LA PREMIERE ELECTION
La situation crée dès le début par le gouvernement provisoire et celle de Louis-Napoléon. — Rapports et entente avec le duc de Brunswick. — Aristide Ferrère, banquier, ses conseils, ses plans, ses actes. — Le prétendant, la révolution et la république. — Le prétendant et les directeurs de l'Hôtel de Ville au début de la crise. — Orsi. — Le départ pour Paris, le voyage; rencontres à Amieps et en chemin de fer ; les deux narrations ; l'arrivée.
— Armand Marrast. — Le portrait du neveu de l'Empereur aux devantures, sur le boulevard, et son effet sur la foule. — Lettre portée par Persigny ; réponse du gouvernement ; réponse du prince ; attitude de celui-ci en face de ses partisans ; le retour.
— Vit-il Lamartine ? — La propagande active de Ferrère et de Persigny. — Les premières afliches. — Tactique de Louis-Napoléon.— Sa lettre à Vieillard, sa lettre au Parlement. — Premières batailles avec l'Assemblée. — La candidature et son succès croissant. — L'état-major du Passage des Panoramas. — La victoire. — La presse. — La position de Lamartine. — Cavaignac et la Commission executive. — Autour du Palais-Bourbon. — Le mouvement bonapartiste. — Le 12 juin. — La journée suprême du i3.
— Les journaux ; le peuple. — La lettre du i5 juin. — Voyage immédiat de Ferrère à Londres ; le prince, renseigné, écrit une nouvelle lettre. — Résultat général de la première élection et du premier combat.
Lamartine avait appelé le gouvernement provisoire x la dictature de la nécessité », concluant, à son profit et sous une autre forme, comme le peuple concluait lui-même et conclura toujours en temps de crise, après avoir dépensé sa fièvre, par la nécessité d'un pouvoir. L'institution de ce pouvoir est le but le plus évident de la dictature ; si celle-ci ne le crée point, elle n'a aucune raison d'exister ; d'elle-même.
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elle prépare autre chose. — Les pasteurs de février n'établirent que leurs personnes : ils ne constituaient ni une dictature, ni un pouvoir, ni un ^gouvernement ; ils lig'uraient une sorte de convention oligarchique, ni nationale, ni parlementaire, et la multiplicité des dictateurs dont elle se composait empêchait encore la dictature définitive. Peut-être eut-il mieux valu qu'une autorité totale ne devint pas nécessaire, mais quand la réalité commande, Tlieure des souhaits n'est plus, et cette dictature a été trop universellement réclamée dans le pays, puis admise, pour n'avoir pas été indispensable.
Dés le début du spectacle, malgré les diverses façons dont il lui fut dépeint, Louis-Napoléon sentit, selon toute vraisemblance, que le moment était arrivé. Ne l'attendait-il pas depuis son adolescence ? Ne l'avait-il pas prévu dès Strasbourg ? N'avait-il pas deviné celte révolution et voulu en préserver la France par deux coups d'état risqués pour permettre au pays de se prononcer, pour le guider, de plusieurs manières, dans son choix, par jeunesse et par intérêt personnel sans doute, par passion politique certainement, néanmoins aussi afin de faire renaître le principe de la souveraineté nationale capté comme un oiseau dangereux dans les mailles d'or du filet orléaniste? 1848, d'un coup, l'avait déchiré, puis, à peine l'oiseau essayait-il ses ailes qu'un régime semblable reprenait le même procédé et, le rétiaire principal en moins, jetait sur la victime un filet moins perfectionné, peut-être, mais enduit de rouge. La situation demeurait pareille, sous une autre couleur. La révolution, à peine entreprise, blessée, presque morte, se trouvait à refaire, ce à quoi une partie des clubs s'employait sans relâche. Devant la crise nouvelle, redoutable, et que tout le pays craignait, Louis-Napoléon pouvait
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revendiquer son langage de i836 et de 1840 ; rappelé à la date qui le justifie, il prend une nouvelle valeur : « Si j'ai voulu faire la révolution par l'armée, c'était pour empocher les troubles indispensables d'un mouvement populaire. Par un coup de main, je réalisais en un jour l'ouvrage de dix ans ; car, s'il me réussissait, j'épargnais à la France les luttes, les troubles, les désordres d'un bouleversement qui, dans ma conviction, doit arriver tôt ou tard. L'esprit des révolutions, dit M. Thiers, se compose de passions, quant au but que l'on se propose, et de haine, quant à ceux qui lui font obstacle. Si nous avions pu entraîner le peuple au moyen de l'armée, nous aurions eu pour nous les Dobles passions sans la haine, car la haine ne naît que de la lutte entre la force physique et la force morale. » Louis-Napoléon ne fut pas étonné par les événements. Sans le paraître, il préparait son rôle, de toutes manières, et avec plus de justesse que dans sou adolescence. La vie mondaine fournissait à sa dissimulation une matière facile ainsi que ses travaux sur le canal de Nicaragua auxquels il affectait de s'intéresser uniquement (i). La plupart des gens qui le rencontraient, tantôt à cheval, à côté de Miss Howard, splendide amazone aux épaules parfaites, tantôt dans les grands dîners, tantôt au théâtre de la Reine, où il possédait sa loge, ne le devinaient guère ; ses amis savaient-ils tout le travail lent et sur qui se passait sous son front calme ? Plus d'un, parmi les lords de la Chambre, et nous l'avons déjà constaté en i838, distinguait en lui la seule solution possible pour la France (2). Peut-être la soudaineté de la crise révo-
1. Ce fut Orsi qui traduisit l'ouvrage eu anglais. — HccoUcclions 0/ Uk; Last nlj Centurj,hy count Orsy, London, Longiuans, Green and Co 18H1.