Cassagnac, 1. 1, déj. cit
2. Malg^ré les soupapes nombreuses qui le sam^ent quand il esl pourvu d'un président purement décoratif. — H y a deux théories gouvernementales principalement, l'une qui consiste à réunir toutes les efTervescences pour les mêler aux forces régulières afin de faire avancer la nation et d'en réaliser la plus forte expression possible, l'autre qui consiste à laisser ces effervescences s'échapper en se perdant; la première est dangereuse — surtout chez un peuple qui ne veut pas obéir, habitué qu'il est à l'indiscipline par une suite de gouvernements désertant, au bout d'un certain temps, leur mandat, par paresse ou par incompréhension; la seconde est plus prudente, mais ne réalise qu'à moitié jusqu'au jour où, laissant perdre peu à peu par ce système les forces elles-mêmes, elle ne réalise rien et mine le pays à force d'immobilité. Là aussi, comme partout, existe une juste mesure.
gouverner ; et comme il ne gouverne, quand il en a le loisir, qu'à son seul profit, on ne distingue plus ni sa raison dètre, ni son excuse. Ce gouvernement <iu'une tourmente prochaine balayera est, de par son essence même, toute bourgeoise, nécessairement conservateur, et peu lui importe que ce qu'il conserve soit exécrable ; il accorde quelquefois les réformes les plus pressantes, mais à regret, à la dernière limite et quand il est trop tard ; il ne les réalise prescpie jamais complètement, se contentant, en général, de les tourner. — Les vrais amis de l'homme et de ses droits, ceux qui, dans l'universelle débâcle qui se prépare à cette heure, oublieux de tout intérêt personnel et de tout sentiment particulier, prêts au pire, au malheur, à la mort et à l'injustice, bien entendu, même posthume, oublieux absolument de la gloire, mais profondément dévoués à la chose publique, ont frappé dans leur souvenir certaines leçons de la Conslituante et de la Convention Nationale, ceux-là méditent ces paroles, déjà anciennes : « La démagogie si connue en France depuis soixante ans sous le nom de jacobinisme est le juste milieu déguisé sous un masque de violence et d'alfectation révolutionnaire. » Qui parle ainsi ? Proudhon. Et il ajoute : « Le Jacobinisme en veut aux places, non aux institutions. La démagogie est l'hypocrisie du progrès. » Elle ne se réclame que de lui et lui ment toujours.
Voilà le tableau sombre devant qui se tient, d'abord toute petite, l'idée napoléonienne, au sein duquel elle possède déjà des gages cachés, contre et dans lequel elle va grandir en le couvrant peu à peu de ses ailes. Il nous fallait y insister, même aussi » 9
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légèrement, pour comprendre ce qui va suivre 1848 vaut à Louis-Napoléon un tremplin définitif. Au moment où toutes les forces contraires de la révolution, accumulées, se condensent, menaçantes, vers l'inéluctable nécessité d'un résultat, le prince s'insinue ; il patiente, avance et recule ; bientôt, tout en régularisant les forces à son profit, aidé par un mouvement extraordinaire et spontané de la nation, il s'empare du milieu de la scène qui, tout naturellement, le soulève vers la couronne. 1848 lui est ce que fut 1789 pour son oncle avec cette différence que Bonaparte naît de 1789 et que Louis-Napoléon, né lui aussi un peu de cette dernière date, trouve une matière pour laquelle son industrie personnelle précédente, le nom qu'il porte et son adresse, — sans noter encordes circonstances favorables, — ont préparé une chance, une donnée napoléonienne ; cette donnée napoléonienne, dont 1789 forme le berceau, exploitera les heures et les jours, s'imposera dans 1848 au point d'y devenir presque le seul aboutissant. Il y a, sur ce dernier point, un peu de la tactique de Louis-Philippe, mais sous un tout autre angle moral, avec un côté personnel bien supérieur. — car il est rare que l'on combatte longtemps un ennemi sans finir par apprendre certaines de ses méthodes. 1848 convenait à Louis Bonaparte, s'adaptait à lui, répondait à son caractère et à ses idées. Comme lui, cette révolution est l'enfant du siècle, comme son prochain dictateur, l'enfant du romantisme politique ; mais le fils d'Hortense avait maté depuis quelque temps une partie de son romantisme en y ajoutant le sens exact de plusieurs réalités.
Ecoutons cette révolution dans un de ses fidèles les plus purs et nous verrons, de suite, l'illusion dont elle s'alimente ; ce généreux, entré un des premiers aux
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Tuileries, pense qu'il suffit de posséder des sentiments nobles et de les faire voir : « Mon cher ami et concitoyen, écrit Quinet en annonçant la bonne nouvelle, la République est fondée et elle sera inébranlable, l'ordre renaît déjà : c'est la paix dans la force. La France ne craint rien... Les moments sont précieux ; en trois jours nous avons marché d'un siècle ; chacun a travaillé à l'œuvre. J'ai eu l'insigne joie d'entrer un des premiers en armes aux Tuileries... mais le peuple a été notre maître à tous. Gardons-lui bien ses conquêtes. Pas de régence, autant vaudrait Louis-Philippe. Vive la République / Proclamez-la. Elle est irrévocablement assise... (i). » La République une fois proclamée de la sorte, Quinet croit la posséder et juge la bataille finie. George Sand,dcson côté, doctoresse es sciences féminines, rédigera, non sans le plus grand sérieux, cette phrase réjouissante, d'ailleurs pleine de vérité : « Il faut que la femme conserve son sexe et ne supprime de ses habitudes et de ses occupations rien de ce qui peut le manifester (2). » Elle, si intuitive quelquefois en politique, aura encore cette atfirmation que l'avenir s'est chargé de démentir si tristement : « Nous avons espoir en la République, en cette forme qui est impossible à garder si la probité politique n'en est pas la base (3). » Quinet, sans ménagement pour lui-même, devait reconnaître SCS illusions et dire : « S'il m'est permis de m'autoriser de ce que j'ai vu moi-même de mon temps, je regarde comme certain que les révolutions religieuses ou politiques tentées par des gens de lettres manquent de solidité et de profondeur parce que les hommes de cette condition s'imaginent trop fré-
I. Lettre du 27 février 1848 au représentant Charassin ; — Coll. A. L.
a. 3..George Saad, Souvenirs et Idées, Calmann Lévy, s. d.
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quemment que Ton fait les révolutions humaines avec le même procédé qui sert à faire un livre. Ils y appliquent la même méthode et sont dupes de leur propre logique. Ils se figurent le plus souvent qu'il suffit d'écrire éloqucmment certaines choses pour qu'elles existent. Ont-ils réfuté l'erreur, ils se persuadent qu'elle a cessé d'être. Ont-ils exprimé la vérité, ils tiennent pour sur qu'elle a commencé de régner (i). » Le doute n'est pas possible. Conduite par des professeurs, des gens de lettres et des journalistes, pleins de bonne volonté d'ailleurs, quelques-uns remarquables, mais, en général, sans équilibre, 1848 finit par devenir la révolution des bavards, des exaltés, avocats de l'idée pure, servants de la parole seule, contempteurs des réalités moins faciles, mais plus fécondes, des chiffres sur l'évaluation desquels tout un avenir repose. La brouille entre les principes révolutionnaires fut immense. Chacun ne poursuivait que le triomphe de ses idées personnelles. Chacun songait à jouer un rôle, voulait imiter « les grands ancêtres » au lieu d'agir selon la nécessité du temps présent ; quelquesuns même ont un côté saltimbanque. La révolte, enfin, n'est pas bonne pour tout le monde ; le fort devrait seul y avoir droit ; lui seul sait restreindre son enthousiasme quand il le faut et ne pas perdre l'heure présente à force d'exagération ; la révolte du fort est féconde, elle aide, elle ordonne, elle aboutit ; celle du faible est surtout dévastatrice et sans résultat, le faible ne faisant que se révolter et ne sachant que cela ; son sursaut lui suffit ; le fort, au contraire, aurait honte de son action s'il ne parvenait pas ensuite à en obtenir une valeur nouvelle pour le monde. Sur le moment, ils sont confondus, et généralement l'un est pris pour l'autre car la majorité des hommes ne juge
i.Quinet. Les révolutions d'Italie, t. II, Paris, Chamerot, 1802.
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que sur rapparence ; c'est ainsi qu'avant le i8 brumaire beaucoup croyaient à Bernadolte, à cause de sa carrure, plus qu'à Bonaparle(i). Un grand tort de presque tous les révolutionnaires est, en outre, de n'admettre la vie nationale qu'exactement modelée sur leurs propres théories, alors qu'elle comporte beaucoup d'autres horizons ; ces théories seraient-elles sublimes, celui qui veut gouverner et qui, par ce l'ait, ne peut pas seulement figurer un apôtre, est bien contraint, l)ar sa situation, de laisser toutes les forces se développer, ainsi que de compter avec ceux qui pensent différemment. Pour que les idées nouvelles se fassent jour d'une façon véritable, pour que ceux qui s'y montraient d'abord les plus réfractaires finissent par les adopter, il faut, et le plus vite possible, la besogne de déblaiement une fois parachevée, assurer un repos, un équilibre. L'existence d'un peuple, arrêtée brusquement et laissée telle, par des essais irréalisables, est un crime. L'idée présente ses droits, mais la réalité possède les siens, et d'autant plus lyranniques, d'autant plus évidents que l'idée même, pour qu'elle s'élève, nécessite une réalité supportable. Imposer, entre autre chose, une anarchie contre laquelle la majorité proteste, sans avoir cependant en elle les moyens d'une révolte, équivaut à annihiler la nation ; la nation disparue sur une aussi grande échelle, sa mort doit s'en suivre.
En 1848, tous reconnurent trop tard qu'une révolution n'entraîne pas nécessairement le bonheur de l'humanité et qu'il ne suffit pas de s'insurger contre l'ordre pour créer un système meilleur. Malgré les pièces nouvelles que fera examiner l'étude de plus en plus approfondie de 1848, celte révolution,
I. Voir Albert Vandal. L' avènement de Bonapnrle, l. I, Pari*, Pion, JgoS.
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je le crois bien, continuera d'être jug^ée comme une faillite révolutionnaire. Taine déclare que la révolution est une « translation de la propriété. » Une classe ne sachant plus se servir ni de l'argent ni de la situation qu'elle possède, une autre survient, qui s'en empare. Il me semble que le mot modification serait plus juste, — ou tout au moins devrait l'être pour l'avenir. Ici, il n'y eut ni translation ni modification ; tout reste encore à la bourgeoisie ; et, au lieu d'utiliser la leçon à son avantage, elle recule dans le passé, dans l'illusion, dans le privilège, dans la puérilité même. Le peuple, quant à lui, trahi par ses chefs, mérita bien des critiques ; et il y avait un bon sens un peu cinglant, un peu trop ironique, mais justifié, chez cet homme d'esprit— qualificatif abominable en de pareilles circonstances et dont on voudrait n'avoir pas à se servir — qui, devant la cohue braillant Za 3f(irseLUaise surlesboulevards, s'écria : « Ça n'est pas vrai, on n'égorge pas vos compagnes ; les soldats ne sont pas féroces ; ils ne mugissent pas ; vous n'avez pas de sillons, d'abord vous ne savez pas ce que c'est ; il n'y a pas de jour de gloire, il n'y a pas de tyrannie, il n'y a pas d'étendard sanglant, il y a les campagnes, allez-y brouter ; vous êtes tous des imbéciles ! (i) » Répétons-le, ceuxlà mêmes qui avaient entrepris la révolution la condamnaient. Pour qu'elle réalisât les promesses que tous découvraient néanmoins en elle, il aurait fallu je ne sais quel principe supérieur, une troisième classe, peut-être une théocratie nouvelle, qui mit le prolétariat et la bourgeoisie d'accord afin d'empêcher à jamais cette exécrable conception d'une diflerenciation sociale uniquement basée sur l'argent qui allait recommencer d'accaparer tout. 1848 fut un avortement ;