‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 18 sur 49 · CHAPITRE V LES CENT JOURS · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LES CENT JOURS

LE l*"" mars 1815, le Prince de Monaco, dans une chaise de poste, roulait entre Cannes et Antibès. Sa voiture est arrêtée; des soldats sont sortis des bois de pins; figures brunies, bonnets à poil, hautes guêtres blanches; ce sont des grenadiers de l'Empereur. Tout à coup, l'Empereur lui-même paraît. « Où allez-vous, Prince? — Je rentrais chez moi, bégaie le petit seigneur interloqué. — Eh bien, je fais comme vous. Je rentre chez moi » ^

Moins de trois semaines après, il arrivait aux Tuileries la nuit, à la joie de l'armée, au grand chagrin de la Nation.

La veille, dans un bel hôtel de la rued"Anjou-Saint-Honoré, Mme la Comtesse de Rumford, qui avait été Mme Lavoisier et avait perdu en 1814 son second mari, recevait de nombreux et célèbres amis : tous déploraient l'extraordinaire événement qui allait encore une fois déchaîner la guerre. M. de La Fayette est là, calme et résolu; le matin, il a attaché à son chapeau la cocarde blanche.

Plus nerveux et remuant, M. Benjamin de Constant, ayant écrit un manifeste contre l'usurpation armée, reçoit de nombreux compliments.

Dans un coin, tout jeune, modeste et timide devant ces grands hommes, se tient Arago. Un naïf ose prétendre que Napoléon reviendra peut-être assagi, et las de la guerre : Népomucène Lemercier l'accable de ses moqueries étincelantes. Cuvier, silencieux, écoute et approuve l'auteur de la Panhypocrisiade et d'Agameninon. M. Maine de Biran, M. le Chevalier de Jaucourt, M. Théodore de Lameth se livrent aux

i. Mémoires du Cardinal Caprara.

plus sombres prophéties. Garât devait chanter, et s'approche d'un piano; une jeune Anglaise d'une grande beauté s'est assise pour accompagner son chant. Les conversations s'arrêtent. Mais dans le silence résonne encore la voix sèche et dure de M. Ramond. Et Garât se tait. M. Ramond est un vieux géologue des montagnes d'Auvergne, qui fut pendant quelques mois préfet de Napoléon et s'est séparé de lui, ayant pris en horreur le régime despotique.

« La guerre, dit lentement le vieillard, il la fera toujours. C'est une guerre viagère, suivant le mot terrible de Pitt..., Arrivé demain, il faut qu'après-demain il batte le rappel fasse la presse des conscrits, ramasse les vieux soldats que lui ont rendus les neiges de Russie et les pontons anglais.... Qu'il soit vainqueur, je le veux : il n'aura fait que redoubler sur lui le tocsin de l'Europe. Mais l'Angleterre l'arrêtera. Elle tera tout pour cela. Il lui en coûtera la vie à beaucoup des brillants officiers anglais! »

Garât se tait toujours. Et tout à coup la jeune Anglaise se renverse évanouie. Elle est fiancée à un jeune officier de cavalerie. On l'emporte, on essaie de la consoler. Mais le destin funeste lui est apparu. Son fiancé sera tué à Waterloo.

En ce moment avancé de la soirée, entourée d'hommages de tous, entre Mme de Staël. Elle porte sa parure habituelle, et un turban cache en partie ses cheveux noirs. Elle est prête à partir cependant, et aura quitté Paris avant le jour. Elle s'approche de la maîtresse de la maison. « Mme de Rumford, dit le récit d'un témoin, malgré son calme ordinaire et sa philosophie de personne riche et invulnérable, commençait à s'agiter un peu de l'inquiétude universelle. » Mais que peut redouter une personne qui a été la femme de Lavoisier, qui l'a vu périr sur l'échafaud, et qui donne des fêtes? Mme de Staël la rassure aisémentr « Restez tranquille ici, chère Madame : vos noms vous protègent.... Cet homme est parti despote vaincu; il revient tyran déguisé. 11 sera obligé de nK'nager un peu d'abord même ceux qu'il appelait les idéologues, vos amis Tracy, Sieyés, Volney, Garât. Mais moi, il

me hait. Il hait en moi mon père, nos amis, nos opinions à tous, l'esprit de 1789, la Charte, la liberté de la France, et l'indépendance de l'Europe.... Je n'ai pas d'armée entre lui et moi; je ne veux pas qu'il me tienne prisonnière, car il ne m'aura jamais pour suppliante. Il sera ici demain. Adieu, chère Madame*. »

Un invité du salon de la rue d'Anjou, jeune professeur de rhétorique, a raconté la scène. En s'en allant tout le long de la rue Saint-Honoré; pour regagner sa chambre aux enyirons du collège Charlemagne, il se répétait à lui-même les paroles tombées des lèvres de l'auteur de Corinne; et sa mémoire faisait revivre devant lui les illustres hôtes de Mme de Rumford. Sa mémoire en ce temps-là, nous dit-il, était « malléable et colorée comme la plaque d'un daguerréotype ». Le jeune professeur s'appelait Villemain.

Dans la nuit suivante, un élève de Charlemagne — classe de rhétorique Villemain et Létendard — perché sur une borne de la cour des Tuileries, vit passer au grand trot une voiture poudreuse : un instant, à la lueur d'un réverbère, il aperçut une figure pâle, exprimant une sombre tristesse et de grands soucis. La voiture s'engouiTra sous la voûte du Pavillon de l'Horloge. Les cris d'une centaine d'officiers éclatèrent. Mais la foule n'était point accourue. Paris dormait. Ce collégien, devenu dans la suite mon grand-père maternel, m'a souvent décrit la scène; et, après tant d'années passées, il gardait une impression profonde de cette lugubr^ apparition.

Quel fut, pendant les vingt jours de marche entre le golfe Juan et les Tuileries, le rôle du Duc d'Orléans? Ce Prince en a été très justement fier, car de toutes les Notes écrites sur les événements de sa vie, le récit des services qu'il rendit alors au Roi Louis XVIII est le seul qu'il ait voulu publier

i. Villemain. Mémoires

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lui-même. La pelite brochure qui le contient fut imprrmée en 1850, pendant le dernier exil, peu de mois avant la mort du Roi des Français.

En 1814, premier Prince du sang, le Duc d'Orléans défe.idit le trône et la charte; et, Général de 17'.'2, il ne lit qu'imiter ses camarades Oudinot, Jourdan, Mortier, MacdonaM.

Dès qu'éclate la nouvelle du débarquement, il court à Lyon avec le Comte d'Artois. Là les deux Piinces se si'-pfrent. Le Comte d'Artois invite le Duc d'Orléiins à retouriiei v(irs Paris par Roanne et le Bourbonnais. Il f'ira n^brousser chemin aux troupes qu'on avait a))pelées à Lyon. Louis Phi[ipj)e sort de la maison et devant la porte même voit les volti geurs de garde occupés à an-acher leur C(»carde blancho. A cinq lieues de la ville, il rencontre le 72« do ligne, Colontl Simmer; il le haran;»ue, sans c-blenir un seul cri d(i Vive lî Roi. Et malgré ses exhortations, le réginunt continua s;i marche vers le Sud. « Monsugneur, dit le Colonel, nous regrettons de ne pas vous sui\re, car nous ne vous confon dons pas avec ces chiens d'émigrés qui ont perdu vos parents. >

Il arrive à Paris. Soult qui était Ministre de la Guerre a été dénoncé devant la Chambre des Pairs. Les Mémoires de Villèle accusent nettement le Ministre de trahison. Soult, en 1814, aurait, à dessein : i°mis en demi-solde les officiers sans emploi ; 2° choisi comme grand chancelier de la Légion d'honneur, afin de les exaspérer, un émigré, le Comte de Bruge; 3° rappelé spécialement les officiers en demi-solde, ainsi préparés par ses soins, pour les opposer à Napoléon.

Clarke, duc de Feltre. a remplacé Soult au Ministère. Le 15 mars il entre au Palais-Royal, où le duc d'Orléans vient d'arriver. Il lui apprend qu'une armée se forme à Melun,.et sera commandée par M. le duc de Berry, avec l'aide de Macdonald. « C'est fort bien ; mais les fusils partiront-ils? » Tout dépend du premier engagement. « Il paraît que Ney a déjà ouvert le feu, » dit M. de Blacas qui vient d'entrer. Et Blacas cl le Ministre de la Guerre invitent le Duc d'Orléans à se

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rendre aux Tuileries : Qu'il vienne tout de suite, sans revêtir un uniforme, le Roi l'attend.

Le Roi est assis près d'une fenêtre et contemple avec tristesse l'admirable jardin. Il annonce au Prince qu'il est inquiet et mécontent de mouvements de troupes ordonnés dans le Nord par le Comte d'Erlon ; brusquement il offre à son neveu de prendre le commandement de toute cette région. « Vous iriez vous établir à Amiens, » lui dit-il.

e Plutôt à Péronne », répond le Prince, qui entre dans des considérations militaires, mais ne songe pa^s un instant à repousser la tâche, ou même à poser des conditions. Il demande aussitôt, en vue des précautions à prendre ou des eflor'.s à tenter, si le Roi, lorsqu'il devra quitter Paris, com{>te prendre la route du Nord. Rien n'était alors moins certain. Dans le premier moment d'effarement, certains conseill(!rs avaient proposé Bordeaux; d'autres, à l'esprit plus belliqueux, la Vendée.

Le Roi rejeta la question. « Nous ne pensons pas, dit-il, à cela. » Le Prince objecte les mauvaises nouvelles venues d'Autun. « Oui, dit le Roi, et môme de Dijon. Mais j'ai soixante ans : à mon âge, on attend. — Alors, Sire, la victime sera plus grande que le bourreau : mais quels sont les projets des étrangers? — Ils entreront si Buonaparte revient. Il faut donc le combattre et l'empêcher de revenir. — Puic-jc déclarer aux troupes que Votre Majesté n'entend être maintenue sur son trône que par des Français? — Oui, répond le Roi, vous le pouvez très fort : il n'y a rien dans ce que vous me dites là qui ne s'accorde avec ce que j'ai toujours dit. »

Le Roi, après cette conversation, invite le Duc d'Orléans à le suivre devant la réunion des deux Chambres, où il jure de maintenir la Constitution et est acclamé. Il ramène son neveu dans sa voilure, et lui fait délivrer au retour ses lettres de service. Elles sont ainsi conçues :

« Louis par la grâce de Dieu Roi de France et Navarre, ayant à désigner un commandant en chef pour être employé

LES CENT JOt'RS. 111'

en celte qualité au commandement des troupes stationnées dans les départements du Nord, a fait choix de son très cher et bien aimé neveu le Duc d'Orléans, lieutenant général des armées.

« Il est en conséquence ordonné aux officiers de 1" État- Major, à ceux de l'artillerie, du génie, aux inspecteurs des revues, etc., etc., et à tous autres qu'il appartiendra de le reconnaître et de le faire reconnaître en ladite qualité par ceux étant à leurs ordres.

« Fait à Paris, le 16 mars 1815.

« Le Ministre de la Guerre, « Duc DE Feltue. »

Je ne crois pas que dans un moment plus grave ait jamais pu être donné un témoignage de confiance plus complet.

Louis XVIII absout le Duc dOrléans de la faute paternelle, et il lui reconnaît la qualité de lieutenant général, conquise dans les armées de la République. Il ne lui donne pas encore le titre d'Altèsse royale, mais il compte sur lui et sait qu'il est incapable de se laisser tenter par ceux qui lui disent (et ils sont nombreux dans l'armée) : « Nous vous aimons, Monseigneur, et ne vous confondons pas avec ces chiens d'émigrés. »

Le Duc d'Orléans part le 16 au soir, en même temps que le Maréchal Mortier, duc de Trévise, qui doit commander en second. Le 17 au matin, il entre dans Péronne et réunit les officiers. Ce sont des cavaliers, lanciers et chasseurs à cheval : régiment du Dauphin, régiment de Monsieur. Les nouvelles volent moins vite que de nos jours : c'est à peine si les officiers savent que Napoléon a débarqué. Les soldats l'ignorent. Quel est l'esprit de ceux-ci? Très soumis, assurément, très discipliné. Mais s'il faut les conduire au-devant des troupes ayant arboré la cocarde tricolore, et surtout s'ils aperçoivent la silhouette de lEmpereur, qui peut répondre de ce qui arrivera?

Au dîner, où les colonels et les chefs d'escadron ont

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été invilés, le Prince donne lecture de i'oidre du jour qu'il veut adresser aux troupes : « Soldats, Honoré de la confiance du Roi, je viens vous rappeler combien il importe au bien du service de Sa Majesté et au salut de notre Patrie, que vous déployiez contre ses ennemis intérieurs cette; loyauté et cette énergie que vous avez constamment déployées contre ses ennemis extérieurs. C'est ainsi que vous soutiendrez l'honneur du nom français, déjà si exalté par vos victoires, par les victoires de cette brave armée à laquelle je m'honore d'appartenir. J'ai la ferme confiance, et j'aime à vous la témoigner, que, fidèles au serment que vous avez prêté au Roi^ c'est à vous que la France devra son salut et la préservation de tous les maux dont elle est menacée. »

Le Duc d'Orléans, avec son activité f.alme, compétente, exempte de phrases, s'occupe aussitôt de dispositions militaires. Il ramène en arrière le régiment de Noyon, et s'établit à Saint-Quentin, Péronne, Bapaume, Albert, Amiens. Avec douleur il s'aperçoit que de La Fère, piême de Douai, lartillerie a été appelée à Melun. « Et toute l'armée qu'on rassemblait là, écrit-il, passait en détail à Buonaparte ! » , Peu de ressources, point d'argent; sentiments incertains dans la troupe. Il se convainc rapidement qu'il sera impossible de tenir la campagne, et qu'on n'a quelque chance de se maintenir que dans les places.

Il court donc à Cambrai, place commandée par le général Lyon. Le pouple le reçoit aux cris de « Vive le Roi! ». Le peuple n'y manque jamais. La troupe reste silencieuse. Il en est ainsi d'un bout à l'autre de la France ; la révolution militaire se fait contre le vœu du pays.

Comment n'avoir pas prévu cette révolutiontA Cambrai, un régiment de chasseurs à cheval est passé en revue ; et enchante les regards de connaisseur du Duc d'Orléans. « Joli régiment, écrit-il, leste, maniable, qu'on aimerait à commander. » Les uniformes seulement sont un peu fripés; ce sont ceux mêmes de l'armée de l'Empereur. Pas un n'a été renouvelé depuis la campagne de France ! Il y a encore des

mamclucks : costumes turcs, mais bonnes figures normandes ou picardes. « Comme il efit mieux valu, pense le Prince, embrigader ces braves gens dans la garde royale, au lieu d'appeler les GOOO mousquetaires qui ont coûté si cher! » De même, le maréchal Macdonald avait dit au Roi : « Faites de la vieille garde votre garde, et ne créez pas de garde du corps. »

Il arrive à Douai. Il espère dans cet arsenal trouver encore quelques canons; bien que, dans sa route il ait rencontré des batteries se rendant à Melun. Une batterie utilisable demeure à peine. Encore n'est-elle pas prête, et il donne des ordres pour l'équiper.

Il en est de même partout. Au lieu de maintenir dans leurs postes des soldats qu'on savait hésitants, on les a appelés de toutes parts, et amenés, avec toutes les ressources qui se pouvaient tirer de leurs garnisons, pour les jeter aux pieds de leur Empereur. Il a été parlé de trahison. Le Prince n'y croit pas : il accuse plutôt un zèle irréfléchi; aucun plan, aucune idée générale ne dirigeait ces opérations hâtives. Quelles étaient môme les intentions personnelles du Roi? Personne ne les connaissait encore. Il n'est pas possible qu'il ait songé dès l'abord à se retirer vers Lille : car en ce cas, il n'eût pas dépouillé de leurs meilleures ressources les pinces du Nord. Peut-être la nouvelle du bon accueil que le Duc d'Orléans a trouvé dans ces places, et des heureuses dispositions qu'il a prises, a décidé le Roi à choisir cette direction.

Cependant que se passe-l-il à Paris?

Le 1 1, M. le Chancelier de France a rendu compte aux Pair « do l'incroyable activité avec laquelle M. le Comte d'Artois a organisé la défense de Lyon, des témoignages non équivoques qu'il a Hîçus des troupes et des citoyens armés ». Puis M. le Chancelier a ouvert les dépêches, s'excusant d'un retard de deux jours, amené par le brouillard. Or, que disent les dépêches? « Les Princes partent à l'instant; Buonaparto est attendu à Lyon ce soir ! »

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1 J ' LOUIS-PHILIPPF.

La Fayette est accouru à Paris de son château de la Grange, Il ne doute pas du triomphe de Napoléon. Comment opposer, dit-il, à Thomme « le plus actif, le plus commandant qui fut jamais, un podagre, un impotent, qui reçoit la parade, dans son fauteuil, ne sachant que lever les bras de dessus son balcon et répéter : « Je suis content, mais très content' » ?

La Fayette n'aime pas l'Empire, mais comme il aime l'Empereur ! Il reproche ses défauts physiques à Louis XVIII comme ils ont été reprochés à l'infortuné Louis XVI. Il lui accorde seulement « un assez beau visage ».

Mais il ne servira pas Bonaparte. Il ne le veut pas, car « la Royauté s'était montrée en somme moins absolue que le système impérial... et Bonaparte est aussi incorrigible que les Bourbons, et beaucoup plus redoutable ».

Sa fermeté politique, son incontestable droiture lui dictent la conclusion suivante.

* ... Quoique je visse d'un côté les opinions etles hommes de la Contre-Révolution sous des couleurs qui m'étaient devenues antipathiques, de l'autre des professions de ma propre doctrine et le rétablissement de la cocarde que j'avais instituée; d'un côté la haine implacable dont j'avais eu des preuves..., de l'autre, une disposition qui eût été bienveillante, si je ne l'eusse repoussée; en un mot les souvenirs de ma captivité d'Olmutz opposés à ceux de notre délivrance; je n'apportai de ma retraite que des vœux contraires à Napoléon. »

Napoléon approche. Il a dit aux généraux qui se donnent à lui : « Vous allez faire la plus belle de vos campagnes; et je vous défends de tirer un coup de fusil. »

A son ordre, en effet, les fusils se relèvent, les bataillons font demi-tour, les officiers sinclinenl. On avait compté avec les maréchaux, non avec les colonels. Ney tombe dans ses bras. Le camp de Melun n'existe plus.

Mais aussi ceux que Napoléon appela d'abord citoyens,

i. Mémoires de La Fayette.

prétend La Fayelle, lurent nommés Français à moitié chemin et sujets à Paris.... Dans les trois annonces de la nomination de M. Fourier à la Préfecture de Lyon, il lui donna successivement le titre de citoyen, de Monsieur, et de Comte.

Au moment suprême, des conférences se tiennent chez le Président Laine. Lally Tollendal, respecté et aimé de tous, les a provoquées. Benjamin Constant est des plus ardents. La Fayette conseille, s'il y a encore quelque effort à tenter, d'écarter les neveux du Roi et de n'employer que son cousin le Duc d'Orléans, seul prince populaire. Il propose de réunir tous les députés ayant depuis 1789 fait partie des Assemblées, afin d'opposer à une force matérielle invincible une grande force morale.

Chateaubriand, au lieu de cette collection de vieux députés, aime mieux se représenter le Roi assis à l'entrée des Tuileries, entouré de ses plus fidèles amis prêts- à verser leur sang, et attendant l'usurpateur.

, C'était le 19 mars. Le 20, au point du jour, la Garde. Nationale de Paris se préparait à défendre le Palais ; il est vide, le Roi est parti. « La précipitation fut telle, prétend La Fayette, que le Roi oublia son portefeuille, et son grand aumônier. »

En ce même jour, le 20 mars, le Duc d'Orléans est arrivé à Lille. Il a été, le 21, voir si tout est en ordre à Valenciennes, avec le général Dubreton. A son retour, il reçoit un courrier de M. le Comte de Blacas. Le Roi est à Abbeville. Il a quitté Paris la veille. A Abbeville Sa Majesté attend Monsieur, M. le Duc de Berry et l'arrivée des corps de sa Maison militaire, pour prendre une décision. Elle prie le Prince de lui faire savoir « dans quelles dispositions se trouve l'armée qui est sous ses ordres et quelle en est précisément la force ».

Le Duc d'Orléans répond à M. de Blacas dans la matinée du 22 mars. Il se réjouit de savoir Sa Majesté en bonne santé et hois de danger immédiat. 11 s'applique à renvoyer les troupes qu'il rencontre dans leurs garnisons respectives. Mais les Cuirassiers de France ont refusé de rentrer à Arras,

et il craint que ce mauvais exemple ne soit contagieux. Il se loue des efforts de M. le Maréchal Duc de Trévise qui « manifeste la plus grande fidélité pour le Roi, prend les meilleures mesures, tient aux soldats le meilleur lang-age, et déploie vraiment un très beau caractère.... L'esprit des habitants de tout le pays est excellent, on ne peut plus dévoué au Roi. Quant à l'esprit des troupes, vous savez, mon cher Comte, combien il est difficile de donner un avis à ce sujet. Nous avons été inquiétés cette nuit par des rapports défavorables...- Il faudra observer demain l'effet de la nouvelle du départ du Roi et de l'entrée de Bonaparte dans Paris. Je ne suis pas sans crainte; mais je suis sûr du zèle du Maréchal, et je puis assurer le Roi que je ne m'y épargnerai pas non plus.... »

Le Prince s'est occupé de l'esprit de l'armée plus que du nombre. Cependant il a compté, quand il était à Péronne, quatorze bataillons et vingt-huit escadrons très faibles, ne donnant guère qu'un total de 7000 hommes. Point d'artillerie. Toute celle qui était à Douai a été expédiée à Paris f. sur les ordres réitérés du Roi ».

Le soir du 22 mans, il s'est mis à table avec le Duc de Trévise. Tout à coup des roulements et le trot de chevaux nombreux résonnent sur le pavé de Lille. Ce sont les voitures du Roi.

Le 23, à sept heures du matin, le Duc d'Orléans est appelé chez le Roi. Dans la nuit est venue une dépêche du Prince d'Orange, offrant ses bons offices si le Roi veut passer en Belgique. Mais le Roi n'est plus décidé à partir; il attendra l'arrivée de sa Maison militaire, qui n'a pu suivre à la même allure; et des nouvelles. Quelques heures se passent. On apprend que le Duc de Berry approche avec 2000 hommes de la Maison militaire. Et le Duc d'Orléans court au-devant d'eux. Mais l'effet produit sur les troupes est déplorable. Peu s'-en faut que les fusils ne s'abaissent contre les nouveaux arrivants. Il faut les cantonner dans les faubourgs.

A midi, le Duc d'Orléans, les Maréchaux Mortier et Macdonald sont appelés de nouveau à la Préfecture. M. de Blacas est avec le Roi dans le cabinet du Préfet. Ce dernier a reçu des dépêches du Duc de Bassano. De ce que contiennent ces dépêches le Roi ne dit rien, et le Duc d'Orléans n'a jamais rien su. Mais Louis XVIII annonce qu'à trois heures il quittera Lille, pour gagner la frontière la plus proche.

Pourquoi sortir de France et ne pas se retirer d'abord à Dunkerque? « Dunkerque, répond le Roi, est à vingt-cinq lieues . Arriverai-je par la route directe ? Ma Maison n'ayant pu me suivre, n'étant pas là, ce sera la même chose qu'ici. D'ailleurs je pourrai revenir. — Non, dit le Prince, la frontière est un Rubicon qui ne se laisse pas traverser deux fois en sens inverse. »

Le Roi persiste dans son projet ; il ira à Ostende, mais non pas pour s'embarquer. Il attendra les événements.

Alors les Maréchaux prennent congé. « J'avais juré fidélité à Napoléon, dit Macdonald, et je me glorifie d'avoir été des derniers à le quitter. Je suis fier aussi d'être resté auprès de Votre Majesté jusqu'au moment où Elle va sortir de France. ]\Iais je ne sortirai pas à sa suite. Je la prie d'accepter ma démission. »

Mortier tient le même langage. Il compte se retirer chez lui. Cependant, après le départ du Roi, quelle devra, dans son commandement de Lille , être sa conduite ? « Vous devrez, dit le Roi, faire ce que les circonstances vous indi- ([ueronl. Je m'en remets à vous. » Et il ajoute : « Si les circonstances vous obligent à mettre une'autre cocarde à votre chapeau, faites-le. Mais vous conserverez toujours la mienne dans votre cœur; et je suis sûr que vous la reprendrez à la première occasion. — Je conserverai toujours dans mon cœur, dit le Maréchal, le souvenir des bontés de Votre Majesté. »

Quelques mois plus tard, le Maréchal Mortier, Pair de France, refusait de juger Ncy, son compagnon d'armes. Il

était déclaré, pour cette cause, déchu de la pairie. Certainement il condamnait le fait d'avoir cédé à un entraînement et violé un serment militaire. Mais qui peut se replacer en de pareils temps, mesurer la puissance de pareils entraînements, quand le Roi lui-même admettait qu'un soldat put ôtre amené à changer la cocarde de son chapeau? Les circonstances, mot dont il se sert, et qui est pris ordinairement en un sens fort doux, peuvent devenir des tempêtes, qui bouleversent l'âme et troublent la marche du plus résolu. En ce moment, les deux vieux soldats ne voient qu'un devoir clair et net ; rester en France. Le Roi les approuve et les remercie.

"\''ient le tour de M. le Duc d'Orléans. « Je m'adressai dit il, au Roi, et lui demandai ce que Sa Majesté voulait que je fisse. — Ma foi, Monsieur, lui dit le Roi, vous pouvez faire tout ce que vous voudrez. »

Le remerciement, cette fois, est singulier et dépourvu de la bonne grâce habituelle à Louis XVIIl.

« Eh bien, répond le "Prince, puisque Votre Majesté me laisse cette latitude, je vais monter à cheval avec le Duc de Trévise, pour accompagner le Roi jusque sur le glacis. Puis je rentrerai dans la place ; j'y resterai tant que j'aurai quelque espoir de servir la cause de "Votre '\Iajeste. Je crains que ce ne soit pas long. J'irai ensuite rejoindre en Angleterre ma femme et mes enfants, en attendant les événements.

— C'est, dit le Roi, ce que vous avez de mieux à faire. ))

Et à trois heures, le Roi monte en voiture, avec le Duc de Duras, le Prince de Poix, le Comte de Blacas, et s'éloigne par la route de Bruxelles et de Gand. Les généraux l'accompagnent à cheval jusqu'à l'extrémité du glacis. Il part, sans proclamation au peuple, sans ordre à l'armée. Deux ordonnances furent signées, mais plus tard et ne parurent que le 14 avril dans le Journal de Gand. Une petite Cour s'était formée autour du Roi dans cette ville, et même une petite armée - l'armée d'Alost — faile des débris de sa Maison militaire.

Rentré dans la ville, le Duc d'Orléans remet le commandement à M. le Maréchal Mortier. On a prétendu qu'il avait

délié les officiers de leur serment de fidélité envers le Roi. Ce n'est pas exact. Il écrivit aux officiers supérieurs de la 1G« division :

t Je vous préviens... que de malheureuses circonstances ayant déterminé le Roi à sortir de France, cet après-midi, à trois heures, je vous dégage des ordres que je vous ai donnés en son nom. Je laisse à votre jugement et à votre patriotisme le soin de décider ce que vous croyez convenir aux intérêts de la France et à vos devoirs. »

Il ne pouvait moins faire. Il n'avait pas qualité pour délier d'un serment : c'est là une question dont la conscience de chacun est juge. Mais il n'avait plus le droit de donner des ordres au nom du Roi, le Roi ayant quitté la France sans en donner à personne.

Le lendemain, le Duc d'Orléans s'éloigne. « Athalin, dit il, et Raoul de Montmorency voulaientme suivre. » 11 les prie de n'en rien faire et s'embarque à Dunkerque avec M""^ Adélaïde et M"'^ de Mon tj oie. La Duchesse d'Orléans et ses enfants sont déjà à Twickenham.

La seconde partie du Journal des Cent jours ne contient qu'une collection de lettres, entre Twickenham et Gand ou Rruxelles.

Moins de huit jours après la séparation de Lille, le Prince s'est enquis de la santé du Roi, et a fait part au Roi de son installation en Angleterre.

Le 17 avril, le Roi Louis XVIII répond : « J'ai été un peu indisposé depuis mon arrivée à Gand, mais maintenant j-^ suis beaucoup mieux.

« Dans l'attente où je suis des grands événements qui se préparent et qui doivent avant peu nous olTrir des chances favorables, je n'ai rien de nouveau à vous mander pour le moment ; mais dès qu'il se présentera une occasion d'agir, je

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ne tarderai pas à vous appeler près de moi, où je vous verrai toujours avec autant de plaisir que de confiance. »

Mais le Prince viendra-t-il ? — Il n'y est nullement résolu.

Il répond au Roi le 25 avril. La lettre est longue, le style verbeux, minutieux ; le bon sens, la clairvoyance, Tapplication, la sincérité en font le mérite : rares et précieuses qualités chez un homme politique. L'éloquence fait triompher un bon conseil, mais ne peut se vanter de le découvrir.

Citons quelques passages de cette importante lettre. Le Duc d'Orléans remercie le Roi de sa lettre du 17. Il a vu le Prince régent d'Angleterre. « Son désir de voir Votre Majesté sur le trône est vif et sincère; il est constamment occupé de chercher tous les moyens d'y parvenir.

« Comme Votre Majesté, je pense que les grands événements qui se préparent doivent nous réserver des chances favorables.

« L'objet de Votre Majesté me paraît devoir être d'abord le renversement de Buonaparte sans lequel votre rétablissement est impossible; et ensuite qu'aucun autre Gouvernement que celui de Votre Majesté ne remplace celui de Buonaparte.

« Quant au renversement de Buonaparte, il me semble incontestable que Votre Majesté n'a plus aucuns moyens directs de l'opérer (au moins quant à présent), puisque toutes les tentatives qui ont été faites dans les différentes parties de la France ont successivement échoué. Je ne vois donc plus dans l'état actuel des choses que l'arrivée à Paris des armées étrangères ou leur approche de cette capitale qui puissent abattre le Gouvernement de Buonaparte ou déterminer les factions qui l'entourent à l'abandonner. Votre Majesté ne doit pas ignorer que ce moyen si onéreux et si pénible pour la France y excitera des sentiments dont l'application à Votre Majesté serait très fâcheuse; et, d'ailleurs, en écartant celte discussion inutile aujourd'hui, puisque ce sont les Alliés qui croient nécessaire à leur sûreté et à leur indépendance de

marcher sur Paris et de renverser Buonaparle, la seule question à examiner selon moi pour Votre Majesté c'est de savoir si sa présence et celle des Princes dans les armées alliées ajouteront à leurs forces ; ou si, comme je le pense, l'application au Roi et aux Prirces des sentiments dont je parlais tout à l'heure ne les diminuerait pas effectivement en rendant celles de Buonaparle plus indissolubles et en créant de nouvelles difficultés à ce que ce soit le Gouvernement de Votre Majesté qui remplace celui de Buonaparte.

« Je prie Votre Majesté de me pardonner si cette opinion lui déplaît. Mais dans les circonstances où nous nous trouvons c'est le devoir de tout Français de lui dire franchement son opinion, et ce devoir est encore plus impérieux pour le premier Prince du sang.

« Je pense, Sire, que la présence des Princes dans les armées alliées n'ajoutera point à leurs forces parce que je suis bien convaincu qu'aucune partie de l'armée française ne se joindra à elles.

« Il ne faut pas oublier ce que l'émigration des premières années de la Révolution doit nous avoir appris, et il ne faut pas retomber en 1815 dans les illusions qui ont été si funestes en 1791 et 1792; sans quoi les mêmes causes produiraient les mômes résultats, et l'émigration de 1815 ferait encore moins de prosélytes en France que n'en fit celle de 1791. Le séjour -que nous venons de faire en France nous a permis de juger l'effet qu'y a produit la présence de Français marquants dans les armées étrangères. Et je suis d'autant moins suspect sur ce point qu'avant notre retour en France je m'en é!ais formé une opinion différente. Mais M. le duc de Berri pourra certifier à Votre Majesté, car il me l'a dit lui-même bien des fois, qu'on n'a jamais pardonné au Général Moreau d'avoir servi dans les armées alliées. Or, Sire, si d'une part la présence des Princes dans les armées alliées ne produit pas une grande défection dans l'armée française, et (jue de l'autre elle jette en France sur les Princes français une défaveur très fâcheuse pour eux et propre à créer des difficultés additionnelles au

['2^1 Louis-PiiiLiPi'i:.

rétablissement de Voire i\Iaj esté après le renversement de Buonaparte, il me semble qu'il faut éviter soigneusement de se placer dans cette position-là.

« Cela est d'autant plus important que ne comptant plus, comme j'ai déjà avoué au Roi que je le faisais, que sur la force matérielle des armées alliées pour leur arrivée à Paris et ne voyant rien que cette cruelle extrémité qui puisse opérer le renversement de Buonaparte, que je regarde toujours comme la conséquence naturelle de cette arrivée; il me semble que de toutes les manières c'est pour ce moment-là qu'il faut réserver tous vos moyens, afin qu'il s'élève, comme en 1814, un cri national qui détermine l'armée à se soumettre au Roi. Et, par conséquent, il me paraît très essentiel d'ag'r avec l'armée française, de manière à diminuer autant que possible son éloignement pour le Roi. »

Le point de vue est clair et juste. Napoléon a soulevé l'armée seule. Le pays entier veut la paix, et la liberté garantie par la Charte. Telle était l'opinion de tous les hôtes illustres de la veuve de Lavoisier : tel est le sentiment que Louis-Philippe a vu régner dans le peuple, depuis Lyon jusqu'à Lille. Mais l'armée, encore vêtue des uniformes de Napoléon, commandée par ses capitaines et ses colonels, a repris la cocarde de l'Empereur. L'Europe entière condamne cette insurrection militaire; elle ne se sentira sûre de la paix que par le renversement de Napoléon. Personne ne peut plus l'arrêter dans cette œuvre qu'elle a résolue. Attendons la suite; et laissons la Nation, s'il lui plaît, appeler le roi. Le Roi et les Princes ne doivent à aucun prix se montrer à elle au milieu des armées étrangères.

Telle a été la constante pensée de Louis-Philippe depui?i les jours de Valmy et de Jemmapes. Il y demeure fidèle tout en admettant les cruelles nécessités du moment. Et il no parle que dans l'intérêt du Roi légitime quand il dit : « Il faut veiller à ce qu'aucun autre Gouvernement que celui de Votre Majesté ne remplace celui de Buonaparte. » On ne doit pas oublier qu'en ce moment beaucoup de gens songeaient

au Duc d'Orléans lui-mèine. Wellington avait dû riposter : « Ce ne serait encore qu'un usurpateur de bonne maison! » un jour où l'Empereur Alexandre indiquait trop nettement ses préférences !

Cette longue lettre contient encore des considérations militaires d'une haute sagesse.

« Le point le plus difficile sera d'organiser une force sur laquelle Votre Majesté puisse compter pour appuyer et soutenir son Gouvernement.

« En pensant, comme je le fais, que la compression des armées alliées sur les armées françaises soit encore aujourd'hui comme l'année dernière le seul moyen de faciliter à la Nation de réclamer Votre Majesté, je ne peux pas perdre de vue que celte compression ne peut jamais ôtre que momentanée.

« .... Il ne peut suffire que Votre Majesté soit reconduite aux Tuileries et que le peuple l'entoure des cris de Vive le Roi. Il faut que Votre Majesté se crée en France une force physique et morale qu'elle n'a pas eue et dont l'absence a amené la catastrophe que nous avons à déplorer et à réparer si nous pouvons. >

Il ne parle aujourd'hui que de la force matérielle sur laqufdle on s'était fait tant d'illusions.

« La force destinée à soutenir le Gouvernement ne peut jamais être en France une armée étrangère.

« Il faut choisir dans l'armée une élite. Il n'est aucune force qui puisse Iitter avec l'armée, sinon une portion de cette armée.

« La Maison du Roi a prouvé qu'aucun corps formé sur celte base et de ces élcments-là ne pourra lutter contre des portions et des réunions dans l'armée.

« Elle a coûté cher. Tandis que dun trait de plume Buonaparle vient de former autour de lui 50.000 hommes de jeune garde qui ne lui coûtent pas plus que la simple troupe de ligne et mettent dans sa main une force supérieure à toutes celles qui pourraient se réunir contre lui en France.

il'i LOUIS-PHILIPPE.

C'est l'opinion déjà exprimée par le maréchal Macdonald.

Le Roi répond dès le 10 mai. Il remercie le Duc d'Orléans et, suivant l'intention qu'il annonçait le 17 avril, il l'invite à venir à Gand. « J'approuve, dit-il, mon cousin, le principe de conciliation qui fait la base de votre opinion et la règle de ma conduite. Mais je ne puis en tirer les mêmes conséquences. Vous verrez dans ma déclaration du 2 mai que distinguant la cause des Alliés de la mienne, il n'en est pas moins indispensable que j'agisse conformément au traité conclu avec eux.

<c En me tenant éloigné d'eux, je ne ferais qu'accréditer les bruits que Buonaparte cherche à répandre sur les vues intéressées des Alliés, et je soulèverais contre eux la Nation entière. Mon intention est de paraître en mes États dès que la moindre portion m'en sera ouverte : mais de paraître à la tête d'un Corps français entouré des Princes de ma Maison, et mettaTit tous mes soins à prévenir ou à tempérer les maux de la guerre. »

La réponse est brève et frappante, il en faut convenir. Le principe de conciliation est admis par Louis-Philippe; et que peut-on entendre par là sinon la cruelle nécessité de concilier avec l'invasion des Alliés la rentrée du Roi? Cette nécessité admise, les suivre un peu plus tôt ou plus tard n'est qu'une question d'attitude; et il est fort soutenable qu'il y ait danger à se tenir trop éloigné d'eux.

Le Duc d'Orléans n'est pas convaincu et, dans une longue réponse du 17 mai, il répète ses arguments et évite de répondre à l'invitation de venir à Gand.

Une lettre qui partit de Bruxelles le 6 juin n'était pas de nature à changer sa résolution première. Elle est de Wellington. Deux semaines avant Waterloo, le général anglais porte sur l'état d'esprit des Français, armée et peuple, à l'égard de Napoléon, le jugement suivant :

» L'armée française elle-même nest pas satisfaite du présent état des choses; et le peuple, s'il l'osait, prendrait les armes pour le détruire....

« A mon avis, le Roi a été renversé de son trône, faute d'avoir vraiment tenu en main le commandement de son armée.... C'est là un fait que nous connaissons L Votre Altesse et moi. «

Il n'engage nullement le duc d'Orléans à se rendre à Gand: « Mais, lui dit-il, si l'entrée des Alliés, comme on peut s'y attendre, amène le peuple à manifester ses préférences, et si un grand mouvement se produit, de divers côtés du royaume, en faveur du Roi ; alors sans doute Votre Altesse regardera comme un devoir de se mettre au service de Sa Majesté. »

Ce dernier conseil était raisonnable, et fut, en somme, suivi. Le Duc d'Orléans alla présenter au Roi ses hommages, à Paris, à la fin de juillet.

Une lettre du 30 mai 1815 écrite par le duc d'Orléans à Sir Charles Stuart, "t vraiment prophétique, attire notre attention vers les événements qui se passaient, avant la seconde chute de l'Empereur, à Paris.

Une chambre des Députés vient d'être élue.« L'existence de cette Assemblée, écrit le Duc d'Orléans, me paraît devoir être à la longue incompatible avec celle de Bonaparte. S'il triomphe dans la guerre qu'il a entreprise, il la détruira. Ils le gavent aussi bien que nous. S'il succombe ou que les Alliés s'approchent de Paris, ce sera cette Assemblée qui le renversera. »

Un mois après, l'Empereur ayant succombé dans la guerre, l'Assemblée le renversa. La p.-ddiction de Louis-Philippe fut exactement réalisée. Mais qui décida l'Assemblée, et, ce faisant, assura le retour de la Monarchie? — Le général La Fayette. La Fayette, un des hommes politiques les plus efficaces, les plus puissamment agissants que l'histoire ait connus, a sauvé trois fois la Monarchie, en 1791, en 1815, en 1830. II ne pouvait, il est vrai, se tenir (surtout dans sa tur-

126 LOUlS-PHlLlPPE.

bulenle vieillesse) de conspirer contre elle après l'avoir sauvée. Mais il la sauvait, quand d'autres l'avaient mise en péril.

Pendant les Cent jours, Benjamin Constant, rallié dès l'arrivée de l'Empereur, après les curieuses conversations qu'il a racontées lui-même, et devenu le rédacteur de l'Acte additionnel, écrivit à La Fayette, afin de l'entraîner à sa suite. La Fayette, dans ses Mémoires, dit avoir égaré la lettre, et l'accident est fâcheux. Mais Benjamin Constant luimôme a raconté comment il avait été converti. Il allait s'enfuir vers Nantes, quand il fut appelé aux Tuileries et entendit ( c'est son expression) « le langage de la Convention dans la bouche d'un prétorien ».

« La Nation, lui dit l'Empereur , s'est reposée douze ans de l'agitation politique et, un an, de la guerre. Elle a besoin d'activité. J'ai voulu l'empire du monde : j'avais besoin pour y parvenir d'un pouvoir sans bornes. Les souverains et les sujets se précipitaient sous mon sceptre. J'ai trouvé plus de résistance dans quelques Français obscurs et désarmés que dans tous ces rois. La Nation exigera de la liberté; elle en aura. La situation est neuve. Je vieillis. Le repos d'un Roi constitutionnel peut me convenir. »

Paroles fières et franches, mais qui offrent peu de garanties à un gouvernement constitutionnel ! Constant cependant le crut converti et mit sa plume au service de l'Empereur.

Mais La Fayette était du nombre des Français désarmés, et plus résistants que les Rois. « Non, écrit-il à Constant, vous ne m'accuserez pas d'engouement pour les Bourbons; et il n'a tenu qu'à moi d'être accueilli par l'Empereur. Je suis convaincu bien à regret que son Gouvernement, avec son talent et ses passions, est celui qui offre le moins de chances à l'établissement d'une vraie liberté. On ne peut pas être chef actif d'un peuple libre.

« Dans une république, soit comme préaident, soit comme directeur, on est soumis à une critique coHiinuelle et à une responsabilité légale.... Mais on ne peut être monarque

conslitutionnel qucn élanl inviolable, c'est-à-dire inactif et seulement électeur des ministres responsables et par conséquent juges de chaque ordre qu'ils reçoivent du Roi. La première situation est sans doute préférable non seulement pour Napoléon, mais pour tout homme qui aime l'action et la gloire.... Pensez-vous qu'une de ces deux manières puisse convenir longtemps au caractère le plus impétueux, le plus entreprenant, le plus impatient de contradiction? »

Cet exposé clair et vrai fait honneur au désintéressement de La Fayette, en même temps qu'à son esprit politique. Car il n'avait pas soixante ans en 18 io, il aimait l'action et la gloire, il avait été l'ami de Washington, et il aurait pu être tenté de remplir le même rôle.

Il termine sa lettre à Benjamin Constant, rallié pour un mois encore à l'Empire, par ces mots : « Je vous offre mon incrédulité, et j'y joins mille amitiés'. »

Joseph Bonaparte n'eut pas plus de succès auprès de La Fayette. Le Prince Joseph — c'est ainsi qu'il l'appelle — avait gagné son cœur en lui disant beaucoup de mal des Bourbons d'Espagne, qu'il n'aimait guère. « Le roi Ferdinand VII, vil idiot î, ainsi débute une de ses lettres, et elle fait songer aux portraits de Goya. Le Prince Joseph, donc, prétendait que ceux-ci lui avaient proposé un arrangement et s'étaient traînés à ses genoux. Et que lui-même avait en vain supplié son frère de rappeler les troupes françaises et de le laisser s'entendre avec les Cortès. 11 eût persuadé et conquis l'Espagne!

Dès le retour d'Elbe le Prince Joseph avait supplié La Fayette de voir l'Empereur, ce à quoi celui-ci consentit, et d'accepter un siège à la Chambre des Pairs, ce qui fut nettement refusé. Mais le général se laissa nommer député de Seine-et-Marne avec Fouché, duc d'Otranle, « le plus riche propriétaire du département », et Lebrun, duc de Plaisance fils du consul.

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