‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 43 sur 149 · Lamartine, t. L · texte numérisé non relu

Lamartine, t. L

2. Le mot reste juste, malgré ral)us qui en a été fait. Son tort est d'être trop vieux. La Démocratie pacifique du 2 janvier 1848 notait justement la « domination de la féodalité industrielle sur les pouvoirs légitimes ».

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Le lendemain, à leur réveil, les membres du Gouvernement provisoire virent sur la place de Grève la multitude toute bariolée de rouge. Les ceintures, les écharpes, les cravates, les cocardes, les bonnets, les drapeaux, tout était rouge ; un drapeau rouge llottait même au bras d'Henri IV, ce qui eiit étonné, peut-être, moins qu'on ne croit, le Béarnais et risquait de réveiller, d'autre part, les Bonapartcs de bronze que la statue recèle, selon la légende, dans les flancs de son cheval. La couleur souveraine, saluée par les acclamations et les coups de fusils, semblait naître de l'aube, en s'en dégageant, et la colorer. Au })rcmier rayon de soleil, elle éclata. La foule paraissait n'être là que pour la rendre plus vivante. Et comme si cette foule n'était pas encore assez tumultueuse, précédée d'une clameur, une foule nouvelle débouche de toutes parts sur la place, une foule aussi considérable que celle qui s'y entasse déjà, mais plus déguenillée, plus atroce, — plus autoritaire. La canaille réclame son enthousiasme, son idéal. Perpétuellement refoulée, traquée, terrée, elle veut avoir son heure et, elle aussi, aider l'assaut contre ce gouvernement auquel elle ne comprend rien. Cette masse convulsive de cinquante mille hommes, vue du balcon par les dictateurs affolés, forme une sorte d'élément nouveau marbré de pourpre qui, tout à coup démonté, se rue contre le palais et s'y engoulï're au chant de La Marseillaise. Le palais plein, il paraît en rester autant dehors et, faisant écho, pour [)énétrer mieux les pierres municipales, immense sur la place, étouffée à l'intérieur, La Marseillaise gronde, im[)lacable. Comme si cet élan ne suffisait toujours pas, connue si l'espoir et la menace qui se mêlent ici demeuraient au-dessous de la nécessité, l'invasion des cadavres appuie CL'lle des vivants. Le peuple obéit-il à quel-

que mot d'ordre, à un plan prémédité, ou, plutôt, à un instinct qu'il ne se définit pas à lui-même (i) ? Les morts arrivent de tous les points à Paris (2). Les porteurs mystérieux les empilent dans les salles, remplies, ils les déposent dans la cour; la cour pleine, ils les allongent de chaque côté du porche, sur les marches des escaliers, partout. Une odeur infecte s'en dégage. Le sang coule, épais déjà, tache les pavés, le plan-

I. Ce passage d'un journal démocratique vaut d'être cité: «Le peuple, lui, restait le même ; sa volonté, au lieu de s'affaiblir, ne faisait que s'exalter par la vue de ses martyrs dont on apportait de tous côtés les corps sanglants dans les salles basses de l'Hôtel de Ville, comme pour apprendre au nouveau pouvoir à quel prix avait été achetée la Aictoire dont la destinée était suspendue à sa volonté... La foule s'ouvrait devant eux, silencieuse et recueillie, tous les fronts se découvraient avec respect, mais à peine les convois étaient-ils passés que les cris suspendus par un douloureux sais^issement s'élevaient plus énergiquement contre ces tribuns sans cœur qui chicanaient déjà à la société régénérée l'héritage de ces nobles trépas. Un homme du peuple qui était allé chercher luie brassée de palmes dans un des jardins voisins s'était placé sur les marches de l'Hôtel de Ville où il arrêtait tous les cortèges ijour déposer sur chaque mort un rameau vert avec des paroles de glorilication et d'adieu. . . Ses traits; fortement accusés, semblaient s'éclairer d'une lueur d'inspiration à l'aspect des corps mutilés qui. parfois, se trouvaient réunis sous ses yeux ; alors, ^j'adressant à la foule : « Voilà, citoyens, disait-il, les conséquences de notre patience, de nos faiblesses, tranchons le mot, de nos lâchetés. Quand un pouvoir criminel trahit notre honneur, viole nos libertés, nous oublions trop souvent combien il faudra de sang pour laver ses hontes, par combien de morts nous devons racheter ses méfaits. Eh bien! comptez aujourd'hui ces cadavres... Mais apprenez enfin à résister à l'oppression en voyant par combien de victimes vous tinissez par payer chaque atteinte portée à vos droits. » Le peuple s'associait à cette douleur indignée par des frémissements et des malédictions. 11 était fréquemment arraché à ses émotions par des émotions plus graves; les députations venaient successivement lui rendre compte d'une voix morne et d'un air abattu des résultats négatifs de leurs missions; chaque fois ([u'elles jetaient à la foule les réponses évasives de ce pouvoir suspect, il s'en élevait une lojigue et violente explosion de cris et de protestations d'abord et plus tard d'imprécations et de menaces. » Les Veillées du Peuple, déjà cité.

2. n y avait, en tout cas, une raison première à cet envahissement, c'est (pu' la Morgue était remplie et ne pouvait plus recevoir de cadavres. Catalogue Xoël Charai'ay, n" 356. P. a. s. du greflier de la Morgue ; — n° 56^88.

cher et les murs ; il a l'air de répondre par le deuil, en noircissaut, au roui^e joyeux, au rouge plein de foi qui pare la place de Grève. Des entants ont tiré, la corde au cou, des chevaux morts laissés depuis la veille non loin des canons qui menacent à la porte d'entrée, et les al)andonnent sous le porche. — EtTrayés, les docteurs Thierry et Samson demandent un ordre au Gouvernement: « Les morts nous submergent, qu'allons-nous devenir ? » L'envahissement funèbre continue, tel que les médecins se demandent quel mystérieux charnier l'alimente, quel dessein pareille exhibition signifie. La mise en scène du chariot fatal où le bonnet jacobin fut rebaptisé dans le sang populaire revient involontairement à l'esprit des dictateurs, dont le plus honnête n'osait cependant voir là encore, de façon formelle, bien qu'il y fût enclin, le signe d'une machination occulte. « Tous les moyens semblaient combinés habilement, soit par le hasard, soit par les instigateurs de la journée pour exciter jusqu'au vertige, par tous les sens, l'irritation du peuple et pour l'entraîner aux résolutions les plus désespérées... Rien ne semblait avoir été ou naturellement ou artiticiellement omis pour produire ce triple effet sur les sens de la multitude. Cette foule en haillons, sans souliers, sans chapeaux, ou vêtue d'habits en lambeaux qui laissaient voir la nudité des membres, stationnait dans les cours et jonchait de tètes livides et de bras exténués par la misère les marches intermédiaires entre le perron et les cours du palais. Des hommes ivres d'eau-de-vie chancelaient çà et là sur les escaliers ; ils balbutiaient des vociférations inarticulées ; ils se lançaient la tète en avant sur les attroupements ; ils faisaient gesticuler devant eux, avec la brutale et aveugle gaucherie de l'ivresse, des tronçons de sabres qu'on arrachait de leurs mains; enfin, de

minute en minute, des hommes demi-nus, la chemise teinte de sang-, fendaient quatre par quatre la multitude qui s'ouvrait respectueusement devant eux et apportaient des corps morts. » (i). Lamartine et ses amis commençaient à regretter non seulement Louis- Philippe, mais encore leur ennemi plus particulier, M. Guizot.

Le peuple réclamait le drapeau rouge, — avec logique, ce drapeau n'ayant pas encore à cette époque le sens que des événements assez tristes et, surtout, le malentendu de la révolution exploitée par ses pires adversaires, lui ont ajouté depuis. Le peuple voulait voir aboutir son mouvement. Le drapeau tricolore symbolisait l'union de trois principes ; cette union, le peuple la souhaitait désormais totale, il réalisait ainsi l'unité par ce retour à l'ancien étendard gaulois ; et, dans sa décision brutale, qui sait si l'instinct de la masse n'avait pas, au bout du compte, raison ? Le

I. Lamartine, t. I. — Le rôle de Lamartine était d'ailleurs difficile au milieu des diverses sociétés secrètes. Le nombre des délégations qui venaient à l'Hôtel de Ville était assez considérable. Le lo mars il avait reçu les francs-maçons de r01)édience du Suprême-Conseil. Les frères, partis de la place de la Bourse avec un drapeau tricolore surmonté du triangle, au nonil)re d'environ trois cents, étaient conduits par MM. Vanderlieyni, du Planly et Jules Barbier. Lamartine répondit à leur discours par une allocution qui commençait ainsi : « Je n'ai pas Ihonneur de savoir la langue particidière que aous parlez, je ne suis pas franc-maçon, je n'ai jamais eu dans ma vie l'occasion d'être alîilié à une loge. Cependant, je sais assez l'histoire de la Fr.".-Maç.-. pour être convaincu que c'est du fond de vos loges que sont émanées, d'abord dans l'ombre, puis dans le demi-jour et entin en pleine lumière, les sentiments qui ont lini par faire la sublime explosion dont nous avons été témoins en i;789 et dont le peuple de Paris vient de donner au monde la seconde et, peut-être, la dernière représentation il y a peu de jours... w Le Franc-maçon, Paris, 58, quai des Orfèvres, p. 35. Cette petite revue nomme Horace Vcrnet et le général Courtois comme Fr.'.-Maç.*.. Un article porte cette épigraphe du frère Vanderheym : « Le serment d'un homme libre ne peut s'adresser qu'aux principes et jamais aux personnes. » J'ai entendu dire que Lamartine s'était cependant fait aflîlier. (Voir aussi note précédente, p. 36.) Peut-être fut-ce par la suite.

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drapeau rouge est, sans doute, celui de l'avenir, celui des États-Unis d'Europe. Les raisons qui plaidaient contre se montraient si douteuses, si peu admissibles, que Louis Blanc, tout en les faisant valoir pour plaire à ses collègues et saisi par une sorte de crainte au dernier moment, lui ramena les esprits. Un seul, dans tout ce gouvernement, osa prolester contre, et ce qu'il était suffît à prouver dans quel ordre d'idées il prolesta, ce fut le banquier Goudchaux. Il mit à sa plaidoirie une ardeur particulière, tenace et persuasive, qui entraîna ses collègues ; son énergie désespérée eut raison de leur idéalisme. Quand un jeune ouvrier vint faire sonner son fusil devant les onze, il était trop tard pour sa cause. La forle coalition des intérêts, des scrupules et de certains sentiments nobles, excellents, pris en eux-mêmes, s'était formée. Ce jeune ignorant brutal posait en vain devant des journalistes superficiellement renseignés le grand problème du siècle, la revendication inquiète, désordonnée, formidable des masses ; mais ni lui, ni ceux qu'il interrogeait n'étaient à même de le résoudre. Presque aussitôt après son arrivée, l'ouvrier ne savait que faire, que dire, étonné de son audace ; les dictateurs, malgré la décision prise, l'écoutaient consternés ; le seul d'entre eux qui, maintenant, se réjouit, Blanc, n'avait plus le droit d'être satisfait, et par sa faute ; malgré ses intentions souvent parfaites, il envisageait l'histoire, celle du passé comme celle qu'il était occupé à vivre, sous un angle si exclusivement méthodique qu'il la déformait et ne la réalisait pas ; pape intransigeant, docteur absolu d'une scolastique nouvelle, gênante et vaine comme, sur la fin, celle du moyen Age, il oubliait que si l'individualisme poussé à bout, mal contenu, devient destructeur, sauf chez quelques natures exception- I 8

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nelles, Tabsence d'indivirlualismc, d'autre part, entraîne, dans un délai relativement court, l'affaissement puis la mort d'un pays ; épris de ses plans, qu'il ne raisonnait g-uère, plus que de la réalité, il confondait le communisme avec l'association. De plus, les deux classes sociales qui précisaient leur combat étaient incapables de mener k bien par elles mêmes leurs revendications, l'état moral du prolétariat comme celui de la bourgeoisie ne se mettant pas à la hauteur de la tâche qu'il fallait assumer ; un conflit devait éclaterpar cela même ; d'un côté, la bourgeoisie, ayant perdu toute compréhension, ne céderait que vaincue, par la force ou par le nombre ; de l'autre, le prolétariat, voulant exécuter à tàton la besogne pour laquelle une moitié de siècle n'a pas encore sufR, ne savait admettre qu'on discutât son radicalisme ; l'intransigeance butait les deux classes ; plus instruite, plus noble de cœur, la bourgeoisie aurait pu tout mener à bien ; la peur la pétrifia dans la défensive et la conduisit insensiblement à la cruauté. Le manque de décision et le manque de foi créèrent une situation tiède, un compromis. Le problème qu'on voulait résoudre n'était pas encore posé ; il se dessinait seulement. Présenter des revendications à droite comme à gauche ne sert à rien quand ceux au nom desquels on les propose ne les méritent pas, quand l'heure n'est pas venue. Voilà ce qui permettra de dire plus tard à Louis-Napoléon, avec une certaine vérité : « Lorsqu'une révolution est dans le vrai, elle produit des grands hommes et de grandes choses, lorsqu'elle est dans le faux, elle ne produit que du bruit et des larmes (i). »

On sait par quelle phrase fameuse Lamartine réus-

I. Col. Charavay. Cité clans : Dayot, Journées révolutionnaires, i83o-i848.

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sit à maintenir le drapeau tricolore. A2:)pelé traître à la suite de celte éloquence,, il fut ensuite applaudi. Son envolée extraordinaire eut le dernier mot. Sa voix était un chant. II lut su!)lime. Il fut sincèi'e. Ne l'était-il pas toujours ce grand cœur féminin ? Pourtant, avant l'intervention du banquier Goudchaux, le gouvernement j)rovisoire avait fait préparer un drapeau rouge, — pour prévenir Blanqui, pour lui répondre au cas qu'il survint. Blanqui songeait à envahi? l'Hôtel de Ville : mais, faute d'audace, endolori par sa pénible captivité au Mont Saint-Michel, peu d'aplomb, maladroit au moment même d'agir, troublé devant des événements si brusques, il avait laissé passer l'heure. Il savait mal se décider ; il voulait toujours sublime et selon sa seule logique personnelle, — juste quelquefois, sous la Commune notamment, — l'action révohitionnaire ; devant le mélange douteux qu'elle comporte malheureusement presque toujours, il éprouvait de la tristesse, de la lassitude, et semblait pressentir qu'il allait tout payer en redevenant une fois encore victime du silence et de la réclusion. Cet homme au visage têtu qui décourage ses partisans réunis dans la salle du Prado où ils appelaient un chef et les dissipe avec un geste de sa main gantée de noir est le plus décevant comme le plus dogmatique des révoltés ; lui qui, après avoir appris si cruellement à mépriser le genre humain, proposera plus tard, faute d'être parvenu, la devise célèbre : j\i Dieu, ni Maître, est le plus dictatorial des maîtres olferts aux montagnards réunis ; pour n'avoir pas eu, d'ailleurs, la force de s'imposer, il devait vile déplaire à ses amis qu'il dominait, aux troupes révolutionnaires qu'il voulait organiser méthodiquement et sévèrement en vue de la victoire. D'inslincl, la bourgeoisie en faisait un épouvantail. En i8yi, quand elle aura

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reconquis le pouvoir dans, la personne de Thiers, elle criera par sa bouche : « Enfin, nous tenons le plus scélérat ! »

A partir du 26, le gouvernement ne pensera plus qu'à se défendre de la révolution. Lamartine avoue qu'il se contenta « d'avoir agité des âmes (i). » Il réunit également toutes les forces qu'il trouva pour arrêter cette agitation même ; il appelle Saint-Gyr, Polytechnique, l'Ecole Normale et la Garde Nationale. Les mêmes hommes qui ont déchaîné la tourmente veulent, à tout prix, désormais, l'enrayer ; et c'est en se défendant ainsi contre leurs premiers soldats que les onze s'apprêtent à gouverner. Aussitôt, les disputes renaissent. Aussitôt, ce qui reste encore ici de l'idée révolutionnaire apparaît bien nettement décortiqué en tranches distinctes, en castes rivales, subdivisées elles-mêmes, subordonnées aux intérêts particuliers. Derrière ces appétits, le peuple, qui n'a pas réussi à entraîner ses meneurs, se perd, malgré ses sursauts. 11 ne sait plus ce qu'il veut, et il se préparera de lui-même au pire. Abandonné de tous, en réalité, quoique sollicité par tous, égaré, faussement conduit, il ne peut plus le savoir.

Le gouvernement commence ses ordonnances par l'abolilion de la peine de mort. Cette mesure dangereuse, que la République allait à quatre mois de là mettre en pratique en faisant tuer environ dix mille

I. Il fut toujours sincère, en ellel, dans son effort pour empêcher le déchirement total entre la gauche et ha droite, entre le centre et la gauche et c'est cette sincérité — qu'il ne pouvait expliquer à tous — qui lui valut tant d'attaques. Il put se tromper souvent, mais ceux qui ont assuré que son rôle en 1848 l'avait diminué me semblent avoir commis une erreur et une injustice à la l'ois. Son livre sur la révolution lui a nui beaucoup ; il n'aurait dû l'écrire que plus tard, ou, du moins, tout en le préparant de suite, ne le rédiger que cinq ou six ans après : il eût été tout autre. La France a été très injustement ingrate pour Lamartine.

hommes (i) enlevés par elle à lem^ travail puis laissés sans nourriture, lui procurait, du moins, un terrain d'entente. Ce fut le seul. Louis Blanc propose « un ministère indéfini du progrès », l'organisation du travail, une suite de mesures tendant à l'essai déguisé du communisme. Il a déclaré dans ses petits livres que l'on avait eu peur du mot socialisme ; ce reproche est certainement juste, mais celui qui peut lui être adressé le demeure aussi ; Blanc oubliait que si socialisme veut dire science sociale, celte science n'entraîne pas nécessairement — répétons-le — le communisme, despotisme fatal, théorie d'ailleurs mal définie par ses adeptes (2), dressée faussement au nom de la collectivité et dont l'aboutissant serait une lyrannie d'état sans précédent, impitoyable malentendu qui tendrait à prouver que l'instinct de l'homme le mène si invinciblement vers la servitude qu'il ne peut briser ses chaînes sans avoir le besoin de s'en forger d'autres ensuite, et souvent encore plus formidables. Ainsi, le principe d'association et de socialisme que, seul, il représentait dans ce gouvernement, au lieu de soutenir la révolution, mal servi, aidait lejeu de ses adversaires. Sescollègues retournèrent contre lui l'arme avec laquelle il

1. « Les chiffres olliciels portèrent à '3.o35 le nombre des lues et des blessés parmi les insurgés ; les évaluations les plus impartiales les font montera douze mille. » Castille, t. III, j). 223.

2. Karl Marx ne décrit pas non plus nettement le détail de l'avenir qu'il préconise. Quanta Louis Blanc, ses petits livres montrent mieux t|ue toute démonstraticju le côté surtijut théoricien de son esprit. Il écrit, entre autres choses, que l'émulation suflirait aux ouvriers et s'a|»puic là-dessus pour imposer des salaires égaux. Kn admettant même (pi'il ait raison dans l'avenir, il est facile d'avancei" aujourd'hui qu'il se tronq)ait entièiement pour 18 18 et les années suivantes. Voir : Plus de Girondins. Paris, Joubert, i85l. — Pages d' histoire de In lléi'oliition de Juillet iH^S. Paris. — Nouveau-Monde, i85o. — Organisation du travail. Paris, 18^8. — Droit au travail, réponse à M. Thiers, 1848. — Appel aux honnêtes gens, i84y, etc.

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s'était présenté et, tout en paraissant faire droit à ses demandes, de telle sorte qu'il put, à son tour, s'écrier avec logique : « Que ferai-je sans budget et sans moyens d'action? Que sera cette orageuse école où je serai appelé à faire un cours sur la faim devant un peuple affamé ? (i) » Si Louis Blanc se trompe, il est juste, en effet, de reconnaître la loyauté de ses efforts, en dépit de leur maladresse, en dépit même de l'ambition un peu naïve qui l'y soutient aussi. Peut-être, quand tout fut perdu, se rappela-t-il avoir écrit en 1847 • « Les révolutions qui n'avortent pas sont celles dont le but est précis et a été délini d'avance (2). » Ce n'est d'ailleurs pas absolument vrai ; la grande Révolution marcha souvent à l'aventure ; mais elle possédait des hommes entiers, tout d'une pièce, et dans les périodes de crise, ceux-là fécondent, ceux-là seuls. — Le temps pressait déjà. Le peuple commençait la série de ses demandes : le droit au travail, le droit à la nourriture, le droit à la vie, etc. Ledru-Rollin répondit en faisant battre le rappel. Cette concession lui fut comptée. Les orléanistes devinrent les alliés précieux du gouvernement provisoire. La garde nationale, hésitante d'abord, accourut. Les départements sui virent l'impulsion. La France entière parlait enfin, et elle disait : « Nous admettrons beaucoup, tout peutêtre, mais gouvernez ! » Les onze allaient-ils donc s'y résoudre ? A un moment aussi grave, que découvre-t-on parmi leurs ordonnances de février? Le 23, le gouvernement change l'ordre des couleurs du drapeau, met le blanc à la place du rouge et le rouge à la place du blanc ; il abolit les qualifications de Monsieur et de Madame pour leur substituer celles de Citoyen et de Citoyenne; il délie les fonclion-

1. Louis Blanc. Histoire de la Révolution de iS^S, t. I, déjà cité.

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