J. Hercé. Un Anglais à]Paris, t. II
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tous courant le plus vite qu'ils pouvaient pour arriver à temps. La plupart d'entre eux portaient des sabots et le reste de leur vêtement « était dans le même ordre d'idée. Le grand bruit causé par ces hommes (haussés de sabots, courant sur les pavés de la station, attira l'attention du chef de gare qui, pensant qu'ils venaient pour faire du tort au matériel de la compagnie, ordonna de fermer les portes. La bousculade et la confusion qui suivirent cet ordre, augmentées par les vociférations et les imprécations de ces hommes, tambourinant des coups de poings dans la porte principale, étaient indescriptibles. Leur menace de brûler les bâtiments, si on ne les laissait pas entrer sur le quai, engagea le chef de gare à se conformer à leur demande, dans l'espérance de les ramener au bon sens en les raisonnant (i). » Orsi voulut mieux se rendre compte de la scène et, à sa vue, tous se turent : il les connaissait tous. C'étaient les prisonniers politiques avec lesquels il avait passé cinq ans dans la citadelle de Doullens ; mis en liberté par ordre du ministre de l'Intérieur, ils venaient, dans leur costume de prisonnier, prendre le premier train ; Aladenize les conduisait. En apercevant Orsi, il se jeta dans ses bras et les autres félicitèrent ensuite leur ancien camarade «comme s'ils avaient été les membres d'une même famille (2). » Le danger était écarté quant à la station ; il restait pressant quant au prince qui, une fois découvert, « eût été forcé de se mettre à la tète de la bande pour fomenter une insurrection locale. Dans cette impasse difTicile, continue de raconter Orsi, je pris Aladenize à part et je lui confiai la vérité. Aussitôt qu'il connut la présence de Louis-Napoléon, il voulut aller le
1,2. Recollée lions, etc.
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voir. Je résistai ; je fis appel à son bon sens, à son cœur, à son propre intérêt, et le suppliai de conjurer ses hommes de laisser partir le train, lui promettant qu'ils en auraient un autre immédiatement après (i). » Il dit ensuite aux prisonniers que l'express qu'ils voulaient prendre n'allait pas jusqu'à Paris, mais à Creil. Tout le monde se laissa convaincre : le chef de gare aussi, qui promit, à son tour, ce qu'on voulut. Orsi, de peur que l'effet produit par ses déclarations ne cessât, sauta là-dessus dans le wagon et le chef de gare porta le sifllet du départ à ses lèvres. Il était quatre heures vingt.
L'une des deux voies entre Amiens et Paris avait effectivement été coupée; la compagnie se montrait à la fois affolée et négligente, et la révolution avait achevé son désarroi. Néanmoins, tout alla bien jusqu'à Breteuil où « un voyageur de bonne mine et dont les bagages annonçaient un homme d'une classe supérieure (2) » entra dans le compartiment, puis s'y assit sans parler. « Cette intrusion inopinée rendit le prince maussade dans ses manières d'être ; par les quelques mots qu'il me dit, je vis son désappointement. Il s'était parié à lui-même qu'il serait seul et tranquille durant tout le trajet, et voilà qu'un homme tout à fait inconnu de lui, assis confortablement... écoutait notre conversation. Il y avait même un contraste frappant entre la ligure courroucée du prince et celle du voyageur, souriant et béat, et qui semblait dire tout le temps : « Je ne vois pas « vraiment pourquoi vous seriez effrayé par ma pré- « sence. . . Je vais vous mettre à l'aise dans un instant. » Il était facile de remarquer qu'il cherchait un prétexte pour entrer en conversation et pour être agréa-
I, 2. Recollections, etc.
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l)le à Louis-Napoléon en faisant disparaître son anxiété. » Le train passant devant un château très éclairé et le prince demandant à Orsi s'il savait le nom du propriétaire, le voyageur s'empara de l'occasion qui lui était offerte : « Ce château, Monseigneur, ap[)arlient au marquis de ***. » Louis-Napoléon tressaillit un peu, mais, se reprenant aussitôt, et tourné tranquillement vers l'inconnu : « Je n'ai pas le plaisir de "v'ous connaître, Monsieur, aurai-je l'indiscrétion de m'enquérir de votre nom ? » Le voyageur rc[)ondit: « Je m'a[)pelle B*** et vous êtes le prince Napoléon que j'ai eu l'honneur de voir plusieurs fois à Londres. Un de mes amis devait me présenter à vous, mais il quitta Londres avant d'avoir pu le faire. Je suis un grand propriétaire d'usine dans le voisinage et j'ai sous mes ordres quinze cents ouvriers. » Le prince dit : « Je crois me rappeler avoir vu votre nom mentionné dans les débats ([ui eurent lieu à la Chambre des députés, il y a quelque temps, concernant les tarifs de douane sur les marchandises parlant de France en Angleterre. Si je ne me trompe pas, vous avez écrit un ouvrage très intéressant, très documenté sur « le commerce et l'industrie en France » et qui est considéré comme le mieux: renseigné à ce sujet. l*uis-je vous demander si vous allez à Paris? » Le dialogue suivant s'engagea : « Oui, j'y vais, et Monseigneur sera très étonné quand je lui exprimerai quelle est la raison qui m'y oblige. — Je suppose, avança le prince, que c'est une question se rattachant à la récente révolution. — Justement. Quand la révolution éclata à Paris, je lis mon devoir et je tentai tout mon i)()ssible pour offrir quelque assistance aux membres de la famille royale qui n'avaient j)as j)u (juitler la capitale. Le duc de Nemours, ayant manifesté le désir de gagner l'Angleterre, je lui
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offris de l'accompagner ; je le fis. Aussitôt qu'il fut en sûreté, je m'embarquai pour revenir... 11 me semble que c'est une curieuse coïncidence d'avoir été de Paris à Londres avec le duc de Nemours et de retourner à Paris avec le prince Louis-Napoléon. » Son interlocuteur ayant souri, il ajouta : « Est-ce que Votre Altesse ne craint pas d'être reconnue et d'avoir des ennuis ? — Je vais seulement à Paris pour juger par moi-même de l'état des choses. Je compte n'y rester que quelques jours et je ne tiens pas à faire quoique ce soit qui puisse attirer l'attention sur ma personne (i). »
Le récit de Persigny montre ici une concordance : la rencontre y est mentionnée, bien que différemment. Des deux voyageurs que nous avons installés déjà dans le wagon de Neufchâtel, l'un est M. Biesta ; l'autre — qu'Orsi ne vit point, ou dont il ne parle pas, — est le marquis d'Aragon « qui mourut dans la même année (2). » Biesta se serait adressé au prince en le nommant aussitôt le départ. 11 aurait connu Louis- Napoléon pour avoir été le visiter à Ham. Le voyage se serait bien effectué d'abord, sauf un arrêt considérable en gare d'Amiens parce que le train qui devait correspondre venait de partir pour Paris. Par extraordinaire, le prétendant, toujours si calme, s'en serait irrité. « Lui qui, dit Persigny, la veille du coup d'Etat, sut garder au moins les apparences d'une parfaite impassibilité, ne pouvait dissimuler la contrariété que lui causait ce retard. Il semblait vraiment que tout Paris l'attendît à la gare du Nord pour lui faire un accueil triomphal et, sans coup férir, le proclamer empereur (3). » Des wagons vinrent enfin