‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 15 sur 49 · Archives du château de La Grange · texte numérisé non relu

Archives du château de La Grange

« Una Constituzione ! » criait le peuple de Palerme, sous les fenêtres de Ferdinand; et le Roi, chassé de Naples, élait menacé de perdre ce dernier asile. On voulait une Constitution : l'exemple des Anglais, maîtres de ce débris de royaume, avait certainement répandu l'amour du Parlement parmi les habitants : comment, à eux seuls, les Siciliens de 1812, s'en fussent-ils avisés? Les Anglais excitaient la colère populaire contre la Reine Caroline, contre ses anciens amis, Acton, Lady Hamilton, agents anglais cependant ; mais ki politique britannique avait changé depuis la mort de Nelson. Caroline dut s'en aller à Vienne, où elle mourut deux ans plus tard. La Sicile perdit une Reine, et gagna une éphémère Constitution.- Ferdinand céda, contraint par l'Angleterre, plus que par ses sujets.

Louis-Philippe ne paraît pas s'être intéressé à la Constitution sicilienne. II n'en est pas q«estion dans ses lettres ou ses mémoires; et il est permis de penser qu'il ne la prit pas très au sérieux.

L'année 1814 arrive, les frères de Louis XVI rentrent en France; l'ancienne dynastie est acclamée.

Le 20 avril avaient eu lieu les adieux de la vieille garde dans la Cour de Fontainebleau. Trois jours plus tard tous ces événements étaient encore ignorés à Palerme, Un navire anglais entre enfin porteur de la grande nouvelle; et le Duc d'Orléans est appelé à l'hôtel de la Marine, demeure de l'ambassadeur. Il y trouve le capitaine anglais, mis à sa disposition par l'amiral Bentinck, qui vient de s'emparer de Gènes. Il court chez le Roi Ferdinand qui s'écrie,: « Que tous mes canons célèbijent cette journée I Remeroions iDieu la face contre terre! » Orléans s'embarque à la hâte, toute autre pensée cédant à la joie de revoir, après plus de vingt ans, sa pairie.

Il arriva à Paris le 18 mai, et se logea dans un hôtel, rue Gi'.inge-Biitelièjre. Le Palais Royal était sous séquestre. Et le sitiisse fit quelques difficultés pour laisser entrei un inconnu, eu proie à une étrange émotion

LOUIS-PMILIPPE PENDANT SON PREMIER EXIL. iO

Il se présenta awx Tuileries et fut accueilli par ces paroles obligeantes du Roi : « Vous étiez lieutenant général, mon cousin, il y a vingt-cinq ans. Vous l'êtes encore. » Il n'avait été nommé lieutenant général qu'après Valmy; il n'avait pas encore vingt-deux ans de grade, mais le roi commettait, sans doute à dessein, une erreur de date.

L'accueil est cordial ; celui du Comte d'Artois est tout à fait amical. Ce Prince rappelle à Louis-Philippe qu'en 1802 ils ont assisté l'un et l'autre à une revue de l'armée anglaise. « Vous portiez l'uniforme de lieutenant général des armées républicaines. — Tout arrive, répond gaiement le Duc d'Orléans. Qui m'eût dit que je vous verrais, comme aujourd'hui, en tenue de cemmandant de gardes nationales? »

Oui eût pu prévoir, a écrit La Fayette, que M. le Comte d'Artois ne rentrerait en France que sous cet uniforme?

Le général de La Fayette est à Paris en 1814 et sera l'un des premiers Français avec qui le Duc d'Orléans voudra s'entretenir. Délivré des prisons de l'Autriche par un article spécial du traité de Gampo-Formio, il avait été remercier le Premier Consul, mais sans se laisser séduire. Il avait refusé le Sénat, repoussé l'offre d'une ambassade aux États-Unis, disant : « Je suie trop américain; je ne peux pas retourner dans ce pays-là en étranger. » Il avait critiqué la Constitution de l'an VIII, trop favorable, suivant lui, au pouvoir exécutif; et il s'était attiré ce joli mot de Bonaparte : « Vous savez que Sieyès n'avait mis partout que des ombres; ombre de pouvoir législatif, ombre de pouvoir judiciaire, ombre de gouvernement : il fallait bien de la substance quelque part. Ma foi, je l'ai mise là. j

La Fayette s'était brouillé avec Bonaparte à propos du Consulat à vie, et avait fièrement passé les années de l'Empire dans son château de La Grange, s'occupant d'agriculture. Ses descendants ont pieusement gardé sa bibliothèque dans une tour du vieux château; son fauteuil, son bureau et le porte-voix, d'ancienne marine, par lequel il faisait entendre ses ordres dans la cour de la ferme, au pied de la tour.

Il LOUIS-PHILIPPE.

A la rentrée des Bourbons, il retrouve les sentiments de sa jeunesse, ceux qu'il exprimait en descendant la côte de Sèvres, le 7 octobre 1789 à M. d'Estaing. La Fayette ne fut pas un révolutionnaire; sa volonté n'était pas de détruire, mais de régénv'rer, de maintenir dans la bonne voie, à tout prix. Il a voulu faire durer la Monarchie sous Louis XVI; il a tout risqué, tout sacrifié pour sauver le Roi, pour le sauver après le 20 juin. Seulement il veut avec une telle passion donner sa marque, imprimer en toutes choses son principe qu'il devient, même pour le gouvernement qu'il préfère, un ami dangereux, un serviteur redoutable, quoique sincère. Aucune erreur n'est tolérée, aucune faute excusée, aucun crédit accordé : il aime mieux mettre le feu tout de suite à la maison !

Sa fierté, son mépris de l'argent et de ce qu'il est convenu d'appeler les honneurs le feront toujours estimer. Il adore la liberté; il la proclame et la défend partout et avant tout. C'est le rôle qu'il se donne, et il en est digne, étant, pour ce qui concerne sa personne, affranchi de toute servitude, soit d'avarice, soit d'ambition.

En ce moment La Fayette ne combat point la monarchie renaissante. Il la préfère à d'autres gouvernements. La Charte, bien qu'octroyée, est inspirée de l'esprit de 1791. « Je m'étais résigné, dit-il, à la couleur blanche.... Je me serais fait scrupule d'appeler les Bourbons, et néanmoins telle est la force des premières impressions que je les retrouvai avec plaisir, que la vue du Comte d'Artois, dans la rue, m'émut vivement; et que pardonnant leurs torts, même ceux envers la patrie, je souhaitai de tout mon cœur que la liberté pût s'amalgamer au règne des frères et de la fille de Louis XVI. »

Monsieur goûtait l'entretien du général : nous ne saurions deviner maintenant pour quelle raison. La personne la mieux placée pour avoir recueilli dans son enfance les conversations des vieillards ayant connu La Fayette m'a assuré qu'il passait pour avoir gardé dans leur perfection certaines habitudes de langage, certaines expressions, ou même prononciations en

LOUIS-PHILIPPE PENDANT SON PREMIER EXIL. lO

faveur tlans l'ancienne cour de Versailles, et depuis lors supplantées par le jargon des Incroyables. On disait : Nayer son chien, un tireur adrait. un gentilhomme hongrais ; le poète Renard, le peintre Renault, etc. Ainsi parlait le général, et M. le Comte d'Artois aimait l'entendre.

Sa passion politique était intraitable, disions-nous, et impatiente de tout délai. Il accorda cependant un répit de trois ans à la Restauration et les passa à La Grange, après les Cent Jours, avant de déclarer la guerre. Il n'accorda pas un si long crédit à Louis-Philippe, quand il l'eut couronné!

En 1814, il veut connaître le Duc d'Orléans, Wellington lui ayant dit du bien de ce Prince, et effacer la trace d'anciennes querelles qu'il eut avec son père.

Mais le Prince avait fait les premiers pas. « La manière dont le Duc d'Orléans demanda de mes nouvelles à mon fils, qu'il avait vu aux Etats-Unis, raconte La Fayette, me fit un devoir d'aller chez lui. II me témoigna sa sensibilité à celte démarche, faisant sans doute allusion à mes anciennes querelles avec sa orancnepii paria de nos temps de proscription, de la communauté de nos opinions, de sa considération pour moi, et ce fut en termes trop supérieurs aux préjugés de sa famille pour ne pas faire reconnaître en lui le seul Bourbon compatible avec une constitution libre! »

Le Duc d'Orléans reçut aussi la visite des maréchaux de l'Empire : duc de Trévise, duc de Reggio. Le maréchal Macdonald lui rappela qu'ils avaient combattu ensemble à Jemmapes.

Mais, au bout d'un mois à peine, le Prince repartait pour Palerme. La joie de revoir le Palais-Royal, l'accueil empressé qu'il avait reçu d'anciens et de nouveaux amis lui faisaient souhaiter de faire partager ce bonheur à Mme la Duchesse d'Orléans. Bien qu'enceinte alors, elle consentait à entreprendre le voyage et s'installait h Paris vers la lui de juillet.

Page 1