‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 23 sur 49 · Mémoires, vol. 3, p · texte numérisé non relu

Mémoires, vol. 3, p

Il avait rêvé, comme le font de nos jours d'autres hommes politiques, de ressusciter la vie régionale.

Quoi qu'il en soit, l'esprit qui avait fait élire la Chambre mtrouvable ne survécut pas à 1815.

M. de Villèle, en 1820, écrit ces mots sur son carnet de notes : « Vu le 18 février Jules de Polignac, qui m'a dit que Monsieur avait supplié le Roi de changer de Ministère et de système, dans l'intérêt de son État et de sa famille. Louis XVIII refusait d'écouter Monsieur et de consentir au îlépart de M. Decazes, sans s'être assuré du retour de M. de Richelieu....

« M. de Richelieu, continue Villèle, est bien loin d'être r<r^«nu de toutes ses erreurs. Ses préventions contre les royalistes sont les mêmes; seulement il nourrit les mêmes sentiments contre les libéraux. »

Et il juge M. Laine, « Bourbonien par le cœur, républicain d'instinct et de caractère ». Or, jusqu'à la fin de son règne, les conseillers préférés par Louis XVIII ne furent-ils pas M. Decazes, M. de Richelieu, M. Laine?

Poursuivons cet examen et demandons-nous si les élections furent honnêtes. Le même Villèle ayant un jour affirmé que les fonctionnaires avaient le devoir d'être fidèles au Roi : « A vos fonctionnaires, s'écria le Général Foy, vous donnez le choix entre le pain "de leurs enfants et leur conscience! i

C'est un choix que d'autres gouvernements ont imposé avec plus de rigueur encore.

Benjamin Constant, ce jour-là très bien inspiré, établit une distinction entre un petit nombre de serviteurs du Gouvernement, agents politiques soumis au Ministère, obligés de le défendre; et le très grand nombre des serviteurs de 1 Etat, magistrats, professeurs, employés des finances, desquels la même soumission ne doit pas être exigée. Rien n'est plus juste; mais nous avons entendu d'autres Ministres que ceux de la Restauration traiter cette distinction de subtilité et exiger pour le candidat officiel le vote de tous les

fonctionnaires, y compris niêuie les officiers ministériels!

Passons aux tribunaux de la Restauration : lurent-ils impartiaux et respectables? Il y eut des condamnations prononcées contre le National, malgré les plaidoiries de Mauguin. Mais nous en voyons aussi dans le Moniteur Officiel de 1829, contre Laurentie et la Quotidienne, pour diffamation du banquier Aguado. « La Cour, a dit en ce' temps le Président Séguier, rend des arrêts et non pas des services. » Un mot semblable ne peut être prononcé qu'en un temps où la Magistrature possède la confiance de tous : à d'autres époques il provoquerait des rires. Ce sont des magistrats de la Restauration, M. de Belleyme, M. Ganneron, qui donnèrent raison aux journaux contre les Ordonnances, en 1830, obligèrent les imprimeurs à tenir leurs engagements et réduisirent M. de Polignac à faire saisir les presses.

Enfin la répression des complots fut-elle cruelle, impitoyable?

Le retour d'Elbe provoqua autant d'indignation que de surprise. De vieux princes, revenus avec des pensées de clémence ne s'étaient pas attendus aux rancunes persistantes, ni surtout aux défections, aux lâchages.

La Bédoyère avait manqué à ses serments.' Mais sa jeunesse et son courage auraient dû lui attirer la clémence. Mouton-Duvernet mérite moins d'intérêt; au moment où il déserta son poste à Saint-Étienne, il vcn-ait de solliciter et d'obtenir du Roi le titre de Baron.

Mais comment le droit de, grâce ne fut-il pas exercé en faveur du Maréchal Ney? Aucun historien ne saura expliquer ni excuser un acte impardonnable. Chateaubriand, le soir du 18 juin, dans la campagne voisine de Gand, prêtant l'oreille au canon de Waterloo, avoue qu'au fond de son âme il ne pouvait étouffer un vœu en faveur des Français. Tout le monde a lu celte page des Mémoires cC Outre-tombe. II aurait dû se souvenir de ses propres impressions el parler pour Ney. Il fallait le faire échapper, écrit Villèle, dans ses Mémoires : « Jl est permis de regretter que le Gouvernement n'ait pas

senti combien la sortie du royaume de ce grand proscrit était pour tous du plus haut intérêt. »

Après le grand complot des Cent jours commença l'ère des petites conspirations dans lesquelles, avec les ennemis du Régime, se rencontraient des hommes qui avaient accepté, et môme acclamé la Monarchie, mais voulaient la reformer d"une main trop rude et trop pressée.

Ces amis imprudents faisaient cause commune avec es destructeurs, et étaient membres des mêmes Sociétés secrètes. La Fayette, qui, en 1814, avait attaché à son chapeau la cocarde blanche, rencontrait chez les Charbonniers, à la grande Vente de Paris, Perier, Laffitte, le Général Foy; puis, Manuel, au fond bonapartiste. Ary Scheffer, dans ses lettres, décrit les assemblées de paysans convoqués au château de La Grange ; et les cabriolets antiques accourant par toutes les routes et dételés dans les avenues. Le peintre de Marguerite et de Mignon savait dessiner, sur des barricades, de romantiques et pâles figures d'émeutiers.

Les répressions de ces complots ne furent pas tyranniques et ne dépassèrent pas la rigueur à laquelle tout autre Gouvernement eût été amené. Le Général Berton, à la tête d'une troupe armée, n'avail-il pas essayé de s'emparer de Saumur? Bories et les autres sergents de La Rochelle avaient-ils, ou non, tenté de mettre leur régiment en révolte?

Armand Carrel fut condamné a mort; un Conseil de Guerre s'était déclaré incompétent; un second l'avait déclaré coupable. Mais son pourvoi fut admis, et la Cour l'acquitta. Carrel, lieutenant d'infanterie, récemment démissionnaire, avait été combattre l'armée française en Espagne. Le Maréchal Victor, duc de l'Empire, fit poursuivre Carrel impitoyablement. Le Général Baron de Damas, émigré, le sauva. L'acte, il est vrai, était simplement honnête, car Damas avait en d'autres temps été amené lui-même à combattre les Français. Littré loue la reconnaissance de Carrel, , mais ne loue pas assez la probité de Damas.

Des poursuites furent un jour intentées contre un

sieur Grandmesnil, lequel se dérobait aux recherches de la police. A la Chambre des Pairs, les voix de la Gauche le traitèrent de simple agent provocateur soudoyé par le Ministère; Grandmesnil indigné se leva et protesta tout haut. Il ne s'était pas caché bien loin; il était dans une tribune, en compagnie de 1\I. Georges de La Fayette!

Il arriva à Benjamin Constant de comparer le Procureur général Bellart à Fouquier-Tinville! L'exagération était manifeste.

Mais ce n'était pas assez d'appeler la Restauration terroriste. On l'a traitée de cléricale. L'accusation est plus dangereuse. Est-elle fondée?

Au 'contraire, M. de Lamennais, dans sa première manière, avait taxé d'impiété le Gouvernement de Louis XVIII. Lamennais avait lu le Contrat social et médité sur la pri-ncipale difficulté que rencontre Rousseau, et qui ne laissa pas d'embarrasser Proudhon : connaître, démêler la volonté générale, afin d'inviter chacun à s'y soumettre, et de le forcer d'être libre. Lamennais confiait ce soin à l'Église, en vertu de sa mission divine. Il avait quelques disciples dans le Parlement. M. Duplessis de Grenedan, en défendant la Loi contre le Sacrilège, disait non sans éloquence : « Dieu; je ne vois paraître ce nom que dans la seule formule « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre. » Voilà tout. On ne tolère ici la Religion que si la Philosophie l'amène par la main! »

Mais bien plus souvent la Restauration a passé pour être le Gouvernement des prêtres. Est-ce juste? — On cite un prêtre, l'abbé Frayssinous, qui fut Ministre de l'Instruction publique. Seulement on oublie de dire que ce sage abbé fut choisi en raison de ses idées modérées et préféré à M. Delalot, laïque intraitable, que souhaitaient M. de Chateaubriand et les ultras, avec lcs(iuels il avait, en ce moment, lié partie.

Des lois furent édictées, on 1828, au sujet des Congrégations. BHes éiai^it tombées depuis lors en désuétude. Mais elles n'étaiewt pas très clénu^tites; car la persécution

de 1903 commença par un réveil eL une application brutale et générale de ces lois. Dès 1828, elles avaient été appliquées aux Pères Jésuites, rentrés sous le nom de Pères de la Foi. Leurs Collèges de Montrouge et de Saint-Acheul furent fermés.

Quand il fut procédé, il y a douze ans, à la liquidation des biens d'Église, j'entends les biens non cultuels, qui appartenaient à des établissements ecclésiastiques, qui donc put recueillir et sauver dans toute la France les Ecoles possédées sous le Concordat par les Consistoires protestants? La Société pour l'encouragement de FEnseignement protestant en France. Et qui donc avait reconnu pour toute la France Futilité publique de cette Société? — La signature de Charles X, au bas d'une ordonnance de 1828. M. Guizot fut longtemps président de cette Société, et le 20 avril 1861, à la séance publique annuelle, consacra aux services rendus par elle un important discours.

La Société protestante, reconnue d'utilité publique par Charles X, existe encore, et a pu, depuis la séparation, sauver les Écoles qui appartenaient aux Consistoires et qui lui ont été dévolues. Bénéfice de la Loi de séparation vainement sollicité jusqu'à présent par les catholiques!

Après cette rapide revue, nous revenons à la question posée au début de ce chapitre. Quelles furent, quelles purent être les causes d'une opposition constante et violente? Et pourquoi Litlré a-t-il pu répéter le mot de Dante : « Fieramente fuero aversi »? — Ne le demandons pas à Littré. Car les Ihèses discutées avec le plus d'ardeur ne peuvent pas toujours supporter l'examen d'un philosophe. Il les analyse avec rigueur; il les sépare de la passion et de la pompe des discours; et, ainsi dépouillées, elles paraissent souvent très pauvres, ou très obscures. Demandons plutôt une explication de cette guerre furieuse à un homme politique.

« Il serait^impossible, nous répondra Duvergier de Hauranne, de comprendre l'histoire des partis sous la Restau ration si l'on n'avait sans cesse devant les yeux l'antipathie

fondamentale qui existait entre les opinions, les sentimenls, les préjugés de l'ancienne et de la nouvelle France, et si l'on ne tenait compte des méfiances incurables qui en étaient la conséquence nécessaire. »

Méfiances incurables! Sentiments, préjugés plutôt encore qu'opinions. Ces passions suffisent donc à séparer des partis et à jeter entre eux la haine!

« Pour un royaliste, ajoute Duvergier de Hauranne, tout libéral était un conspirateur révolutionnaire; pour un libéral, tout, royaliste était un ennemi de la Révolution et de la Charte. »

Vieille France, nouvelle France, n'étaient donc que des cris de guerre; car personne ne songeait à revenir aux institutions de Louis XV et moins encore aux jours de la Convention. Ces luttes politiques étaient soulevées par des colères rétros- -pectives; après ,les tempêtes, l'agitation continue, et les grandes vagues laissent après elles des remous. On se jetait à la tête des préjugés passés de mode, ou des crimes d'autrefois.

Cette ardeur s'explique, si l'on songe qu'après quinze ans de silence imposé, les lettres, les recherches philosophiques, la vie politique venaient de renaître. La joie de penser, de parler librement ne tolérait plus de délais. Si les sujets tirés des réalités actuelles leur faisaient défaut, les orateurs dénonçaient chez leurs adversaires soit des rêves d'avenir, soit des préjugés survivant du passé. « L'esprit public, a dit Littré', après une interruption forcée et une sorte de sommeil, se retrouva non au même point, mais avec une vue plus nette des choses.... Les idées, loin de rétrograder vers un point quelconque marqué dans le passé, s'avancèrent vers un point quelconque marqué dans l'avenir.... »

Passé, avenir, ces seuls mots ont, dans tous les siècles, suffi pour constituer des partis et provoquer des révolutions. Les idées ont une valeur qu'il faut discuter. Mais on a tort très souvent de leur demander compte de leur âge. Celles qui avaient inspiré les Constituants étaient plus vieilles i. Préface des œuvres de Carrel.

que celles qui avaient fait TEmpirè. Et lEnipire cependant devint « ce point dans l'avenir » vers lequel l'opposition intransigeante sous Louis XVI II et Louis-Philippe achemina la Nation. La Charte, avec le système des deux Chambres, qui manquait à la Constitution de 1791, eût mieux servi la liberté.

Les cris de guerre : Vieille France I Nouvelle France ! ralliaient les hommes qui avaient suivi l'exil des Princes, ou ceux qui depuis vingt ans avaient servi d'autres Gouvernements. Quelquefois, comme il arrive en de vives discussions, les uns et les autres se lançaient mutuellement des imprécations excessives, ou bien se décernaient à eux-mêmes trop d'éloges.

« Cette émigration, s'écrie Bonald (jeudi, 24 avril Î182I), noble et dernier élan de l'esprit chevaleresque, a été calomniée. On lui rendra justice. On dira que l'émigration armée ne pouvait rien contre la France; mais que l'émigration souffrante a seule fait ^comprendre à l'Europe ce qu'elle pouvait attendre d'une révolution qui s'annonçait 'par de si grands malheurs et exigeait de si grands sacrifices. »

Or, fuir son pays peut être une nécessité cruelle, mais ne passera jamais pour un élan de l'esprit chevaleresque. L'émigration armée ne pouvait rien contre la France : c'est vrai ; mais ce ne fut pas sa faute. Et l'émigration souffrante méritait plus de pitié que d'admiration. Le général Foy fait observer avec raison, dans sa réponse, que les neuf dixièmes des émigrés ont fait partie du premier départ, lequel était prématuré.

Dans l'autre camp qui portait le litre de libéral, les exemples de lâchage, d'infidélité politique dépassaient, il faut en convenir, tout ce qu'on a vu en d'autres temps. Une foule de vieux conventionnels étaient devenus comtes et barons de l'Empire. Accueillis en 1814, retournés à Napoléon aux Cent jours, ils prétendaient se convertir encore.

« Ce Sénat de Napoléon, écrit La Fayette dans ses Mémoires*, après avoir décrété tant de lois d'usurpation, de des-

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