CHAPITRE VI RESTAURATION
TOLSTOÏ a peint le passage du Niémen et les peuples de l'Europe entraînés vers Moscou; il montre l'âme de la sainte Russie vivante en le vieux Koutouzbff. Celui-là ne croit pas aux combinaisons humaines et s'endort devant les plans des stratèges allemands; il sait bien que Napoléon est poussé par le destin, et attend que le vent change et que la mer se retire.
Comme il est bien certain que pas une batterie ni un escadron n'eût passé le Niémen sans un ordre écrit de Napoléon, et au jour voulu par lui, l'histoire, à nos yeux, ne peut pas accepter ce fatalisme littéraire. La volonté d'un homme provoque les événements, quoiqu'elle ne les crée pas de toutes pièces, et puisse seulement mettre utilement en oeuvre, au moment où elle agit, les idées ou les passions régnantes. Elle intervient, comme la main de l'ingénieur met en mouvement une machine gigantesque; ou comme celle du canonnier allume la poudre. D'autres volontés antérieurement agissantes ont construit la machine, ou chargé le canon. Mais il n'est rien en tout cela qui ne porte la marque de la spontanéité humaine ; rien qui ressemble à la descente des fleuves vers la mer ; ni au retour des eaux de la mer, distillées en vapeurs, et poussées par le vent, vers les montagnes et les glaciers.
La volonté de l'homme est libre; elle ne suit point des pentes fatales. Nous ne saurions donc, pour expliquer les luttes violentes qui signalèrent les années de la Restauration,
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nous contenter dune comparaison proposée par Chateaubriand :
« Chaque âge, a dit ce grand écrivain, est un fleuve x[ui nous entraîne selon le penchant des destinées quand nous nous y abandonnons. Mais il semble que nous sommes tous hors de son cours. Les uns l'ont traversé avec impétuosité et se sont élancés sur le boï'd opposé. Les autres sont demeurés de ce côté sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent selon qu'ils sont sur l'une ou l'autre rive, »
Ainsi les hommes imaginent que, dans leurs sociétés, de grands mouvements se produisent, suivant le penchant des destinées et en dehors d'eux-mêmes. Tout ce qu'ils peuvent est de résister au mouvement fatal, ou de le hâter, d'après leurs préférences.
Mais il n'y a rien de commun entre les événements de l'Histoire et les phénomènes de la Nature. La poétique comparaison de Chateaubriand ne nous représente rien de réel : les hommes s'agitent, les hommes agissent; et s'ils s'imaginent être sur les bords d'un fleuve qui marche, c'est qu'ils sont victimes d'une illusion d'optique fort commune.
Dans la bataille politique ils choisissent entre deux camps. Nous les voyons, suivant leur tempérament, blessés par l'injustice présente et confiants en des tentatives nouvelles; ou au contraire inquiets du changement et comptant, pour le progrès, sur le bienfait du travail et de la paix plus que sur les innovations aventureuses.
Ainsi se séparent les révolutionnaires des traditionalistes. On se tromperait beaucoup en pensant que le point de vue dépend uniquement de la situation sociale et des dons de la fortune. Le plus souvent, les conditions modestes redoutent les hasards d'un changement, ne se sentant pas en mesure d'en courir les risques. Les grandes fortunes possèdent des réserves qui permettent d'attendre la fin des crises; parfois aussi elles sont aux mains de joueurs ou d'ambitieux qui espèrent ou bien tirer parti des agitations, ou bien se procurer une assurance contre des risques à prévoir. Aussi
dès le début des révolutions a-t-on vu le plus souvent res.pril conservateur régner parmi les petits bourgeois, les agriculteurs, les ouvriers même ; et les gens riches et haut placés vouloir devancer leur époque et faire montre de leur largeur d'esprit. La Vendée était pauvre; Lepeletier de Saint-Fargeau et le duc d'Orléans étaient très riches.
La bourgeoisie française, de fortune médiocre et de situation modeste, s'est le plus souvent montrée conservatrice et prudente. L'ambition l'agite rarement. L'ambition est le fait des personnes qui se sentent obligées à maintenir dans son éclat le lustre d'une grande maison; ou, tout au contraire, de celles qui veulent sortir à tout prix de la médiocrité. Elle réunit les fils des grands seigneurs et les fils de leurs concierges; les premiers inquiets, les seconds enragés. Beaucoup d'hommes, heureusement pour l'État, ne connaissen' pas cette passion turbulente. Car dans leur âme, l'injustice du sort ne l'a pas allumée. Et l'hérédité n'a pas pu l'y semer non plus, leurs aïeux, depuis de nombreuses générations, ayant été contents de ce qu'ils étaient, et ne s'étant pas soucié de parvenir plus haut.
Les vieilles Nations possèdent de vieilles bourgeoisies conservatrices, que l'habitude de faire leurs affaires, de plaider au Palais, de régler les intérêts municipaux a rendues en même temps fort libérales et indépendantes.
Tous ces agriculteurs, négociants, hommes de loi, avaient de bon cœur salué le retour du Roi, en 1815. Non point que la religion de la Royauté subsistât chez la plupart d'entre eux. Nous avons connu quelques vieilles personnes animées de cette foi respectable et touchante; mais d'autres plus nombreuses aux yeux desquelles la Monarchie était un heureux et sage expédient assurant à la fois la sécurité et la liberté : une monarchie de raison ; le mot est de Chateaubriand'.
La plupart de ces hommes avaient vu la Révolution; les plus jeunes en avaient entendu le récit de la bouche de leur
1 Chambre des Pairs, 8 aoùl 1830.
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père et de leur mère. La liberté naissante avait charmé et enflammé leur âme ; le respect envers une royauté antique, glorieuse, attachée au sol, unie à toutes les traditions de l'esprit français ne s'était pas éteint.
D'ailleurs beaucoup d'abus avaient disparu et l'opinion moyenne se sentait satisfaite.
Dans la préface d'une vie d'Armand Carrel, écrite vers 18iO, par Littré, se trouve une très juste pensée :
« Après les destructions révolutionnaires se sont établies des institutions, des règles, des mœurs qui, bien que vacillantes, mal consacrées, provisoires, satisfont singulièrement le gros des hommes modernes. »
On en était venu là en 1815; et ces institutions, règles, mœurs, qui satisfont l'opinion moyenne, étaient déjà, au temps de la jeunesse de Littré, moins vacillantes et provisoires qu'il ne le pensait. Car on les a vues survivre à maint bouleversement. Que de principes, depuis cent ans, sont admis et fixés, et n'auraient jamais pu être même remis en discussion !
Tocqueville prétend que de son temps la Révolution dure encore. Elle a commencé, dit-il, en 1789 contre la noblesse qui gouvernait l'ancien Régime; elle a recommencé en ISôO encore contre la noblesse que la Restauration avait ramenée au pouvoir. Et en 1848 elle s'attaquait à la bourgeoisie.
Aucun jugement n'a été plus facilement accepté et répété par tout le monde. Mais est-ce là l'expression de la vérité?
Sous Louis XV, Montesquieu avait écrit* : « C'est bien dans les anciennes lois françaises que l'on trouve l'esprit de la monarchie. Dans les cas où il s'agit de peines pécuniaires, les non nobles sont moins punis que les nobles. C'est lout le coniraire dans les crimes : le noble perd l'honneur, et réponse en cour, pendant que le vilain, qui n'a pas d honneur, est puni en son corps. »
Ces anciennes lois étaient déjà tombées en désuétude au