Mémoires du Comle d'Eslourmel
le remplaçait était en Provence; et le général Coutard aux bains de mer. Il est constant que 1\I. de Polignac prit la colonne des effectifs pour la feuille de présence et compta sur 28 000 hommes quand il ne disposait que de 7000 ou 8000.
Ainsi parla M. de Bourbon Busset devant M. d'Estourmel, préfet de Saint-Lô : le vieux Roi se fâcha, dit celui-ci, ce qui était plus facile que de répondre.
Le mercredi fut le jour des plus rudes batailles. L'Hôtel de Ville fut plusieurs fois pris et repris.
Le jeudi, vers le soir, le peuple s'emparait des Tuileries.
A cette nouvelle Charles X signa le retrait des Ordonnances et nomma M. le Duc de Mortemart président d'un nouveau Conseil des Ministres. Pendant la nuit il quitta Saint-Cloud, et se retira à Trianon.
Qu'avaient fait les députés? Exposons brièvement les faits d'après les Mémoires de La Fayette :
Ils s'étaient réunis chez M. Laffitte, le mercredi 39 juillet. Le 50, vers midi, ils envoyèrent cinq d'entre eux : MM. Mauguin, Perler et Laffitte, les généraux Gérard et le Comte de Lobau aux Tuileries; peut-elre un arrangement était encore possible, si le Roi accordait les concessions auxquelles il se résigna le soir.
« Je ne puis vous répondre, dit le Duc de Raguse. Mais M. de Polignac est dans le château et je vais le chercher. » Le maréchal sort ot revient seul. M. de Polignac avait-il refusé de voir les députés? On a affirmé qu'il était déjà en fuite, déjà parti pour Granville, où il fui reconnu et arrêté quelques jours plus tard.
Les cinq députés étant retournés chez M. Laffitte, un officier d'ordonnance annonça bientôt que le Louvre était pris ; et peu de temps après ils apprirent que le Duc de Raguse, abandonnant les Tuileries, avait dû se retirer à Saint-Cloud.
Parmi les députés, l'inquiétude se montre. Ce ne sont pas des révolutionnaires endurcis! (luizot invite La Fayette à prendre le commandement des comballanls et croit urgent
qu'on établisse « non un Gouvernement provisoire, mais un autorité publique, qui sous une l'orme municipale s'occupe de rétablir l'ordre ».
Bertin de Vaux s'associe à cette pensée.
Une Ordonnance de iSIl, après une revue tumultueuse, avait supprimé la Garde Nationale.
Par une proclamation, ils la déclarent rétablie. Le Général La Fayette en aura le commandement, et s'installera à l'Hôtel de Ville ; le Général Gérard se déclare heureux de servir sous les ordres de son vénérable collègue et ami.
Le 30, la réunion commencée chez Laffitte s'achèvera dans la salle des séances. Le royaliste Hyde de Neuville est venu et a été reçu avec les égards que mérite le plus honorable caractère. 11 propose de nommer, d'accord avec les Pairs, une Commission mixte, afin de « voir ce qu'il faut faire pour concilier les intérêts, et — il aime à le croire — les consciences ».
A ce moment le Général Gérard interrompt la conversation pour annoncer que les Rouennais sont arrivés traînant avec eux 20 pièces de canon qu'on a disposées sur les hauteurs de Montmartre.
Cette nouvelle ne paraît pas nuire à la proposition de M. Hyde de Neuville. Le désir de rétablir la paix devient anxieux. 11 est élu Commissaire avec MM. Perier, Guizol, Sébastiani, Benjamin, Delessert, à l'exclusion de M. Salverte et des députés de gauche.
Alors, entre le Comte de Sussy, porteur pour M. Perier ou le Général Gérard d'une lettre de M. le Duc de Mortemart : « Je suis parti de Saint-Cloud cette nuit, écrit le Duc, et je vous ai vainement cherché dans Paris. Où puis-je vous voir? Veuillez faire connaître à vos Collègues les Ordonnances, dont je suis porteur depuis hier. »
« Lisons ces nouvelles Ordonnances, » dit Benjamin Constant. Elles sont ainsi conçues :
Les Ordonnances du 25 juillet sont rapportées; Les Chambres sont convoquées le 3 août;
Le Général Gérard, député, est nommé Ministre secrétaire d'État au Département de la Guerre;
M. Casimir Perier, député, est nommé Ministre des Finances.
Le 29 juillet en notre château de Saint-Cloud.
Charles, Le Ministre de Tlntérieur : Chantelauze.
C'est une capitulation complète. Le vieux Roi veut effacer la faute dans laquelle M. de Polignac Fa entraîné. Si celui-ci, quelques heures plus tôt, avait reçu les délégués de la Chambre, et leur avait annoncé une semblable nouvelle, il est possible que la bataille se fut arrêtée à la porte des Tuileries. Il est trop tard. Le drapeau tricolore flotte maintenant sur le Pavillon de l'Horloge.
A ce moment entre Odilon Barrot, en habit d'officier de la Garde Nationale, envoyé de l'Hôtel de Ville par La Fayette. Le Généralpense « que pour assurer à l'œuvre du Parlement l'unanimité, la force, la durée, il faut stipuler les conditions désirées par le peuple, et déférer la couronne en même temps que ces conditions seront stipulées ».
Un membre alors fait observer qu'on attend encore la réponse de la Chambre des Pairs.
« A quoi bon, s'écrie Benjamin Constant. Nous prévoyons la réponse. Quant à moi, je ne prononce pas sur la dynastie. Je dis seulement qu'il serait trop commode de mitrailler le peuple et de venir dire ensuite : il n'y a rien de fait. Rendeznous d'abord dix mille citoyens égorgés par vos satellites!
— Vous avez raison, sans doute, reprend Dupin. Mais l'état violent et héroïque, où est Paris, ne saurait durer. Il faut aujourd'hui décider quelque chose. Nous sommes sans Gouvernement : il faut en donner un à la France. »
Et l'on fait monter à cheval un secrétaire rédacteur pour courir au Luxembourg, à la Chambre des Pairs et hâter le retour des Commissaires.
Ils reviennent bientôt et le Général Sébastiani prend la parole.
Il a trouvé, dans le Cabinet du Grand Référendaire, M. le Marquis de Semonville, les pairs au nombre de 20 ou 25. M. le Duc de Mortemart était présent, et « s'est fait r'^marquer, dit le Général, par la pureté et la noblesse de ses intentions; il est impossible de se mieux dépouiller de la position personnelle dans laquelle il se trouve pour entrer avec nous dans l'examen des moyens propres à assurer la liberté et la paix ». Les pairs ont appris ce qu'avaient cru devoir faire les députés, ont approuvé leur volonté de ramener au plus tôt l'ordre et la confiance publique; « envisagé toutes les combinaisons, toutes les difficultés ».
Voici, tel que nous le trouvons dans les Mémoires de La Fayette, le compte rendu de la fin de cette délibération :
« Nous avons fait sentir, continue le Général Sébastiani, que de toutes les mesures, la plus indispensable, la plus urgente élait la réunion des Chambres, mais qu'elle ne pouvait s'opérer avec le Chef que les derniers événements ont placé dans une position si fâcheuse. Nous avons cherché 'jne solution : la réunion des pairs l'a trouvée, comme nous, dans une invitation adressée à M. le Duc d'Orléans de se rendre à Paris, pour y exercer les fonctions de lieutenant général d-\ Royaume; nous espérons que cette mesure aura votre assentiment.
M. LE Président. — Je vais mettre la proposition aux voix. La réunion entend-elle déclarer que les députés, actuellement rassemblés, ne reconnaissent d'autre moyen de rétablir l'ordre et la paix que d'appeler ^l. le Duc d'Orléans au rang de lieutenant général du Royaume?
MM. les députés se prononcent pour l'affirmative, à l'exception de trois opposants, que le secrétaire -rédacteur ne se rappelle pas d'une manière assez certaine pour pouvoir les désigner.
M. Vass.\l. — Je pense que nous devons, en outre.
demander que les couleurs nationales remplacent le drapeau blanc.
M. DE GoRCELLE. — Il importe de savoir si le lieutenant général est appelé sans conditions, ou si l'on ajoutera un article additionnel à la Charte.
M. Benjamin Constant. — J'ai voté avec bonheur la proposition que nous venons d'adopter. J'ai la conviction intime que les stipulations demandées par M. de Corcelle sont complètement inutiles. Oui, le prince que vous investissez de la confiance générale sera, comme il la toujours été, fidèle à la cause de la liberté; j'en crois Jemmapes et Valmy. »
Benjamin Constant et Sébastian! furent alors chargés de rédiger immédiatement la déclaration qui devait être portée au Duc d'Orléans.
Elle était ainsi conçue :
« Habitants de Paris,
« La réunion des députés, actuellement à Paris, a pensé qu'il était urgent de prier S. A. S. Monseigneur le Duc d'Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume, et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales; elle a de plus senti la nécessité de s'ocouper sans relâche d'assurer à la France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte. »
C'est cette déclaration qui fut portée à Neuilly par Thiers et Ary Scheffer. Thiers n'était pas député alors; mais il avait fondé le National, avec Armand Carrel; et ce journal avait embrassé le parti du Duc d'Orléans avec un enthousiasme qui fut d'ailleurs de courte durée.
C'est le soir. Le Duc d'Orléans part de Neuilly à pied, en redingote, la cocarde tricolore attachée à son chapeau par la main de sa sœur Madame Adélaïde, et, accompagné de MM. de Bcrthois, Heymès et Oudard, il franchit tous les postes sans encombre, arrive au Palais-Royal vers dix heures et entre
sans avoir été reconnu, par la maison de la rue Sainl-Honoré qui portait le n" 216.
Le lendemain, par les fenêtres, il voit les jardins envahis' par le peuple ; et les escaliers gardés par des ouvriers, des étudiants, des élèves de l'École Polj^lechnique, ignorant tous qu'il fût rentré dans sa maison. Sur tous les murs la déclaration est affichée ; elle est bien accueillie.
Alors entrent, dans le Palais, des députés venus saluer le lieutenant général. Les rues sont pleines de gens encore en armes. Les barricades ne sont pas abattues, et ne laissent que d'étroits passages. A la lecture de la déclaration le peuple des faubourgs est descendu vers le Palais-Royal et THôtel de Ville. Le Duc d'Orléans monte à cheval, et, la tête découverte, savance au milieu de la foule.
En route, il rencontra Odilon Barrot, toujours vêtu en officier de la Garde Nationale, et déjà envoyé par La Fayette pour réclamer des garanties supplémentaires dans la déclaration. L'entente néanmoins fut cordiale en ce premier jour, et la foule put contempler, de la place de l'Hôtel de Ville, le Duc d'Orléans et La Fayette; ils parurent à une fenêtre et s'embrassèrent.
Le lieutenant général du Royaume appelait le soir même sa famille au Palais-Royal.
Le .2 août, il signait une première ordonnance, qui rendait e drapeau tricolore aux armées de terre et de mer. Et il faisait afficher dans Paris la proclamation suivante :
€ Habitants de Paris,
« Len députés de France en ce moment réunis à Paria m'ont exprimé le désir que je me rendisse dans cette capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume.
« Je n'ai pas balancé h venir partager vos dangers, à venir me placer au milieu de votre héroïque population^ et à faire
tous mes elTorls pour vous préserver des- calamités de la guerre civile et de l'anarchie.
« En rentrant dans la ville de Paris, je portais avec orgueil les couleurs glorieuses que vous avez reprises et que j ai moi-même longtemps portées.
« Les Chambres vont se réunir et aviseront au moyen d'assui-er le règne des lois et le maintien des droits de la Nation.
« La Charte sera désormais une vérité.
€ Louis-Philippe d'Orléans. »
Le 5 août, dans la salle des séances de la Chambre des Députés, où s'étaient réunis un grand nombre de représentants et de pairs de France, le lieutenant général entra accompagné par les nouveaux ministres, Guizot, Dupont de l'Eure, le maréchal Gérard-, le baron Louis, Bignon, le duc de Broglie et le maréchal Sébasliani. Le canon tonnait aux Invalides, et les acclamations de la foule avaient retenti sur leur passage.
« En l'absence de tout pouvoir public, dit le Duc d'Orléans, le vœu de mes concitoyens s'est porté vers moi; ils m'ont jugé digne de concourir avec eux au salut de la Patrie.... Leur cause m'a paru juste, le péril immense, la nécessité impérieuse, mon devoir sacré.
« .... Attaché de cœur et de conviction aux principes d'un gouvernement libre, j'en accepte d'avance toutes les conséquences.... Le passé m'est douloureux; je déplore des infortunes que j'aurais voulu prévenir; mais au milieu de ce magnifique élan de la capitale et de toutes les cités françaises, à l'aspect de l'crdre renaissant, avec une merveilleuse promptitude, après une résistance pure de tout excès, un juste orgueil émeut mon cœur, et j'entrevois avec confiance l'avenir de la Patrie. »
Après celte cérémonie, quatre jours se passèrent et l'opinion publique, émue par tant d'événements précipités, commençait à s'inquiéter de ce long délai. Go ne fut que le
7 août que les députés revinrent au Palais-Royal. Ils apportaient une déclaration qui élevait le lieutenant général à la dignité de Roi des Français. Louis-Philippe les remercia en ces termes :
« Je reçois avec une profonde émotion la déclaration que vous me présentez. Je la regarde comme Texpression de la volonté nationale, et elle me paraît conforme aux principes politiques que j'ai professés toute ma vie. Rempli de souvenirs qui m'avaient toujours fait désirer de n'être jamais destiné à monter sur un trône, exempt d'ambition et habitué à la vie paisible que je menais dans ma famille, je ne puis vous cacher tous les sentiments qui agitent mon cœur dans cette grande conjoncture; mais il en est un qui domine tous les autres, c'est l'amour de mon pays: je sens ce qu'il me prescrit et je le ferai. »
Quand on relit ces paroles simples et brèves, prononcées en des moments si difficiles, on sent que toute explication plus longue serait superflue. La situation politique est exposée telle qu'elle est. Le parti est pris. Et l'accent est sincère. Non, le nouveau Roi n'avait pas désiré monter sur le trône. Il a été appelé « en l'absence de tout pouvoir public ».
Il est le seul qui puisse ramener la paix et la prospérité, en rétablissant la Monarchie et la Constitution. Il a raison de dire que l'amour de son pays lui prescrit son devoir. Et il répète pour son propre compte les deux vers de Shakespeare, que, jadis il appliquait à Louis XVI :
Besidcs the I^ing's'name is a power of strength Which they upon the adverse faction want.
Le 8 août, la Chambre des Pairs va se prononcer à son tour. Elle est invitée à prêter serment au Roi des Français. En majorité elle y consent. Encore faut-il remarquer que parmi les pairs de la minorité — environ cent — qui s'abstinrent et furent volontairement absents, ceux que M. de Polignac avait fait élire depuis août 1829 n'eurent pas à faire un choix, n'étant point convoqués.