Archives de La Grange
générations futures nous béniront d'avoir défendu cet édifice à l'abri duquel elles vivront libres et heureuses ». Il ajoutail : « Cette conviction m'anime et me soutient ». Il avait le droit de parler ainsi, car cette conviction avait été celle de toute sa vie. Elle avait dicté sa conduite en 1850, et l'avait inspiré pendant tout son règne.
Mais c'en est fait. Trois journées comme en 1830 vont décider de son sort. Il va partir, comme Louis XVI II en 1815, comme Charles X en 1850. Sa chute survient, plus imprévue que ne le fut celle de Louis XVIII; moins vraisemblable, moins bien justifiée que celle de Charles X. Il ne partira pas, comme le premier, au galop de ses chevaux, et semant derrière lui sa maison militaire essoufflée ; ni comme le second, au pas, formant avec sa famille, des maréchaux et de grands seigneurs fidèles, et la caviklerie de sa garde, un long cortège funèbre. Il devra quitter les Tuileries, déjà envahies, courir jusqu'au Havre en fugitif, évitant les villes, contournant Évreux par les chemins de traverse, dans le cabriolet d'un fermier; et, au Havre, caché par un ami fidèle, M. de Perthuis, s'introduire sous un faux nom sur un paquebot anglais.
il arrivera de nouveau non plus à Twickenham, au vieux Twick, séjour aimé dans sa jeunesse, mais à Glaremont, château prêté par son gendre le Roi des Belges. Si pauvre dans les premiers jours que Lord Aberdeen et Sir Robert Peel, étant venus ensemble saluer le Roi tombé, s'aperçoivent de sa détresse, et glissent mille livres dans la main de M. de Jarnac, afin de pourvoir à ses besoins'.
Il n'était victime au reste que d'un oubli et non encore d'une confiscation. Lamartine, averti, lui permit de disposer de ses biens.
La Révolution avait été préparée partout par la campagne des banquets, véritables réunions publiques illégales. De iolenls discours avaient surexcité l'opinion.
i. Archives de La Grange.
« L'agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles.... »
Celte phrase figurait, outre celles que nous avons citées, dans le discours du Trône. Quel peut être l'effet d'une phrase, môme mauvaise? Celle-ci fut le premier prétexte de la révolte. Les opposants s'abstinrent de paraître le jour où l'adresse fut présentée. Ils attribuaient par là au I\oi luimême tout le contenu du discours du trône. Ils découvraient le Roi.
Dès lors, le besoin de manifester se répand. Une journée est résolue. Les Républicains appelèrent la Garde Nationale et les élèves des grandes Ecoles. Tout ce monde accourt à la place de la Concorde, et accueille le premier bataillon qui paraît par de grands cris de : « \i\Q la Ligne! » dont les soldats sont troublés. La Garde Nationale, invitée à dissiper la foule qui entoure le Palais Bourbon, refuse. Mais elle fait pénétrer une de ses compagnies en armes dans le Palais, afin de remettre aux députés une pétition en faveur delà Réforme.
Le 25 février, M. Guizot annonce qu'il se retire et que le Comte Mole va former un Ministère. Tout paraît s'apaiser. La Réforme a moins de charmes, étant promise; et les passions aveugles cessaient déjà d'être fomentées, quand, au boulevard, devant les Affaires Etrangères, un coup de pistolet est tiré sur un soldat, dans le rang. La ligne riposte par une décharge. Des spectateurs sont blessés. La foule crie : « Aux armes! On égorge nos frères! » Et par douzaines les barricades faites de pavés arrachés, de voitures versées, se construisent dans les rues étroites.
Aussitôt le Pouvoir capitule. Mole renonce à former un Ministère. Thiers refuse de prendre sa place, sans Odilon Barrot. Celui-ci est accepté par le Roi. Bugeaud, sentant derrière lui un Gouvernement, fait avancer ses troupes. Son lieutenant Bedeau est déjà maître de tout le faubourg Saint- Martin : tout à coup Bedeau reçoit l'ordre de cesser le feu, et de revenir à la place de la Concorde. 11 ramène ses troupes
en bon ordre, mais suivies, entourées par la foule et les émeutiers; et derrière lui, les barricades serelèvent.
Que s'est-il passé? Les nouveaux Ministres arrivent aux Tuileries, dans le Salon de stuc. Mais Odilon Barrot a déjà donné à Bedeau Tordre fatal. Il ne veut pas d'attaques; la Garde Nationale agira et suffira pour rétablir l'ordre. « Soit, dit Bugeaud; mais alors que La Moricière prenne le commandement de la Garde Nationale. * Thiers entre et déclare que tout est perdu. Il faut partir.
Alors le vieux Roi tente un dernier effort. Il se souvient d'avoir conduit en 1852 la Garde Nationale dans les faubourgs et d'avoir entendu même les émeutiers crier : Bravo le Roi! Il descend et, dans la Cour du Carrousel, monte à cheval. Il s'avance, essaie de pénétrer dans la foule. Elle le repousse et un immense cri s'élève : « Vive la Réforme ! » Il rentre dans le Palais. Le cheval du Roi est encore au perron : le Maréchal Gérard le monte et veut parler au peuple, agitant dans sa main un rameau de buis. Personne ne l'écoute.
Dans le Salon de stuc: « Tout est perdu, répète Thiers, je suis débordé. — H y a longtemps que je le sais. Monsieur, » répond le Roi. A ce moment rentre Gérard : <i Abdiquez, Sire, la foule envahit le Palais comme au 10 août. Remettez la régence à Mme la Duchesse d'Orléans. — Non, dit le Roi, cela est illégal. » Il s'assied et d'une main ferme il écrit ces quelques lignes :
Aux Tuileries, le 24 février 1848.
« J'abdique cette Couronne que je tenais du vœu de la Nation et n'ai acceptée que pour amener la paix et la concorde entre les Français. Me trouvant dans l'impossibilité de remplir cette tâche, je la lègue à mon petit-fils, le Comte de Paris. Puisse-t-ii èlre plus heureux que moi!
Il signe, donne le bras à la Reine et descend dans le jardin
par la porte du Pavillon de l'Horloge, suivi de Mme la Duchesse de Nemours, et du Duc de Moutpensier.
Cependant quels ont été, à la Chambre, les événements?
M. de Tocqueville l'a raconté. Il entre à la Chambre, le 22 février 1848, au moment où M. Guizot, plus hautain que jamais, la tête renversée en arrière de peur de paraître la baisser, monte d'un pas ferme les degrés de la tribune, et annonce qu'il se retire, le Roi ayant appelé M. Mole.
L'opposition applaudit ; et Tocqueville ne s'arrête pas à contempler le chagrin des ministériels qui depuis huit ans ont attaché leur fortune au sort du Cabinet. Il sort, il se mêle au peuple. Il trouve le Général Bedeau, à pied, à plus de cent pas de ses escadrons et occupé à haranguer : « Il avait plus le goût de la harangue, dit-il, que je ne l'ai jamais vu à aucun homme portant épée. »
Dans la foule qui arrive à travers les arbres des Champs- Elysées, Tocqueville reconnaît parmi les badauds des figures d'émeutiers. Le Général va être entouré, tout en poursuivant sa harangue, quand Tocqueville le prévient et l'invite à une prompte retraite vers sa troupe et vers son cheval. Lui-même crie : « Vive la Réforme! Le Ministère Guizot est chassé. — Nous le savons », répond un petit homme trapu, qui semblait appartenir aux rangs inférieurs de l'industrie. Et le petit homme ajoute d'un ton goguenard, en montrant les Tuileries : « Nous voulons mieux que cela! »
Le petit homme trapu obtint une prompte satisfaction. Le grand écrivain politique paraît l'avoir partagée : il raconte avec un suprême dédain les dernières heures de la Monarchie.
Il rentre au Palais Bourbon. Il rencontre Thiers, éperdu d'avoir subi quelques huées, et que Talabot emmène. Ils coururent jusqu au pont d'iéna, trouvèrent à Auteuil un fiacre qui, par le bois de Boulogne et Clichy, les ramena le soir à la place Saint-Georges. Les Mémoires inédits que j'ai déjà cités racontent qu'il trouva sur la place même, devant sa maison,
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une barricade, à laquelle travaillaient, en habit de livrée, ses propres serviteurs !
Pendant ce temps la Duchesse d'Orléans, avec ses deux jeunes fils, se tenait debout au pied de la tribune. Son beaufrère le Duc de Nemours est auprès d'elle. Ces Princes savent ce que peut la fureur populaire. Mais ils n'y pensent pas. Ils sont venus, parce que, dans Paris en révolution, ils représentent, jusqu'à nouvel ordre, le Gouvernement de la France. L'autorité régulière, la paix, ce sont eux : voudra-t-on les accueillir? Et tous ces députés éperdus, nommés la veille, avec de solennelles promesses de fidélité, seront-ils capables d'un effort pour soutenir le trône? Cette femme, ces deux enfants, ce jeune général tout seul, sans armée à sa suite, sont venus leur ôter l'occasion de s'enfuir honnêtement. Plus de prétexte pour la lâcheté. Plus d'excuses pour la trahison. Le vieux Roi est parti; son fils est mort. Mais l'hérilier du trône est là.
Un instant on peut croire que les représentants vont se serrer autour d'eux. Dupin s'est laissé pousser à la tribune. Il propose mollement la régence, et soulève à la fois des applaudissements et des protestations. « Vous seul pouvez vous faire entendre, dit Tocqueville à Lamartine; montez à la tribune et parlez. Ou bien nous périssons. » « Je vois encore, écrit-il, sa longue taille droite et mince, son œil tourné vers l'hémicycle, son regard fixe et vacant. » Et Lamartine répond : « Je ne parlerai pas, tant que cette femme et cet enfant seront là. »
La foule pénètre peu à peu dans les tribunes et même dans l'hémicycle, où les Princes risquent d'être étouffés. Le Président invite la Duchesse d'Orléans à se retirer. Elle s'y refuse; et quelques amis à grand'peine l'entraînent et la font asseoir au sommet des gradins du Centre gauche.
Déjà Marie et Grémieux proposent un Gouvernement provisoire et sont appuyés. Mais d'autre part de nombreuses voix demandent Thiers et Barrot. Thiers est en fiacre au bois de Boulogne.
« Barrot, écrit Tocqueville, parut enfin. Il était essoufilé, non effrayé. Il escalada les degrés de la tribune : « Notre « devoir est tout tracé, dit-il; la couronne de Juillet repose « sur la tète d'un enfant et d'une femme. »
La Chambre reprenant courage se redresse alors et éclate en acclamations. Le peuple se tait. « La Duchesse d'Orléans se l<'>ve de son banc, semble vouloir parler; elle hésite, écoute de timides conseils, et se rassied ; la dernière lueur de forlune venait de s'éteindre.... »
En effet, le discours de Barrot s'achève au milieu du bruit. Des bandes armées envahissent la salle déjà encombrée. On emmène la Duchesse d'Orléans et les Princes par un petit escalier menant aux combles du Palais, du côté de la rue de Bourgogne. Tocqueville raconte qu'il s'élança sur leurs traces, entraîné par un sentiment qu'il s'expliquait mal. Une porte se ferme ; il est séparé d'eux ; il repasse lentement pa les couloirs et les escaliers, et rentre dans la salle, où s'est fait un calme relatif, et où il aperçoit Lamartine, penché sur la tribune, et haranguant la foule, ou plutôt conversant et poursuivant un dialogue avec elle. La Monarchie avait succombé; la femme et l'enfant n'étaient plus là.
Le lendemain matin, 24 février, M. de Tocqueville alla voir SCS neveux au petit séminaire de la rue Notre-Dame-des- Champs, et son ami La Moricière, blessé, en son appartement de la rue du Bac.
c Je trouvai, dit-il, les rues paisibles et à moitié désertes, comme on les trouve à Paris le dimanche matin.
* Quant au roi Louis-Philippe, il n'en était pas plus question que s'il eut appartenu à la dynastie des Mérovingiens. Rien ne me frappa, plus que le silence profond qui s'était tout à coup établi autour de son nom. Je n'entends pas pour ainsi dire prononcer celui-ci une seule fois, soit par le peuple, soit plus haut. Ceux de ses anciens courtisans que je. vis n'en parlaient pas et je crois que véritablement ils n'y pensaient pas. »
Il rentre chez lui, pour rassurer Madame de Tocqueville et,
chemin faisant, voit afficher sur les murs une proclamation DÛ, entre autres, se lisaient ces mots :
« Un Gouvernement rétrograde et oligarchique a été renversé par l'héroïsme du peuple de Paris. Le roi s'est enfui '■ une trace de sang lui défend de revenir sur ses pas.... Le sang du peuple a coulé comme en juillet. Mais cette fois ce généreux sang ne sera pas trompé.
« Dupont de l'Eure, Lamartine, Crjémieux, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, Arago. »
Le même jour, M. de Tocqueville écrivait les lignes suivantes :
« Le 50 juillet- 1850, au lever du jour, j'avais rencontré sur les boulevards extérieurs de Versailles les voitures du Roi Charles X, portant leurs écussons déjà grattés, marchant à pas lents à la file, avec un air de funérailles. A ce spectacle je n'avais pu retenir mes larmes. Cette fois mon impression était d'une autre nature, mais plus vive encore.... J'avais senti pour Charles X un reste d'affection héréditaire, mais ce Roi tombait pour avoir violé des droits qui m'étaient chers, et j'espérais encore que la liberté de mon pays serait plutôt avivée qu'éteinte par sa chute. Aujourd'hui cette liberté me paraissait morte. Ces Princes qui fuyaient ne m'étaient rien. Mais je sentais que ma propre cause était perdue. »
La liberté est morte; la propre cause de M. de Tocqueville est perdue. Il le sait, il le voit. Il déclare pourtant que les Princes qui s'en vont ne lui sont rien! Et en 1850 il a eu pour Charles X des larmes, à la vue de quelques voitures vides !
M. de Tocqueville ressemble à beaucoup de Français d'alors : chez eux le bon sens approuvait la Monarchie de Juillet, et la passion s'en détournait. Le bon sens a triomphé en 1850 et amène une réforme ; la passion l'emporte en 18 i8 et déchaîne une révolution.
QUELLES raisons amenèrent la chute de la Monarchie de Juillet? Il n'y eut point de désastre militaire comme en 1814, point d'essai de coup d'État, comme en 1830; et les chances de longue durée paraissaient nombreuses et sûres.
Le Roi Louis-Philippe pratiquait fidèlement les principes de la Charte et se montrait résolu à ne point courir d'avealures. II avait l'expérience de la guerre, il l'avait faite bravement : mais il était résolu à l'épargner à son pays. II avait vu aussi la Révolution, admiré ses débuts, déploré ses excès; et il ne s'était offert que pour conserver à la France la liberté et la prospérité, et la sauver de l'anarchie.
Après des périodes d'enthousiasme, le bon sens apporte aux esprits un calme rafraîchissant : il est le bienvenu. Nos arrière-grands-pères, enivrés de gloire, avaient vu les provinces voisines de nos frontières découpées en départements français; des royaumes distribués à des frères ou beauxfrères; des principautés données à des généraux ou à des ministres. Nos grands-pères, tout au contraire, virent le Roi des Français refuser, avec sagesse, la couronne de Belgique offerte à son fils, et jouirent de la paix grâce à ce raisonnable et patriotique désintéressement.
La Monarchie de Juillet était venue en un moment oppor tun. Les esprits étaient disposés à se contenter du Juste Milieu ; c'était le nom donné à la politique de Louis-Philippe.
« Le goût du Juste Milieu, disait M. Thiers, dans un discours prononcé en 1837, provient d'une double origine : d'abord la fatigue et ensuite l'horreur des opinions extrêmes. Toute l'Europe en est là, toute l'Europe est fatiguée, toute
l'Europe a également horreur des opinions extrêmes.... Elle a eu cinquante ans de révolutions ; elle a connu toutes les extrémités des opinions humaines; et naturellement elle va aux opinions moyennes. »
Heureux temps ! Et sages résolutions! Le Roi encourageait ces sentiments. Très actif et bien portant jencore, ne craignant pas les voyages en voiture de poste, il montait à cheval pour faire son entrée dans les villes de province, et aimait aller s'entretenir avec les notables à l'Hôtel de ville. Le jour de l'an, la réponse aux compliments d'usage était aussi pour lui une occasion de faire connaître sa pensée. On a gardé de lui de petits discours, pleins de raison et souvent de finesse.
En 1852, le Tribunal de Commerce de Langres lui dit : « Notre commerce a souffert des dernières commotions. Mais grâce à la prudence de nos opérations, et à la généreuse intervention du Duc d'Orléans, le crédit de notre place s'est maintenu.
— La paix intérieure, dit le Roi, vous donnera la prospérité et améliorera le sort de la classe ouvrière.
— Nouveau Codrus, dit le Conseil d'arrondissement, qui se pique d'érudition, vous avez fermé le gouffre révolutionnaire.
— Si je le puis, je n'aurai plus rien à désirer. »
Le compliment de la Garde Nationale à Lons-le-Saulnier se termine ainsi : « Le trône où vous êtes assis repose sur les libertés publiques.
— Il ne tiendra donc pas à moi, répond le Roi, qu'elles ne soient consolidées. Neprécipitons rien : ce serait le moyen de faire fausse route, et d'arriver comme autrefois à un résultat opposé à celui qu'on souhaite. »
Au l*"^ janvier 1840, le Roi répond à Villemain, qui le félicite au nom de l'Université : « Recommandez bien aux élèves de ne pas se hâter d'accepter les opinions toutes faites qu'on leur présente, mais d'attendre le résultat de leurs propres observations. »
A M. Huyot, qui parle au nom de l'Institut • « Metloz à
profit cette paix que je suis heureux d'avoir conservée et qui seule permet de se livrer à la culture des sciences, des arts et des lettres. «
Il tient ce langage au moment où les affaires d'Orient entrent dans leur période la plus difficile.
Au jour de l'an, en 1842, on s'inquiète, on lui conseille d'user de ses droits avec énergie. M. le Baron Pasquier, au nom de la Chambre des Pairs, prononce ces mots : « Le Roi a toujours cru que nos institutions devaient s'adapter aux exigences des temps; aujourd'hui ce n'est pas l'abus du Pouvoir qui est à craindre; il importe que le Pouvoir soit exercé avec fermeté. »
Et M. Sauzet, au nom des Députés, déclare « que les factions de plus en plus violentes menacent la société ».
Le Roi se déclare prêt à tenir tête aux factions.
11 répond le môme jour au nouvel archevêque de Paris; c'était Mgr Affre, celui qui devait périr en héros, sur les barricades de 1848. La conversation est intéressante, comme on va le voir. Que d'artificielles et stériles disputes ont été soulevées de nos jours à propos de la défense du pouvoir civil! Ce pouvoir, le Roi Louis-Philippe ne songeait aucunement à l'abandonner. Cela ne l'a pas empêché, comme il l'avait promis — colonel de seize ans — à sa mère, de rester toute sa vie fidèle à la foi chrétienne, aux devoirs qu'elle impose, et de rendre justice à l'influence bienfaisante et moralisatrice de l'Eglise*.
1. Sur les sentiments religieux des liommes de ce temps l'anecdote suivante peut jeter quelque lumière. Mon père m'a raconté que, tout jeune, iî fut appelé par le Chancelier Pasquier, âgé de près de cent ans. Le vieillard lui dit: •• J'ai voulu vous connaître; nous sommes tous deux de vieille souche parisienne. Mon père était ami intime de votre trisaïeul. Ils fi'équentaient leur curé. Us vénéraient leurévèque. Les moines et tout le reste ne leur étaient de rien. »
Ce trisaïeul était le père du curé de Sainl-Jacques-du-IIaut-Pas, fondateur de l'hôpital qui porte notre nom. Le Jansénisme avait exercé une influence sur les Parisiens tl'alors.
S'ils avaient, comme nous, vu SOO Jésuites dispersés hors de France, accourir autour ilu drapeau, et deux cents d'entre eux donner leur vie; leur opinion au sujet des moines fut devenue meilleure.
L'Arches'êque de Paris avait dit au Roi : « Plus la liberté s'est développée, plus il semble nécessaire à ceux qui lui sont dévoués et en ont la véritable intelligence, d'honorer le Pouvoir et de professer leur soumission aux Lois; le clergé de Paris est convaincu de cette vérité.
— Vous connaissez, répond le Roi, les efforts que je n'ai pas cessé de faire et continuerai tant qu'il y aura vie en moi pour que la religion soit honorée et pour que le clergé trouve sous mon Gouvernement l'appui et la position dont il a besoin pour faire le bien attendu de lui en France. Je fais des vœux pour que la Religion continue de plus en plus à améliorer les hommes, exerçant sur l'enfance et sur l'âge mûr son influence salutaire, qui affermit dans la voie de la morale et de la vertu.... N'oublions pas les difficultés dont nous sommes entourés. Unissons-nous pour les aplanir en leur opposant un esprit de sagesse et de modération. C'est le plus sûr moyen d'en triompher. »
Tels étaient les sentiments qui dirigeaient Louis-Philippe. On le traita de despote, parce qu'il aimait présider le Conseil des Ministres : Casimir Perier avait eu la prétention de régler la plupart des affaires en Conseil de Cabinet. ]\lais il ne dépassa jamais le droit que lui donnait la Charte. « Les Chambres, disait-il, peu avant sa mort, sont le meilleur soutien du trône quand elles sont l'expression sincère de l'opinion publique. Il ne faut pas qu'elles soient gônées par des engagements antérieurs. Une Chambre, liée par une sorte de cahier des charges, a toujours peur de se montrer trop docile, et ne discute pas librement. Elle veut dominPi' l'action tlu Gouvernement, et elle l'entrave. La Chambre de 1847, nétait pas atteinte de ces défauts; elle était dévouée au régime. Mais les journaux avaient ruiné son autorité. »
Louis-Philippe ne fut pas seulement appelé despote. On le prétendit avide, bien qu'aucun trait d'avarice ne puisse lui être opposé. Il avait une famille nombreuse, tendrement aimée, dont il ne voulait pas dissiper les biens. Il donnait de grandes et belles fêtes, fidèle en cela aux traditions et aux
obligations de la Monarchie ; mais il n'avait jamais voulu autour du Trône, ressusciter la Cour.
Pour embellir Saint-Cloud, Versailles, Fontainebleau, d'autres châteaux de la liste civile, il dépensa des sommes considérables. Dans dos notes d'un ami fidèle*, écrites peu après sa chute, il m'a été permis de copier le passage suivant
« M. Guizot lui conseilla, un jour, de réduire à trois millions par an ses dépenses en bâtiments : il ramènerait ainsi l'équilibre dans son budget et le calme dans son esprit. Le Roi ne put s'y résoudre. Il répondit à son Ministre : — Je déteste la guerre. Je n'aime ni le jeu, ni la chasse. Je n'ai point de maîtresses. Et vous savez, Guizot, si j'enrichis mes favorisés! Au moins je veux faire travailler des ouvriers, encourager les arts, laisser de beaux monuments à la France. Ce sont là mes folies. Celles de mes prédécesseurs ont été parfois moins innocentes! »
Les intentions étaient bonnes, bien que l'encouragement aux beaux-arts n'eût pas toujours été dirigé dans le sens qu'on eût pu souhaiter. Le bon goût ne triomphe pas sous le règne de Louis-Philippe, bien que les plus grands peintres et sculpteurs français, à Paris et à Fontainebleau, aient fleuri sous ce règne.
a Les folies de Louis-Philippe, continue l'auteur du même manuscrit, ne coûtaient rien à l'État ; il a laissé trente milions de dettes, qui seront payées sur son domaine privé, et le dénuement dans lequel il vit aujourd'hui en Angleterre prouve assez qu'il n'a pas thésaurisé ni placé des fonds à l'étranger. «>
« Je déteste la guerre », disait le Roi à M. Guizot. Aussi lui fut-il reproché d'avoir à tout prix souhaité la paix. La gloire de Napoléon lui fut opposée. Certes il voulut, il aima la paix : mais il rappelait aussi à la fin de sa vie les souvenirs de Lisbonne, Anvers, Ancône, Saint-Jean d'UlIoa, Constantine, Tanger, l'Isly; sous son règne, les soldats de Clauzel, de Bugeaud, de La Moricière, du due d'Aumale, les