‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 78 sur 149 · Le Moniteur · texte numérisé non relu

Le Moniteur

d'endoctriner Falloux, fait intriguer auprès de Carlier qui, depuis la fin d'avril, commence à prendre de l'importance (i). En dehors du groupe bonapartiste et dans celui-ci, des napoléoniens peu connus agissent individuellement, tel Dumoulin qui lance une afTiche à ses frais (2). Louis-Napoléon, renseigné sur eux par le Comité central qui se mettait aussitôt à leur recherche, leur envoyait de courtes lettres stimulatrices. Ceux qui n'en reçurent pas et d'autres, intrigués, curieux ou collectionneurs, réclamèrent. Ce devint toute une correspondance. D'autres encore — dans un but différent — inventèrent une « Lettre de Londres » qu'ils firent imprimer et placarder. Loin de nuire, la manœuvre servit. Pcrsigny fit insérer une rectification dans les journaux, notamment dans La Presse, dans L'Assemblée Nationale, dans Les Débats (3) et profila de la polémique pour l'étendre autant qu'il put. Mais Girardin, qui devait si vite changer d'avis, et M. de Lavalette sourirent du néophyte; le directeur de Z« Pr^.sse attribuait au prince tout juste dix mille voix, Lavalette, vingt mille, Bertin, des Débats, déclara que trente-cinq à quarante mille voix constitueraient nn succès magnifique et qu'en ce cas il ne serait pas défendu d'espérer mieux ensuite. « L'opinion émise par ces trois célébrités de la presse étaient celle de la bourgeoisie, de la magistrature, du Palais, des généraux, des propriétaires, du clergé et, dans cette classe de la société, je n'étais pas pris au

1. Victor Pierre, Histoire de la République de iS^fi, déjà cité. — « On circonvenait M. Carlier. » I). Stern, l. II, p. 3i6.

2. /{tW/a^ton-s, etc. Etait-ce l'ancien ollicier d'ordonnance de l'Empereur qni avait été aux Tuileries, en iévrier, ou le linancier?

3. En voici le texte : « Une alliclie i)lacardée sur les nuirs de Paris contient une lettre sijjnée Louis-Napoléon lîonaparte. Cette lettre est l'œuvre d'un laussaire qui s'est proposé, sans doute, par cette indii^ne nianceuvre, de faire échouer sa candidature. »

sérieux chaque foisque j'émettais une opinion sur le retour du prince en France (i). » — Après la publicité des trois journaux, les demandes d'autographes augmentèrent ; « on fut obligé de promettre des lettres comme on promettait des places, comme on promettait des décorations (2). »

La veille de l'élection, tout faillit avorter, faute d'argent (3). — Au cours de leurs rondes, Persigny et Ferrère avaient remarqué que les atTiches déchirées n'étaient plus remises; ils avaient appris(4), en outre, que dans la banlieue elles manquaient complètement. Ils coururent passage des Panoramas où Devaux avoua la raison. Ferrère donna les huit cents francs qu'il avait sur lui et le bottier commanda séance tenante à un imprimeur qui habitait non loin de sa boutique, dans la même galerie des Variétés (5), les munitions nécessaires. L'imprimeur ne lit que trois mille bulletins et refusa d'en confectionner d'autres. Ferrère courut passage du Caire, chez Jules Juteau, et lui fit frapper trente mille bulletins. Le dimanche, à l'aube, à quatre heures, tandis que Persigny, Yaudrey, Laity, Piat, M^e Gordon et leurs amis tentaient, chacun de son côté, l'effort définitif, le charbonnier Labrugal venait en prendre dix mille chez Ferrère. Le reste fut distribué par les différents agents (6). Il n'y avait plus que la patience. N'avait-on pas tout essayé? Il paraîtrait même que des joueurs d'orgue étaient payés, ainsi que des somnambules, pour chanter et prédire le retour de Louis-Napoléon (7).

I, 2, 3, 4- Révélations, etc.

3. Sans doute l'Imprimerie tVAubusson, galerie Montmartre, n* 16.

G. Ferrère, Révélations, etc.

7. Daniel Stern, déjà cité, t. Il, p. 3i5. Et Taiiteur ajoute : « II y eut des harangueurs de carrefours qui le représentèrent comme une victime de Louis-Philippe et de la bourgeoisie. »

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Candidat à la présidence.

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Persigny et quelques fidèles attendaient le résultat dans l'apparlemcnl de la rue Saint-Georges. C'est là que le tapissier Clapier et le charbonnier Labrugal vinrent de l'Hôtel de Ville apporter la victoire : le prince était nommé par quatre-vinî?t-quatre mille quatre cent vingt voix, le cin(|uième et avant-dernier sur la liste, entre Victor Hugo et Pierre Leroux (i). On apprenait bienôt qu'il était élu aussi par l'Yonne, la Charente-Inférieure et la Corse ; on savait que dans l'Eure il avait réuni quatre mille sept cent soixante suffrages, dans la Sarthedix-neuf mille trois cent quatre-vingt-dix et que dans beaucoup d'autres départements, notamment celui de la Moselle, on avait trouvé des votes à son nom. — Tout aurait été entrepris, cependant, pour combattre sa candidature (2). Rien n'y avait fait. Dans ITonne, les élections avaient été particulièrement animées ; des villages entiers, le maire en tète, vinrent voter au son du tambour; dans la Charente, les paysans allaient au scrutin en criant: « Vive l'Empereur ! (3) » et même : « A bas la République ! (4) » Ces cris mènent naturellement à penser

1. Furent aussi nommés : Goiulchaiix, Moreau, Lagrange, Boissel et Proudhon.

2. Il faut se niélier du hibliopliilc Jacob, eu général, mais il n'est pas le seul à avancer le lail. S<m témoignage, en tant que contemporain, bien (juc contemi)()raiu partial, doit être pris eu considération. « La police, les cliilis, les sociétés secrètes, la Commission executive tentèrent inulilcment d'arrêter et île comprimer l'élan bonapartiste (jui se manifcslail tout à cou|) dans toutes les classes des électeurs : ou eut beau l'aire disi»araitre les alliches du général Pial, distribuer des bulletins d<; vote frappés de nullité, tromper de toutes manières les électeurs ignorants et crédules, le prince fut élu à une immense majorité, malgré la i)erle d'un grand nombre de voles qui lui étaient acfiuis et qu'un simple défaut de forme lit annuler clans le dépouillement du scrutin.» Ilislo'ue de y a poli- on m, déjà citée.

'i. Léo Lespès, déjà cité. Les journaux.

4. La Patrie : « Des lettres particulièrcîS re(,'ues du mriiie point <de la Charente-Intérieure) nima apprennent que des milliers de paysans se sont rendus aux élections aux cris de: « Vive Napo-

que la propagande fut importante et que la majeure partie en reste inconnue. Nous sommes loin de supposer que nous l'avons donnée toute, ce qui serait, d'ailleurs, impossible, mais il est certain qu'elle ne fut pas considérable comme on l'imagine, ni telle que des résultats pareils l'auraient nécessitée pour tout autre nom ; malgré ce que les nouvelles découvertes historiques apprendront, il ressort clairement de cette élection imposante que Tinstinct et la spontanéité populaires en furent les plus évidents, les moins discutables ouvriers. Les circulaires, les portraits, la réclame, les efforts individuels ou collectifs, tout ce qui fut mis en œuvre enfin aurait échoué si ces diverses semences étaient tombées dans un terrain ordinaire ; celui-ci, déjà prêt, fertile en travail, était labouré par le souvenir, par la foi, par l'espérance. Ferrère l'avoue, malgré tout le mal qu'il se donna : « Je le proclame bien vite et bien haut ; au peuple seul reste due la nomination du prince Louis-Napoléon, son rappel de l'exil ; nous n'avons fait que réveiller le sentiment du peuple (i). » Tout devient possible quand on a la foi, surtout ce qui ne le semble point à la masse des hommes ; c'est la routine qui ne réalise jamais rien. — Les voix orléanistes et légitimistes, ainsi que celles des républicains modérés, avaient été à Changarnier et à Thiers, celles des

léon! » et qu'on pouvait lire sur plusieurs chapeaux cette double devise : « Vive Napoléon! A bas la République! » Et le journal ajoutait : « Nous apprenons au moment de mettre sous presse que la Commission du pouvoir exécutif et tous les membres des divers ministères se sont réunis ce matin au Luxembourg en séance extraordinaire ; il a été décidé que lundi il serait présenté à l'Assemblée nationale des mesures d'urgence contre l'élection du prince Louis-Napoléon. » Le Messager raconte qu'au Mans « de nombreux bulletins portaient : « Le prince Napoléon pour empereur », etc.

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