‹ Louis-Philippe d'après des documents inéditsChapitre 37 sur 49 · Cabrières et Veaune par le Cardinal de Cabrières · texte numérisé non relu

Cabrières et Veaune par le Cardinal de Cabrières

blicaine, une lettre d'où nous détachons le passage suivant :

Nîmes, avril 1848.

« Monsieur,

« Je vous l'ai dit, dès le premier jour : sans renier leur passé, les « anciens légitimistes » sont prêts à se dévouer sincèrement à favoriser votre avenir.

« Ce n'est donc pas à eux qu'il faut prêcher (pour essayer de les convertir); ce n'est point eux qui rêvent et conspirent en vue d'un « escamotage nouveau » des destinées du pays, au profit de sordides intérêts ou d'utopies effrayantes.

a Les hommes qu'il faut redouter et combattre, ce sont ces égoïstes insatiables, que la justice populaire avait flétris de l'ignoble cpilhète de ventrus : hommes sans convictions, sans dévouement, vendus d'avance à tous les intérêts. Ces hommes amoureux du despotisme, qu'ils avaient subi sans se plaindre, pendant dix-huit ans, sont aussi incapables de comprendre et d'appliquer les idées généreuses d'une république loyale, qu'ils l'ont été jadis de se dévouer fidèlement à royauté légitime. »

« Voilà nos adversaires communs; voilà ceux qu'il faut éloigner. »

Ainsi était traité le Juste Milieu!

M. le Marquis de Cabrières ajoute, il est vrai :

a L'autre danger, bien plus grand pour toute la France, bien plus grand surtout pour vous, qui, dans la République nouvelle, rêvez la réalisation de la pure et sainte égalité chrétienne, ce sont les républicains fanatiques, qui, par étroitesse d'esprit ou par sécheresse de cœur, ne voient, dans l'ordre nouveau, que le triomphe d'un système métaphysique, auquel ils sont prêts à tout .sacrifier, tout jusqu'à la justice, tout jusqu'à l'humanité! »

A la vérité pour la « République nouvelle qui.... lêve la

sainte et pure égalité chrétienne » les républicains fanatiques pourraient causer un dommage. Mais on le voit, sa colère se déchaîne surtout contre les gens affreux qui ne savent ni se dévouer à la monarchie légitime, ni accepter une République loyale et généreuse. L'ancien Maire de Nîmes, sous M. de Polignac, va voir bénir les arbres de la liberté; et n'étaient ^les protestations d'une vénérable tante, il chanterait la Marseillaise avec les élèves du Révérend Père d'Alzon!

J'ai connu cependant, dans ma jeunesse, beaucoup de républicains qui étaient d'anciens Orléanistes. Cet état d'âme n'était pas celui démon éminent et cher ami Edouard Aynard. Je l'ai entendu s'exprimer assez durement sur le [compte du Gouvernement de Juillet. C'est lui qui m'a fait lire quelques pages de Mémoires de Tocqueville, fort injustes, à mon sens. Aynard a été toute sa vie un modèle pour les esprits libéraux et un républicain sincère. Mais je crois qu'au fond de son âme une rancune de vieux Lyonnais légitimiste subsistait contre Louis-Philippe.

Quand les légitimistes songeaient à passer dans le camp directement opposé, les invitations et les louanges républicaines ne leur étaient pas ménagées.

4 Combien les Royalistes assis sur ces ruines augustes que l'on appelle la Monarchie française représentent mieux la France, les destinées de la France, que ne font les partisans aveugles de la constitution anglaise.... i

Ceci est écrit en 1842, dans la Revue indépendante, par Pierre Leroux. Celui-ci veut pour l'humanité un pouvoir spirituel. Celui du Pape, d'après lui, n'existait plus. Comme un des guerriers de la Jérusalem délivrée, « il marchait encore, mais il était mort!.... Je vous dis que la France est destinée à devenir le Pouvoir spirituel de l'Europe : ce Royaume n'a pas vainement porté pendant douze siècles le nom de Royaume très chrétien » !

Mais Pierre Leroux parlait en philosophe et en poète. Pasons maintenant aux politiques du côté gauche. La situation

est fort nettement exposée, en 1857, par Duvergier de Hau ranne :

a II n'y a ici que deux opinions sérieuses et puissantes. C'est d'une part l'opinion qui ne cesse de répéter qu'infidèle à son origine, traître à ses promesses, le Gouvernement fait fausse route, et qu'il a par force ou par ruse anéanti ou détourné les conséquences naturelles et légitimes delà Révolution de juillet ; celle qui pense que le iendemain de celte révolution le parti le plus juste et le plus prudent était de s'abandonner au courant populaire, au lieu d'y résister; celle (jui dans l'état actuel de noire législation, trouve le pouvoir trop fort, les garanties individuelles trop faibles, les droits électoraux trop restreints. »

Bien entendu c'est cette dernière opinion que Duvergier de Hauranne conseille de satisfaire. Il appartient encore à l'opposition dynastique.

La Fayette demeure dynastique aussi, du moins en principe. Mais il est plus violent.

La Fayette, siégeant dans les rangs de rexlrôme opposition depuis le ministère Casimir Perier, prononçait en 1832 un ardent discours en fa^^eur de la Pologne, applaudissait, dans une lettre adressée à Lord Holland, a-u Bill de Réforme; montait à la tribune le 7 juin après l'affaire du Cloître Saint- Merry; et écrivait à ses amis : « Je ne me soucie plus de garder ma place de Maire ou celle que j'occupe au Conseil du Déparlement.... Je ne veux pas plus après juillet 1830 qu'après 1789 aider à la contre-révolution.... Aux engagements de la Charte a succédé un gouvernement arbitraire! »

La Fayette s'était jeté dans l'opposition dès 1831. quand son ancien ami Casimir Perier devint Ministre. Il faut convenir que Perier n'était plus l'homme que La Fayette avait connu. « Allons, disait-il un jour, combalti-e ces misérables — De qui parlez-vous, objecta le Duc de Broglie : ce sont des adversaires, mais non des misérables. — Je sais ce que je dis: puisque j'en ai été, » répliqua Perier. Je tiens l'anecdote d'Edouard Aynard.

Le Coinle Rodolphe Apponyi ' rapporte ce propos du Roi : « La Fayette me parla un jour de tout ce que j'avais fait pour arrêter la Révolution ; il m'adressa des reproches amers, et me menaça de retourner s'enfermer dans son château de La Grange.... Je ne respire librement que depuis la mort de cet homme. »

Sans cet homme cependant L'ouis-Philippe n'eût pas obtenu la couronne ! Ce damné La Fayette (ainsi l'appelle Apponyi) avait été, en trois occasions solennelles, en 1791, 1815 et 1850,

sauveur de la Monarchie ; et, en 1792, il sacrifia sa popularité et risqua sa vie pour sauver le Roi. En ses dernières années la manie opposante l'entraîna au delà de ce que comportaient en bonne logique les idées soutenues pendant sa vie.

Manie opposante n'est pas un terme excessif, quand on l'applique à Armand Carrel.

A propos de tout, sans rémission ni répit, il recommence chaque jour dans le National une critique de parti pris exaspérante. C'est le modèle du genre hargneux et monotone. Il pousse des clameurs contre Polignac et veut la liberté de la presse; il a raison. Mais il lui déplaît que d'autres profitent de cette liberté. Dès le 5 septembre 1850 il dénonce « ces feuilles qui devraient s'étonner d'exister encore et qui sont venues sans pudeur prendre leur part de la liberté que nous avons conquise pour tout le monde ! » Le 18 septembre 1850, il écrit avec enthousiasme : » La Royauté est dcA^enue, par un changement de dynastie, complice de la Révolution. »

La Royauté ne voulant pas se prêter à ce rôle, Carrel devient très vite républicain, assez ardent pour que M. Thiers, son ancien directeur au National, le fasse arrêter et ordonne une perquisition dans son domicile après l'attentat de Fieschi. La police, d'ailleurs, ne trouva rien chez Carrel, sinon une longue déclamation sur les hommes et les événements de

25 septembre 1855.

1789 et 1795, qui ne fournira aux historiens de la Révolution que peu de lumières.

Ce fougueux polémiste voulut aussi exercer sa verve en matière littéraire ; mais là , il ne se montra point partisan des nouveautés; ses trois articles destinés à l'éreintement de Hernani sont affligeants à lire. « Ce que le romantisme, dit-il ', a produit de plus remarquable, il l'a dû aux inspirations monarchiques et religieuses. * Et voici le romantisme jugé!

Il reproche à Victor Hugo - de faire parler à Hernani et à Dona Soi un langage trop élégant. Il cite une lettre de François I«' pour montrer qu'en ces siècles de ténèbres un Roi de France ne savait pas l'orthographe : combien plus ignorants et grossiers encore devaient être les sujets de Charles-Quint! Carrel, on peut le croire, n'a jamais lu Don Quichotle, ni parcouru une pièce de Lope de Vega, ou le Cid de Guilhem de Castro. Il revient toujours à Beaumarchais ou à Voltaire; trouve spirituel d'appeler Don Diègue un atroce imbécile ; et conclut ainsi ° : « On ne peut attaquer par trop d'endroits une production pareille, quand on voit la déplorable émulation qu'elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste. »

Or, il s'agit de Sainte-Beuve et d'une préface qu'il a écrite pour les Consolations !

Carrel était plein de courage et de sincérité. Mais un vers d'Alfred de Musset et un coup d'épée malheureux d'Emile de Girardin ont fait beaucoup plus pour sa gloire que la publication de ses œuvres par M. Paulin, ancien gérant du National.

Ce qui étonne plus encore, c'est de voir sévir à propos des moindres événements la passion de l'opposition chez un ami de la Monarchie de juillet. M. le Comte de Vielcastel a laissé un manuscrit, qui est gardé à la Bibliothèque de l'Institut.

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