‹ Louis Philippe et la Contre-révolution de 1830Chapitre 51 sur 84 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Préliminaires de la contre-révolution. — Louis-Philippe fait le procès à Charles X. — Ces accusations appliquées au gouvernement du 7 août. — Les actes de l'un et de Tau tre comparés. — La presse considérée dans ses rapports avec le pouvoir, en France et en Angleterre. — M. Barthe et M. de Chantelause. — Paroles de M. deTalleyrand, en ouvrant la conférence de Londres. — Première communication de Louis-Philippe à la diète Germanique. — M. de Belleyme et M. Pei iil. — M. de Polignac et M. Barthe , à propos de l'état de siège. — Conversation de Louis - Philippe avec lord Stuart de Rothsay à propos d'Alger. — Correspondance de Louis- Philippe avec un évêque anglais.

Une contre-révolution n'est point l'œuvre d'un jour. Pour arriver à son but, le despotisme doit avant tout jeter la confusion dans les esprits. Ce n'est pas assez de masquer ses manœuvres , en préoccupant les dupes d'un danger qui ne menace personne ; il faut encore procéder avec ordre et gradation , assiéger la révolution selon les règles de l'art, attaquer un ù un ses postes avancés, et ne donner

l'assaut au corps de la place qu'après avoir, autant que possible, démoralisé la garnison. Tel fut en 1792 le système adopté dans le projet de contrerévolution présenté à Louis XYI , après avoir été délibéré dans les conseils de Coblentz et dans le conseil privé du roi martyr. Les rédacteurs de ce fameux édit, comme ceux du manifeste de i853, étaient , à la fois , dominés par des affections violentes et poursuivis parle sentiment de leur faiblesse. Alors, comme aujourd'hui, la contre-révolution cherchait un appui dans la ruse et dans la force.

Cependant la royauté du 7 août , forgée en vertu de la souveraineté populaire , quoique le peuple n'ait jamais été appelé à l'élire ni à la sanctionner, la royauté lu 7 août, volonté nationale personnifiée, est dans une position plus compliquée que celle où se trouvait la cour de Louis XYI. La cause en est simple. Ne voulant de la contre-révolution qu'à son bénéfice, la nouvelle dynastie est bien obligée de prouver que la révolution fut légitime; car cette légitimité contestée , la base fuit , et le trône électif s'écroule. Mais, comme on a divinisé la Charte octroyée , besoin est de s'en prendre à la branche déchue. On fait donc le procès à Charles X.

Quel abominable homme que ce Charles X ! Savezvous tout ce qu'il a fait?

On dit, et sans horreur je ne puis le redire. Mais laissons parler la monarchie citoyenne et parente :

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— « La sagesse publique a, dit-elle, reconnu sainte » et légitime la résistance à la révolte royale contre » les lois. La France a applaudi à la victoire popu- » laire du 29 juillet; et, quand les vaincus qui les » premiers avaient donné le signal du combat , sont » venus demander grâce pour une cause désespérée, » quand ils sont venus encore apporter aux pieds a des vainqueurs et leurs promesses et leurs sermens, » la France a repoussé leurs tardives suppliques en » faveur d'une famille réprouvée l ;

— «L'abrogation de la censure facultative , la sup - » pression des procès de tendance, l'ordonnance du » i (3 juin sur les séminaires avaient été arrachés pé- » niblement à la volonté de Charles X ;

— » La cour de ce prince était un foyer de menées » secrètes , de dénonciations mystérieuses contre les » novateurs , d'alarmes semées à grands frais dans » les journaux ministériels, de déclamations et pré- » dicationseifrayantes;

— » Un complot s'organisait sourdement contre nos » institutions nationales , et on avait compté sur le » secours des puissances étrangères ;

— - » On avait licencié la'garde nationale de Paris ;

— » On avait retiré les deux projets de loi sur l'or- » ganisation municipale et départementale qui2, si » imparfaits qu'ils fussent, valaient mieux que l'or-

* Deux ans de règne, p. 33.

2 Deux ans de règne, p. ?.?•

» ganisation arbitraire léguée à la restauration par » le régime impérial.

— » Le ministère du 8 août était une insulte à la * nation.

— » M. de Belleyme avait été remplacé par M. Man- » gin, connu par de coupables antécédens.

— »Dans son discours du 2 mars i85o, Charles X » avait osé dire aux chambres : si de coupables ma- » nœuvres suscitaient à mon gouvernement des obs- » tacles, je trouverais la force de les vaincre dans ma » résolution de maintenir la paix publique ;

— » Des poursuites avaient été dirigées contre l'as- » sociation bretonne.

— » Sous le gouvernement de Charles X , un jour- » nal ministériel avait osé dire que : ce qu'on appelle » coup d'Etat est quelque chose de social et de ré- » gulier, lorsque le roi agit dans l'intérêt général du » peuple et même en apparence contre les lois.

— » Charles X voulait faire un mauvais usage de » la victoire d'Alger.

— » Charles X s'engageait personnellement dans » des querelles qui, d'après les usages constitution- » nels , devaient se débattre seulement entre les » chambres et le ministère. I »

Voilà bien, si je ne me trompe, toutes les plaies du trône de saint Louis mises charitablement à nu

* Deux ans de règne, p. 23, 24? 2^; 27> 28, 3i, 3a et 33.

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par le trône des barricades. Nul péché , nul crime de la légitimité séculaire qui n'ait été inventorié dans la succession. Tout cela est horrible sans doute. Mais si Ton reconnaît que cette longue série de méfaits était le produit des siècles, que dire lorsqu'on les retrouve plus vivaces dans une royauté d'hier qui ne les a point reçus par droit héréditaire ? Chose remarquable! le peuple de i83o n'est plus le peuple de la convention ni de l'empire : les journées de juillet en font foi; mais la monarchie du 7 août est trait pour trait la monarchie de 1 5 1 5 ; elle en reproduit tous les caractères, moins les superstitions atténuantes, et si la France a changé de maîtres et de formes, elle n'a certes point changé de malheurs. C'est ce que je veux démontrer dans ce chapitre, en rapprochant, sous le seul rapport des faits matériels , les griefs articulés par le gouvernement du 7 août, delà série de ses propres actes. Ces termes de comparaison une fois arrêtés, la contre-révolution se révélera aux yeux les moins attentifs; chacun la verra s'altachant aux racines mêmes de la société nouvelle; chacun dira : La révolution de juillet, où est-elle? Et alors peut-être l'opinion aura une base qui lui manque aujourd'hui.

L'abrogation de la censure facultative , la suppression des procès de tendance furent péniblement arrachée à la volonté de Charles X. — Ce reproche paraîtrait naturel de la part de qui pourrait dire, 1. 5

comme Hippolyte : « Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur » ; on le concevait encore dans la bouche du prince qui , le 5o août , s'écriait , à l'Hôtel-de- Ville : « Que pariez-vous ;d appliquer le jury aux délits de la presse? il n'y aura plus de délits de la presse. » Mais si ce fut un crime à la légitimité de n'affranchir la presse qu'à son cœur défendant , de quel nom, je vous prie, appellerez-vous les persécutions inouïes dont la royauté citoyenne poursuit l'indépendance de la pensée sous quelques formes qu'ellese produisePSi Charles X s'est perdu, en partie, pour avoir interprété un article de la charte octroyée au préjudice de la liberté de la presse, que doit-il advenir du pouvoir qui, au mépris du texte littéral delà charte acceptée et jurée, a arraché les écrivains au jugement de leurs pairs et demandé leurs tètes à des conseils de guerre? Si quelques procès de tendance , autorisés par les lois en vigueur, furent une des causes les plus actives de l'immense catastrophe de 1800, que seront ou du moins que peuvent être, dans un prochain avenir, les jugemens exceptionnels que le trône populaire sollicite et obtient chaque jour de la docilité des tribunaux, à l'aide d'une loi léguée par la restauration , et si manifestement répudiée par la lettre et l'esprit de la charte de 1800? Si soixante procès entamés à la presse, vingt ou vingt-cinq condamnations obtenues dans le cours de quinze années de luttes acharnées, ont poussé la restauration vers l'abîme , de quel poids ne doivent

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pas être dans les destinées de la monarchie citoyenne, les 411 procès intentés, les i43 condamnations obtenues, les 65 ans de prison , et les 55o,ooo francs d'amende infligés à la presse de Paris seulement, pendant les trois années du règne paternel et réparateur de Louis-Philippe f ?

Quels qu'aient pu être le désordre et la licence de la presse depuis la révolution de juillet, il est évident que cet amas de persécutions monstrueuses n'a eu pour but que l'intérêt exclusif d'un système contre-révolutionnaire. En enlevant au peuple la faculté de penser tout haut, on veut lui enlever le mobile des vertus civiques qui défendent la liberté. Ouvrez l'histoire ; vous verrez que toutes les contrerévolutions ont suivi le même système; toutes ont eu pour principe d'ériger en attentats les discussions qui donnent du ressort à l'esprit national, et en précurseurs de guerre civile , les tumultes passagers qui attestent la vie politique des peuples. Mais Jusqu'à présent, aucune n'avait, je crois, attaqué avec une activité si vandale le développement de l'esprit public , la vigueur de lame et l'énergie du langage. L'histoire ne flétrit la longue réaction de Jacques II que de cent soixante-huit procès politiques. D'un autre côté, j'ai beau fouiller dans les archives de la restauration , je n'y trouve rien qui se puisse comparer aux outrages prodigués à cette presse

* Voir Pièces justificatives n° 5.

qui a si puissamment activé la révolution et fait sortir de son sein le gouvernement qui l'insulte et Topprime. Tout , depuis trois ans , est obstacle à cette presse. Les choses et les hommes du pouvoir sont ses ennemis; un trône et des ministres nés d'elle ont conjuré sa perte , et, mutilée par tous, elle ne vit que dans l'amour du peuple, aux yeux duquel on la calomnie avec une fureur inouïe. Et cependant, on l'oublie trop souvent , c'est la puissance de la presse qui a fait tout le sort de la France , en infusant dans les mœurs et dans l'esprit du peuple une liberté qui n'était point dans ses institutions. C'est encore cette puissance magique qui tient coordonnés ensemble les élémens les plus hétérogènes qui soient jamais entrés dans l'organisation politique d'un grand peuple. Eh bien ! cette liberté mère , dans laquelle reposent toutes nos autres franchises , l'ingrate royauté du 7 août en a fait une exception, tandis qu'en Angleterre , pays de privilèges et de féodalité, elle est de droit commun. Là elle tolère, ici elle est tolérée; là on la respecte , on raisonne avec elle , ici on la brutalise, on la tue; là elle ne connaît de frein que la loi fondamentale, de bornes que celles de l'univers , son domaine est partout où il y a des hommes et des choses à juger, ici on trace autour d'elle un cercle de subtilités et de perfidies judiciaires qui la désespère et rétouffe ; là , les agens du pouvoir viennent poliment , et au prix du tarif, demander l'insertion de quelques lignes nécessaires à la justifica*»

tion de l'autorité attaquée , ici un muet de la police apporte insolemment au gérant d'un journal le cordon avec lequel il lui est enjoint dç s étrangler dans son plus prochain numéro; là le droit décrire, comme celui de penser, appartient à tout le monde , ici un journal ne peut naître qu'en vertu de cinquante mille francs dévolus d'avance à la voracité du fisc.

En Angleterre la presse périodique est une propriété inviolable qui se repose dans le droit possessif avec autant de sécurité que le domaine foncier le plus liquide des trois royaumes ; en France elle n'a qu'une existence précaire, transitoire, et, changeant de fortune à chaque nouveau ministère, elle est, pour ainsi dire, sans état dans la société civile , sans garantie contre les appétits de la tyrannie. En Angleterre, l'écrivain condamné à l'unanimité de douze jurés ( l'unanimité est de rigueur ) est traité avec tous les égards dus à un homme honorable ; en France, déclaré coupable par une majorité de deux voix, il est maculé des fers de l'ignominie, accouplé au crime et jeté dans la boue d'un cachot. En résumé , la liberté de la presse , telle que la fait chaque jour le gouvernement du 7 août , n'est en France que la corruption , la fiction de ce mot , tandis que , dans la vieille et aristocratique Angleterre, elle en est le sens littéral, et pour ainsi dire le dogme en pleine vigueur ! »

1 II est curieux de rapprocher le fameux rapport de M. de

Telle est la condition de la presse sous la monarchie des barricades , si bien faite pour chérir la liberté qu'elle ne peut réprimer son indignation à

Chantelauze de la circulaire que M. Barthc adressa, en i832, aux parquets de France , pour provoquer leurs sévérités contre les journaux de l'opposition. Ces documens comparés suffiraient, au besoin , pour attester la similitude des deux systèmes.

En juillet i83o, M. de Chantelauze disait à Charles X: «La licence de la presse, qui a franchi toutes les bornes, n'a respecté, même dans les occasions les plus solennelles, ni les volontés les plus expresses du roi , ni les paroles descendues du haut du trône.

En juillet i832 , M. Barthc écrivait à ses procureurs généraux et procureurs du roi : — La presse , et particulièrement celle des journaux , a outrepassé les limites qu'il est interdit à toute discussion de franchir. Je n'ai pas besoin de provoquer vos poursuites contre ces attaques cyniques dont plus d'une fois la personne même du prince a été l'objet.

M. de Chantelauze : — L'art de la presse consiste, non pas à substituer à une trop facile soumission d'esprit une sage liberté d'examen ; non pas à provoquer sur les questions politiques une controverse franche et utile , mais à les présenter sous un faux jour et à les résoudre par des sophismes.

M. Barthc: — Au lieu de se renfermer dans la critique des doctrines et des actes du gouvernement, quelques écrivains , s' exchant par une déplorable émulation , ont mis en question le gouvernement même dans son principe et son essence... Il n'en saurait être ainsi... Nier ou mettre en question le principe du gouvernement est toujours un délit.

M. de Chantelauze : — Il est démontré que la sûreté publique est compromise par la liberté de la presse.

M. Barlhe : — Toute attaque dirigée contre les bases de notre

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l'idée de Charles X se faisant violence pour renoncer à la censure et aux procès de tendance. Comment voulez-vous , après cela , que toutes les sympathies

droit public cîcil être punie. La. paix publique y est intéressée. M. de Ckcintelauze : — Les agitations sont presque exclusivement produites et excitées par la liberté de la presse Ce

serait nier l'évidence que de ne pas voir dans les journaux le principal foyer d'une corruption dont les progrès sont chaque jour plus sensibles.

M. Barlhc : — La licence de ces ennemis déclarés (les journalistes) a déjà porté ses fruits. Des paroles provocatrices ont été suivies d'actes hostiles. Nul n'oserait prétendre que dans cette dépravation politique qui, dans la Vendée , comme à Paris, a préludé à la guerre civile par l'assassinat, ces prédications quotidiennes en faveur de la dynastie déchue ou de la république , n'ont armé aucun bras et n'ont pas exercé la plus déplorable influence.

M. de Ckcintelauze : — Il n'est qu'un moyen d'y remédier, c'est de rentrer dans la charte.

M. Barthc: — Vous n'hésiterez pas à vousservirde toutes les ressources que la législation vous offre contre ces délits.

M. de Chanlelauze : — La constitution de l'état est en péril... 3STul gouvernement sur la terre ne resterait debout s'il n'avait le droit de pourvoir à sa sûreté.

M. Barthe : — Un pays où la législation serait assez obscure pour qu'un écrivain convaincu d'attaques contre le principe de la constitution et l'essence du gouvernement ne fût paseondamné, serait livré à des périls sans cesse renaissans. »

Quelle différence y a-t-il entre le langage du ministère Polignac et celui du ministère du 1 3 mars? Cependant M. de Chantelauze est au Ham , et M. Barthe au palais de la chancellerie de France ! î

nationales ne vibrent point aux accens de cette voix auguste ! Ah ! ce n'est point, n'est-ce pas? avec la dynastie du 7 août que le sort de la presse eût si long-temps fiotté incertain entre d'opiniâtres débats. Il n'a point fallu lui arracher, à elle, l'abolition de l'hérédité de la pairie , ni l'insuffisant abaissement du cens électoral et d'éligibilité. Tout le monde sait qu'à l'époque de la discussion sur la nouvelle loi électorale , elle n'a point, dans ses salons et dans les comités de la chambre, prié, sollicité, obsédé les députés, pour obtenir qu'ils maintinssent les deux chiffres établis par la restauration. Personne n'ignore non plus qu'il n'a point été nécessaire de lui arracher son consentement à la diminution de la liste civile , et qu'elle s'est empressée de restituer au trésor l'énorme différence qui existait entre les 1 8 millions qu'elle avait prélevés sur mémoire, et les 12 millions alloués par la loi de 1 83 1 .

La cour de Charles X était un foyer de menées secrètes, de dénonciations contre les novateurs, d'alarmes semées à grands frais dans les journaux ministériels , de prédictions effrayantes, etc. — Oui, c'est un grand crime de calomnier une nation, et de faire consister toute la science du gouvernement dans l'art de ressusciter les partis , de soulever les passions, d'alarmer les intérêts, de provoquer la licence pour tuer la liberté , et de chercher à contenir un peuple plein de justice et d'humanité par

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la crainte d'un retour impossible au régime de la terreur. Aussi la France at-elle flétri l'habileté cruelle des hommes de vendémiaire, de fructidor et de brumaire; aussi le monde se souvient-il avec horreur que le génie de Tibère consistait principalement à exhumer les souvenirs des dissensions civiles de Rome , et à s'armer des lois dures et violentes que ces dissensions avaient produites. Ce n'est qu'avec mépris et chagrin que l'histoire promène ses regards sur ces réactions douloureuses. La France, surtout, ne pensait point avoir traversé tant de luttes et de malheurs, pour revenir, sous ce rapport , au point d'où elle est partie il y a trente-huit ans , et auquel l'avait ramenée le despotisme de la restauration. Cependant il n'est personne de bonne foi qui puisse nier que la monarchie du 7 août n'ait renoué ce déplorable système qui, d'ailleurs, se révèle par un ensemble de] faits auquel il est impossible de se méprendre. Les dénonciations contre les patriotes de juillet, les alarmes semées dans les journaux vendus, les libelles répandus dans les rues et portés à domicile , les prédictions les plus sinistres , ne forment-ils point l'unique levier avec lequel, depuis trois ans , le gouvernement trouble les esprits et déplace les intérêts de la révolution ? Ceci n'est point un vague reproche. Une foule de conspirations supposées et de têtes vainement demandées à la justice, attestent que jamais l'opinion n'a été plus systématiquement tourmentée par des craintes chimériques

À commencer par la eonj uration des dix-huit républicains, qu'on voulait envoyer à lechafaud tout noirs qu'ils étaient encore de la poudre de juillet, jusqu'à la comédie du pont Royal , la théorie des cens irations s'est reproduite avec une franchise si brutale , les intentions ont pris des formes si solides qu'il est presque inutile de les signaler. Demandez aux plus intrépides partisans du nouvel ordre de choses ce qu'ils pensent de Y attentat horrible; ils vous diront naïvement que la politique a ses nécessités , et que, au surplus, cette parodie de la rue Saint- Mcaïse ne doit être attribuée qu'à un excès de zèle.

Cependant, un peuple s'est livré à des chances terribles pour effacer jusqu'aux vestiges des hypocrisies de la restauration. Eh bien ! qu'a-t-il obtenu , ce peuple , en retour de tant d'abnégation et de vertus ? Pas une tradition qui ait été perdue , pas un abus , une injustice, une cruauté qui ne renaisse plus intense et plus éhontée. Au premier rang des reproches qu'on adressait au gouvernement de la restauration , étaient un ou deux actes de brutalité exercés envers des écrivains condamnés pour délits de la presse. La France entière n'eut pas assez de toute son indignation pour flétrir les séides qui rivèrent les chaînes de MM. Magalon et Fontan. Je demande quel est , sous ce rapport , la nuance qui distingue le gouvernement du 7 août du gouvernement de Charles X , si ce n'est le plus

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grand nombre des victimes et l'insolence avec laquelle des tyranneaux d'un jour font parade de leur despotisme et jouent avec les révolutions. Je me trompe cependant. Il est quelque chose d'essentiellement dissemblable entre la légitimité et la monarchie citoyenne ; c'est qu'en faisant de l'arbitraire, la première était au moins conséquente avec les principes de son origine, mais la seconde, qui doit tout aux révolutionnaires! lui appartenait-il de renchérir sur les vengeances et les passions haineuses dont la branche aînée les a poursuivis? Que de procès inutiles et qui pourtant saigneront longtemps dans l'avenir !

Les menées secrètes , les dénonciations mystérieuses de la cour de Charles X ! Ce langage siérait à la franchise d'un trône populaire. Mais, de bonne foi, la domesticité de cour n'a-t-elle pas tout ressaisi ? Le prix du mérite et de la vertu nest-il point réservé , sinon au hasard de la naissance , du moins aux intrigues de la servilité ? Les rancunes des favoris n'ont-elles pas dégénéré en hostilité ouverte contre la liberté ? Les braves qui firent la révolution ne sontils pas livrés aux sarcasmes d'une génération renaissante de courtisans et de valets ? Les Tuileries sont encore devenues le patrimoine du ridicule et de l'orgueil. Là une aristocratie de banquiers , d'avocats et de professeurs , aristocratie sans noblesse , ne tientelle pas , chaque jour, à une royauté sans majesté , le

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même langage que la vieille aristocratie tenait aux Bourbons de la branche aînée? Pense-t-on que la livrée , la suffisance et l'orgueil soient moins insoutenables dans les] antichambres de Louis -Philippe que dans les antichambres de Charles X ?

Vous parlez de complots contre nos institutions et de secours espérés de l'étranger ! Mais vos actes , vos paroles , vos vœux , vos tendances sont-ils autre chose qu'une conspiration permanente contre la révolution de juillet et les institutions qui devaient en découler? Si jamais une conspiration fut manifeste, c'est assurément celle qui se notifie par des regrets hautement accordés à l'hérédité de la pairie , par l'état de siège et la suspension de la charte , par les attaques méthodiques qu'on dirige sans cesse contre l'institution du jury et les frayeurs que l'on crée pour étayer toutes ces choses-là. Quand on en est là , il ne manque plus que l'opportunité et le courage.

C'est une imprudence à la branche cadette, d'arguer contre la branche aînée des espérances que celle-ci plaçait dans l'appui de l'étranger. Plus tard je démontrerai , avec tous les développemens nécessaires , que les deux dynasties n'ont rien à se reprocher à cet égard. Mais , dès ce moment, je dois demander au trône du 7 août de quel côté il porta ses regards dès le lendemain même de la révolution de juillet, et dans quel cercle a constamment tourné sa diplomatie depuis cette époque. Je lui deman-

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derai si sa lettre à Tempère ur Nicolas ' , sa déclaration à la diète Germanique 2 , et les paroles de M. de Talleyrand dans la [première séance de la conférence de Londres, exprimaient autre chose que de honteuses espérances dans la miséricorde des ennemis de la France. Assurément le roi des barricades, écrivant aux rois de la légitimité que la révolution de juillet fut une catastrophe au il aurait tant voulu éviter, et qu'il ne s'était chargé du gouvernement que malgré sa volonté , et pour préserver ce royaume de l'anarchie, qui certainement n'aurait pas tardé à franchir les frontières de la France et à atteindre les états voisins; l'ambassadeur de ce roi ouvrant la conférence de Londres par ces mots : • Messieurs ,jene viens point ici comme représentant » de la France, il ri y a plus de France. Je viens me b réunir à d'anciens et honorables amis pour chercher » avec eux les moyens de conserver la paix de F Europe » et de maintenir l'œuvre immortelle de 1 8 1 5, etc. » 3 ; assurément, dis-je, ce début est une singulière manière de revendiquer l'indépendance du pays, et de replacer la France au rang d'où la restauration l'avait précipitée. L'abjection que l'on reproche

1 Voir Pièces justificatives , n° 6.

1 Voir Pièces justificatives , n° 7.

8 Crest en ces termes que M. de Talleyrand ouvrit la conférence de Londres. Ces expressions que je cite sont textuellement rapportées dans les lettres que les ministres de la conférence écrivirent à leurs gouvernemens respectifs,

aux Bourbons de îa branche aînée était le résultat naturel de la reconnaissance qu'ils devaient aux Anglais , aux Russes , aux Prussiens et aux Autrichiens. C'eût été folie d'attendre de la nationalité de ces princes que la nation avait dépouillés et décimés. La lutte était entre la France et l'étranger, et, ramenés par l'étranger, ils avaient avec lui des intérêts solidaires; ils subissaient la condition de leur existence.

Mais la contenance humiliante de la royauté du 7 août et toutes les choses qui, depuis trois ans, nous font baisser les yeux , à quoi tiennent-elles ? A ceci : une attitude digne et ferme pourrait amener la guerre , et la paix est une condition nécessaire pour qu'on puisse s'occuper avec fruit de la contrerévolution; il faut donc à tout prix conserver la paix. Ce système est rationnel de la part du gouvernement doctrinaire , mais ce qui ne l'est point, c'est de parler de fierté et d'honneur national , lorsqu'on est volontairement tombé dans la plus honteuse dépendance ; c'est d'accuser une famille sur les notes de laquelle on règne et on gouverne. A quoi bon se dénoncer soi-même ?

Charles X a licencié la garde nationale de Paris ! Mais vous , n'avez-vous pas licencié la garde nationale de Lyon, la garde nationale de trente- quatre départemens? Ne cherchez-vous pas, ainsi que je le prouverai dans ce livre , les moyens de détruire cette

grande institution et de lui enlever, en attendant mieux , la nomination de ses officiers?1

Le retrait des deux projets de loi sur l'organisation municipale et départementale vous apparaît comme un crime. Soit. Mais dites -nous de grâce quelle est l'amélioration indiquée par la raison publique que le gouvernement du 7 août a complètement réalisée ; quelle est la plaie infligée par la restauration qu'il a cicatrisée? Qu'a-t-il constitué d'après les principes populaires de 1800? Qu'a-t-il fait pour l'anéantissement des sinécures et des monopoles, pour l'économie dans les services publics , pour la liberté de la presse , pour le commerce et l'industrie , qui en Angleterre datent précisément de l'expulsion des Stuarts , et qui nagent dans la prospérité au sein de la démocralie américaine? Quels traités de commerce a-t-il conclus avec les républiques du Sud à qui la Grande-Bretagne fournit annuellement pour 10 millions sterling de ses produits? Qu'a-t-il fait, enfin, pour tous les intérêts en souffrance sous la restauration? Traversez cette nomenclature de projets stériles ou odieux , analysez avec détail toute cette législation sans vie et sans fécondité, et dites franchement si tout ce vain bruit (la loi sur l'instruction primaire et celle sur les céréales exceptées) a enfanté autre chose qu'un chaos de demi-mesures, de lois à refaire. Si le retrait des deux projets de

* Voyez plus loin le chapitre sur la garde nationale.

Charles X sur l'organisation municipale et départementale fut un outrage à la France , de quelle épithète doit-elle flétrir vos deux projets de loi sur l'état de siège et sur les forts détachés ; double aveu de tyrannie qui arracha à Lafayette ces mémorables paroles : « Devais -je mattendre à voir un pouvoir » sorti des barricades de juillet présenter au peuple » français , son souverain et son bienfaiteur, une loi » de rétablissement des lettres de cachet et de sus- » pects. »

Le ministère du 8 août était une insulte à la France, — Nous verrons bientôt à quoi équivaut le ministère du 8 octobre. Je me borne, à présent, à demander à la dynastie du 7 août si la nomination de M. de Talleyrand fut un hommage rendu à la loyauté française. L'histoire dira que la première faveur de ce règne , ouvert sous les auspices de toutes les vertus populaires , fut pour un homm que la France considéra toujours comme la négation incarnée de toute probité politique. Le jour où Louis-Philippe prit M. de Talleyrand pour son ambassadeur, la révolution dut se voiler; car, dans cet acte , il y avait une conspiration flagrante contre la sûreté du trône, la gloire du nom français et l'intégrité du territoire. Après avoir nommé M. de Talleyrand, ai-je besoin de dire que la destitution des patriotes qui avaient fait la révolution de juillet et de ceux qui lavaient ; régularisée , n'était pas moins

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injurieuse pour la France de i83o, que le choix de MM. de Polignac et de Bourmont pour la France de 1829?

M. Debelleyme fut remplacé par M. Mangin , connu par de coupables antécédent. — M. Mangin est, je crois, fugitif; je n'ai donc plus rien à dire sur sa culpabilité. Mais si le procureur général de Charles X fut coupable pour avoir poursuivi et fait rouler sur l'échafaud .quelques têtes vertueuses, mais bien réellement conspiratrices, je prie mes lecteurs d'anticiper sur l'avenir, de supposer l'existence d'un nouvel ordre de choses et de deviner lepithète que les puissans d'alors donneront aux antécédent du magistrat chargé aujourd'hui de la vindicte publique.

On accuse amèrement les paroles altières de Charles X. Quelle différence y a-t-il donc entre la ferme résolution de ce prince , et la détermination de S. M. Louis-Philippe de se faire hacker dans un mortier, plurot que de renoncer à son système, à sa pensée immuable''} Je n'en vois que dans les époques et dans la nécessité pour tous de parler, après la révolution de juillet , un autre langage que sous la restauration.

Des poursuites furent dirigées contre l'association

* Vojtz plus loin le procès-verbal des trois députés , rela* tivement à l'entrevue du 6 juiqt

bretonne. — L'association bretonne pour le refus de l'impôt ne fut point poursuivie , par le gouvernement de Charles X , avec autant de colère et de brutalité qu'en a mis le gouvernement de Louis-Philippe à repousser l'association patriotique pour la défense du [territoire, dans l'éventualité d'une guerre qui paraissait imminente. Qu'on se rappelle les destitutions et les circulaires fulminées contre les agens du gouvernement qui avaient pris part à cette association. La disgrâce de M. Delaborde, alors encore homme de liberté et de révolution , suffirait, au besoin , pour attester que, sous ce rapport comme sous tous les autres, la monarchie du 7 août a refait l'époque qu'elle prétend flétrir. Un gouvernement , que l'ombre de quatre patriotes réunis pousse jusqu'à la violation la plus scandaleuse du domicile des citoyens , est mal inspiré lorsqu'il rappelle les poursuites de Charles X contre l'association bretonne.

Aux derniers jours de la restauration un journal ministériel osa dire qu'il est des circonstances où ce qu'on appelle un coup d'état est quelque chose de social et de régulier I. Cette pensée convulsionne la monarchie citoyenne ; et , cependant , qu'a-t-elle dit et fait dire autre chose pour justifier son état de siège et le glas funèbre des arrêts de mort dont elle a épouvanté la capitale, jusqu'au moment où la cour

* Deux ans de règne 7 p. 3io.

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de cassation est venue , fort à propos , briser dans ses mains l'instrument du supplice? Il serait curieux de rapprocher la proposition de lecrivain légitimiste des doctrines professées par les publicistes de la monarchie populaire , et de déterminer de quel côté on a poussé phis loin la théorie du coup d'état. Je voudrais même qu'on mît la phrase incriminée en regard d'une brochure publiée , à propos de l'état de siège , par l'auteur putatif des Deux ans de règne. On y verrait des doctrines bien autrement inconstitutionnelles que la possibilité de faire d'un coup d'état quelque chose de social et de régulier dans certaines circonstances. Je n'ai ni le temps ni la volonté de mettre en lumière cette touchante conformité de sentimens ; mais je ne puis me dispenser de rapporter ici l'opinion de la royauté citoyenne sur l'innocence des coups d'état. « Quant à la lé- «galité, sans doute il n'y a pas d'article dans la » charte qui admette l'état de siège. Mais un arti- » cle semblable pourrait - il se trouver dans une «charte? Peut-il exister dans le monde une consti- » tution faite de telle manière qu'on dût supposer » que des coups de fusil seraient un jour tirés contre » elle, et qu'alors, dans ce cas , et seulement dans ce »cas, on pourrait établir l'état de siège? Une telle » supposition serait par trop absurde. Ce serait ad- » mettre la possibilité de mettre en question le gou- » vernement établi » (En effet depuis quarantecinq ans on n'a vu en France aucune constitution

84 LOUIS-PHIIIPPE

attaquée , aucun gouvernement mis en question ! ) « Le gouvernement a dû se défendre , et l'état de » siège était un moyen d'en finir plus vite , ce qui » est effectivement arrivé. »

Yoilà bien, ce me semble, le coup d'état transformé en quelque chose de très-social et de trèsrégulier. Ce n'est pas tout encore. Une cour souveraine s'est rencontrée qui n'a su voir ni sociabilité ni régularité dans l'état de siège. Or, vous pensez peut-être que c'est l'état de siège qu'un arrêt solennel a stigmatisé comme un monstrueux abus du pouvoir. Point du tout : « La décision de la cour de cassa- » tion , dit le gouvernement du 7 août, a été con- » traire non à l'état de siège, mais à ce qui était une » des conséquences de l'état de siège , l'établissement » des tribunaux militaires ' » On pourrait bien à la rigueur demander à la royauté citoyenne si l'établissement des tribunaux militaires n'est point son fait , et si ce fait ne constituait pas un coup d'état ; mais elle trancherait la discussion en disant : « Ce fut une » faute du pouvoir de soumettre une question aussi » grave à une seule section de la cour , plutôt que » d'avoir sollicité le jugement de toutes les chambres » réunies. Le résultat eût peut-être été fort difié- » rent 2. »

* Deux ans de règne , p. Il3« 2 Idem.

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Je laisse à la section de la cour qui a condamné les tribunaux militaires, sans condamner Cétat de siège ni le pouvoir qui l'établit, le soin d'apprécier tout ce qu'il y a d'honorable pour elle dans l'observation que je viens de citer, et je maintiens qu'en principe, comme en pratique, jamais la restauration ne s affranchit de ses liens constitutionnels avec plus d'audace que ne l'a fait le gouvernement du 7 août, dans l'affaire de l'état de siège. Le coup d'état est donc un bien commun , également approprié à l'usage de l'un et de l'autre. Mais Yusage fait offre quelques différences que l'histoire doit enregistrer. Ainsi, par exemple, sous l'infâme Polignac et le traître Marmont (car n'est-ce pas ainsi que les hommes de l'état de siège les appellent) , la démarche de cinq députés suffit pour sauver la vie et la liberté à huit de leurs collègues. Pareille démarche est faite deux ans après. On s'adresse plus haut qu'à des ministres et à un commandant militaire. Cependant, trois députés sont livrés à des conseils de guerre, et c'est après la victoire. Le roi émigré n'entendait régner que par sa volonté; je ne veux régner que par les lois , avait dit le roi élu par le peuple. M. de Polignac, gentilhomme , ne connaissait pas les lois; M. Barllie, ex-carbonaro et avocat, était ministre de la justice. Que conclure de tout cela? Que l'un voulait huit têtes, et l'autre seulement trois. La différence seule justifie la révolution de i83o. Cependant le gentilhomme a sauvé les huit par un

noble procédé i et les trois n'ont été sauvés que par une circonstance indépendante de la volonté du carbonaro. De là deux conséquences à tirer : autant de garanties sous la charte-mensonge que sous la charte-vérité ; des ministres de meilleure compagnie sous le droit divin que sous la souveraineté populaire.

On voulait faire un mauvais usage de la victoire d' Alger. — Je doute que le gouvernement du 7 août soit jamais exposé à mésuser de ses victoires : ces choses-là ne sont pas dans ses destinées. Mais si jamais la victoire venait à s'égarer du côté de la royauté citoyenne , je ne conseillerais pas à la liberté de se trouver sur son chemin. Que serait-ce si le pouvoir qui a fait un si triste usage de la triste victoire de Saint-Méry, plantait un jour son drapeau sur les pyramides? Oh! ce n'est pas sans intention qu'on reflète sur soi quelques souvenirs du consulat et de l'empire; qu'on vante son administration, qu'on porte aux nues sa police. Il y a dans ces époques certaines journées qui agacent singulièrement l'héroïsme bourgeois du 7 août. Heureusement que la différence des situations n'est pas moin» tranchée que la différence des capacités et des courages. La France d'aujourd'hui n'est plus la France du directoire : elle est pure d'anarchie et de sang; nos guerriers ne sont plus que les soldats de la patrie , parce qu'il n'y a plus rien de grand que la patrie. D'ail-

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leurs, la liberté ne s'éclipse point dans la honte, mais dans l'éclat du génie et de la gloire , et , pour faire un 18 brumaire, ce n'est pas de la banlieue qu'il faut arriver, mais du Nil ou du Tage.

Quant à la question spéciale d'Alger, je ne sais point quel parti la légitimité eût tiré de cette conquête , mais je connais la destination que le gouvernement de la royauté citoyenne a promis de lui donner, et j'affirme que Charles X n'eût jamais pu en faire un usage plus anti-français. Et qu'on ne s'y trompe point : ce que je vais rapporter n'est pas une imputation hasardée, c'est l'articulation d'un fait dont la preuve m'est acquise.

Peu de jours après la révolution de juillet, lord Stuart deRothsay, alors ambassadeur d'Angleterre près la cour de France , reçut de lord Wellington r l'ordre de demander au nouveau gouvernement français une réponse catégorique sur la question de savoir si la France était, oui ou non, dans l'intention de remplir l'engagement pris par le cabinet de

1 Pour comprendre l'intervention directe de lord Wellington dans une affaire qui ressortait plus spécialement du ministère des relations extérieures , il faut savoir que , quelques semaines avant l'apparition des ordonnances , M. de Polignac avait envoyé auprès de sa seigneurie un agent secret chargé de lui communiquer confidentiellement cette grande mesure, et de lui assurer que l'expédition d'Alger n'avait pour but que de produire un fait militaire capable de réagir favorablement sur le succès du coup d'état projeté.

Charles X , d'évacuer la régence d'Alger, après avoir obtenu des garanties et de justes indemnités pour les frais de la guerre; et de laisser à la Porte -Ottomane le soin de constituer , sur la côte d'Afrique , et en vertu de son droit de suzeraineté , un gouvernement en harmonie avec les intérêts de la chrétienté. En conséquence , lord Stuart s'adressa au mini s Ire des affaires étrangères qui, s'excusant de ne pouvoir lui donner une réponse positive sur le provisoire dans lequel la révolution de j uillet avait jeté toutes les grandes questions politiques , engagea l'ambassadeur à s'en expliquer directement avec le chef de l'état. Lord Stuart se rendit en effet auprès de S. M. qui lui répondit à peu près en ces termes :

« En thèse générale, ma résolution la plus sincère ■» et la plus ferme est de maintenir inviolables tous les » traités qui ont été conclus depuis quinze ans, entre » les puissances de l'Europe et la France. Quant à ce » qui concerne l'occupation d'Alger , j'ai des motifs » plus particuliers et plus puissans encore pour rem- » plir fidèlement les engagemens que ma famille a » pris envers la Grande-Bretagne. Ces motifs sont le »vif désir que j'éprouve d'être agréable à S. M.

• Britannique, et ma conviction profonde qu'une » alliance intime entre les deux pays est nécessaire ,

• non -seulement à leurs intérêts réciproques , »mais encore à l'intérêt de la liberté et de la civilisation de l'Europe. Vous pouvez donc, monsieur

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» l'ambassadeur , affirmer à votre gouvernement que • le mien se conformera ponctuellement à tous les » engagemens pris par S. M. Charles X , relative- » ment à l'affaire d'Alger. Mais je vous prie d'appe- »ler l'attention du cabinet britannique sur l'état » actuel des esprits en France ; de lui faire observer » que l'évacuation d'Alger serait le signal des plus «violentes récriminations contre mon gouverne- »ment, qu'elle pourrait amener des résultats dé- »sastreux , et qu'il importe à la paix de l'Europe de »ne point dépopulariser un pouvoir naissant et qui » travaille à se constituer. Il faut donc que , rassuré » sur nos intentions et convaincu de notre ferme vo- » lonté de remplir envers elle la promesse du dernier «gouvernement, S. M. Britannique nous laisse le y> choix du temps et des moyens , etc. »

Voilà le sens complet, sinon le texte même de la déclaration verbale de sa majesté, telle qu'elle est rapportée dans la réponse de l'ambassadeur anglais au duc de Wellington; réponse qui figure, aujourd'hui , dans les archives du foreign-oflice, et dont lord Aberdeen demanda inutilement le dépôt sur le bureau de la chambre des pairs. On se souvient que lord Grey refusa la production de ce document, parce que, dit-il, des négociations étaient pendantes, et que, d'ailleurs, d'après les principes du gouvernement représentatif, la lettre à laquelle le noble pair faisait allusion ne devait pas être considérée comme

pièce diplomatique ; en termes plus simples , parce qu'elle reproduisait une conversation du roi et non pas une communication ministérielle.

Il résulte évidemment de ce qui précède que la France ou l'Angleterre ont été jouées par le cabinet du Palais -Royal. Est-ce la France? Est-ce l'Angleterre? C'est ce que l'événement nous apprendra bientôt. Toujours est-il que ces voies tortueuses, quel qu'en soit le but , sont indignes d'un pouvoir qui se respecte , et qu'après avoir fait preuve de si peu de bonne foi envers une puissance amie, ou de tant de perfidie envers la France, on a mauvaise grâce à venir reprocher à la restauration d'avoir voulu se servir de la victoire d'Alger comme d'un moyen d'oppression intérieure.

Charles X s'engageait personnellement dans des querelles qui devaient se débattre entre les chambres et le ministère, — Jamais Charles X ne s'est engagé plus avant que Louis-Philippe, contrairement aux principes du gouvernement représentatif, et au dogme de l'inviolabilité royale. Jamais du moins la restauration n'a offert le scandale d'un ministère abdiquant à la tribune sa part de solidarité dans les affaires de l'état , et revendiquant pour le roi seul la pensée et l'action du système suivi \ Il n'appartenait qu'à la monarchie révolutionnaire de nous donner

1 Discours de M. Thiers, et aveu de M. Madier-Monljau. \

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l'exemple de cette perturbation. Sous la monarchie pure, Louis XIV dit un jour : « la France c'est moi» , et l'histoire enregistra ces paroles altières comme une insulte à la nation. Sous la monarchie représentative , la monarchie consentie , la monarchie des barricades , Louis - Philippe dit en substance : « le gouvernement c'est moi » , et , dédaignant la maxime constitutionnelle le roi ne peut mal faire, ce monarque infaillible et définitif n'a besoin de personne qui ait tort à sa place; il ne veut point d'intermédiaire entre le peuple et lui. Peut-être S. M. a-t-elle raison : on se comprendra mieux et plus vite. Mais , lorsqu'on répète sans cesse : « Ce système est le mien ; je n'en changerai point » , n'y-a-t-il pas une haute inconvenance à blâmer un roi parla grâce de Dieu, d'avoir méconnu les prescriptions de la monarchie constitutionnelle , en imposant ses opinions personnelles à son cabinet ?

Telles sont les principales causes par lesquelles le gouvernement du 7 août explique et justifie la révolution de juillet. Ces odieux abus de pouvoir, ces actes coupables , ces espérances criminelles , étaient, dit-il, le cortège d'un roi qui représentait l'esprit ancien, avec toutes ses erreurs* ses absurdités, ses abus ; qui a trahi ses sermens , qui a conspiré , voulu la guerre , déclaré la guerre et ensanglanté Paris du sang français. Le gouffre révolutionnaire a justement dévoré toutes ces impuretés pour faire place à la dynastie modèle de celui qui résumait en

lui merveilleusement l'esprit nouveau avec tout son avenir d'améliorations et de progrès. Le peuple savait que le duc d'Orléans avait toujours aimé la charte et la France \

La charte , c est possible ; quant à la France , à son drapeau et à ses gloires , il est permis de douter, et je crois trop à la sincérité des écrits de la couronne citoyenne, pour ne point espérer qu'elle me saura gré de rectifier, à cet égard, le jugement du peuple. Je clorai donc ce chapitre par un document historique qui , sans révoquer l'amour actuel du nouveau roi pour le pays qui le vit naître , attestera cependant que cet amour ne paraît pas avoir été de toutes les époques.

Lettre adressée par M. le duc d'Orléans à l'évêque de Landa/f, à l'occasion de l'oraison funèbre du duc d'Enghien , prononcée à Londres.

« Twikcnbam, ce 18 juillet 1804.

» Mon cher lord, je vous remercie beaucoup de » votre obligeante lettre : j'ai vivement regretté de » ne point vous voir , lors de votre séjour à Lon- » dres. Du moment que j'ai su que vous y étiez, je » suis allé dans George-Street de très-bonne heure , » afin d'être plus sûr de vous trouver ; mais j'ai ap-

1 Deux ans de règne, p. 5o et 3l.

ET LA CONTftË^RÉVOLUTIÔN DE l83o. §3

» pris là que vous aviez changé de demeure , et je » n'ai pu me procurer d'autre adresse , sinon que » vous demeuriez dans les environs d' 'Albermale- » Street, et quant au numéro de votre mais on, on n'a » pu m'en désigner aucun. Cependant si j'avais été » fixé à Londres , bien sûrement j'aurais fait en sorte » de vous trouver ; mais je n'y fus que très-rarement » l'hiver dernier, et je n'y avais même ni maison ni » appartement ; je suis resté ici dans la retraite, » que j'aime de plus en plus tous les jours de » ma vie.

» J'étais certain, milord, que votre âm* élevée » éprouverait une juste indignation à l'occasion du » meurtre atroce de mon infortuné cousin. Sa mère » était ma tante , lui-même , après mon frère , était » mon plus proche parent. Nous fûmes camarades » ensemble pendant nos premières années, et vous » devez penser, d'après cela, que cet événement a » dû être pour moi un coup bien rude. Son sort est » un avertissement pour nous tous. Il nous indique » que l'usurpateur corse ne sera jamais tranquille, » tant qu'il n'aura pas effacé notre famille entier -e » de la liste des vivans. Gela me fait ressentir plus* » vivement que je ne le faisais, quoique cela ne soit » guère possible , le bienfait de la généreuse protec- » tion qui nous est accordée par votre nation ma- » gnanime. J'ai quitté ma patrie de si bonne heure, » que j'ai à peine les habitudes d'un Français , et je » puis dire avec vérité que je suis attaché à l'Angle-

» terre, non seulement par la reconnaissance, mais » aussi par goût et par inclination. C'est bien dans » la sincérité de mon cœur que je dis : puissé-je neja- » mais quitter cette terre hospitalier e !

» Mais ce n'est pas seulement en liaison de mes sen- » timens particuliers que je prends un vif intérêt au » bien-être, à la prospérité et au succès de CAngle- » terre; c'est aussi en ma qualité d'homme. La sûreté » de l'Europe, celle du inonde même, le bonheur et » l'indépendance future du genre humain dépendent » de la conservation et de l'indépendance de l'Angle- » terre , et c'est la la noble cause de la haine de Bona- » parte pour nous et de celle de tous les siens. Puisse la » Providence déjouer ses projets iniques et maintenir » ce pays dans sa situation heureuse et prospère ! C'est » le vœu de mon cœur, c'est ma prière la plus fer- » vente.

» Yous devez être également instruit , milord , de » mes opinions touchant la dissidence parmi les » chrétiens, en d'autres termes, parmi les hommes », qui professent la même religion. Je pense que » chacunejoit rester fidèle aux principes dans les- » quels il a été élevé, et je pense également que ce » n'est point dans les temps comme ceux où nous » vivons, que pareilles dissidences doivent être une » cause de désunion. Il ne s agit pas d'être chrétien » de telle ou telle manière, mais d'être chrétien ou » de ne l'être pas.

?> D'après mon humble avis, c'est de cela seul

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE l83o. Ç)D

» qu'il s'agit à une époque où les parties vitales de » la religion et de la morale sont attaquées d'une » manière si redoutable , et où la triste expérience » de ces dernières années montre avec quelle rapi- » dite l'irréligion et l'immoralité répandent leur in- » fluence funeste sur les hommes.

» Je jugeais bien , milord , d'après la connaissance » que j'avais de votre belle âme, que votre opinion , » sur tous les points , serait telle que je l'ai trouvée. » Mais permettez-moi d'ajouter que je vous félicite » d'avoir des sentimens si dignes à la fois d'un prélat » anglais et d'un véritable chrétien.

» Veuillez bien me rappeler au souvenir de ma- » dame et de mesdemoiselles Watson , et croire aux » sentimens d'estime et de considération avec lesquels » je suis..,

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