‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 83 sur 149 · Mémorial de Sainle-Jlélène · texte numérisé non relu

Mémorial de Sainle-Jlélène

que Michelet n'avait pas retrouvé depuis 1789 ; il est très différent, à cause de la révolution môme qu'il a derrière lui, mais il existe. Il s'éploie si bien que, sans lui, la suite n'eût pas été possible. Les adversaires les plus acharnés de Napoléon III et du plébiscite n'ont pu, malgré leurs efforts, parvenir à le nier ; forcés de l'admettre, soit incapacité de comprendre, ce qui est douteux, soit nécessité de mentir, ils se sont contentés de classer cette page d'histoire sous la rubrique : phénomène .

Les journaux donnent leur mesure par la façon dont ils attaquent ; dès le premier jour, ils parlent d'Empire. Le douloureux Lamennais agit comme eux : « Le nom de Louis Bonaparte est le drapeau d'une conspiration... l'Empire est mort avec l'Empereur, il était l'Empire tout entier ; mais l'ombre même de cette grande gloire peut réveiller au fond de certaines âmes souffrantes de nos hontes passées et de nos hontes présentes des sentiments dont la générosité même serait en ce moment dangereuse pour la République. » Le Bien public est inquiet : « M. Louis Bonaparte est l'homme des surprises. Il arrive on ne sait par quelle porte ni à quel moment ; ... à la stupéfaction générale, il sort trois fois du scrutin. Par quelle alchimie électorale, par quelles objurgations occultes trois départements se sont-ils entendus pour jeter ce déti à la République ?. . . Le nom de Louis Bonaparte vient à surnager sur la houle des partis... Paris fermente... Quel est le mystère de cette intrigue ? Est-ce que, par hasard, la famille Bonaparte se croirait appelée par deux fois en un siècle à escamoter la République ? Nous n'aA^ons à ce sujet aucune inquiétude. » Il manquait que la question du Coup d'Etat se trouvât plus nettement posée. Elle le fut, par V Union, le 10 juin :

« Toiil le monde, en présence de l'éleclion du citoyen Louis Bonaparte, se lait aujourd'hui celte question : le nouveau Directoire évitera-t-il un nouveau, dix-huit brumaire ? » Et Proudhon, dans le Peuple : « Il y a huit jours, le citoyen Bonaparte n'était qu'un point noir dans un ciel en feu ; avant-hier, ce n'était qu'un ballon gonflé de fumée ; aujourd'hui, c'est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête. wLa Vraie République voit dans cette élection un « secret (|ui sera divulgué avec le temps. » — Cet imaginaire secret, uneafliche trouvée dans la nuit du 8 au 9 juin sur les murs de Charleville en donnait l'explication : « Français, après avoir de nouveau chassé la tyrannie qui nous avait trompés en juillet, nous nous sommes encore laissé tromper par une tyrannie plus hypocrite et plus infâme en ce qu'elle se cache sous le voile de la démocratie ; au lieu d'un roi qui nous dépouillait, nous en avons plusieurs qui s'engraissent à nos dépens. Ardennais, courons donc aux armes, brisons nos fers, montrons un exemple que la France se hâtera de suivre et plaçons à notre tète le seul homme qui en soit digne. Plaçons-y Louis- Napoléon. — Vive l'Empereur ! » Ce placard, bien que rédigé par un ami, répondait à l'instinct général. La France exigeait un pouvoir ; elle cherchait pour l'exercer l'homme qui en fut le plus digne, et cet homme-là, après l'avoir découvert, elle voulait le nonuner elle-même. Elle savait l'ambition du |)rince, mais qu'une ambition pareille, déjà éprouvée par deux échecs pénibles, n'était pas médiocre, surtout en comparaison de celles que laissaient surprendre les contemporains. Elle voyait son candidat rejeté du gouvernement j)rovisoire incapable, des classes dites dirigeantes, uni(|uement occupées de leurs intérêts, et des coteries exclusivemeni politiciennes. Elle se I 14

rappelait l'union réalisée par l'Empereur. Elle mêlait à ce nom une vertu providentielle. Incapable de juger les hommes en évidence et n'en ayant pas le temps, ignorant ceux qui restaient obscurs, trompée par tous, quels qu'ils fussent, quelque fût leur parti, elle revenait à l'homme qui lui avait ouvert l'avenir et valu, avec la gloire, la possibilité d'une existence heureuse (i). Elle le considérait comme un principe de coordination. Elle sentait là une force, — et elle y courait, car le peuple va toujours, tôt ou tard, à la force (2). La leçon s'affirmait claire : le peuple récusait le gouvernement provisoire. Il craignait même la résolution que le gouvernement allait prendre contie le nouveau député.

« Le génie fait pitié quand on le voit aux prises avec l'impossible » a écrit Lamartine. S'il ne se le dit point au cours de la lutte, il dut quelquefois se rappeler cette phrase quand il eût enseveli ses jours dans

1. « La vieille étoile impériale reparaît à l'horizon... En France, rien ne dure, mais rien ne finit. M. de Talleyrand disait : « Tout arrive. » Il faut ajouter : « Tout recommence.» Nous roulons dans un cercle plus ou moins étroit, plus ou moins vicieux. La République, l'Empire, la Restauration, l'usurpation... Le tour est fait ; nous recommençons... » J. d'Estourmel. Derniers souvenirs, déjà cité, p. 269.

2. Le peuple lisait avec émotion les lignes suivantes parues dans La Patrie du 5 mai : « Aujourd'hui à midi, a été célébré dans la Chapelle des Invalides le service funèbre pour l'anniversaire de la mort de Napoléon. On remarquait dans vme tribune l'ex-roi de "NVestphalie, Jérôme Bonapai'te. Le maréchal Molitor, gouverneur des Invalides, et le général Petit assistaient à la cérémonie avec une grande partie des Invalides et des députations de l'armée, de la garde nationale, de la garde mobile et des différentes écoles militaires. Un grand nombre de vétérans de l'armée impériale étaient présents en uniforme. A une heure, les différentes députations, musique en tête, sont sorties de l'Hôtel des Invalides et se sont rendues à la colonne Vendôme, qu'elles ont entourée ; un discours a été prononcé par un ancien officier et a été suivi des cris de « Vive la République ! »

son triste petit appartement de la rue de la Ville-l'Evèque. — Par noblesse, il achevait de se perdre en croyant tout sauver. Il se voulait le conciliateur et espérait maintenir Tharmonie entre les membres du gouvernement provisoire ; il s'épuisait dans une tâche irréalisable, sans se rendre compte qu'il ne faisait <iu'accélérer les divisions et ajouter à l'animosité de ses collèg-ues contre lui. Sa grande àme, qui ne possédait pas sur tous les points le sens de la réalité (i), oubliait que la conciliation véritable, par l'amalgame des ambitions, doit être, presque toujours, imposée et entraîne même, dans les périodes de transition, l'emploi de la force, surtout s'il est nécessaire que l'œuvre dure. Une partie de l'illusion lamartinienne est excusable. Le poète tabla sur sa puissance. De bonne foi, il avait si souvent charmé, arrêté et trompé le peuple que ce peuple bienveillant, pensait-il, n'hésiterait pas entre le Washington de la démocratie et César. Use persuada, au surplus, — et là fut sa vraie faute, — qu'il serait soutenu par l'Assemblée contre le nom redoutable dont il avait dénoncé le prestige un des premiers, huit ans auparavant. Le malheureux était exécré, sans rémission, parce qu'au-dessus des médiocres, sur lesquels il montrait la folie de compter, sa fine silhouette, sa belle tête, son regard et jusqu'à la noblesse de ses rides, ou rien n'était lourd ni bas, lui tissaient le triple laurier de l'allure, de l'honneur et du génie : dans le monde politique, pas plus qu'ailleurs, de pareilles qualités n'apportent une aide, au contraire. Tout à son idée, il avait oublié de <'onq)Oser autour de lui une troupe défensive et d'en former un bloc compact. Il marchait seul, trop conliant, trop enthousiaste, trop i)ur et mal préparé. Tandis qu'il avançait toujours,

I. Il la possédait cependant sur certains, cl il revendi(iuail celte qualité. Voir: Ph. Audcbrand, .Vos révolutionnaires, déjà cité.

de plus en plus vague et se croyant de plus en plus réel, il était déjà vaincu de loin par un nom, par une idée, — par celui qui les résumait. Cet adversaire invisible paraissait peu vivant et tenir de la chimère; ce mystérieux était « absent, muet, énigmatique (i)». — Lamartine avait prouvé qu'il ne réussirait pas dès le jour où il avait laissé voir sa certitude de dominer Ledru-RoUin.

Il devenait clair que la Commission Executive devait prochainement succomber. Les hommes qui s'efforçaient de mener l'Assemblée le sentaient bien et plus d'une inlrig-ue parlementaire réunissait sur des points différents ceux qui s'apprêtaient à recueillir la succession des cinq directeurs. Une sorte de conspiration, particulièrement, s'y employait, menée par Armand Marrast qui, devant le peu d'empressement du pouvoir à admettre Louis Bonaparte et le jugeant définitivement dangereux et inutile, les deux même, s'était tourné vers le ministre de la Guerre, le général Cavaignac (2). Celui-ci se retirait imperceptiblement des directeurs qui l'avaient appelé d'Algérie en pensant s'en servir, préparait sa prochaine sortie, voulait

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