‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 16 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RÉFLEXIONS RÉTROSPFXTIVES Sl^R U RÉVOLITION FRANÇAISE

ARRÊTONS un moment co récit. Les années de guerre et de voyage sont terminées. Louis-Philippe a recueilli ses souvenirs et beaucoup l'éfléchi . Vivant auprès de ses beaux-parents depuis six ans, il leur a voué la plus tendre affection; mais ce n'est pas dans 1« royaume de Naples qu'il a appris l'art de gouverner, non plus qu'en Espagne. En Suède, en Amérique même, les mevs, les fleuves, les forêts l'ont intéressé plus que les hommes. Deux études approfondies ont formé et fixé ses idées politiques : avant tout, celle de la Révolution française; en second lieu celle de la Suisse, où il a véou deux ans. Donnons un aperçu de ces études et de ces réflexions; et esser^ons de faire connaître l'état d'esprit de Louis-Philippe, au moment où il revient en France et où sa vie politique va commencer

Nous avons surtout entendu raconter la Révolution du côté des Assemblées et du peuple. Entendons le jugement d'un Prince clairvoyant et avisé, bien placé, pour tout voir et suiHout pour se rendre compte de ce que le Roi pouvait tuiter et espérer.

ses sentiments à l'égard de Louis XVI ne sont nullement semblables à ceux de son père. Il n'éprouve contre le Roi aucune haine, aucune rancune. Il le juge sans colère;, il lui rcprocne seulement d'avoir hésité, étant persuadé qu'une voie sûre et honorable s'offrait à lui.

Il réserve sa colère pour le parti royaliste extrême, qui a mal servi le Roi. Il est loin d'approuver le singulier entraînement de l'Émig-ration; parlant, bien entendu de la première, « du grand départ » non justifié suivant lui par le danger immédiat.

Le phénomène est d'autant plus étrange que beaucoup d'émigrés n'étaientpas ennemis de toute nouveauté en France ; ils avaient lu et goûté les philosophes et quelquefois préparé l'explosion, dont le choc subit les faisait fuir. Ces nouveaux venus étonnaient l'Allemagne et la Russie, par la hardiesse de leurs vues. Un très considérable et très intelligent Roumain m'a dit un jour : « Notre pays a été des premiers acquis aux idées françaises, aux idées nouvelles : savez-vous à qui nous le devons? Aux émigrés, accueillis souvent en qualité de secrétaires, de précepteurs ou de régisseurs dans nos familles. »

La manie du départ devint une contagion mondaine, une mode à laquelle on n'osait plus se soustraire, et à laquelle certaines personnes se conformaient pour imiter la bonne société, dont elles eussent voulu faire partie : elles croyaient devoir disparaître, sans dailleurs s'en aller bien loin ; et il faillit leur en coûter cher, quand elles reparurent. 11 y eut des émigrés par bon ton.

Mme de La Kochejacquelein raconte que son premier mari, M, de Lescure, et elle-même allaient partir, comme tout le monde. Ils s'étaient mariés tout récemment : c'était un voyage de noces. La Reine la fit venir et, gravement, la pria de rester. Ordre aussitôt obéi; mais qu'elle dut faire connaître, tant la chose était contraire à l'usage du jour et choquait tous ses amis.

Le Duc de Bourbon, les Princes de Condô et de Conti partirent dès le 15 juillet 1789. Leur exemple détermina beaucoup de personnes. Ces Princes, de sang royal, mais éloignés du trône, tenant en quelque sorte le milieu entre la famille royale et la noblesse, exerçaient sur cette dernière une grande influence. A leur suite, le départ devint général. Seul, devait

78 LOUIS-PIIILIPPE.

revenir en France, en 1791, M. le Prince de Conli ; el nous deA'ons avouer que sa bonne volonté fut mal récompensée : il fut enfermé de longs mois dans les prisons de Marseille.

Quitter en masse la France, abandonner le Roi au milieu de difficultés si graves ne choque pas. On part, on s'invite à voyager ensemble ; on fait honte aux retardataires. L'absence ne sera pas longue.

On avait parlé trop plaisamment de toutes choses, trop abusé de la causerie de salons, m'a dit un savant historien, qui avait le tort de ne pas écrire. Des émigrés s'en vont sans prendre les choses au sérieux : derrière eux les hommes de loi délibèrent et déclament. Le jour est proche où, montant avec une héroïque résignation les degrés de l'échafaud, un sage dira : « Encore si tout cela avait le sens commun ! »

Et toutcela est sévèrement jugé par le grand bon sens de Louis-Philippe ! Voici quelques traits relevés dans ses notes :

« Dans les salons, la conversation politique était qualifiée de « pédantisme insupportable » ; la lecture des Gazettes, les nouvelles de l'Assemblée, d' « ennui à périr ». « Fi donc : tout cela passera », était un propos ordinaire; et aussi : « Le Roi cassera de noblesse qui n'aura pas émigré.... Ils étaient si peu au fait des nuances qu'ils détestaient- La Rochefoucauld autant que Robespierre, et La Fayette autant que Marat, incapables de comprendre qu'il n'y eût dans le pays des éléments démagogiques pires que ceux de l'Assemblée »

Il a résumé son jugement en ces mots :

ï L'émigration a fait un mal incalculable au Roi et à sa cause. Le Roi avait besoin de bons serviteurs chez lui : il les voyait défendre la Monarchie à W^rms, à Coblentz, à Bruxelles. »

Et il tient à faire savoir que ces sentiments ne lui étaient pas inspirés seulement par l'entourage de son père. Son respectable aïeul maternel était du même avis :

« Mon grand-père Penthièvre disait : Je n'ai pas assez oublié mes anciennes idées pour supporter que l'Empereur et le Roi de Prusse envoient leurs armées à Versailles faire

la loi au Roi, en aj-ant l'air de le romellrc sur le Irône! »

Pendant qu'un grand nombre de membres de la noblesse française s'expatriaient, d'autres se dépouillaient volontairement de leurs avantages pendant la nuit du 4 août Louis- Philippe ne montre pas pour ces derniers beaucoup plus d'admiration.

A ce moment, il était au Raincy avec Mme la Duchesse d'Orléans sa mère. Mme de Genlis « croyant le Roi victorieux, imaginant sans cesse l'arrivée des hussards et fort effrayée », avait été se cacher à Passy, chez M. de Boulainvilliers.

« On fît dans cette nuit, a-t-il écrit, beaucoup de besogne sans discussion. Le Vicomte de Noailles passe pour avoir déchaîné cet enthousiasme. Il fut suivi par un grand nombre "de députés du clergé et de la noblesse du parti opposé qui renchérirent sur sa proposition par de plus absurdes encore.... Il est difficile d'expliquer cette folie autrement que par le pessimisme, et l'intention de pousser les adversaires à des mesures extravagantes, en espérant qu'elles seront inexcusables. »

Il revient aux émigrés : « Il ne faut pas croire que leurs entreprises fussent conformes aux vues du Roi, encore moins dictées par ses ordres. Mais il manquait de décision et peutêtre d'autorité pour les rappeler.... Le Roi et la Reine étaient inquiets et jaloux de l'ascendant et de l'autorité que l'émigration donnait aux Princes émigrés de la Noblesse et du Clergé. Ils étaient également jaloux du crédit et des avantages que la position de ces Princes leur donnait auprès des Puissances étrangères et, sans vouloir agir eux-mêmes dans le sens de la C^onstitulion, ils ne voulaient pas se laisser représenter par les Princes émigrés et cherchaient souvent à entraver leurs opérations. Il résultait de là une discordance très fâcheuse pour le Roi dans les opérations de ceux qui prétendaient le servir.

« Il y eut bientôt à l'étranger trois sortes d'agents : les Ambassadeurs, régulièrement accrédités par Louis XVI en qualité de Roi constitutionnel, -où, suivant l'expression de la

Constitution (et Louis-Philippe souligne le nom qu'il doit prendre un jour), en qualité de Roi des Français; les agents secrets du Roi, tels que le Baron de Breteuil, ou Mallet du Pan, chargés de surveiller les émigrés, .... d'arrêter leurs folles entreprises, de veiller à ce qu'en cas de contre-révolution les Puissances étrangères s'opposassent à ce que le Roi et la Reine tombassent dans la dépendance des Princes émigrés; enfin, les agents de ces princes eux-mêmes qui .... traitaient les premiers de rebelles et les seconds d'intrigants. )'

El cette troisième série d'agents finissait par être le mieux reçue et exercer le plus d'influence sur les Cours étrangères. Ils devenaient très nombreux. Hommes et femmes de qualité arrivaient dans ces cours; leur esprit, leurs manières aimables prenaient grand crédit.

De là résulte, dans les affaires extérieures, une confusion déplorable. Les rapports avec les Cours étrangères ne sont plus dirigés par le Roi; il est inquiet des projets de ses frères et des émigrés ; il ne sait plus rien de leurs entre prises. Habitué à les considérer comme les meilleurs soutiens du trône, il se désole et s'inquiète de les voir suivre d'autres conseils que les siens. « L'autorité du Roi sur les émigrés, et son influence sur les Cours étrangères ont été paralysées ou même détruites. » 11 est juste d'opposer cette affirmation plusieurs fois répétée de Louis-Philippe aux accusations de connivence trop facilement lancées contre Louis XVI.

Dans la conduite intérieure du Royaume, quelles ont été les erreurs de Louis XVI? Avant tout l'hésitation : elle parut dès le début. Il fut question de réunir les États Généraux à Orléans ou à Soissons : la Cour alors se fût installée h Compiègne. Cette décision peut-être aurait exercé sur le cours des événements plus d'influence qu'on ne l'imagine en nos jours de communications rapides : en ce temps-là, pour se débarrasser du Parlement, il avait suffi de l'envoyer siège,* à Pontoise.

Mais, écrit Louis-Philippe, le manque d'argent, la paressj

écartèrent le projet de Gompiègne.... « Trois périodes se produif^aient toujours : Non; peut-être; enfin Oui, et au point d'embarrasser le vainqueur. »

Le 25 juin 1789, le Roi interdit aux trois ordres de se réunir. Il dissout les États Généraux; il les ajourne à trois ans. Il appelle des troupes. Et le 29, il ordonne aux trois ordres de siéger ensemble! « Dès ce jour, écrit Louis-Philippe, la Révolution fut faite. L'Assemblée devint le Roi et la Monarchie fut anéantie. On aurait pu la relever. If ne fallait que de la sagesse, de la justice et surtout de la suite dans les projets et de la fermeté dans leur exécution. »

Que fallait-il donc faire en ce moment? Le conseil de Louis- Pliilippe est fort net : maintenir la dissolutiondes Etats Généraux. Octroyer ensuite et organiser le Gouvernement constitutionnel, en ayant soin de parer d'abord au « terrible déficit de 56 millions de livres tournois ». 56 millions! Terrible déficit!— Ces mots font sourire aujourd'hui! — Et annoncer la prochaine réunion des Chambres.

Le Roi, pour maintenir l'ordre, aurait-il eu besoin d'employerses troupes? Peut-être. Etelles fussent engénéral restées fidèles, affirme ici unbonjugeen fait de questions militaires. Il déplore cependant de mauvaises habitudes prises. Les officiers des Gardes françaises [ne servaient qu'une semaine sur cinq. En province, on n'exigeait des colonels que six mois de présence; et e rien ne les eût fait demeurer un jour de plus ».

Il y eut aussi de mauvaises chances : Biron, auquel Louis XV avait confié les Gardes françaises après F'ontenoy, mourut en mai 1789 II était aimé autant que son successeur, M. le Duc du Ghâtelet, l'était peu. Si Biron eût vécu une année encore, il eût maintenu ses soldats dans le devoir.

Il constate aussi de lourdes fautes. Les Gardes françaises

.irent laissées seules le long des boulevards de Paris et

mêlées h la foule pendant toute la nuit qui précéda le

I i juillet, tandis que le maréchal deBroglie, depuis le Cours

la Reine et jusqu'à Versailles, disposait de 20000 hommes

A la Baslille ne reslaiônt que quelques invalides, quelques soldats Suisses du régiment Salis Samade, avec un jour de vivres.

Mais le Roi n'a pas voulu recourir à la force. Le 29 juin est arrivé. L'Assemblée Nationale est réunie. Elle va préparer une constitution et le travail durera deux ans. Le Roi ne saura pas reconnaître que ses vrais amis sont les libéraux, et ne voudra pas s'appuyer sur eux, ni renier leur œuvre.

« Lorsque la Constitution fut présentée à laeceptation du Roi, a écrit Louis-Philippe, il est clair qu'il devait nécessairement opter entre deux partis, savoir l'accepter ou la refuser....

« Je pense qu'en acceptant la Constitution, le Roi aurait dû se résigner de bonne f©i à devenir purement et simplement le chef de la Nation, ainsi que l'établissait la Constitution présentée à son acceptation.

a Mais si le Roi ne se sentait pas capable de cette résolution, alors il devait refuser la Constitution, en motivant son refus sur ce qu'elle était inexécutable et que par conséquent, en l'acceptant, il se mettrait dans l'impossibilité de remplir ses devoirs envers la Nation et l'État.

« En prenant l'un ou l'autre de ces deux partis et en le suivant avec franchise et fermeté, le Roi se serait tracé une ligne de conduite simple et honorable....

« Le Roi voulut qu'on crût en France qu'il avait accepté sincèrement la Constitution; que l'amour de son peuple avait triomphé de la répugnance qu'il avait eue; qu'il sacrifiait tout au vœu national; que le temps montrerait si la Constitution pouvait aller telle qu'elle était, qu'il craignait que cela ne fût impossible. Mais que c'était l'expérience qui devait dévoiler ses défauts et que, quant à lui, n ayant d'autre vue que le bonheur de la France et la prospérité nationale, il mettrait tous ses soins à faire exécuter de bonne foi la Constitution, afin que, si dans la pratique elle ne répondait pas à l'attente de la Nation, on ne pût lui en imputer le blâme. Il voulut encore persuader à la Nation qu'il était très

affligé de la conduite de ses frères; qu'il la blAniail ainsi que celle des émigrés; qu'il sentait les mauvais effets qu'elle produisait pour lui; qu'il avait l'ait et qu'il continuerait à faire tous ses efforts pour les déterminer à en changer et pour les engager à rentrer en France; et que, s'il n'y parvenait pas par des moyens de persuasion auprès d'eux et de négociation avec les puissances étrangères, il serait le premier à provoquer l'armement de la Nation et à recourir à la guerre si les provocations de dehors la rendaient nécessaire.

« Mais le Roi aurait été bien fâché que les puissances de l'Europe crussent que telles étaient réellement ses intentions.

« Au contraire, il ne négligeait aucune occasion de se justifier auprès d'elles, de ce qu'il était contraint de faire par sa position, par son dénuement de toute espèce de force et surtout par la captivité où les Révolutionnaires le tenaient lui et sa famille.

« Le Roi n'arrivait point à comprendre que les Constitutionnels étaient les meilleurs défenseurs de la Monarchie.... En fait, le Roi exerçait moins d'inSuenee et d'autorité sur les émigrés, qui se vantaient de défendre sa cause, que sur ce Royaume qu'on représentait dans toute l'Europe comme étant en rébellion contre lui.... On méconnaissait entièrement à la Cour la vigueur et l'adresse avec laquelle, malgré les plus grandes difficultés, M. de La Fayette, réuni à MM. de Lameth et à la plupart des Membres constitutionnels de l'Assemblée constituante avaient arrêté le mouvemen' républicain et maintenu le gouvernement monarchique dans la personne du Roi : on n'était pas juste à leur égard parmi les émigrés. Quels que fussent les services qu'ils rendaient, la Cour n'a jamais cessé de les considérer comme des ennemis du Roi et de la Monarchie, parce qu'ils étaient constitutionnels. Cependant, comme le parti royaliste ne faisait aucun mouvement en France, qu'il ne se montrait nulle part, et que tous ses chefs s'empressaient de sortir du H'oyaume, il en résultait que le Roi, malgré sa répugnance pour les Constitutionnels, n'avait pas d'autre ami en France que ces ennemis

là, Tinil fallaiL par conséquent, qu'il se résignât à les employer et qu'il parût jusqu'à un certain point adopter leurs idées.... S'il avait sincèrement donné sa confiance aux Constitutionnels et marché franchement avec la Nation, il aurait acquis une force incalculable. »

Comme preuve de ce qu'il avance, Louis-Philippe montre que le sort du Roi traversa trois périodes distinctes : avant Varennes; entre le retour de Varennes et le vote de la Constitution, période d'impuissance et presque de captivité. Enfin, au début de 1792, la Constitution étant proclamée, troisième période où le ^oi, au nom de la Constitution, retrouva une partie de son autorité. Le nouveau régime exista réellement et fut mis en pratique pendant quelques mois. Le Roi put exercer ses droits. Six veto furent prononcés et obéis.

Louis-Philippe rappelle les débuts magnifiques. Le 14 septembre 1791, le Roi se rendit au milieu de l'Assemblée et jura fidélité à la Constitution. Il avait, le 15, fait lire par le Ministre de la Justice, un message où étaient résumées les raisons qui avaient dirigé sa conduite et le décidaient à accepter la Monarchie sous sa forme nouvelle. Il demandait, il espérait qu'une réconciliation effacerait tous les mauvais souvenirs des deux premières années. En eflet, M. de La Fayette proposa et fit voter par acclamation une amnistie générale : liberté aux détenus pour des causes relatives à la révolution, cessation des procédures en cours; permission à tous les Français, même émigrés, d'entrer, de sortir, de voyager dans le royaume sans passeports. C'était la réconciliation. Comme au 4 février 1790, l'Assemblée, unanime et d'un mouvement spontané, sortit avec le Roi et le reconduisit à travers le jardin des Tuileries au milieu des cris de joie de la foule.

« A l'époque où le Roi accepta la Constitution, une partie considérable de la Nation se flattait, écrit Louis-Philippe, qu'il se prêterait simplement à l'établir et que si une fois le Roi en avait juré l'observation, il n'y avait plus que des fac

tioux et des agitateurs qui pussent conserver des doutes sui sa fidélité à remplir ses engagements. Aussi est-il impossible de décrire le transport de joie de la Nation au moment où le Roi accepta la Constitution et ce ne fut pas seulement à Paris que cette joie se manifesta, ce fut dans toute la France. On crut alors, comme on l'a cru tant de fois depuis, que la Révolution était finie et peut-être l'aurait-elle été, en effet, si le Roi, la Cour et le Roi avaient désiré qu'elle le fût. Mais alors il aurait fallu céder de bonne foi au vœu national et à l'opinion publique et c'est ce qu'ils n'ont jamais voulu faire.

« Il aurait fallu se contenter de bonne foi de régner constitutionnellement sur la France et surtout il aurait fallu faire rentrer les émigrés et faire cesser absolument toute attitude hostile de leur part en pays étrangers.

« La joie fut de courte durée. L'élan de la Nation en faveur du Roi s'éteignit et fit place aux soupçons, au désir de voir prendre des précautions contre les complots de la Cour, contre les intrigues et les menaces des émigrés afin de voir adopter les mesures que prescrivaient le langage et l'attitude des puissances étrangères qui déjà ne déguisaient pas plus leurs désirs de détruire la Constitution que leur intention de le faire à main armée et d'envahir la France aussitôt qu'elles auraient achevé les préparatifs de cette entreprise. Ce changement de disposition de la Nation envers le Roi était d'autant plus malheureux pour lui qu'il était dénué de tous moyens de force dans l'intérieur, que l'émigration, en faisant sortir de France tous les royalistes, achevait, comme je l'ai déjà dit, d'énerver ce parti et de le mettre dans l'impos sibilité absolue de rien entreprendre par lui-même, »

Plus de résolution, plus de confiance en le nouvel état de choses, en les députés constitutionnels auteurs du mouvement de 1789, et de beaux jours auraient reparu pour la

Monarchie française. Celte appréciation de la conduite de Louis XVI provient d'un témoin très jeune : il avait 16 ans en 1789; elle est modérée et montre une grande sagesse, si l'on songe à tout ce que Louis-Philippe, chez son père, avait pu entendre proférer d'injures contre le Roi. Elle est très intéressante parce qu'un jour ce Prince à son tour essaiera de sauver la Monarchie traditionnelle et de la concilier avec la Liberté. Elle est enfin conforme à l'opinion de la plupart des contemporains de Louis XVI : cette opinion était peu indulgente, môme du côté des gens de Cour et des émigrés qui s'inquiétèrent peu des directions données par le Roi et s'attachèrent aisément à d'autres Princes. Ses partisans les plus déclarés attendirent l'admirable fin de ce malheureux Roi pour lui rendre hommage, et ne surent vénérer en lui que le martyr.

Mais celte opinion est-elle juste, dans sa rigueur? Et tout ce que le Roi Louis XVI voulait que l'on crût en France, suivant le mot de Louis-Philippe, n'était-il pas conforme à la vérité? Sa bonne foi quand il acceptait la Constitution n'était-elle pas entière? Entre son attitude à l'intérieur et ses rapports avec l'étranger, on relève des contradictions. Mais Louis-Philippe est le premier à reconnaître quelle confusion régnait dans la diplomatie de Louis XVI, et à quel point ses volontés étaient peu respectées.

Devant la malveillance généralement témoignée à ce Roi si malheureux, on se demande, en vérité, si les défauts physiques de Louis XVI n'avaient pas indisposé contre lui une société élégante et légère. Veut-on savoir comment parlaient de lui les dames de la Cour?

Mme de la Tour du Pin l'avait vu à Versailles. Avec beaucoup de grâce et de vivacité elle a décrit l'élégante procession qui suivait le Roi et la Reine, par la Galerie dos Glaces et rOEil-de-Bœuf, depuis leurs appartements jusqu'à la chapelle. Les courtisans, les invités du jour faisaient la haie. Be jeunes dames, pimpantes comme elle, attachées à la Reine, marchaient en rang derrière les Souverains et tâchaient de

se placer aux ailes, pour recevoir quel(]ue compliment au passage. Voici le porlrait qu'elle fait du Roi :

« Il avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne à trois pas. C'était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec la plus mauvaise tournure qu'on pût voir, l'air d'un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue... toujours embarrassé de son épée, ne sachant que faire de son chapeau. Il était très magnifique dans ses habits, dont à vrai dire il ne s'occupait guère, car il prenait celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder'...»

Disgrâces peu dignes d'attention, en regard des plus hautes qualités morales! Tous les hommes qui ont salué en France le réveil de la hberté; tous les défenseurs des institutions parlementaires, sans lesquelles il n'y a point de liberté, doivent à Louis XVI leur respect et leur reconnaissance.

Il hésita, cela est vrai. Il prit, dans le premier mois de la Révolution, des décisions contradictoires. Entre le maintien de l'autorité nécessaire et l'exaltaiion de la liberté naissante, un déchirement s'opérait. Est-il possible qu'il n'y eût pas des poussées en sens contraire, des entraînements et des retours? L'Assemblée elle-même hésita, tantôt proférant, au Jeu de Paume, des déclarations injurieuses, et tantôt se livrant, le 4 février 1790, à des élans de tendresse.

Sacré à Reims, après huit siècles de monarchie, Louis XVI sentait son pouvoir grand encore, et fondé sur le vœu de la Nation. La paix, la prospérité du pays dépendront de l'usage qu'il en saura faire. 11 eut tort sans doute de tergiverser quand le bienfait de la liberté politique était offert. Nous savons cela maintenant. Mais où aurait-il pris l'expérience,

1. Mémoires d'une femme de 50 ans. V. I, p. 14. Voyez comment la même dame traitait Louis-Philippe (p. ni) : « A un bal que Mme de Montesson donna aux jeunes Princes, et où j'étais particulièrement bien mise et fort admirée, elle jiroposa au jeune duc de Chartres de danser avec moi. Il s'en défendit fort; on dit même qu'il pleura. 11 n'a pas fait tant de façons pour [irendre lac/)uronne! •

Quand cette vieille dame écrivait ses Méasoires, co n'est pas elle qui avait cinquante ans, c'est sa rancune.

acquis l'amour de celte liberté? Où la voyait-on fleurir sur le continent d'Europe? Tout Versailles debout de nos jours est encore resplendissant des pensées de Louis XIV.

Pour apprécier à son prix la liberté, il faut avoir connu le désordre démagogique, ou bien le despotisme inquisiteur de l'État, et être remonté hors de ces abîmes. Louis XVIII, Louis-Philippe, quand ils arriveront au trône auront reçu, sous la Terreur et sous l'Empire, ce complément d'éducation : il manquait à Louis XVI.

La vérité est que ce Prince, que la Révolution surprit à Versailles, montra une admirable bonjie volonté. Il l'a montrée en 1789, quand après une hésitation de quelques jours, il a accepté et ordonné par la réunion des trois Ordres, la formation de l'Assemblée nationale. Il Fa montrée en 1792, quand il a essayé de gouverner suivant la Constitution. Il l'a montrée encore, entre ces deux époques, quand il manifestait son désir d'être associé aux travaux de l'Assemblée et leur apportait, sans marchander, tout le concours de son autorité encore si puissante.

A la séance. du 4 février 1790, il se présenta sans être appelé. Le Président interrompit un rapport de Dupont de Nemours et lut le billet suivant' :

« Je vous préviens, Monsieur le Président que mon dessein est de me rendre ce matin à l'Assemblée. Je compte m'y rendre vers midi et je veux y être sans cérémonie. »

Il entre. Les cris de : « Vive le Roi! » et prononcés du ton le plus attendrissant, sont partis à la fois et des galeries et de tous les coins de la salle....

Il était vêtu du plus modeste habit. Il s'est tenti debout devant le fauteuil qui lui était destiné, et, dans cette posture, a lu le discours suivant.... i

Ce discours est un appel — le plus sensé, le plus touchant qu'on puisse entendre — adressé à tous les Français afin de rendre la paix et la prospérité au Royaume. Il y a

1. Journal des États Génd'i'aux, auiourd'hui Assemblée Nationale erinanente.

quelques mois encore, le clergé, la noblesse, formaicRt dans la Nation des ordres distincts et discutaient séparément leurs afl'aires. Il n'en sera plus ainsi : à ce clergé, à cette noblesse d'hier, avec un esprit très politique, en même temps très loyal, Louis XVI expose leur situation nouvelle et leurs devoirs.

« Un jour, dit-il, j'aime à le croire, tous les Français indistinctement reconnaîtront l'avantage de l'entière suppression d'ordre et d'état.... Pour être appelé à servir l'État, de quelque manière, il suffira de s'être rendu remarquable par ses talents, ou recommandable par ses vertus.

« En môme temps, néanmoins, tout ce qui rappelle à une Nation l'ancienneté et la continuité des services d'une race honorée est une distinction que rien ne peut détruire.... Dans toutes les classes de la société, ceux qui aspirent à servir efficacement leur Patrie et ceux qui ont eu déjà le bonheur d'y réussir ont un intérêt à respecter cette transmission de titres et de services, le plus beau de tous les héritages qu'on puisse faire passer à ses enfants.

« Le respect dû aux Ministres de la Religion ne pourra non plus s'effacer; et, lorsque leur considération sera principalement unie aux saintes vérités, tous les citoyens honnêtes et éclairés auront un égal intérêt à la maintenir et à la défendre.

« Ceux qui oot abandonne leurs privilèges pécuniaires, ceux qui ne formeront plus, comme autrefois, un ordre politique dans l'État auront assez de générosité pour chercher un dédommagement dans tous les avantages publics dont l'établissement des Assemblées nationales présente l'espérance. »

Aucun orateur a-t-il mieux exposé le changement de situation et les nouveaux devoirs de la noblesse et du clergé ? L'Assemblée acclama le Roi, sortit derrière lui de la salle de ses séances, le reconduisit aux Tuileries.

Et peut-on douter, en de pareilles journées, de la bonne foi, de la bonne volonté de Louis XVI? Il était capable, il était digne de prendre à son compte le mot de Henri IV •

« La violente amour que je porte aux Français m'a fait trouver tout facile et honorable. » A-l-il manqué de confiance en les conseils des Constitutionnels? Est-on sûr, enfin, que ces conseils aient toujours été clairs et concordants? L'imperturbable aplomb de La Fayette a accompli de grandes choses, il est vrai ; mais, en des moments si difficiles, tous les esprits n'en étaient pas doués. «J'étais à la séance, le 4févriei' 1790, » écrit Louis-Philippe, et avec la confiance du jeune âge, il pense que la Révolution était terminée, ou aurait pu l'être. Tel n'était point l'avis de Mirabeau; car dix jours après celte même séance, il adressait à Louis XVI cette lettre désolée :

« Je vois clairement que nous sommes dans l'anarchie et que nous nous y enfonçons chaque jour davantage ; je suis indigné à l'idée que je n'aurais contribué qu'à une vaste démolition, et la crainte de voir un autre chef à l'État que le Roi m'est insupportable.

«... Autant je crois une contre-révolution dangereuse et criminelle, autant je trouve chimérique, en France, l'espoir ou le projet d'un gouvernement quelconque sans un chef revêtu du pouvoir nécessaire pour appliquer toute la force publique à l'exécution de la loi*. »

D'autres conseillers, non suspects de tiédeur à l'égard de la liberté, recommandaient alors, si l'on voulait assurer à la France ce bienfait, de ne pas ébranler la Monarchie par de trop brusques changements. C'étaient les fondateurs de la liberté américaine.

Longtemps après, dans un examen rétrospectif assez sévère, le président Jefl'erson a rappelé à La Fayette les conseils qu'il donnait alors ^

« Vous vous rappellerez peut-être avec quelle instance, à l'époque du Jeu de Paume, je vous engageai, vous et les patriotes avec lesquels j'étais lié, à entrer en arrangement avec le Roi, à assurer la liberté religieuse, la liberté de la

1. 10 février 1790. Correspondance de Mirabeau etde Lamarck, publiée par Bacour, F^aris 1851.

2. MoNTECELLO, 14 février 1825, Mémoires de La Fayelle, \. \k

RÉFLEXIONS SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE. Ôl

presse, Vhabeas corpus, et une législature nationale, choses qu'on élait certain alors de lui faire adopter; à vous retirer ensuite chez vous.... C'était tout ce que je croyais vos compalriotes capables de supporter avec modération et utilité pour eux-mêmes. Vous en jugeâtes autrement et il vous parut que la dose pouvait être plus forte.... Malheureusement quelques-uns de nos amis patriotes (mais politiques de cabinet et étrangers à la connaissance des hommes) pensèrent qu'il était possible d'obtenir et de conserver plus encore ; ils ne pesèrent pas les hasards d'une forme de Gouvernement à une autre;... ils ne comprirent pas l'imprudence qu'ils commettaient en abandonnant une mesure de liberté assurée sous une monarchie limitée, pour la chance fort incertaine d'en acquérir un peu davantage sous la forme républicaine. Vous ne partageâtes pas cette opinion... et en cela vous aviez raison. C'est de cette fatale erreur des républicains, c'est de la scission qui les éloigna de vous et des Constitutionnels que découlèrent tous les malheurs et tous les crimes auxquels la Nation française a depuis lors été en butte. Les périls d'une seconde Révolution vinrent assaillir ce parti.... C'est ainsi qu'on échangea la Monarchie limitée qu'on avait acquise pour la tyrannie sanglante de Robespierre et pour la tyrannie également immorale de Ronaparte. Vous en êtes débarrassés : je souhaite que ce soit pour toujours. Cela dépendra delà sagesse et de la modération de la dynastie restaurée . »

Ainsi les grands fondateurs de la liberté américaine modéraient en France le zèle de leurs amis et émules, et étaient d'avis que les changements s'opéraient Irçp vite. Jelïerson ne dissimule pas qu'à son avis, entre 1789 et 1791, La Fayette et les siens avaient biCilé les étapes; ils auraient pu, avec plus de irudence et de modération, et en composant avec le Roi, assurer à leur œuvre une existence plus durable.

En 1791, Louis .XVI , la Reine Marie-Antoinette aussi savent bien que leur Gouvernement n'a pas d'autre appui que les Constitutionnels. 11 est très juste de dire que ceux-ci

s'étaient mis résolument en travers d'un mouvement républicain. Mais, avaient-ils laissé au Roi ce pouvoir nécessaire, dont parle la lettre de Mirabeau? Et par suite de quelle aberration avaient-ils placé le Roi en présence d'une Chambre unique? Faute plus grave que jamais en un temps où les clubs, les sociétés extraparlementaires étaient si puissantes et si redoutables !

11 faut relire dans leurs comptes rendus les débats confus de la Constituante si Ton veut juger du désarroi des libéraux et voir percer déjà les projets tyranniques de Robespierre, armé des sophismes du Contrat Social.

Le 8 août 1791, après de nombreux et infructueux efforts pour se faire entendre, Malouet est enfin à la tribune. Il pense que la souveraineté doit être déléguée par la Nation puisqu'elle ne peut être exercée directement par elle. « Vous donnez constamment au peuple la tentation de la souveraineté, sans lui en confier immédiatement l'exercice. »

Mais contre l'idée de la représentation nationale des protestations s'élèvent. Ce n'est pas là ce qu'a enseigné Rousseau.

Robespierre répond à Malouet. Il distingue les fonctions des pouvoirs. Il n'y a qu'un pouvoir : le législatif, expression de la volonté générale, et il n'appartient qu'à la Nation, parce que la Nation, c'est la souveraineté.

Il y a, dit-il, dans la constitution des expressions équivoques; il est parlé de délégation, et c'est ce que voudrait M. Malouet. Or la souveraineté et les pouvoirs qui la composent sont inaliénables, indélégables. Il en appelle à l'enseignement de Rousseau, son maître. Il invite à le lire, puisqu'on vient de lui élever une statue. Il s'empare des expressions mêmes du Contrat Social : la volonté générale, qu'il ne faut pas confondre avec les vœux d'une majorité.

Quant au Gouvernement représentatif absolu tel que les Comités semblent vouloir l'introduire et auquel, affirme Robespierre : « Je préférerais le despotisme, ■» Rousseau le dépeint sous les couleurs odieuses qu'il mérite, en disant :

« Sous un pareil Gouvernement la Nation n'est plus libre, elle n'existe plus ! »

Robespierre est le véritable disciple de Rousseau. Lui seul possède la vraie doctrine, empruntée par ce dernier à Hobbes ; lui seul est arrivé à concevoir la volonté générale, comme une émanation mystique de toutes les volontés particulières qui ont fait abandon d'elles-mêjnes à la Société: volonté une, indivisible, nullement susceptible de dénombrement par votation. Majorités, minorités ne comptent pas devant la volonté générale. Hobbes avait trouvé un nom pour désigner cette mystérieuse entité : le Leviathan.

Hobbes et l'auteur du Contrat Social admettent que la volonté générale puisse prendre corps soit en un homme, soit en une Assemblée. L'essentiel, c'est l'abdication de l'individu, l'abandon réciproque de la personnafité de chacun et la fusion de toutes ces volontés en une volonté unique, indivisible. S'il y a des récalcitrants, Rousseau a prévu le cas : on les force d'être libres. Comment une pareille doctrine pourrait-elle ne pas aboutir au despotisme d'un homme? — Dans une assemblée, une majorité, une minorité renaîtront toujours, ou bien elle sera contrainte de se livrer à des sacrifices humains et de se décimer elle-même, comme l'a fait la Convention ! Jamais, en somme, la volonté générale n'a été mieux exprimée qu'en Louis XIV ou en Napoléon. J'aiime mieux le despotisme que le système représentatif, dit Robespierre. Il y conduit tout droit. A une pensée de Hobbes, Rousseau a procuré une forme littéraire, Robespierre une apparence juridique, et Napoléon une application politique : ma s la pensée est demeurée la môme.

Elle est nettement contraire à la doctrine libérale. Il existe sans doute parmi nous une volonté générale, mais dont 1 objet est vile épuisé. Nous voulons tous vivre en société; nous souhaitons pour cela un ordre établi, un Gouvernement. Mais ici se termine le domaine de la volonté générale et aussitôt pullulent les volontés particulières. Les différents métiers — agriculteurs, fabricants, commerçants — poursuivent des

VH LOUIS-PHILIPPE.

intérêts différeiils. Les situations, éducations, tempéraments naturels ditïerent aussi et n'inspirent pas les mêmes désirs, ni le même langage. Chacun veut jouir de sa part de souveraineté : il s'en dépouillerait sans rémission s'il la sacrifiait pour édifier une souveraineté nne et indivisible dans laquelle sa propre part ne compterait plus. Qu'il garde donc jalousement cette part d'une souveraineté très divisée; qu'il se fasse représenter et défendre. Qu'il ait soin aussi de faire connaître librement ses idées, de les exposer par la Presse, et d'oser critiquer celle des autres. La Presse ne subsiste que par la diversité des volontés. Cette agitation féconde est toute la vie politique; et la vie politique s'éteindrait le jour où naîtrait une volonté générale. Créer la volonté générale a été le rêve de toutes les inquisitions, de toutes les tyrannies. La souveraineté, une, indivisible de la Nation est une invention de sociologues étatistes. La liberté est un don individuel divisible et multiple, et le Gouvernement représentatif est pour la liberté la seule garantie d'existence jusqu'à présent connue.

A la fin de la séance dont nous parlions, Barnave enfin annonce qu'il va élucider la question. D'après lui, la Nation souveraine fait de ses pouvoirs un abandon momentané entre les mains des constituants. Ceux-ci sont représentants de la Nation. Ils veulent pour elle : et, pour elle, les fonctionnaires ne sont appelés qu'à agir. Que sera le Roi ? — Quand il suspend la décision du pouvoir législatif, ou bien quand il traite avec les Nations étrangères, il veut, lui aussi, pour la Nation. Il est inviolable ; car autrement son vœu ne serait pas libre. Il est donc représentant et non fonctionnaire. Mais il n'est pas ce que sont les constituants. Il est représentant constitutionnel; et c'est ce que vont être aussi désormais les membres de l'Assemblée législative.

Ainsi la Constituante en était à son dernier jour, et les principes sur lesquels devaient reposer la nouvelle Constitution n'étaient pas encore clairement définis!

Une heure ne s'était pas écoulée depuis le discours de Barnave, lorsque Thouret donna lecture de la première sec-

lion du chapitre I, laquelle fut adoptée sans discussion. Elle est ainsi conçue :

Art. 1. — L'Assemblée Nationale formant le Corps législatif est permanente et n'est composée que d'une Chambre.

Art. 2. — Elle sera formée tous les deux ans par de nouvelles élections.

Une seule Chambre elle Parlement en permanence : c'était prononcer par avance la condamnation du rég-ime parlementaire.

Taine, par de nombreuses citations, notamment par les lettres de Gouverneur Morris au Gouvernement américain, montrequ'aucun juge éclairé ne crut alors la Constitution praticable. La conviction générale et presque universelle, écrit l'Ambassadeur américain le 30 septembre 179', est que cette Constitution est inexécutable : du premier jusqu'au dernier, ceux qui l'ont faite la condamnent. Et le 27 décembre, « chaque jour montre plus clairement que leur Constitution n'est bonne à rien ». Par quelle aberration le régime. des deux Chambres était-il condamné? Que signifiait, un mois avant la chute de la Monarchie Tétrange proposition Lamourelte, après laquelle tout le monde s'embrassa « A bas la République et les deux Chambres ». C'était un cri de défiance contre la République, mais aussi, un cri de mort pour la Monarchie constitutionnelle!

Le Roi accepta avec courage la tâche qu'on lui imposait. Mais son gouvernement presque aussitôt fut débordé et dominé. L'Assemblée Législative exigea un Ministère girondin.

Les premiers veto furent obéis, il est vrai; mais le peuple, bientôt las de voir le Roi user de cette dernière prérogative, envahit les Tuileries le 20 juin, et enfonça sur la tête du Souverain un bonnet rouge. Los amnisties, les réconcibalions promises étaient oubliées; car le Roi par son veto ne voulait que les mettre en pratique, et protéger contre de nouvelles proscriptions les émigrés et les prêtres non assermentés.

Malgré tout, Louis XVI eut raison d'accepter, d'aflirmer en France le principe de la Monarchie constitutionnelle. Et si

ce Gouvernement n'a pu vivre que quelques mois, ce malheur ne doit pas être attribué au Roi, mais à la Constitution.

Est-il vrai qu'il compta sur l'étranger pour rétablir son pou voir? Nous avons déjà montré, d'après le témoignage de Louis-Philippe combien, à l'étranger, les volontés de Louis XVI étaient méconnues ou travesties. La Fayette, tout irrité qu'il fût d'avoir vu rejeter son projet de délivrance n'accuse pas le Roi, mais seulement la Cour. « Les Conseillers influents, dit-il, n'espéraient un retour de la Monarchie absolue que par un surcroît d'anarchie et l'invasion étrangère'. »

Le même espoir coupable aurait fait repousser, d'après lui, une offre de M. de La Rochefoucauld-Liancourt, qui voulait emmener le Roi et la Reine à Rouen, où il commandait, et mettait à leur disposition un million, pris dans sa propre fortune^

Contre cette affreuse et banale accusation, le journal de Louis-Philippe oppose un argument décisif. Ce Prince a eu soin de conserver quelques lettres de Louis XVI et de Marie-Antoinette qui ne laissent rien subsister de l'accusation au moins en ce qui concerne personnellement le Roi et la Reine. Elles sont adressées au Roi d'Espagne, par Louis XVI, auR-oide Suède, à l'Impératrice Catherine, parla Reine Marie- Antoinette. Il y est question d'un Congrès : idée admissible, quand la France était "ou allait être en guerre avec l'Europe. Mais le Roi et la Reine protestent nettement contre l'intervention armée.

Voici par exemple un extrait de la lettre écrite par Louis XVI à son parent Charles IV, le 5 décembre 1791 :

« Une raison qui me fait désirer encore bien vivement le rassemblement d'un Congrès et que V. M. en prenne la direction, est la position où se trouvent mes frères et les autres émigrés français. Je regarderais comme un grand malheur pour la France et pour tous les Français, s'ils faisaient une irruption armée; je ne mets pas en ligne de compte ce que

\. Guerre et proscriptio)i, p. 546.

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