I. Maxime Du Camp. Souvenirs, déjà. cité
ET LA RÉVOLUTION DE 1848 l35
l'idée révolutionnaire s'infiltra par bribes magnifiques, rapidement absurdes, d'ailleurs, et perdues, faute de lucidité, d'exposition nette, faute de positivisme. Elle fut passion, presque jamais raison, et il fallait qu'elle fut les deux, d'abord l'une, puis l'autre. Elle frayait ainsi la route à celui qui, dans le désarroi général, montrerait la meilleure compréhension puis saurait réunir sur lui le plus de raisons sociales. C'est en agglomérant toutes ces raisons sociales, selon les procédés les plus équitables, que la révolution de demain aura chance d'être féconde et d'aboutir ; le prolétariat qui l'accomplira perdra le pays et commencera lui-même son suicide s'il Texécute à son profit exclusif. Cela ressort nettement de 98 et de 48 ; au degré où en sont de nos jours les revendications, dans l'imbroglio que plus de trente années d'atermoiement ont établi, la plupart des classes, quoique inégalement, ont à imposer des demandes. Le capital humain, représenté par l'immense majorité des hommes, et le capital financier^ représenté par le rouage des banques internationales, doivent arriver à s'entendre ; si les banques demeurent sur leurs positions et refusent de comprendre la force effroyable qui s'amasse contre elles, si, d'autre part, les hommes qu'elles numérotent uniquement comme valeurs spéculatives se contentent de les détruire, un cataclysme sans précédent (i) résultera de la rencon-
1. « Si les jacqueries religieuses ne sont pas de notre époque, les jacqueries industrielles peuvent les rem[)laeer. Que l'on parvienne à rallier les masses à ces utopies du coninmnisme f[ui se répandent de proche en proche, la société se trou\era ébranlée juscpu^ d.ins ses fondements parce (pi'alors on aura trouvé ce (jui manque depuis (juinze ans, un lien eouiinun, une pensée commune, une iiomelle question révolutionnaire pour i-emplacer celle qui commence à ^■ieillir. Kl combien ne sei-ait-elle pas à redouter cette passion révolutionnaire, non i)lus née dans la sphère des idées, mais dans les régions basses et violentes du sensualisme populaire qui viendrait ainsi se heurter contre le sensualisme de l'aristocratie
l36 LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE
tre et la loi, comme toujours, restera au plus fort. Ce maître deviendra sans pitié, et l'on sait qu'il se révèle déjà féroce. Or le prolétariat, qui marchera toujours divisé, n'est pas le plus fort ; il se doit de le reconnaître lui-même. — Les révolutions apparaissent la bataille de plusieurs forces combattant pour la suprématie sociale, et leur éternel enjeu, c'est l'autorité (i); elles mènent nécessairement à la dictature.
Une époque comme la nôtre aide à comprendre la genèse des révolutions qui sont surtout, au bout du compte, des malentendus. Le manque d'équilibre qui leur permet d'éclater vient beaucoup delà négligence, de la sottise et de l'obstination ; et dans le passé, — comme probablement dans l'avenir, — les classes dites dirigeantes s'affirment souvent les plus obstinées et les plus sottes (2) ; elles apprennent aux autres à deve-
d'argent, dans des batailles impies, livrées au sein de ténèbres sanglantes qu'aucun astre n'éclairerait de ses rayons ; car, dans les rangs des deux armées, les idées morales seraient éteintes et ce seraient les appétits du corps qui, avec une brutalité furieuse, se livreraient une lutte désespérée. » A, Nettement. Etudes critiques sur le feuilleton-roman, t. II, Lagny, 1846.
1. « La force invoque et produit l'anarchie pour briser le règne de ses ennemis; mais ce qu'elle veut pour son jjropre compte, c'est le pouvoir. » Guizot, Moyens d'opposition. Que le peuple enflammé pour l'expérience collectiviste-communiste la réalise demain à la suite d'une révolution, l'essai ne saurait guère durer plus de huit mois au bout desquels surviendraient de nouveaux acquéreurs de biens nationaux. Les nouveaux acquéreurs sont ceux qui auraient le plus de fortune, naturellement, et le plus de fortune mobile placée dans des banques. Le peuple ne retombera donc que plus lourdement et la majeure partie de la fortune étant aux mains d'Israël, on peut voir déjà, parce qui existe, sous quel genre de domination.
2. Le peuple disait fort justement à la bourgeoisie dans un de ses journaux: « On vous a tant et de si différentes façons gouverné, depuis cinquante ans. que vous ne savez plus auquel entendre ; la faute en esta vous, toujours à vous, dignes bourgeois ; vous a^ez abdiqué l'initiative nationale ; il faut qu'elle passe en d'autres mains ; elle y est déjà passée ; la France cherche la France ; elle la rencontrera. » Les Veillées du peuple, etc., déjà cité, novembre 1849. — ^J- Gaston Boissier disait très justementen 1868 dans la ifcrne des Deux-Mondes : « Sans être un grand politique, il est facile de
liOTJIS-NAPOLÉON EN 184?
Lithographie deS.-C . Cornu
<^^ «=§«=> C^tf
O Ci
O ^^eo
^oVV^
ET LA RÉVOLUTION DE 1848 iSj
nir farouches et, les privant de tout appui, de toute aide efficaces, leur permeltcnt de développer la tyrannie de l'ignorance, car le peuple, replié dans sa misère et sa rancune, livré à ses seuls inslincls, aiguillonné par la nécessité et par l'exemple de ses maîtres vers l'unique souci de l'intérêt, ne se montre ni philanthrope ni généreux ; il risque, un jour, de tout détruire, à commencer par lui-même, — Nécessairement, en vertu d'une loi sans doute inévitable qui conduit à la décadence ce qui a conquis sa plénitude, un moment arrive où ces classes manquent à leur mandat ; elles oublient que tout est lutte et qu'une situation supérieure ne peut être maintenue par une supériorité seulement nominative. Elles ne méritent plus alors la prépondérance qu'elles s'étaient value ; elles n'en possèdent que le décor et les moyens ; cette supériorité, même imparfaite, ayant réuni ses éléments ailleurs, ou ses germes tout au moins, veut se faire jour, n'importe comment : son tour est venu. Rien de plus naturel que cette fatalité ; elle est implacable. Faute de la comprendre, faute de l'admettre, un certain ordre social périt ou, plutôt, se renouvelle (i). L'erreur du gouvernement
voir que nos révolutions onl été plus souvent l'œuvre des conservateurs que des révolutionnaires. Elles sont i)res(|ue toutes devenues inévitables parce que le parti qui était le maître ne voulait pas convenir que le parti qui avait le bonheur d'être {gouverné par lui pouvait avoir (juelque chose à souhaiter. A ces résistances systématiques, il est naturel qu'on réi)onde par des enqiortementsfurieux. Cette répugnance à faire des concessions utiles, en temps opportun, a été cause que les chanjii^enients les plus simples, lesproférés les plus naturels, n'ont pu être obtenus que par la violence, à peu près comme dans certains climats i! est impossible d'avoir de la pluie sans orage. » Jici-uc des Deux-Mondes, i5 juin i8()8. — Benjamin Constant avait pailé à peu i)rcs de même en i8i'3, Guernon Uanville en 1829, (aiizoten i83i, i8'3G et i84o. — Voir aussi cette intéressante étude du duc Decazes, La Liberté et ie.v Conservateurs, Paris, 18O8, Schiller.
I. « Il faut rju'on conq)renne, disait l'roudhon, (jiie la révolution. n'est pas autre chose qu'une question de comptoir. » Darim
l38 LOUIS- NAPOLÉON BONAPARTE
en cours au milieu des conflits sociaux fait le reste (i). Un pareil langage semble brutal, il n'est que véridique. Cette manière de voir répond à celle même de l'homme qui viendra bientôt tout régulariser. Dès sa jeunesse, pendant ses veillées méditatives d'Arenenberg, il écrivait : « Il est vrai que la stabilité lait seule le bonheur d'un peuple ; sans confiance dans l'avenir, point d'esprit vital dans la société, point de commerce, point d'entreprises bienfaisantes; les masses souffrent de la stagnation de tous les éléments de prospérité qui sont arrêtés par la crainte d'un bouleversement prochain. Mais quel est le moyen d'acquérir cette stabilité ? Est-ce de s'attacher au passé comme à une base immuable et d'enchaîner l'avenir comme s'il était déjà en notre possession ? N'est-il pas tout aussi faux de regarder le présent comme supérieur à tout ce qui a existé, que de le croire au-dessus de tout ce qui arrivera par la suite ? On ne peut pas dire à une nation : ton bonheur est là, il est fixé par des bornes insurmontables ; tout progrès serait un défaut, tout retour au passé un crime. — La nature n'est pas stationnaire. Les institutions vieillissent tandis que le
déjà cité, p. 28. — Proudhon disait encore : « Il faut changer la méthode : la science sociale ne peut être, après tout, qu'une branche de la science, une division de l'anthropologie, une section de l'histoire naturelle. Traitons-la donc en historiens naturalistes ; nous y gagnerons de nous débarrasser de tous les vieux fatras. » Théorie du mouvement constitutionnel, 1870.
I. « La responsabilité d'une grande révolution quelconque, disait Gœthe, ne saurait être imputée au peuple, mais au gouvernement. Les révolutions sont radicalement impossibles dès que les gouvernements veulent être toujours justes, toujours attentifs à les prévenir par des améliorations conformes auot circonstances, et à ne pas résister si longtemps que ce qui est indispensable doive être emporté d'assaut par la plèbe. La marche du temps est celle d'un éternel progrès, et les choses humaines prennent, tous les cinquante ans, une nouvelle forme, — en sorte qu'une institution, parfaite en 1800, est bien, peut-être, en i8do, une anomalie ». Dit en 1S24. Entretiens de Gœthe et d'Eckermann, Paris, Hetzel, s. d.
ET LA RÉVOLUTION DE 1848 iSq
genre hamaiii se rajeunit sans cesse. L'un est l'ouvrage fragile des hommes, l'autre celui de la divinité. La corruption peut s'introduire dans le premier, le second est incorruptible. C'est l'esprit céleste, l'esprit de perfectionnement qui nous entraîne. Le principe de chaque institution est ordinairement bon parce qu'il se fonde sur les besoins du moment ; il dégénère dès que ces besoins sont changés, dès que l'effet qu'il devait produire est accompli. Il existe, dans des moments de transition d'un progrès à un autre, des nécessités de changement pour détruire les abus et pour remettre les lois en rapport avec les exigences du jour. Si des bornes immuables empêchent la civilisation de s'étendre, le progrès est retardé ; mais la transition, au lieu d'être douce et facile, sera marquée par une explosion qui bouleversera l'édifice social et sera d'autant plus forte qu'il lui aura fallu plus de temps et d'efforts pour se faire jour (i). » Ce langage explicite précède juste de quinze ans la révolution de 1848 ; par plus d'un côté, il la domine. A la fin du règne de Louis-Pliilippe, le sentiment était confondu avec la sentimentalité ; on ne comprenait pas — et nous ne le comprenons pas davantage — que l'affectation littéraire, humanitaire et révolulionnaire a quelque chose de niais, de criminel même ; l'entente de 1" humanité et révolution ne sont pas là, car il serait temj)s, jusqu'à nouvel ordre, de préférer ce terme d'évolution à celui de révolution, déshonoré, à moins <l'unc consécration nouvelle, au point que la révolulion est devenue une carrière, à la fois sans danger et rémunératrice. Il est peut-être trop lard, cependant.
I. Considérations politiques et militaires sur la Suisse, par Napoléon-Louis C. Ronaparte, Paris, Levavasseur, Bousqiu-l, i83'i. — Napoléon III dira : (c Le plus grand ennemi de son pays est celui qui rend une révolution nécessaire. »
l40 LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE
Il se présente des circonstances par trop pénibles, sans issue, vite traa^iques, où les grands mots galvaudés, en se retrempant dans un air plus salubre, mortel à la fraude, reprennent leurs droits et leur lumière. Que l'orage gronde, malgré tous les appétits déchaînés, des hommes surviennent qui, sentant profondément la nécessité de ce qu'ils vont accomplir, ne découvrant rien de mieux pour y voir clair dans le chaos général que certaines lois de justice, de raison et de forte probité, les revendiquent puis, s'il le faut, en font un glaive. Ils gagnent la bataille, même abattus, parce que seuls ils ont suivi le véritable chemin. Une injustice apparente et meurtrière qui donne à la patrie et à l'humanité une existence plus grande, qui permet à une partie de la vie refoulée d'apparaître, cette injustice n'en reste pas une ; elle est un acte de foi infini, le dernier, peut-être, qui demeure quand tout paraît perdu, qui permette l'ordre nouveau, équitable et réel ; au contraire, une série d'injustices absurdes, mesquines et stériles qui frappent sans cesse et sans pitié au nom d'une loi vermoulue, au nom d'une idée morte et tronquée, voilà ce qui, même en se réclamant de l'ordre, ne sera jamais admissible. Des deux côtés, des hommes se lèvent, grands les uns et les autres, à une certaine hauteur où les esprits sincères se retrouvent, où Turgot et Condorcet sont alliés (i). Ceux qui parviennent à conduire la nef à travers de pareilles tempêtes méritent toutes les excuses. Ce sont, avec un retour mêlé, quoique véridique, sur la fin de sa vie, Mirabeau, avec quelques excès, mais légitimés, malgré un ou deux points noirs, d'ailleurs douteux, Danton, dans le vent de folie de
I. Voir : Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, 1770-1779, publiée par Charles Henry. — Charavay frères.
ET LA RÉVOLUTION DE 1848 l4l
la Terreur, avec une intelligence souvent fausse et courte, mais un sens d'homme d'Etat, Robespierre puis, au-dessus de celui-ci, peut-être, en dépit de lui-même, car il n'eut pas le temps de se réaliser, Saint-Just (i). Il en est d'autres qui essaient de réconcilier et y réussissent, au moins pour un temps ; c'est, magnifiquement, Bonaparte ; c'était, tout à l'heure, modestement, Louis-Piiilippe ; ce sera Louis-Napoléon.
« Plus de légitimisme, plus de bonapartisme, plus de régence ! » avait dit le taux directoire de février (2). Il ne possédait pas ce pouvoir simplificateur.
Si nous voulons résumer notre aperçu, nous obtenons ceci, principalement : parce que la bourgeoisie, incapable, ne s'est résolue qu'à des mesures purement défensives, sans même les justifier par la suite, et parce que le peuple n'a pas justifié non plus ses revendications en se laissant entraîner sur des routes au delà de toute possibilité sociale, au moins quant à l'époque où il évoluait, enfin, parce que ni l'une ni l'autre de ces deux classes n'ont su se réaliser soit dans un gouvernement, soit dans un homme, nous allons voir apparaître peu à peu le principe médiateur que nous évoquions précédemment, d'apparence providentielle. Par la l)alance où
1. Beaucoup mieux que Taine, bien avant lui, Nodier me parait avoir com|)ris .Sainl-Just, et dans un lanj^age parfait. Voir : Fragments sur les institutions répultUcaiucs, ouvrage posthume de Saint- Just, précédé d'une notice par Cii. Nodier.
2. Il ajoutait même avec conliance : « Le gouvernement provisoire a pris toutes les mesures nécessaires pour rendre impossible le retour de l'ancienne dynastie et l'avènement d'une dynastie nouvelle. »
l42 LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE
il réglera les droits de la droite et de la gauche, par la force qu'il aura su concentrer autour de lui, par la justesse d'une combinaison où la majorité trouvera des garanties diverses, ce principe, servi par son ouvrier naturel, réalisera l'entente générale au profit d'une autorité qui permettra de faire avancer toutes les forces françaises, réunies côte à côte, conservatrices, révolutionnaires (i), et même légitimistes, sur une seule route, large et belle, la route nationale.
Le parti de cette concentration future, qui donc, à cette heure, le représente, qui le défend, qui le proclame au milieu de tant de cris divers? Un exilé constitue son point central ; quelques parents et quelques amis, encore isolés pour la plupart, vont le soutenir ; un seul club s'en occupe, mais qui semble prédestiné, le Club de V Avenir, Cour des Miracles (2).
1. Parmi les orateurs de clubs de ceUe époque et leurs présidents, on trouve beaucoup de noms d'hommes qui se rallièrent ensuite à l'Empire. Tchernoff, Associations et sociétés secrètes sous la deuxième r'^publique, p. 209 et 210.