abord lui profond malaise, puis une lutte continue, et tôt ou tard uiu; explosion très périlleuse. » Lettres du 10 sejtt. iS'îO et du 7 nuii i.S',7. Mémoires de Giiizot, p. 3.">2, V>'i, t. VIll. Mais le ministre ajoutait (pi'il y aune limite de réformes à laipiclle on doil.cnùle fpie coule, s'arrêter et mcjuli-er (jue l'on s'ai-rêtera. Là réside la (pieslion délicate, et c'est toujours celte limite <pii reste dilUcile à délinir ; sa frontière Mottanle denu-ure l'écueil i\c presque tous les politiques.

2. Ces scandales nous paraissent minces ; il n'en était pas de même alors. Des paroles comme celles du procureur général au procès Roulmy avaient eiu-ore la vertu d'indigner : « La eorrui)lion électorale n'est plus un \ain ukjI, elle est llagranle. » Il fut i)rouvc

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reuses qu'on parvint à l'affaire dite des banquetsréformistes. A tantde confusion s'ajoutaient les intrigues préparées autour du trône, en dehors de celles des ministères, dans la propre famille du roi qui, la reine iNIarie-Amélie exceptée, commençait à juger aussi que le monarque commandait depuis bien longtemps. Les princes craignaient de ne pas régner à leur tour (i). Sans contrarier la gérance paternelle, ils la discutaient en comité restreint et laissaient jiointer le désir qu'ils avaient de lui donner une orientation nouvelle ; l'un d'eux, surtout, trouvait que la vieillesse royale se continuait avec trop de verdeur. Alors le tiers réalisa ses incohérences, ses ambitions et sa politique de ruse quelquefois facile dans un petit homme qui portait son nom, — on nous pardonnera de le remarquer. Thiers flaira le prolit et l'exploita. Il entretint les craintes des princes sur les périls c[ue l'obstination de Louis-Philippe faisait courir à la monarchie, « rechercha sans affectation la confiance de M. le duc de Nemours, les bonnes grâces de la duchesse d'Orléans, et fraya par ses intrigues, ses attaques et ses alarmes, les voies à une régence dont il espérait devenir le ministre dirigeant ))(2). Tout était accumulé pour une crise ; au point où nous en sommes, nous ne nous étonnerons plus qu'elle ait éclaté. La liberté qu'on lui laissa, la neutralité par laquelle on favorisa son développement, la mollesse découragée qui lui céda la jilace

qu'on avait Aendu au journal UEjioqiie des promesses de pairie pour la somme de 80.000 francs. Le garde des Sceaux faisait saisir la Chamljre des Pairs d'une accusation contre deux ministres prévenus d'escroqueries, etc.

1. Sarrans. Révolution de Février i8^S, t. I, p. i.")'3. — Capeligue. La société et les g-oiivernements tic VEiirope après la chute de Louis- Philippe jusqu'à la présidence de Louis-Xnpoléon-Bonapai'te, t. 1,. ch. Y. 4 vol. Amyot, i849-

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