Id.,i
je perdrais moi-môme de confiance el d'attachement dans le peuple; mais ce qui me touche bien plus, ce serait le malheur assuré de la noblesse, du clergé et de tous les honnêtes gens.
« J'en ai écrit plusieurs fois à mes frères dans ce sens-là; mais leur position est fort embarrassante. Entourés de personnes aigries de leurs maux et qui croient surmonter tout par leur courage, mes frères ne sont pas les maîtres de faire ce qu'ils veulent.... »
Les lettres de la Reine sont conçues dans le même esprit, presque dans les mômes termes.
Cependant le dernier jour approche. L'émeute du 20 juin s'est déchaînée. La Fayette a vainement essayé de réprimer les excès des clubs. Il a voulu emmener le Roi, qui n'a pas consenti. Le Duc de Brunswick, commandant les armées d'une coalition, menace la frontière. Est-il vrai que rien n'ait été préparé pour repousser l'ennemi? C'est là une opinion courante parmi les historiens résolus à réserver à la Convention tout rhonneurde la défense de notre territoire. Sur ce point encore le Journal de Louis-Philippe va nous instruire.
Sur les effectifs, sur la disposition des troupes, le Duc de Chartres, témoin et combattant, fournit des renseignements précis.
Le fameux manifeste est du 5 août 1792. En ce moment s'avancent contre la France Frédéric-Guillaume de Prusse et le Duc de Brunswick, avec 52 000 hommes; les troupes de liesse et de Wurtemberg s'élèvent à 20 000 hommes. Et avec ces étrangers marchent 14000 émigrés, qui eussent mieux fait de demeurer aux côtés de leur Roi, pour défendre leur pays.
Voilà en quoi consiste la grande invasion. Méprisables petites armées, s'écrieraient les guerriers de notre temps. Après tant de légitimes imprécations lancées contre la guerre, tant de remèdes démocratiques invoqués, annoncés, essayés contre Louis-piiiLirrE. 7
ce fléau ; la Guerre, quand elle s'abat maintenant sur le monde, exige non plus la richesse, mais l'essence même des Nations! Elle lue vingt fois plus d'hommes que, jadis, elle n'en exposait ; elle détruit, non le revenu de deux ou trois ans, mais les ressources de deux ou trois générations. Depuis cent vingt ans pourtant l'humanité s'est améliorée! Mais, au char du Progrès, la Guerre s'est accrochée; progressant, elle aussi, de la môme allure que les autres arts, afm de demeurer capable de tout détruire, quand vient son jour!
Chaque temps a ses peines et ses devoirs. Ce qui importe à la mémoire de Louis XVI et des premières Assemblées délibérantes, c'est de savoir qu'en Juillet i 792 la France était prêle à repousser l'invasion, à armes égales, ou peu s'en faut.
En effet, pendant ces derniers jours de la Monarchie, les généraux Dumouriezà Valenciennes, La Fayette à Sedan (où Kellermann devait bientôt le remplacer) et le maréchal Luckner à Metz commandaient l'armée royale; elles eflcclifs de celte armée, vaillante et bien encadrée, n'étaient presque point inférieurs à ceux des envahisseurs : Dumouriez, après sa jonction avec Kellermann dans l'Argonne, eut sous ses ordres 76000 hommes. Dans ce nombre ne sont pas compris les volontaires de 1792 : les premiers, qui étaient 52 000, ne rejoignirent qu'à la fin de septembre après les massacres de l'Abbaye.
Celle armée, il est vrai, si l'on en croit le général La Fayette, aurait pu être plus puissante encore ; et, si elle ne le fut pas, le général rejette la faute sur les Jacobins. « Si les Jacobins, a écrit La Fayette', n'avaient pas paralysé le recrutement et l'envoi des troupes, l'armée aurait reçu deux mois plus tôt les renforts qui assurèrent sa défense. Car tout ce qui s'est trouvé dans les plaines de Champagne a marché sur des réquisitions signées Luckner et La Fayette. Les Jacobins s'opposèrent aux plus nécessaires mesures de défense pendant les premiers mois de la campagne jusqu'à ce qu'ils eussent usurpé le pouvoir sur la Constitution nationale. «
1, V. 3, p. 415, Mémoires de La Fayette.
Louis XVI cependant n'a gardé pour la proleclion de sa personne et de son gouvernement à Paris que 1800 gartJes et 2000 suisses. L'attentat du 10 août brise ce faible obstacle. Et en septembre le Roi est enfermé au Temple, pendant que sa propre armée arrête et défait les troupes de la Coalition, à Valmy!
Louis-Philippe a vu les combats du dO août autour des Tuileries et donné le récit de cette journée avec la précision d'un témoin.
Dans les faubourgs les foules se sont agitées, le manifeste de Brunswick ayant été publié à Paris : par qui? Nul ne sait. Et il semblait composé à dessein pour perdre le Pioi. Les sections prennent les armes à l'Hôtel de Ville. Pétion est enfermé. Mandat, commandant de la Garde Nationale, assassiné. La foule court aux Tuileries, envahit l'Assemblée, impuissante et consternée, ainsi qu'elle l'a déjà fait le 20 juin.
Un moment, le Palais est dégagé. D'Affry a ouvert la grande porte, canonné puis chargé les assaillants, qui s'enfuient. Il les poursuit sur le Carrousel jusqu'à l'Hôtel Saint- Nicaise, où il apprend que le Roi a quitté les Tuileries, ordonnant de cesser le feu. Furieux, les soldats suisses brisent leurs armes, et rappellent le peuple.... Une seule compagnie, Salis Chamade, tint jusqu'au bout, et périt après avoir vidé ses gibernes, place Louis XV, adossée au Garde-Meuble.
Le Roi cependant, durant de longues journées, dans la loge duLogographe, entend prononcer d'inutiles discours, et proclamer, après sa propre déchéance,.celle de la première Assemblée législative. Sur la motion daVcrgniaud cette Assemblée invita le peuple à réunir une Convention nationale : mais déjà elle-même n'existait plus : la Commune de Paris s'était créée dans la nuit du 9 au 10 août. Celle-ci fit enfermer au Temple le Roi, la Reine et quelques fidèles qui les suivaient. Mme de Toûrzel, Mme la Prmcesse de Lamballe furent bientôt enlevées du Temple et conduites à la Force, d'où Mme de Tourzel put sortir par miracle. « On sait, dit Louis- Philippe, quel fut le sort de ma pauvre tante Lamballe! »
Lui-même a paru un moment dans la loge du logographe. Mais il s'est hâté de rejoindre l'armée. Il était à Valmy, le 20 septembre, à temps pour conquérir à 19 ans son grade de lieutenant général.
Personne ici n'attend de moi — bien qu'ayant pu jet«r les yeux sur de si précieux documents — une contribution à l'histoire delà Révolution. Je sais trop bien ce qu'une pareille entreprise exige de longs et patients efforts, ayant vu dans ma maison, pendant quinze ans, l'esprit le plus sincère, le plus clairvoyant, le plus philosophique, se consacrer à ce grand travail. Celui que je pleure a fait à la Patrie, outre le sacrifice de sa vie, celui de son œuvre immense et inachevée, qui cependant, si mon vœu le plus cher s'exécute, verra le jour.
J'ai entrepris seulement de faire connaître et d'apprjécier l'opinion de Louis-Philippe sur la Révolution et sur Louis XVL L'esprit de ce prince n'est aucunement porté à reconnaître les lois fatales parmi les événements qui dépendent de la volonté des hommes. Il ne prononcera jamais les mots de tempête, ni de torrent déchaîné et irrésistible. Il assiste simplement à une grande bataille politique; et il est convaincu que le Roi aurait pu et dû la gagner.
Il a trouvé des vers de Shakespeare, dans Richard III, dont il fait sa maxime politique :
Besides the King's name is a power of strength Which they upon the adverse faction want.
Cette force traditionnelle du Roi, il croit déplorable de la laisser périr. Il est convaincu qu'elle est conciliable avec la liberté de la Nation. Gagner la partie ne veut nullement dire pour lui faire réussir la contre-révolution. Il a vu la lutte livrée entre le Roi et le peuple se terminer, à l'avènement de l'Empire, par la défaite de l'un et de l'autre. Il croit que la Monarchie constitutionnelle pouvait être établie en France comme en Angleterre; que, même, elle l'a été en 1791; et qu'elle a été compromise par des fautes du parti cxtrérae et
par de mauvais conseils donnés au Roi. Quanti plus tard il verra renaître presque les mêmes événements accompagnés des mêmes fautes du parti extrême, et qu'une occasion s'offrira à lui, il voudra à son tour jouer la partie; ou, ce qui revient an même à ses yeux, sauver le pays.
Toute la conduite future de Louis-Philippe est donc expliquée, on peut le dire, dirigée et commandée par l'opinion qu'il s'est faite de Louis XVI, et du parti ultra-royaliste qui se jeta dans l'émigration. Opinion parfois trop sévère pour le Roi; mais non pas trop sévère en ce qui concerne un parti qui tant de fois a compromis la Monarchie.
La Révolution française fut pour Louis-Philippe une source féconde de réflexions et d'enseignements. Mais elle ne fut pas la seule. Notre étude serait incomplète si nous passions tout à fait sous silence ses observations sur la vie politique des Cantons suisses. Il relève entre les lois de ces divers Cantons de singulières contradictions; il y trouve tantôt des restes de droit et de préjugés féodaux, tantôt des exemples de la plus complète démagogie.
A. Richterschwyl, le Prince s'était lié d'amitié avec un médecin célèbre, le docteur Holtze; fils de paysan, cet homme distingué était inhabile à occuper à Zurich un emploi municipal : il n'était pas bourgeois de la cité. Et cependant le propre frère du docteur était devenu général en Autriche !
Jean-Jacques Rousseau, quelques années plus tôt, nous a montré ce qu'il faut penser de la prétendue démocratie helvétique, opposée à l'aristocratique Venise. « Là, dit-il, si le peuple n'a aucune part au Gouvernement, la noblesse y est peuple elle-même. JJne multitude de pauvres barnabotes n'approche jamais d'aucune magistrature et n'a de .«^a no blesse que le vain titre d'Excellence et le droit d'assister au grand conseil. Ce grand conseil étant aussi nombreux que notre Conseil général à Genève, ses illustres Membres n'ont
-102 LOuis-piiiLippn:.
[jas plus de privilèges que nos simples citoyens.... La bourgeoisie de Genève représente exactement le patricial Vénitien; nos natifs et habitants représentent les citadins et le peuple de Venise; nos paysans représentent les sujets de terre ferme; de quelque manière que l'on considère cette r-épublique, son Gouvernement n'est pas plus aristocratique que le nôtre. »
« Il est malheureux, écrit sagement Louis-Philippe, pour les Gouvernants et les gouvernés, que les premiers s'obstinent à se maintenir par la force dans la jouissance d^s privilèges qui humilient les derniers, et les privent d'avantages auxquels l'éducation et les talents leur donnent droit de prétendre. Là est la semence des révolutions. »
Mais d'autres éléments du peuple suisse se montraient à lui vigoureux, bien vêtus; pourtant « rongés de jacobinisme ». Autour du lac de Zurich par exemple. Comment expliquer cela, se demande ce Prince? Est-ce par le fait de la religion de Zwingle? Non, car les paysans catholiques, autour de Lucerne, dans l'Argovie, sont révolutionnaires aussi.
Trois cantons, Uri, Schwitz, Unterwald, s'étaient jadis soulevés centre l'Autriche et les nobles allemands. Cette république élisait un Landamman. Lucerne, Berne, Zurich puis Claris et Zug étaient entrés dans la confédération. Ce furent les 8 cantons primitifs. Les villes, semblables aux villes impériales allemandes, gouvernaient et dominaient les campagnes environnantes; les paysans les avaient préférées d'abord aux anciens seigneurs, mais s'étaient vite aperçus qu'ils ne gagnaient rien au change. Obéissants aux baillis, ou Landwogt, ils avaient commerce forcé avec la ville suzeraine, et pas un d'entre eux n'était admis aux emplois publics.
D'autre part, les cantons se mêlaient de faire des conquêtes et soumettaient les pays conquis au plus dur vasselage. Uri était devenu Seigneur de la Vallc Levantina, de l'autre côté du Saint-Gothard. La Marche était titulaire de Schwitz; et Thurgovie appartenait à huit souverains, les huit cantons
RÉFLEKIOXS SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. lU5
primilils. En 1712, Unlerwald el Zug, battus à Vilmergen, avaient dû, par le traité d'Aarau, céder chacun leur huitième de Thurgovic à Berne, Zurich et Glaris.
Ainsi se partageaient ces seigneuries; il y avait des cantons suzerains et des cantons vassaux. Mais dans leur régime iulérieur, les cantons suzerains appliquaient parfois d'autres principes : féodaux chez le voisin, ils étaient démocrates à outrance chez eux-mêmes.
Schwilz, suivant Louis-Philippe, poussa ce système à l'excès. Dans le passage suivant on reconnaîtra des idées plus tard mises en pratique. « Je crois, dit-il, que la démocratie absolue éloigne les richesses par la jalousie qu'elles inspirent et le défaut dune protection efficace. La démocratie tend au nivellement des fortunes, et cette tendance est en même temps un échec pour l'industrie qui procure les richesses, et une Cause d'inquiétude pour ceux qui, en ayant déjà d'acquises, désirent les conserver. Il n'y a qu'un respect aveugle pour les lois qui puisse attirer les riches et leur permettre de se produire et de se montrer sans crainte. Je doute que ce respect aveugle puisse se maintenir dans une démocratie où il n'y a ni force ni autorité capables d'arrêter la première impulsion du peuple et de lui donner au moins le temps de la réflexion. *
Enrichissez-vous, dira plus tard M. Guizot. Profitez de Tordre, de la paix, de la liberté!
Toutes ces opinions historiques et politiques, auxquelles Louis-Philippe sera fermement fidèle, sont éloignées de celles des émigrés, el également éloignées de celles que lui apprenait son père.
Il est patriote et il est oplimiste. Incalculable lui paraît la puissance bienfaisante de la monarchie appuyée sur une constitution libérale. Incalculable le dommage que produisent dans la Nation les partis extrêmes.
A cette double conviction longuement méditée et mûrie, joignez l'expérience d'un témoin de la chute de Louis XVI
10 i LOUIS-PHILIPPE.
Et VOUS pourrez prédire que roccasion s'ofTrant, le parti extrême ayant une fois de plus compromis la cause de la monarchie, Louis-Philippe essaiera de la sauver.
Son esprit clairvoyant et courageux n'a pas peur des dis cordes et ne se trouble pas au milieu des ruines accumulées par d'autres. On pense à lui en lisant une merveilleuse page de Lamartine — dans les Girondins — sur Mirabeau. « Tout tombe en quelques mois, dit Lamartine, de ce qui avait- été bâti et cimenté par les siècles. Mirabeau seul se reconnaît au milieu de ces débris.... Là où tout le monde tâtonne, il touche, il marche droit.... Il aborde, il tranche toutes les questions, non en utopiste, mais en politique. La solution qu'il apporte est toujours la moyenne exacte entre l'idéal et Ja pratique. Il met la raison à la portée des mœurs, et les institutions en rapport avec les habitudes. Il veut un trône pour appuyer la démocratie; il veut la liberté dan^ les Chambres, et la volonté de la Nation, unie et irrésistible dans le Gouvernement. Le caractère de son génie tant défini et tant méconnu est encore moins l'audace que la justesse. Il a, sous la majesté de l'expression, l'infaillibilité du bon sens. »
Prenez l'une après l'autre ces brèves et expressives formules; elles peuvent s'appliquer aussi à Louis-Philippe. Toutes conviennent à sa pensée aussi bien qu'à son œuvre. Sauf une, pourtant : la majesté de l'expression, qu'il n'a jamais cherchée.
Il y a entre ces deux hommes une autre différence importante. « Les vices même de Mirabeau, confirme Lamartine, ne peuvent prévaloir sur la netteté et la sincérité de son intelligence. Au pied de la tribune, c'est un homme sans pudeur et sans vertu. A la tribune, c'est un honnête homme. »
Pour être un honnête homme, Louis-Philippe n"a pas besoin de monter à la tribune. Mais comme tous les autres traits s'appliquent à lui! Moyenne entre l'idéal et la pratique; institutions mises en rapport avec les mœurs; justesse plus encore qu'audace; infaillibilité du bon sens : c'est Louis- Philippe lui-même !
Quand nous avons arrêté notre récit, il revenait au palais de Palerme. Il y trouve son beau-père enflammé de l'espoir de revoir Naples bientôt, et intercédant auprès du Congrès de Vienne; mais sans résultat.
Le Roi Murât, en efl'et, s'est senti attiré du côté des souverains légitimes, et cette ingratitude n'est pas sans excuse. Les correspondances récemment publiées entre Napoléon et sa sœur Caroline montrent que celui-ci infligeait aux rois créés par lui des obligations intolérables. Vous n'êtes rien que par moi, et ne devez songer q^u'à la France et à moi, leur répétait-il à tout propos : il leur interdisait tout souci de l'intérêt de leur propre État, au point de vouloir faire fermer un jour la fabrique de porcelaines de Capo di Monte de peur qu'elle ne fît concurrence à Sèvres!
Murât aime Naples : les lazzaroni et la docile noblesse on oublié Ferdinand. Il entre au jour, aux premières nouvelles de la campagne de France, dans le salon de sa femme, et ouvre les fenêtres pour montrer une flotte anglaise qui entre dans la baie de Naples à pleines voiles, comme entra jadis la flotte de Latouche-Tréville, à la grande terreur de Ferdinand •. Mme Récamier est là; elle a demandé asile à la Reine Caroline; et cette belle personne dit, avec candeur : « N'êtesvous plus Français? Ne devez-vous pas tenir bon pour leur cause? — Suis-je donc un traître? » s'écrie Murât en pâlissant. Mais, sous la fenêtre, la foule l'aperçoit et l'acclame. Il descend sur la place, il se rend à San Carlo au milieu des ovations. Le sort en est jeté : il marciiera contre le Prince Eugène !
Louis-Philippe laisse donc à Palerme, attendant une meilleure fortune, le Roi son beau-père et le Prince héritier François qui, dans un an, ira pacifier Naples en qualité de Vicaire.royal. Il aimait ce beau-frère et a déclaré qu'il aurait pu être un bon Roi constitutionnel, si les circonstances s'y fussent prêtées. Il emmène la Duchesse d'Orléans et ses enfants, et les installe à Paris avant la lin de juillet 1814. L eut moins de hâte de revenir après les Cent jours