‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 34 sur 49 · ET 184S · texte numérisé non relu

ET 184S

La révolution était conjurée. Tel n'est pas cependant, ainsi qu'on a pu le voir, l'avis de M. de Tocqueville. Suivant lui, une révolution s'était accomplie, et la noblesse, à laquelle les Bourbons avaient rendu sa place, venait d'être décidément vaincue et écartée du Gouvernement. Cette opinion est-elle juste et vérifiée par l'histoire? Est-il vrai que sous Louis-Philippe « la classe moyenne régnera... à l'exclusion, en droit, de tout ce qui est au-dessus d'elle; en fait, de tout ce qui est au-dessous »? Ainsi s'exprime M. de Tocqueville. Mais qu'enteud-il, en vérité, par au-dessus et au-dessous? En quoi M. de Villèle est-il au-dessus de M. Mole ou M. Guizot au-dessous de M. de Tocqueville? Quelle différence distingue l'un de l'autre les deux régimes? Monarchie bourgeoise est un mot d'un emploi banal quand on parie de 1850 et qui ne répond pas à une réalité. Quelle raison rend le Gouvernement de M. Decaze ou de M. Laîné plus arislocralique que celui de M. Thiers ou de M. Casimir Perier? Louis XVIII eut pour ministre le Duc de Richelieu ; mais Louis-Philippe le Duc de Broglic. Depuis les jours de l'Assemblée constituante le statut de la noblesse avait été réglé, et il ne comportait aucun privilège ; le mot lui-même avait été défini dans le beau discours de Louis XVI; et la Charte n'avait rien changé à celte définition.

Le 8 août, le Gouvernement de Louis-Philippe, après l'acclamation populaire, reçut de l'aristocratie française, réunie dans la Chambre des Pairs, une consécration nouvelle.

La formule du serment était la même que sous la Restauration : « Je jure d'être fidèle au Roi, d'obéir à la Charte constitutionnelle et de me conduire en tout comme il appartient à un bon et loyal Pair de France. *

Un seul grand discours fut prononcé à cette séance; discours d'adieu d'un Pair très illustre, qui refusait le serment, mais en môme temps jugeait, comme il suit, Charles X et ses ministres :

« D'affreux ministres ont souillé la Couronne. Ils ont soutenu la viohition de la loi par le meurtre; ils se sont

joués des serments fails au ciel, des lois jurées à la terre.

« Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi, mais pour la loi; tant qu'on a respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces : il devait son argent et son sang en échange de la Charte, il a prodigué l'un et l'autre.

« Mais lorsqu'après avoir menti, jusqu'à la dernière heure, on a tout à coup sonné la servitude, quand la conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une Terreur de Château, organisée par des eunuques, a cru pouvoir remplacer la terreur de la République et le joug de fer de l'Empire; alors ce peuple s'est armé de son intelligence et de son courage^ il s'est trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe : devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? »

Qui donc a parlé ainsi? Est-ce Quinet ou Michelet? Non, c'est Chateaubriand. Il ajoutait, il est vrai : « Charles X et son fils sont déchus, ou ont abdiqué, comme il vous plaira de l'entendre. Mais le trône n'est pas vacant; après eux vient un enfant. Doit-on condamner son innocence? »

Et, au nom d'un principe, il défendait le Duc de Bordeaux, après avoir maudit son grand-père. « Si vous proclamez, disait-il, la souveraineté de la force, gardez bien cette force, car si, dans quelques mois, elle vous échappe, vous seriez mal venus à vous plaindre.... Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé dans les rangs heureux et obscurs de la vie pour sauver le repos de 55 millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute parole en.conti-a-

diction avec le besoin des temps; je n'ai pas celte conviction. Si j'avais le droit de disposer dune couronne, je la mettrais volontiers aux pieds de Mgr le Duc d'Orléans. Mais je ne vois de vacant qu'un tombeau à Saint-Denis et non pas un trône. »

Les souvenirs affreux de la Terreur étaient encore présents. Il décrivait d'un mot cette anarchie sanglante : « On n'a pas oublié le temps où la Mort, entre la Liberté et l'Égalité, marchait appuyée sur leurs bras. Quand vous serez tombés dans une nouvelle anarchie, pourrez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui l'avait étouffée dans ses bras? »

Il défendait donc la légitimité, tout en déplorant les fautes commises. « Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le Trône et la Patrie de mes- avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. »

Et il accablait de ses traits les collègues qui refusaient de suivre son exemple. « Que tous ces preux dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à coups de fourches tremblent maintenant accroupis sous la cocarde tricolore, c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur personne et ne couvriront pas leur lâcheté! »

Quelles phrases et quelles images incomparables! Mais la logique du discours est moins digne d'admiration.

« L'idolâtrie d'un nom est abolie, dit Chateaubriand; la Monarchie n'est plus une religion; c'est une forme préférable à toute autre parce qu'elle fait mieux entrer l'ordre dans la liberté. » Et ailleurs : « La Monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie de consentement et de raison. »

S'il en est ainsi, si le pacte a été rompu, le eonseutement retiré, la raison offensée par les Ordonnances de Charles X, si le grand intérêt était de sauver l'ordre et la liberté sous un gouvernement préférable à tout autre; les royalistes qui prêtèrent serment et acceptèrent pour Roi le Duc d'Orléans servirent la Patrie, et firent bien de maintenir une Monarchie

de consentement et de raison. Quelle chance pouvait exister en celte année 1850 de relever le trône écroulé de Charles X et du Dauphin pour le réserser à un enfant posthume, fils d'une Princesse napolitaine, bientôt remariée en secret à un gentilhomme sicilien, et toute dévouée à la politique des Ordonnances? L'offre fut faite cependant, quand le Duc d'Orléans eut été déclaré lieutenant général et parla Chambre et par le Roi déchu; et l'offre fut repoussée.

Restait-il, après cela, une ressource ou même une espérance raisonnable? Si jamais, pour sauver la Monarchie, il a fallu faire une exception au principe de l'hérédité directe, l'exception fut ju&tifiée en 1850 lorsque le vieux Roi,5rcnonçant au trône et pour lui même et pour le Dauphin, son fils aîné, désignait un enfant, son petit-fils, et écartait le premier Prince du sang de France, appelé par le vœu des Chambres et par le peuple, et résolu à faire revivre la Charte qui venait d'être violée.

L'histoire des royautés fournit d'autres exemples semblables, môme au temps où, suivant le mot de M. de Chateaubriand, l'idolâtrie du nom n'était pas abolie, et où la Monarchie n'était pas encore « de consentement et de raison ». En Espagne, quand un testament de Charles II appela au trône Philippe, Duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, le descendant direct de Philippe le Beau, le petit-neveu et héritier de Charles-Quint était l'Archiduc Charles, fils de l'empereur Léopold; l'ordre légitime de succession fut changé, avec l'approbation de Louis XI'V. L'histoire d'Angleterre, rappelle de près la nôtre : un roi mis à mort comme Louis XVI, puis la dictature d'un grand guerrier, puis le retour des deux fils du Roi martyr ; et après la chute de Jacques* II, fort semblable à celle de Charles X, l'avènement d'un prince libéral et populaire. Encore l'ordre de succession était-il beaucoup moins contrarié par l'avènement de Louis-Philippe, prince français, Bourbon de France par son père et sa mère, qu'il ne le fut par l'installalion du Prince d'Orange, gendre de Tacques II, sur le trône d'Angleterre.

Peu -après 1850, Ferdinand VII, roi d'Espagne, changeait trois fois d'opinion au sujet do l'ordre de succession légitime; au Portugal, Don Pedro imposait sa fille, au lieu de son frère Miguel, légitime héritier. Et les peuples prenaient parti moins pour le droit de l'un ou l'autre de ces princes que pour l'absolutisme ou pour la liberté.

Chateaubriand ditait : « Je ne vois pas un trône vacant, mais seulement un tombeau vacant à Saint-Denys. s Mais il disait aussi, citons encore cette phrase superbe : « Je ne crois pas au droit divin de la royaulé; je crois à la puissance des révolutions et des faits. Jen'invoque même pas la Charte; je prends mes idées plus haut; je les tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire; je propose le Duc de Bordeaux comme une nécessité d'un meilleur aloi que celle dont on argumente. »

Cette nécessité était-elle d'un meilleur aloi? Cela est contestable, et la philosophie de son temps préférait sans hésiter la Charte rétablie et la Monarchie restaurée par le Duc d'Orléans.

Beaucoup d'héritiers des plus grands noms de France pensèrent ainsi, lorsqu'en cette même séance de la Chambre des Pairs, ils prêtèrent serment. Ils étaient sans doute au courant des questions d'hérédité, du respect dû à ce principe, et en ce sens leur témoignage est précieux. Au maintien rigoureux du principe d'hérédité iis préférèrent le rétablissement de la Monarchie déjà renversée, et la garantie d'existence rendue à la liberté par la Charte.

Quelques-uns ne purent pas le faire. Il fut convenu que les pairs nommés pendant le Ministère Polignac ne seraient pas admis. D'autres, tels que M. le Duc de Blacas, obéissant à de nobles sentiments de fidélité et de dévouement à la personne des Princes exilés, se retirèrent. Mais un peu plus de la majorité prêta serment; et la Chambre des Pairs ne devint en aucune façon moins aristocratique.

M. le Duc de Fitz-James demanda la parole.

Il s'exprima ainsi •

« J'ai prèle deux serments, le premier à Louis XVI, de sainte mémoire, presque au sortir de mon enfance; le second en 1814, à la Charte constitutionnelle, dont les principes étaient depuis longtemps entrés dans mon cœur, et que je vis avec transport devenir la loi de la France.

« Je porte le défi à tout homme vivant de m'aceuser d'avoir été infidèle à mes deux serments.... On sait depuis longtemps dans ma famille ce que c'est qu'être fidèle à des causes désespérées; à cet égard, nous n'en sommes pas à notre début.

« Sans doute je pleure et je pleurerai toujours sur le sort de Charles X. Longtemps honoré de ses bontés, personne plus que moi ne sut connaître toutes les vertus de son cœur. Et même lorsqu'il fut trompé par des Ministres imbéciles encore plus que perfides, lorsque trop vainement, hélas! je cherchais à lui faire entendre la vérité qu'on mettait un soin si criminel à lui déguiser, j'atteste encore, j'attesterai toujours ne lui avoir jamais entendu exprimer que des vœux pour le bonheur des Français et la prospérité de la France.

« Mais, en ce moment, je ne suis que Français, et dans la crise où il se trouve, je me dois tout à mon pays. Cette grande considération du salut de la France est sans doute la seule qui ait pu porter tant d'esprits sages à promulguer avec une telle précipitation les actes qui depuis six jours ont décidé du sort de la France. Tout était consomme et vous avez vu l'anarchie prête à nous ressaisir et à nous dévorer. De tels motifs ne pouvaient me trouver sourd à leur influence. C'est à eux seuls que je sacrifie tons les sentiments qui depuis cinquante ans m'attachaient à la vie. Ce sont eux qui, agissant sur moi avec une violence irrésistible, m'ouvrent la bouche pour prononcer le serment qu'on exige de moi. »

Ce langage patriotique n'était-il pas préférable à la magni fique rhétorique de M. de Chateaubriand? M. le Duc de Morlemart s'associa aux paroles de i\L de Fitz-James. Ainsi firent les Ducs d'Avaray, la Rochefoucauld, Brancas,Choiseul, Montmorency, Narbonne Pelel, Harcourt, Duras, Broglie,

Caraman, le Prince d'Arenberg et le Prince de Poix, et environ cent autres Pairs.

Les Ducs de Blacas, Coigny, Grillon, Damas Crux, des Cars, Decazes, La Trémoille, Lorges, Uzès ne prêtèrent pas le serment. Il y eut partage volontaire, mais il n'y eut en aucune façon mise à l'écart de l'aristocratie française. Le plus grand nombre parmi les Pairs de la Restauration prêta serment. Ces Jiommes, incontestablement fidèles à la Royauté et à la Charte, savaient qu'aucun autre moyen de sauver ces institutions n'était offert.

L'espoir de rappeler auprès du lieutenant général le jeune Duc de Bordeaux ne pouvait pas se réaliser, ils le savaient déjà par une raison décisive : pendant la longue retraite de Saint-Cloud à Cherbourg, les idées de l'infortuné Charles X étaient demeurées fortement attachées à la politique de M. de Polignac. Le triomphe du peuple, l'ébranlement de l'antique Monarchie en deux jours l'avaient un instant amené à signer le retrait des Ordonnances, à faire appel à la sagesse de M. le Duc de Morlemart. I\Iais il avait agi par contrainte, ^e regrettant pas la faute commise.

Le Comte d'Estourmel, quittant sa préfecture de Saint-Lô, alla au-devant de la caravane royale sur la route de Caen. Il aperçut de loin un grand nombre de chevaux qui s'avançaient au pas et, s'ctant jeté dans le champ qui bordait la route, vit passer d'abord Mme la Duchesse de Berry et son fils; puis Mme la Dauphine, fille de Louis XVI, et son époux, le Duc d'Angoulême; le Roi enfin, accompagné du Maréchal Duc de Raguse, qui commandait une escorte nombreuse de Gardes du Corps.

« Je crus, dit M. d'Estourmel, assister au cortège funèbre de la Monarchie. » La foule, dans les villes, était accourue, se pressant aux fenêtres et aux balcons, respectueuse, mais muette comme en un jour do grandes funérailles. M. d'Estourmel retourne sur ses pas et prend aisément de l'avance. A Saint-Lô, il offre l'hospitalité de sa Préfecture; et pendant la c aude soirée d'août la conversation s'engage dans le

jardin. Mme la Duchesse d'Angoulême lit tout haut une lettre qu'un messager vient d'apporter pour elle, et dont les ternies sont restés gravés dans la mémoire de M. d'Estourmel :

« Chère et éternellement chère amie, je suis au désespoir. Je n'ai connu de moments heureux que ceux où nous avons vécu ensemble. Maintenant tout est fini. Conserve^moi vos sentiments et croyez à l'éternelle affection de votre malheureuse amie. »

La lettre venait des Tuileries : elle était de Mme la Duchesse d'Orléans.

Le Préfet de la Manche, s'approchant du Roi, crut de son devoir d'avouer qu'il était parti la veille pour Paris, afin d'offrir sa démission au Ministre : il ne jugeait pas les Ordonnances exécutables.

« Je vis, dit-il, son front se rembrunir. Il minterdil de parler ainsi, ajoutant : « Vous savez bien qu'on ne pouvait faire autrement ». Le Roi du reste était toujours noble, affectueux et poli ; le Dauphin indéfinissable. Le Duc de Raguse faisait peine à voir. »

M. d'Estourmel suivit le Roi jusqu'à Valognes, où il habita l'hôtel de M. du Mesnildot. M. le Général de Bourbon-Busset arriva le même jour et tint les propos que nous avons cités plus haut sur la négligence du Ministre de la Guerre. « Vos Ministres, Sire, ont fait tout le mal. J'arrivais à la Chambre résolu à soutenir le Gouvernement; et, je ne sais pas comment cela se faisait, je m'en, retournais toujours ayant voté contre eux. » M. de Bourbon-Busset blâmait, comme général et comme député, la politique des Ordonnances.

Le Roi répéta la même phrase : r On ne pouvait faire autrement! le coup des révolutionnaires était monté.

— On pouvait le parer, Sire.

— Non, ce sont là de vos idées de journaux et de salons. »

A ce moment le Journal des Débats apporta la nouvelle du vote des Pairs de France. Un des assistants crut devoir blâmer

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le langage de M. le Duc de Filz-James : le Roi garda le silence. Mais le Duc de Luxembourg, le Duc de Guiche, le Duc de Levis jugeaient les choses fort raisonnablement, écrit M. d'Estourmel; et les opinions modérées prévalurent dans le salon.

Ainsi, le Roi Charles X, qui à Saint-Gloud avait dit : « 11 le faut » ; à Saint-Lô, à Valognes, sur la route de l'exil, répétait encore : « Il le fallait : on ne pouvait faire autrement. » Mme la Duchesse de Berry pensait de même; et ces Princes emmenaient avec eux et allaient instruire dans les mêmes idées un héritier du trône âgé de neuf ans. Comment ne pas reconnaître après cela que M. de Chateaubriand, dans un discours plein de contradictions, soutenait une thèse chimérique; et que lavis de M. de Fitz-James était le seul raisonnable? La vérité est que le trône relevé par Louis XVIII, dans les conditions établies par la Charte de 181 4, était vacant.

En un pareil moment, le lieutenant général qu'on est allé chercher au milieu de l'émeute, le Roi des Français, qu'a-t-il voulu?

Continuer la Restauration de 1814, qu'il a défendue de son épée en 1815, contre laquelle il n'a pas un jour conspiré de 1815 à 1830. Il est resté fidèle aux idées de la première Révolution, de celle qui se terminale 10 août 1792, contre laquelle la Vendée ne s'était point soulevée et que Louis XVI et Louis XVIII acceptèrent. Il est convaincu que par plus de résolution Louis XVI aurait pu conjurer la catastrophe du 10 août et que l'esprit déplorable de l'émigration a reparu pour précipiter la chute de Charles X. Il croit, comme La Fayette, que le salut du pays est dans la Monarchie constitutionnelle, et il entreprend de sauver le pays. N'attendez de lui ni l'éloquence de Mirabeau, ni le génie de Machiavel. Il y a longtemps que La Fayette l'avait déclaré « le seul Bourbon compatible avec des institutions libres », et cette opinion s'était répandue, mais non par son fait. Il a traversé l'émeute, à cheval, répétant seulement : « La Charte désormais sera une réalité. »

li)0 LOUIS-PHILIPPE.

Ces mots ont suffi; les barricades sont tombées. L'ordre est revenu. Il n'y a point eu de révolution. Les maux prévus par Chateaubriand sont guéris; les fautes qu'il avait dénoncées, en lettres de feu, sont réparées. Pourquoi donc veutil, inutile Cassandre, recommencer les troubles, et refuse-t-il de laisser vivre un enfant, que sa mère réclame, dans les rangs obscurs et heureux de la société, ainsi que se passa la longue vie du Chevalier de Saint-Georges? Je le ferais, dit-il, si j'étais sur que l'intérêt de 55000000 de Français exige cette solution. Cet intérêt souverain pouvait-il être contesté?

Ainsi put se prolonger le régime que la France avait connu sous Louis XVIII, et grâce à la Charte. Car beaucoup moins de changements assurément étaient apportés à la Charte de Louis XVIII que n'en introduisit en Angleterre le Bill de réforme accepté en 1852 par Guillaume IV. On a abusé du mot Révolution. Il y en a eu deux, nettement contraires l'une à l'autre, en 1789 et en 1792. Il n'y a point eu de révolution en 1850. Elle allait surgir; contre elle le Duc d'Orléans était le dernierobstacle.il s'offrit. La Chambre, la Garde Nationale de Paris racclamèrent. La Chambre des Pairs prêta serment. « Belle couronne, lui dit un député à l'Kùiel de Ville. — Couronne d'épines, répondit-il, que je sauî'ai porter avec courage. » Il tint parole; il la porta avec courage, mais il n'avait rien fait pour s'en emparer.

Si des doutes pouvaient subsister à cet égard, un fait, auquel nous avons déjà fait allusion, serait de nature à les dissiper. Il est clair que le lieutenant général ne hâta pas la décision qui l'élevait au rang de Roi des Français. Plusieurs jours d'attente anxieuse, imprudente même, se succédèrent ; et des documents certains établissent que le Duc d'Orléans attendait une réponse à une dernière proposition qu'il avait fait transmettre à Charles X.

Il avait, le 2 août, terminé son discours aux Députés et aux Pairs de France par les phrases suivantes : « Messieurs les Pairs et Messieurs les Députés, aussitôt que les Chambres seront constituées, je ferai porter à leur connaissance l'acte d'abdication de Sa Majesté le Roi Charles X; par ce même acte, S. A. R. Louis-Antoine de France, Dauphin, renonce également à ses droits. Cet acte a été remis entre mes mains, hier 2 août, à onze heures du soir. J'en ordonne le dépôt dans les arehives de la Chambre des Pairs et je le fais insérer dans la partie officielle du Moniteur. »

Il avait parlé du Roi et du Dauphin, lesquels avaient abdiqué l'un et l'autre; pourquoi n'avait-il rien dit du fds posthume du duc de Berry, héritier du trône après ces princes? C'est que précisément, par la mission confiée au colonel anglais Caradoc, il s'occupait en ce moment de réserver les droits du Duc de Bordeaux. Louis-Phiiippe offrait de rester lieutenant général du royaume, si l'enfant était ramené à Paris et confié à ses soins.

Le projet avait-il une chance de succès? La grande popularité du Duc d'Orléans eût-elle suffi pour faire accepter 'idée d'une régence semblable à celle que son trisaïeul avait exercée autrefois ?

Rien n'est moins certain. L'œuvre accomplie par les députés eji trois terribles journées courait Iç risque d'être détruite; et la révolution pouvait se rallumer, si le peuple de Paris avait vu rentrer le petit-fils de Charles X, même sous la protection du Duc d'Orléans.

Ce qui est certain, c'est que la proposition fut failo. qu'il ne tint qu'à Charles X de Triccepter, qu'il n'eût plus été possible ensuite de s'en dédire et que le lieutenant général du Royaume voulut attendre !a réponse du Roi, avant d'accepter la couronne.

Le Colonel Caradoc, devenu plus tard Lord Ilowden, a affirmé le fait dans ses Mémoires. Sur l'invitation de l'ambassadeur à Paris, Lord Stuart, il se rendit au Palais Royal, et reçut du Duc d'Orléans un billet qui fut cousu dans le collet

de son habit, et contenait ces mots : t Croyez, Sire, ce que le Colonel Garadoc vous dira de ma part. »

L'offieier anglais rattrapa le lent cortège des exilés en Normandie ; suivant M. d'Estourmel, au Merlerault à une étape de Caen. Il trouva le vieux Roi affable et hésitant; mais le refus de Mme la Duchesse de Berry fut très net et le Roi s'inclina. Au lieu de cette tentative hasardeuse mais honnête et raisonnable, Mnie la Duchesse de Berry préférait d'autres projets; dix-huit mois plus tard on la vit adresser aux rois étrangers de fervents appels, sans réussir d'ailleurs à provoquer le moindre mouvement en Vendée.

Le lieutenant général ne voulut entrer aux Tuileries qu'après avoir reçu la nouvelle de ce refus.

Ce fait historique n'est pas affirmé seulement par les Mémoires de Lord Howden. Le Gouvernement anglais s'émut de l'initiative prise par Lord Stuart et blâma l'ambassadeur à ce sujet.

Le 15 août 1850, le Duc de Wellington écrivait à Lord Aberdeen :

a Lord Stuart ne paraît pas se douter que, dans l'état où se trouve Paris, ce qui peut être vrai un jour ne l'est plus le lendemain.

« Lorsque le Duc d'Orléans demandait que le Duc de Bordeaux fût laissé en France auprès de lui, et indiquait que c'était la seule chance de sauver la dynastie, l'intervention de Lord Stuart aurait pu servir à quelque chose, à la condition de ne pas mettre en campagne une des personnes attachées à l'ambassade, et, même dans ce cas, cette mterven-

n de l'Ambassadeur aurait été contraire aux intentions de son Gouvernement et aux principes que ce Gouvernement a toujours soutenus. »

Le 16 août, nouvelle lettre du duc de Wellington :

a Je ne crois pas que nous puissions garder lord Stuart à Paris.

« Son intervention auprès de Charles X sera connue aussitôt que les Commissaires qui ont accompagné ce Prince

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à Cherbourg seront de retour, et le Gouvernement anglais sera compromis par celte folle démarche.

« Nous ne pouvons avouer que Louis-Philippe désirait voir le Duc de Bordeaux rester en France, et que Lord Stuart s'est chargé de communiquer ce désir au Roi*. »

Le fait que nous venons de relater et duquel ces témoignages ne permettent pas.de douter, importe peu à l'histoire de notre pays ; mais importe beaucoup si l'on veut tracer un portrait exact de Louis-Philippe; ce trait lui donne son vrai caractère. Comment prétendre ensuite qu'il ait médité et préparé une usurpation? Ce mot seul révoltait tous les sentiments de cet honnête homme : l'anecdote suivante va le prouver encore : nous la trouvons dans le manuscrit d'un témoin auquel nous avons eu déjà la permission de faire des emprunts.

« Au mois d'octobre 18-42, a écrit M. le comte de Sainte- AulaircS en retournant à mon poste à Londres, je m'arrêtai au cliâteau d'Eu, où la famille royale était réunie. J'y passai trois jours, m'associant bien sincèrement à sa douleur. Le Roi s'occupait d'affaires, comme de coutume; mais il était obsédé de la pensée qu'à l'étranger on lui imputait une part quelconque dans la révolution de Juillet. Il s'attachait à repousser cette accusation qui lui était insupportable, et plaidait sa cause devant moi, comme si j'avais besoin d'en être convaincu. Je crus rester dans le vrai en laissant à Charles X la responsabilité tout entière des fautes qui l'avaient perdu; mais en admettant que l'existence d'un premier Prince du sang populaire et respecté avait offert une ressource à la France et encouragé sa résistance. Cette supposition blessa profondément le Roi, et que je me gardasse d'y revenir, il ramena le môme sujet de conversation en présence de la Reine. Nous étions tous les trois dans une

1. Lettres du Duc de Wellington. Deuxième série, Londres, 1878 et Blue Book (18.31).

2. Louis-Clair de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, né en 1778, mort en 1854, pair de France, membre de l'Académie française, ambassadeur sous la Monarchie de juillet, à Rome, à Vienne et à Londroô-

chambre peu distante de la galerie des Guises où se tenaient les officiers de service. Les portes étaient au grand ouvertes. Tout à coup le Roi se lève en pied, force le son de sa voix et, s'adressant à la Reine qui travaillait à l'extrémité de la pièce, 1 lui crie : « H y a des gens qui croient que je suis un usurpa- « teur, vous savez bien, vous, que je ne ne suis pas un usur- « pateur ! » La Reine se lève, les yeux pleins de larmes, passe silencieusement derrière le Roi et va fermer la porte qui donnait dans le salon de service. Je ne sais pourquoi le silence de la Reine, son émotion et cette précaution si simple, excitèrent la violence du Roi; mais lui, toujours si tendre, si respectueux pour son angélique femme, il se laissa aller devant elle à un étrange accès de colère. Il rouvrit avec effort les deux battants de la porte et cria à pleine poitrine : Œ Et pourquoi ne voulez-vous pas que je dise devant M... « que je ne suis pas un usurpateur?... Je veux le dire, moi, « et je veux que tout le monde l'entende !... Non, je ne suis « pas un usurpateur? » La Reine éclata en sanglots, je n'osais lever les yeux et me retirai sans dire un mot. »

Dix-huit années se passèrent ; elles n'ont pas compté parmi les moins glorieuses de notre histoire. Dix-huit années de paix et de prospérité. La liberté a été respectée; la Charte observée scrupuleusement.

Les Révolutionnaires déçus n'avaient pas tardé à tenter un nouvel effort. Dès 1832, ils relèvent les barricades. Mais aux journées du 6 et du 7 juin la Garde Nationale unie à l'armée combat l'insurrection. Le Roi, de sa personne, est avec elles. Le Général de Jemmapes s'est retrouvé. Place du Châtelet, soldats, gardes, des insurgés même entourent son cheval, et crient « Bien! Bravo le Roi! »

La Monarchie libérale s'établit, aussi éloignée du despotisme royal que du despotisme populaire; et, ornée, ou affublée, uivant le ton qu'on y mettait, du nom de juste milieu.

Alors on recourut à l'assassinat. En 183o, Fieschi fabrique pour faire disparaître le Roi sa machine infernale. Alibaud, d'autres assassins se dressent sur ses pas. Mais en 1837, Louis-Philippe proclame l'amnistie et donne des fêtes à Versailles pour le mariage du Duc d'Orléans.

Ce sont les plus beaux jours du règne. Le Roi devient vieux : il a soixante-quatre ans. Mais son fils en a vingtsept : il est intelligent, libéral, populaire. Le beau portrait d'Ingres nous fait connaître ses traits. Surla roule deNeuilly deux chevaux s'animent, et, sur quelques centaines de mètres, gagnent à la main d'un postillon. On voit le Prince debout; il chancelle, il tombe; et, par ce sot accident que de souvenirs sont détruits, que d'espérances sont brisées! Une image d'Épinal montre les vieux parents en larmes, dans l'arrière-boutique d'un épicier de Neuilly, ouverte à leur fils blessé, et où va expirer le dernier héritier de tant de gloires nationales.

Alors commencent les conspirations. La Presse, les Sociétés secrètes perdent le vieux Roi dans l'opinion et s'acharnent aussi contre son second fils, le Duc de Nemours, destiné à la régence.

Cependant les élections de 1847 ont donné au Gouvernement une majorité considérable. M. Guizot est acclamé par le Parlement. Le fidèle et clairvoyant Desages, directeur politique au quai d'Orsay, écrit à son ami M. de Jarnac secrétaire à Londres' : « L'immense succès du Ministre hier à la Chambre a raffermi bon nombre d'esprits un peu ébranlés. On a reconnu bien vite que la situation, toute la situation, appartenait à M. Guizot et n'appartenait qu'à lui. »

Dans son dernier discours du Trône, dans les dernières paroles que la France a entendues de son dernier Roi, Louis- Philippe disait : « Nous possédons dans la monarchie constitutionnelle les moyens assurés de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère Pairie; les

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