BouTMY, Époques mémorables. Paris
2. La Grange près de Rosoy-en-Brie (S.-et-M.). Ce cliàteau appartient maintenant à M. le marquis de Lasleyrie, arrière-petit-fils de La Favetta.
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Les trois frères apprirent à la t'ois le coup d'État du iS Irutv tidor et l'exil de leur mère en Espagne. Carnol avait acconlé sa protection à la Duchesse d'Orléans : ^^ctime de l'intrigue de Barras, lui-même était proscrit. Ils n'ewrcnt plus d'autre désir que de rejoindre leur mère. Mais comment se rendre en Espagne? Par la Nouvelle-Orléans, alors possession espagnole. A cheval, en chariot, en bateau, quand les glaces de TAlleghany ou de l'Ohio le permettaient, ils se crurent fort heureux d'arriver en soixante-huit jours à la Nouvelle- Orléans. C'est ainsi qu'on voyageait il y a un peu plus de cent ans en Amérique. Un autre voyageur parti en même temps, et moins heureux, n'arriva que deux semaines plus tard.
Leurs aventures n'étaient point terminées. Un brick espagnol les menait à la Havane : il reçoit dans le golfe du Mexique des boulets d'une frégate anglaise, amène son pavillon et livre ses passagers au capitaine Cochrane, devenu par la suite un amiral célèbre. Cochrane se montre plein d'égards pour le Duc d'Orléans et consent à se détourner de sa route pour le déposer à la Havane avec ses frères. Mais ils avaient compté sans les passions de la Cour d'Espagne ; et bientôt un ordre venu d'Aranjuez interdisait le séjour du royaume et de ses colonies aux fils de Philippe-Égalité ! Le gouverneur les frt conduire à Halifax. Ils y trouvèrent le duc de Kent, qui les invita à demander un asile en Angleterre. Et ils passèrent enfin à Twickenham quelques années tranquilles, heureux d'être ensemblo et d'avoir reli-ouvé de lidèles amis, M. de Monljoie, M. le vicomte de Chabot', alors officier de l'armée anglaise.
Le Comte d'Artois étant venu à Londres, une réconciliation avait été facile. Entre ce prince et Louis-Philippe la sympathie fut toujours vive, malgré la divergence de leurs idées.
1. Louis-Charlcs-Guillaumc de Rohan-Cliabot, vicomte de Cliabot, né en 1780, maréchal de camp des armées du Roi; premier écuycr du Duc d'Orléans pendant la Restauration; ensuite aide de camp du Roi Louis-Philippe.
Invités l'un et l'autre par le Prince Régent, ils assistèrent à cheval, côte à côte, à des revues de l'armée anglaise; la seconde fois, par égard pour son parent, le Duc d'Orléans consentit à paraître en « frac », renonçant à son vieil uniforme de Jcmmapes.
Ses idées ne sont plus celles que lui dictait son père et qui ont, de confiance, enthousiasmé sa première jeunesse. Voici une lettre écrite dès 1802, à M. de Chabot, et qui le montre résolu à s'insti'uire par sa propre expérience, après avoir vu tant de choses :
1" juillet 1802.
« Voici, mon cher Comte, toutes vos bucoliques que j'ai lues et que j'ai fait lire, selon vos intentions. Je reconnais la sagesse de votre esprit et la droiture de vos vues, à la manière dont vos opinions se sont modifiées sur les temps. C'est là le vrai critérium de l'homme d'honneur et de l'homme ferme: Malheur à ceux qui n'ont lu la définition de ce beau caractère que dans nos moralistes et dans nos philosophes! Les livres et surtout nos livres égareront toujours quand on n'en rectifiera pas l'étude par celle du monde, et de la vie humaine. C'est là la grande école. On voit que vous y avez été longtemps. Mais qui vous a réduit au silence depuis, voilà ce qui m'étonne.
« J'ai admiré la lettre de M...; elle est bien pensée, bien exprimée. Elle contient de grandes vérités. 11 est très vrai qu'on était mécontent. Il est très vrai que ce mécontentement manquait de direction. Ceux qui auraient dû en être le centre ne l'étaient plus. Et il est tout aussi vrai que c'est principalement à ce défaut de direction et de point central pour les mécontents que les révolutionnaires ont dû leurs déplorables succès. Bonjour, mon cher Comte'. »
Ce jeudi, 1" juillet 1802.
Les dernières lignes sont curieuses.^ Qu'est-ce que ce 1. Archives de La Grange.
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manque de direclion qui a annulé l'aclion utile des mécontents et laissé le champ libre aux révolutionnaires? Ne sontce pas là des vues prophétiques ?
Ce temps de repos ne dura pas longtemps. Le malheur fondit de nouveau sur la petite colonie de Twickenham. La santé des deux prisonniers de Marseille, étiolée à l'aube de leur jeunesse, ne s'était pas raffermie. Montpensier mourut. Beaujolais tomba malade, et on entreprit un voyage dans le Midi.
Revenons donc à Malte où nous avons supposé que nous rencontrions Louis-Philippe, au lendemain de la mort de son second frère, plong'é dans son chagrin et dans ses souvenirs.
L'expérience du monde est la grande école qu'il recommandait dans sa lettre à M. de Chabot : aucun homme de son âge en a-t-il jamais reçu d'aussi éclatantes leçons? Est-il en effet un autre exemple d'un homme directement mêlé, en si peu d'années, à tant d'événements extraordinaires?
a vu Versailles, et ce tableau merveilleux demeure vivant dans son imagination. Il a vu la Cour attendre le Roi dans la galerie des Glaces, ou descendre derrière lui Ips degrés qui mènent au tapis vert. Il a entendu les violons de Gluck résonner dans la chapelle royale; et, dans les forêts, les trompes de M. de Dampierre. Les tapisseries des Gobelins et celles de Beauvais, dans les salons arrangés par Gabriel, ornaient les murs et les meubles : ces fauteuils à pieds droits, ces chaises à lyre, ces bergères ou canapés, impropres au laisser aller, indifférents au confort et disposés pour la bonne tenue et les élégantes attitudes d'une société pleine de charme et d'esprit.
Un jour, une foule immense a gravi les pentes de Sèvres et s'est déversée dans l'avenue de Paris; la poussière s'élevait en nuage jusqu'à la cime des arbres. Los grilles du palais ont été enfoncées ; le Roi, la Reine, poursuivis dans leursappartements, jetés dans des voitures, traînés à Parisau milieu d'un menaçant cortège. Et le Duc de Chartres, inquiet
des fureurs du peuple, suspect à la Cour, entendail dans les mots échangés pendant ces heures d'angoisse, constamment accuser son père de complicité. Fausse accusation! Son père n'a été pour rien dans les journées d'octobre! Mais, hélas! après des mois de tourments politiques, de popularités exallées et abattues, de systèmes sociaux acclamés et rejelés, son père, premier Prince du sang et se parant du nom d'Égalité, membre de l'implacable Convention, et habitant encore le Palais-Royal, son père, malgré les prières de quelques fidèles et les pleurs de Montpensier, presque malgré lui-même, est allé approuver par son vote l'infâme exécution de Louis XVII
El ce père, traîné à son tour, si peu de temps après, à l'échafaud, il le croit, il l'a toujours dit être un honnête homme. II a maudit l'action, le régime effroyable qui la rendait possible, l'engrenage dans lequel un être vaniteux a laissé prendre sa faible et coupable main. Il n'a pas maudit son père. Ne nous érigeons pas en juges des sentiments que nous essayons de pénétrer et d'exprimer. Mais sachons comprendre, s'il rejetait la faute sur le régime de 1795, quelle horreur ce régime a dû lui inspirer !
Il est demeuré attaché à la politique libérale, et plus lard, il voudra la faire connaître au pays. Mais il a couru au plus pressé, à la lutte contre l'étranger : sûr, quand il se bat à la frontière, de ne pas commettre d'erreur politique. Cette ressource lui manque après la mort du Roi, après le crime paternel, devant les dangers qui menaçaient une sœur confiée à ses soins; et la proscription s'abat sur lui. Il ne trahit personne, mais il jette ses armes, contraint par le sort; vaincu, fugitif, mais non émigré. Depuis lors, il a parcouru l'ancien et le nouveau monde.
Et maintenant, à quel parti va-l-il se résoudre? Que va-t-il faire de son existence solitaire? Il ne veut pas demander un refuge aux nations qui étaient hier et. selon toute apparence, seront demain encore en guen-e avec la France.
Les armées françaises occupent les deux tiers de l'Europe civilisée, de laquelle la Russie n'aurait jamais dû être
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censée faire partie. Que sont devenues les couronnes de la Maison de Bourbon?
Aux Tuileries, règne un nouveau maître. De nouveaux princes habitent les palais que le Duc d'Orléans a connus, chassent le cerf dans les mêmes forêts, suivis souvent des mêmes courtisans. On n'est bien servi que par ces gens-là, disait l'Empereur; et il rappelait des émigrés pour en faire des chambellans, laissant aux régicides les préfectures.
Mme de Genlis a quitté la princesse Adélaïde, réfugiée en Espagne avec sa mère. Elle est admise à la Cour impériale, et reçoit une pension de Napoléon. Elle entrelient une correspondance avec le nouveau maître. Toute l'ancienne apparence a refleuri; les meubles, seulement, sont plus lourds; les costumes plus pompeux, et l'étiquette plus rigoureuse, étant moins secondée par l'éducation.
En Espagne, la guerre sévit. Charles IV a abdiqué. Le Roi et son fils sont captifs. En Italie, le duché de Parme et de Guastalla, apanage jadis conquis pour Madame Infante par les troupes de Louis XV, a revu les soldats français; celte fois, ils ont fait de ce duché le département du Taro.
Naples vient de recevoir de la main de Napoléon un nouveau Roi, iMurat, beau-frère de l'Empereur. Le roi Bourbon Ferdinand P"", chassé d'abord par Championnet, s'est pour la deuxième fois réfugié en Sicile. C'est un proche parent du Duc d'Orléans. Deux fois Ferdinand a déclaré la guerre à la France; et deux fois il a dû fuir Naples, que l'énergie du cardinal Ruffo et la fidélité de son peuple lui avait rendue en 179D. Le fils de Philippe-Égalité, le générai révolutionnaire, osera-t-il aborder ce parent?
Il se rappelle le mauvais accueil que ses frères et lui ont reçu du roi d'Espagne, frère du roi de Naples. Ils n'avaient pu s'arrêter à la Havane que pendant les quelques mois qu'une dépêche, portée par une frégate, mettait alors à parvenir en Espagne et à recevoir sa réponse.
Les chances d'obtenir un bon accueil en Sicile ne semblent pas meilleures. Cependant la demande d'y conduire le Comte
de Beaujolais n'avait pas été rejetée. On allait partir pour Messine, quand la mort survint. Le Duc d'Orléans se décide à tenter l'aventure.
La Cour est à Palerme, exilée par les Français, gardée et même un peu gouvernée par les Anglais. Cour d'ancien régime et d'anciennes idées s'il en fut jamais. Il existe un mémoire historique de la vie de Mme la Duchesse de Berry, publié en 1857 par M. Alfred Nettement, où le portrait de la reine Caroline est effacé peut-être à dessein, mais où celui du roi Ferdinand est vivant. Ce prince et son frère aîné, Charles IX d'Espagne, sont les fds de Charles III qui abandonna Naples pour l'Espagne en 1759 et devint un grand roi : ce que ne furent pas ses fils. Ferdinand cependant ne manque pas de bon sens; il aime les arts; il a même su encourager les sciences, en relevant la vieille Université de Palerme; il est, comme un bon Méridional, sensible à la parple, et goûte fort les sermons des Franciscains.
C'est un homme du dehors; sa bonne et large figure a rougi au grand air. A pied, à cheval, il est infatigable et aime la chasse avec passion. Excellent époux, il a une descendance nombreuse. Il est très populaire dans ses habitudes. Il adore la pêche, mais la pêche avec la tenue et les façons d'un pêcheur de Chiaia ou de Santa Lucia. 11 tire sa barque sur le sable, étale ses poissons sur le quai, et les met en vente ; crie, gesticule, dépasse par sa verve joyeuse, et ses répliques en patois napolitain, le plus bruyant des lazzaroni. Ce petit peuple l'adore. C'est là tout ce que lui a enseigné jadis son précepteur, le prince de San Nicandro, qui probablement n'en savait pas davantage. Heureusement, pendant de longues années de ce règne, Naples fut très convenablement administrée par le Parmesan Tanucci, choisi par Charles III, quand il fut appelé en Espagne et laissa Naples à son second fils âgé de neuf ans.
Un soir, à Palerme, la future Duchesse de Berry, âgée de dix ans, est dans le salon de sa grand'mère. Le Roi entre et d'un air soucieux qui lui était peu habituel annonce qu'un
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émigré de grande maison demande audience : c'est le Duc d'Orléans. « Le Duc. d'Orléans ! » s'écrie la Reine d'une voix émue, et la jeune princesse raconta plus lard qu'élevée dans la vénération de sa grande tante Marie-Antoinette et l'horreur des crimes révolutionnaires, ce nom l'avait épouvantée.
Cependant le prince paraît. Les portraits de sa jeunesse, surtout une grande miniature qui le représente en pied, professeur alors à l'école de Reichenau, nous le montrent fort beau. Il est connu par ses talents, sa bravoure à la guerre, et par ses malheurs. Il séduit le Roi — un très brave homme — et ne déplaît nullement à la terrible Marie-Caroline. Celle-ci écrit au Comte Roger de Damas : « C'est un homme qui gagne à être connu ; il parle de ses erreurs en homme bien converti; il est en parfaite union avec ses souverains légitimes, et a iijfiniment d'esprit, cœur, courage....* »
Il aimait en effet à raconter et parlait fort bien. Quand on se le représente dans les soirées du Palazzo Reale, rappelant tout ce qu'il a vu et souffert, on pense aux vers de Virgile ;
Quis novus hic noslvis succcssit sedibus hospes? Quem sese ore ferens! Quam forti pectore et armisi Credo equidem, nec vana fides, genus esse dcorum...
Heii! quibus Ule
Jaclatus fatis! Qux bellà exhausla canebat!
Ces paroles immortelles reviennent en la mémoire, tant la scène est semblable. Et la jeune Princesse Marie-Amélie, seconde fille de Ferdinand, dut faire à sa sœur Christine les mêmes confidences que Didon à Anne sa sœur. Mais elle fut mieux traitée par le sort. Des fiançailles furent bientôt décidées et un mariage conclu après quelques mois.
Ici éclate le parti pris malveillant de certains écrivains légitimistes contre Louis-Philippe. ]\ien n'empêche de croire que le Duc d'Orléans, retrouvant les siens après tant dépreuves, n'ait senti, pour sa jeune parente, l'atlrait d'un
1. Mémoires du Comte Roger de Damas annotés par Jacques Rarabaud. Paris, Pion, 191 i, t. II.
très sincère et très profond amour. Cependant, Nettement le taxe d'avarice parce que la princesse avait une dot; et Michaud l'accuse d'ambilion : il aurait prétendu à la couronne d'Espagne, et, encore fiancé, voulu ravir cette couronne à son futur beau-frère. Voici l'histoire :
Une junte venait de se former «\ Cadix et appelait le peuple à l'insurrection. Elle était présidée par l'infant archevêque de Tolède.
Après la querelle survenue entre Charles IV et le prince des Asturies, Napoléon avait enlevé le père et le fils et les détenait à Valençay. Il faut se rappeler, d'autre part, la proche parenté entre les couronnes d'Espagne et de Naples, réunies au temps de Philippe V; séparées par Charles III, mais en famille. Charles IV d'Espagne est le frère de Ferdinand P"" de Naples ; et ce dernier avait conçu le projet d'offrir, comme prétendant, aux Espagnols son second fils Léopold. L'aventure est dangereuse. Léopold ne sait rien de la politique ni de la guerre. Le Duc d'Orléans qui, à trente-cinq ans, a beaucoup vu et appris, offre de l'accompagner. Afin de le supplanter, s'écrient à l'envie de malveillants historiens. Pourquoi? Ne saurait-on admettre qu'un homme amoureux, désirant plaire à sa fiancée, et se faire estimer de ses parents, offre loyalement ses services? Ainsi l'a compris Marie-Caroline, plus experte que Nettement et Michaud. Elle écrit à Damas : « Il vit en fils de famille chez nous, mais brûle de trouver une occasion, et les acceptera tous pour se distinguer et servir son légitime maître. Dieu veuille lui en donner occasion! »
Tels étaient ses sentiments. L'accuser d'avoir voulu trahir le fils du Roi et de la Reine de Naples, au moment même où il aspirait à la main de leur fille, est révoltant et invraisemblable ^
Il part donc sur une frégate anglaise, avec Léopold, candidat à la régence d'Espagne. Les deux Princes arrivent à
1. Deux ou trois lellres de lord Castelreagh, Sir Al. Bail, etc., sont données par NcUenient à l'appui de l'accusation. Elles ne prouvent absolument rien.