‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 7 sur 149 · H. Castille, Histoire, eic, déjà cité, t. I, p. i5i · texte numérisé non relu

H. Castille, Histoire, eic, déjà cité, t. I, p. i5i

3. « Deux fois, la colonne lit, en chantant, le tour du temple, comme si elle eût accompli quelque cérémcjnie sacrée, comme si elle eût voulu prendre Dieu à témoin de la justice di" sa cause. Cette promenade solennelle autour d'un temple de style grec achevait (h- donner à la mise en scène de l'émeute, au sein de Paris moimmental, un rellel des agitations des peuples antiques. EL

les grilles ou sur les marches ; quelques-uns entrent dans le sanctuaire ; mais, surpris d'y aller et venir librement, ils se retirent. Prévenu, le préfet de police ne sait quel parti prendre. Le ministre Duchàtel, d'abord furieux qu'on se refuse à des mesures énergiques, s'apaise au récit des événements et recommande bientôt aux commissaires d'agir « avec modération et fermeté (i) ». Le roi, le binocle sur les yeux, debout h une des fenêtres de son cabinet, Horace Yernet à côté de lui, cherche à se rendre compte de ce mouvement insolite. Renseigné, vite tranquille, il prend une feuille de papier où scintille de la poudre à sécher l'encre et dit au peintre en soufflant : « Quand je voudrai, cela se dispersera comme ceci. »

Le mouvement se développe, gagne la rue Royale, la place de la Madeleine. Les étudiants vont conspuer Guizot devant son hôtel. L'élément populaire s'accroît. On démolit les grilles du ministère de la marine ; on déscmboîte les pavés à l'entrée de la rue de Rivoli ; la garde municipale est sifflée ; le désordre se propage de plus en plus. Le passage des députés, qui se rendent à la Chambre, favorise de nouveaux cris. Dans TAssemblée, on parle de tout, sauf de ce qui intéresse le pays pour le moment. Odilon Barrot, toujours puéril, dépose un projet décrétant la mise en accusation des ministres. A la tribune, Guizot, sa belle tète blanche un peu pale, hautaine hors de la cravate serrant le cou et montant haut, l'épaisse redin-

c'était quelque chose d'étrange et de saisissant que ce chant du peuple français remplaçant les ccrcnionies du culte. » Castille, déjà cité, t. I, p. i52. On songe ici à la répul>liquc «athénienne » prônée par les gambettistes. Ce tableau de l'historien est conlirmé par un passage de Flaubert, mais, dans lequel, le Palais Bourbon est remplacé par la Madeleine : « Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine, ils descendirent vers la place de la Concorde... » L'Education sentimentale . I. Garnier-Pagès, déjà cité, t. IV, p. 2-5.

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^o[e noire boutonnée, prend le papier puis le rejette avec un léger sourire de mépris. Lui, non plus, ne croit pas, ne peut pas croire à une émeute importante. Ce petit Metternich de la bourgeoisie se juge couvert, ici, par une majorité tant de fois achetée, au dehors, par l'armée, par le principe de la monarchie constitutionnelle, dans l'esprit des gens, par le bon sens. Il veut ignorer que le peuple en reste loin, souvent ; il oublie que, tout le premier, il a empêché ce peuple d'en faire l'apprentissage ; il compte sur le roi, sur sa reconnaissance, sur le besoin qu'on a de lui. Et, tandis qu'il continue la lutte bavarde, « la journée courte et sombre comme un jour d'hiver voit se grossir les foules errantes, s'élever quelques barricades pour jalonner le terrain de la révolution. Des comités insurrectionnels s'établissent en permanence dans les sociétés secrètes et dans les bureaux des journaux républicains, (i) » En des cas semblables, attendre équivaut à se livrer et le gouverriement continue de ne rien prévoir. Les troupes, par l'effet de l'administration trop habituée aux émeutes, et aussi d'elles-mêmes, arrivent mollement, au hasard, sur les terrains qui leur sont désignés dans le plan du i^r janvier 1889 (a).

i.Laniarlinc, Histoire de la Révolution de /;S'^^',cléjà cité, t.I,p.GG, « Divers essais de hanicade avaient eu lieu dans les rues de Cléry, du Cadran, du Pelil-Carreau et de la Pointe-Saint-Eustache. Une société secrète, La Dissidente, prenait la i)art la plus active à ces préludes insurrectionnels. » Les conspirateurs se réunirent le soir sous les colonnes du Palais Uojal. 11 y avait là : Pilhes, Haune, (Irandiuénil, Albert, Caussidière, puis Delaliodde et (^lienu. Sohrier distribuait des armes clic/ lui, rue de Rivoli.

j. « Le niotivenn-nt coniniença avec ensemble, mais, jjar une incurie ([ue je ne j)uis m'expliquer, plusieurs troupes furent détournées de leur point d'occupation par des ordres conlradicloires émanés de dillerents },M'néraux ; le! point se trouvait occupé par des troupes, tandis que tel autre; point était totalement déf,'arni. Première faute capitali- <\u\ donna de l'indécision aux opérations, entrava la transmission des ordres et facilita sur certains points

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Aucune cohésion ne s'établit entre elles ; leur désarroi est complet. Habituées à obéir, ne recevant pas d'ordre, en attendant à toute heure, lasses, elles se découragent. Malgré leur attitude réservée, sur plus d'un point, on les provoque : d'un coup de pistolet déchargé en pleine poitrine, à bout portant, un enfant tuera le commandant Saint-Hilaire au moment où il recommande à ses hommes de prendre garde à ne pas blesser les curieux (i). « Depuis vingt-quatre heures, son bataillon, placé sur le quai de la Mégisserie n'avait rien mangé ; il avait expédié des demandes de tous les côtés, elles restaient sans réponse. (2) » Les troupes s'ignorent, opèrent individuellement. Leur action, déjà si restreinte, va, déplus, être paralysée par la garde nationale qui, elle-même, appelée trop tard parce qu'on la redoute (3), jouera un rôle neutre, en attendant de trahir (4), servira de bouclier en tous

le développement de l'émeute. » Lettres du capitaine Amédée du Paty sur les journées de février. — Collection A. L. I, 2. Lettres du capitaine du Paty.

3. « Au mois de février 1848, le gouvernement ne devait pas compter sur la garde nationale. Malgré les assertions du général Jacqueminot, il n'y comptait pas puisque, sous le coup même du péril, il répugnait à la convoquer. » Garnier-Pagès, déjà cité, t. IV, p. 297. Jacqueminot fut désespéré : « Le mercredi 28 février, M. Guizot ne quittait presque pas l'état-major. Le général Jacqueminot paraissait foudroyé ; il passait son temps la tète appuyée dans ses mains. » Lettres du capitaine du Paty.

4. Rue Vieille-du-Temple, le général Perrot, après avoir enlevé deux l)arricadesà la baïonnette, allait en attaquer une troisième et s'en emparer quand une légion de la garde nationale déboucha en avant de la barricade pour traverser la rue, barra le passage, et, priée de s'arrêter, continua son chemin, conseillée par son officier qui, à la demande du général Perrot, pour toute réponse, lit signe à ses tambours de persévérer. « Toute la colonne défila, forvant ainsi la troupe à s'arrêter; lorsque le dernier peloton fut passé, la barricade avait plus de cinq mètres d'élévation et un feu nourri s'ouvrit sur la troupe. » L'animosité envers les troupes régulières ne lit alors que s'accroître. Le soir, on arracha ses épaulettes au capitaine d'état-major de La Barre; on renversa de son cheval le capitaine Lepic; le major de Montfort, portant des vivres, à pied, fut presque écharpé. Les soldats ne trouvaient pas de capsules dans leurs caissons de cartouches et criaient à la trahi-

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cas, à riasurreclion en lui permettant de se développer à son aise. Enfin le sang coule sérieusement, vers sept heures et demie, près de la barrière Monceaux : le peuple tire le premier (i), les troupes répondent et quatre insurgés tombent. — Cet incident n'enlève rien à l'optimisme du roi ni à celui de son préfet. Vers minuit et demi, « la physionomie du préfet annonce la sécurité, la satisfaction même... ; d'après son agent et dans son opinion, tout allait pour le mieux (2). » Cette sérénité demeurait indéracinable, malgré de nombreux avertissements ; le 120, on lui avait répété sans succès : « Vous vous trompez et vous trompez le roi ; » Gabriel Delessert n'avait rien voulu entendre (3).

Le lendemain, au cœur de Paris, entre les boulevards, les quais, la rue Montmartre, la rue Vieille-du- Temple, la révolution commence à s'organiser, réquisitionne les armes, dépave les rues, dresse de nouvelles barricades ; la fusillade crépite. Dans la rue des Filles-du-Calvaire, on tire deux coups de canon. Un peloton de cuirassiers, chargé de refouler un attroupement, voit la garde nationale croiser la baïon-

son. « Etait-ce incurie ou trahison de la part des personnes chargées de veiller aux difFérents services, Dieu seul le sait; mais dans tous les cas, il y avait défaut de surveillance de la part descliefs supérieurs. » — Lettres du capitaine du Pat}'. — Maxime Du (^amp raconte <[u'un soldat laissait Ibuiller dans son sac à cartouches par un j,Mmin et s'écriait, devant létonnement d'un curieux: « Oui, mon bourgeois, c'est comme cela puisqu'on nous lâche. » Saiweiiirs, déjà cités.

1. « Il est certain que les premiers coups de fusil partirent du peuple, mais le premier sang fut versé par les soldats. » Garnier- Pagès, déjà cité, t. I, p. 'ioô.

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