‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 46 sur 149 · Histoire de la Révolution de 18^8, l. II, déjà cité · texte numérisé non relu

Histoire de la Révolution de 18^8, l. II, déjà cité

tard, reconnue ; aussi leur silence sur cet entretien au ministère des Affaires Etrangères vient-il, peut-être, du regret dont ils ne purent se défendre en constatant, avec leur faute, leur manque de valeur executive.

Définitivement réduit à un rôle défensif (i), le Directoire était en quelque sorte déjà miné dans son principe, puisque le principe même de sa naissance, — et alors déjà falsifié, — lui faisait défaut : le peuple se retirait de lui. Il ne pouvait plus gouverner qu'avec le tiers, sous l'afliche mensongère du libéralisme, ce qui revenait, en somme, à ne pas gouverner, car, au point où en étaient les revendications montagnardes et la crise encore toute proche, il demeurait sous la menace d'un nouveau coup de main ; d'autre part, à cause de cette crise même, il ne saurait devenir nettement le principe réactionnaire auquel le tiers se serait rallié avec ensemble et absolument ; quant à jouer le rôle d'un conciliateur entre les différents partis, il ne possédait ni assez de force, ni assez de cohésion pour le pouvoir. Le pays, dans sa masse, plutôt routinière, se méfiait du gouvernement, tout en l'aidant, faute de mieux, et cherchait autre chose. Les onze aussi, de leur côté, cherchaient une solution et, incapables de la découvrir eux-mêmes, faute d'entente, espérèrent la trouver dans l'assemblée prochaine, suivant en cela le sentiment général ; ils comptèrent, du moins, qu'elle en découlerait. C'était le retour aux débats, le retour au Parlement, — éternelle abdication du xix^ siècle. Cette assemblée incohérente et cause de désordres à laquelle on en appelait avec une inconcevable persévérance, cette machine à néant adoptée comme

I. M. Renard, dans sa récente Histoire socialiste de la Révolution de 1848, a fort justement dit :« Le point culminant est atteint dès le début. » Après, la révolution retombe. G. Renard, La Répabliqiie de 1848, Rouff, 1907.

une merveille par suite de la capitulaliou immédiate qui s'établit quand il s'aji^it de perpétuer une médiocrité rassurante pour l'orgueil de chacun, allait, comme parle passé, ajouter au gâchis (i) ; justement réi)udiée par les révolutionnaires logiques, garantie illusoire pour l'ordre, divisée en nuances rivales, elle devait donner le spectacle de toutes les incohérences. Elle constituait enfin un attentat au principe électif puisque, sans aucun droit, les élections avaient été ajournées. Il se trafiquait là un nouvel escamotage, la république parlementaire de la bourgeoisie ayant toujours établi non pas le gouvernement de tous, mais le sien propre, ainsi que nous Tavons déjà constaté, — comme la France, si elle consent à ouvrir les yeux, est à même de s'en persuader depuis 1875. Ici, elle affectait d'ignorer la province, rayait la majeure partie des habitants et, opérant une sélection au sein du tiers môme, gouvernait au profit de la minorité riche.

L'ensemble de la société, désespérant de toutes les constitutions, se mit alors à espérer dans un homme (2), suivant le sentiment du peuple indiqué déjà, suivant l'instinct des nations qui, dans les cas graves, a

1. Elle était déjà vaincue. « Au l)out de dix-huit ans, l'Hôtel de Ville a eu sa revanche contre le Palais lîourbon: une voix a cric : « Vive le peuple ! » et la chambre du monopole n'ayant pas répondu : « Je suis la nation ! » s'est dissipée comme la fumée. » Rien de plus juste, de même que le passade suivant: « Le gouvernement parlementaire n'était plus qu'un {gigantesque tour (le gobelet à l'aide duquel un roi élu, disait-on, par le vœu natioiud, dirigeait toute la politique contre l'intérêt de la nation. » Le roi était remplacé maintenant j)ar onze petits roitelets ennemis. — Nellement, l{<holiilioii de Ji'vrier, déjà cit.

2. On a vainement essayé denier le caractère sincère et spontané de l'aetitm républicaine entreprise sous la Monarchie de Juillet. Malgré les diverg<;nces d'oi)inions inévitables entre ceux qui la soutenaient, cette pro[)agaud(îré|niblicaine, prise en son ensemble, et dans sa giande majorité, préparait le peuple à l'idée d'un homme providentiel, d'une autorité à l,a fois révolutioniiaii-e et dictatoriale, permettant la révolution à la faveur de l'autorité.

toujours été de se rallier autour d'un chef. Le premier admis fut Lamartine. Mais la bourgeoisie ne savait même plus juger de la situation ; elle se choisissait un dictateur incapable de son rôle et déjà rejeté par la masse, la guerre emportant peut-être moins de généraux que la révolution ne consomme de tribuns. Lamartine ne tarda pas à se perdre devant ceux-là mêmes qui l'avaient appelé en ne les tranquillisant pas assez vite. La bourgeoisie ne transigeait ni sur sa situation, ni sur ses privilèges ; elle attendait sa revanche ; elle souhaitait, car rien ne rend implacable comme la peur, que cette revanche fût terrible et sommaire. Elle entrevoyait déjà un Gavaignac. — Les révolutionnaires, mal conduits, par deux journalistes eux aussi, justifiaient la coalition bourgeoise, dans une certaine mesure, à cause de leurs désordres et de l'arrêt qu'ils apportaient sur tant de points de la vie nationale ; les changements possibles, les réalisations nécessaires menaçaient ainsi, dès le début, d'avorter. Barbes, Cabet,rintègreRaspail et leurs pareils contribuèrent, sans s'en rendre compte, à perdre la révolution, en dispersèrent les graines et foulèrent celles qui, malgré eux, réussirent à germer. Une parlie des revendications était fausse et l'intransigeance bourgeoise ne voulant voir que cette partie-là, l'ivraie étouffa la bonne semence, d'autant plus fortement que les révolutionnaires s'entendirent, par crainte de la réaction, pour tout exagérer. Des plans proposés, innombrables, beaucoup étaient trop uniquement chimériques. Le régime de Louis-Philippe, malgré ses fautes, n'entraînait pas, peut-être, une révolution complète comme les précédentes ; en dépit de ce que 1848 contient de sincère, à travers tant de mensonges intéressés, on n'y sent pas le « souffle unanime » de 89. 1848 figure bien la révolution du proie-

tarial, mais, à côté, et sans cesse, c'est une révolution politique, ou, plus justement, politicienne ; d'un côté le peuple, seul ; de l'autre, des politiciens ; tels sont les deux courants révolutionnaires. Autour d'eux, des scrupules, de la crainte, — et de l'incompréhension. Des deux côtés, l'intérêt : intérêt d'ambition chez les hommes politiques, intérêt pur et immédiat du côté du peuple; le dévouement à la patrie et aux idées vient un peu en second plan, et souvent par surcroît. Odilon Barrot. cette fois, y voit plus clair et parle avec l'autorité de l'expérience personnelle lorsqu'il dit : « Il yavaitentrelesdeux révolutions de 1798 et celle de 1848 cette différence que, dans la première, on combattait pour des idées et, dans la seconde, pour des intérêts (i). »

Sous peu, les nouveaux apôtres déclarent tout à coup que la terre nourrit trop de créatures humaines ; ils exijçent la guerre comme « exutoire », comme « écoulement de la population exul)érante. » — D'abord ceci semble absurde ; après réflexion, on reconnaît que la guerre était le seul moyen de sauver la révolution acculée par toutes les coalitions de l'intérêt, de la peur et de la médiocrité ; la guerre apparaît la suite même de la révolution, son résultat, une de ses nécessités. Etrange enseignement que celui de la sagesse ainsi off'erte sous l'aspect de la folie, par le désordre même et de la manière la plus apte à la faire rejeter. Mais, sur ce point encore, la faute, si l'on s'en tient à la logique absolue, ne venait-elle pas du gouvernement ? Son excuse est présentée par sa prudence et cette prudence peut être légitimée, en

I. Odilon Barrot, Mémoires, déjà cité., l. II, p. 97. — La Ijourgeoisie coml)allait aussi pour des inlércls — les siens — dans la première révolution ; mais en 1848, elle ne voyait plus dans la révolution de 8y qu'un idéal — parce que ses intérêts avaient été, eu majeure partie, réalisés.

laG LOUTS-NAPOLÉON BONAPARTE

partie, par les fails : le directoire se demanda s'il existait au fond de la révolution la matière du mouvement qu'elle réclamait — et qu'on réclamait d'elle. L'effort nécessité pour celte guerre imiverselle était effectivement colossal et il demeurait à craindre que les peuples de l'étranger ne voulussent point le soutenir ; néanmoins, tout à fait au début, ils se seraient sans doute laissés entraîner ; tous nous attendaient et il y a des circonstances où l'audace est le meilleur calcul. Nous n'avons pas à trancher la question ; notre rôle consiste à la poser ; nous y reviendrons à la fin du livre pour constater les résultats de l'abstention gouvernementale et la tâche qu'elle laissait, ensuite, par cela même (i). — Quant au peuple, il continuait de se montrer logique terriblement. Etonné de voir toujours debout l'assemblée parlementaire, il l'envahit de nouveau. Son mandataire, Bar])ès, déchaîné, réclame la lutte indispensable, déclare qu'il la veut môme immédiate, contre tous les despotes européens. Il décrète un impôt d'un milliard. Il fulmine, sans méthode, avec une fureur qui révélait son impuissance, contre Tordre social entier. Craignant d'être évincé, Blanqui, oublieux des paroles si sages, — trop sages au gré de ses fidèles — qu'il a fait entendre salle du Prado, lutte en violence avec son rival, secondé par Ras2:)ail. Les trois agitateurs ne crient pas en vain. Ils sont

I. Voir chapitre VI, t. II. — En dehors même des autres raisons, celle-ci se trouvait au début de tout : il n'y avait pas entente dans la majorité nationale, comme en 1789; la révolution était née d'un divorce et non pas d'une union de la majorité contre des privilégiés ne justifiant plus leurs privilèges ; 48 s'accomplissait contre ceux quiavaient créé le mouvement de 1789. — Voir lerapport de Lamartine sur la politique étrangère dans le Moniteur ou dans la Démocratie pacifique du 9 et du 10 mai. Ce rapport, surplus d'un point, est fort instructif, notamment sur la politique étrangère suivie par la Monarchie de Juillet vis-à-vis de la presse. — Notre défaite de 1870 remonte plus loin qu'on ne pense.

bientôt débordés. Les chibistes veulent élever la voix; ils ne pcuvenl plus retenir leurs bandes. Pourquoi s'arrèteraienl-elles ? La révolution a le sentiment obscur de donner un de ses derniers assauts. Le vote devient impossible. Tout le monde braille à la fois. On empêche le président de l'aire battre le rappel et Bûchez n'a pas la trempe de Boissy d'Anglas dont il a, d'ailleurs, raconté la vie. Une voix formidable parvient enfin à dominer le tumulte : » On ne veut pas prendre de décision, clame-t-elle ; eh bien moi, au nom du peuple trompé par ses représentants, je déclare que l'assemblée nalionale est dissoute (i) ! » C'est un nommé Huber qui a parlé de la sorte et sa simplicité assonnne avec justesse cette meute retombée de bavards. Mais le parlement, mis sur ses gardes par les agressions précédentes et aidé du directoire, a préparé sa défense ; il ne peut admettre que le bonnet rouge — création, cependant, de la Gironde et non de la Montagne — soit planté sur la tribune où ses orateurs parlent, prétendent-ils, au nom de la révolution. La garde mobile survient ; elle débarrasse de ce peuple bon seulement pour un suffrage universel réduit et surveillé.

A partir de cette seconde phase, le gouvernement conservateur et réactionnaire, incapable de faire face aux dangers de la République, l'étrangle dans l'ombre, à peine l'a-t-il proclamée, et cherche, à son tour, comme tout le monde, quelqu'un pour le sauver ; mais, à l'inverse du peuple, n'ayant pas assez de générosité dans l'esprit pour admettre un dictateur, étant trop petit pour l'obéissance, craintif, à la faconde la caste qu'il représente et sournois comme elle, il va

1. llobin. riarnier-Pagès, Slorn, Castille, Victor Pierre, La Gorce, etc. — Rapport de la Coininission d' Enquête .

se mettre à la découverte d'un exécuteur ; il le choisira, il le portera aux nues parce que l'exécution qu'il lui fera faire constituera pour ce malheureux une raison certaine d'insuccès futur, l'impossibilité absolue, une fois le danger loin, d'une action quelconque. Tel est le secret de l'élévation de Cavaignac. Le coup accompli, — coup d'Etat pire que les autres, celui-là, le véritable crime de cette époque tâtonnante, — les ouvriers, un peu tard, comprennent le mensonge conscient et morne auquel, jusqu'à nouvel ordre, aboutit la République, faute, peut-être, d'une sorte d'aristocratie enfin intelligente ; « ils peuvent lire au fond de son cœur et voir ce qu'il contient d'amour pour le peuple et de pitié pour ses soufi'rances (i). » La faiblesse du gouvernement parlementaire mène toujours, dans un temps plus ou moins long, aux extrêmes (2). Ce gouvernement, déjà peu républicain, n'a, de plus, rien de révolutionnaire ; la révolution, pour lui, devient uniquement une matière électorale qu'il exploite de son mieux afin de se maintenir ; comme la monarchie orléaniste dont il est le fils, et même beaucoup plus qu'elle, il vit au hasard ; la nécessité qui le condamne à un jeu de bascule l'empêche de

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