CHAPITRE IV
Suite du précédent. — Système de bascule. — Lettre du duc d'Orléans à propos de Galotti. — Un parti se forme pour le duc d'Orléans. — Complot orléaniste à l'époque de la guerre d'Espagne , en 1828. — Epaucbemens du duc d'Orléans avec M. Lamtte. — Un mot à Manuel. — Anecdote à propos des trois médecines. — Mot de Béranger, le chansonnier. — C'est un mariage de raison. — Conversation de M. Lafrilte avec des - légitimistes dans la nuit du 3o juillet i83o. — Ouverture de M. Laffitte à M. de Talleyrand. — Mot de M. de Talleyrand sur Louis-Philippe. — Mort de Louis XVIII. — ■ Le duc d'Orléans et Charles X. — Bienfaits de la branche aînée. — Quelques débats d'intérieur. — i4 millions sur le milliard. — Refroidissement entre les deux maisons. — Querelle du duc d'Orléans avec la ville de Paris — Evénemens de juillet. — Le duc d'Orléans ignorait-il les ordonnances? — MM. de Talleyrand et de Bondy. — Paris et Saint-Cloud. — Pourquoi le duc d'Orkîans resta à Neuilly. — Conversation de Charles X avec M. de Conny. — Piésumé. — Moralité de ce chapitre.
Dans cette position difficile et complexe, M. le duc d'Orléans se renferma plus étroitement que jamais dans son système habituel de coalition et de bascule. A la cour, c'était toujours le plus fidèle sujet de Louis XVIII, ne demandant au ciel que la
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faveur de mourir pour son roi , et d'effacer jusqu'à la dernière trace de ses égaremens de jeune homme. Dans son salon, c'était un ardent admirateur de la révolution, qui ramenait avec persévérance tous les faits contemporains à des idées anglaises et au grand événement de 1688. Il avait la parole haute et brûlante quand il parlait du courage et du génie de Guillaume III. Au dehors, les prôneurs de S. A. S. avaient pour mission de la représenter comme un fervent apôtre de la liberté , un amant de toutes les gloires françaises, mais qui, dégoûté de la restauration, n'aspirait qu'à vivre dans une sphère à l'abri des vanités et des ambitions de ce monde. M. le duc d'Orléans déplorait les poursuites que la légitimité dirigeait contre les patriotes , mais il était condamné à baiser respectueusement la main qui les opprimait; M. le duc d'Orléans versait des larmes amères sur chaque victime qu'immolait le despotisme, mais de cruelles convenances exigeaient que la branche cadette allât danser aux Tuileries le jour même où cinq têtes politiques venaient de rouler sanglantes sur la place de Grève ; rien de plus odieux pour M. le duc d'Orléans que les mesures réactionnaires que le gouvernement des Bourbons présentait chaque jour à la législature , mais la branche cadette n'était point en telle faveur que M. le duc d'Orléans pût accéder à la prière que lui faisait le parti libéral, qui voulait le populariser , de demander au roi l'autorisation de siéger à la chambre des pairs lors de la discus-
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sion des projets de loi sur le double vote, le sacrilège et les substitutions. Plus tard, monsieur le duc d'Orléans fut également saisi d'une généreuse indignation en apprenant que Galotti venait d'être arraché du sol hospitalier de la France et livré aux bourreaux italiens; mais lorsque des patriotes le supplièrent, par l'organe de M. de Lafayette , d'intercéder auprès du roi de Naples , son parent , son ami et, alors, son hôte au Palais-lloyal; lorsque ces patriotes prirent la respectueuse liberté de faire observer à S. A. S. que , dans l'intimité du foyer, un mot d'elle suffirait pour obtenir la grâce d'un soldat malheureux qui était venu placer sa tête proscrite sous la sauvegarde de notre honneur national x , le crédit de S. A. S. était, hélas! si peu de chose qu'elle dut se borner à répondre la lettre suivante au général Lafayette :
u Paris ce 29 mai i83i.
» Vous ne faites que me rendre justice, mon cher » général, en comptant sur le plaisir que j'éprou- » verais à concourir à la bonne œuvre dont vous » m'entretenez dans la lettre que je viens de recevoir » de vous; mais ma position, loin de me fournir » un moyen de réussir, n'est qu'une difficulté de
* Un député dit alors qu'il y avait dans l'extradition de Galotti quelque chose ds plus funeste à l'honneur français que la perte d'une bataille.
» plus , ajoutée à toutes celles qui existent déjà , et » que votre longue expérience doit vous empêcher » d'ignorer. Je n'ai été que trop souvent dans le cas » de reconnaître l'impuissance de mes efforts en de » telles occasions ( car j'en ai eu beaucoup dans ma » vie), pour ne pas craindre qu'ils pussent même » produire un effet contraire ; je vous avoue , mon » cher général , que je ne cherche pas plus à m'at- » tribuer le mérite du succès, si on parvenait à » l'obtenir, qu'à faire connaître l'inefficacité de mon » intervention dans le cas contraire. Veuillez croire » à la sincérité de mes regrets ainsi qu'à celle de » tous mes sentimens et de toute ma considération » pour vous.
» Louis-Philippe d'Orléans. »
Cependant , quelques notabilités du parti libéral croyaient de bonne foi que le gouvernement représentatif ne pouvait se sauver que par M. le duc d'Orléans. La conduite ostensible de S. A. S. était faible et timorée , mais les complots de la contrerévolution étaient positifs et flagrans; d'ailleurs, dans ses épanchemens intimes, le prince se montrait si enthousiaste de la liberté qu'on ne pouvait en bonne conscience attribuer ses hésitations qu'aux embarras que lui créaient ses antécédens , et aux jalouses méfiances de la cour. On espérait qu'une fois engagé dans la lutte , il y apporterait la fermeté et la persévérence d'un caractère éprouvé par de grandes
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crises. Il se forma donc , dans l'opposition parlementaire, un véritable parti orléaniste. Ce parti était distinct de celui des hommes à définitions et à systèmes, qui, tels que M. Guizot et quelques autres esprits raides et cassans , cherchaient une organisation à la France, à travers les textes confus et l'esprit aristocratique des constitutions anglaises , et jetaient leur Guillaume III à la tête de toutes les questions. Le parti dont je veux parler était en dehors de la tourbe doctrinaire qui assiégeait déjà les avenues du palais Egalité. Il se composait de quelque notabilités peu nombreuses , mais agissantes , actives , pleines de courage et d'énergie. De ce nombre étaient MM. Foy, Laffitte, Stanislas Girardinet le duc deDalberg. Les périls de la situation devenaient plus imminens par l'approche de la guerre d'Espagne. Si l'on permettait à la contre-révolution de mesurer ses forces sur un champ de bataille, tout devenait à craindre, parce qu'une faction qui a acquis le sentiment de sa puissance ne s'arrête plus. D'un autre côté, la formation , sur la frontière des Pyrénées , d'un corps considérable de troupes qu'on avait habilement travaillées , pouvait devenir favorable aux desseins du parti. Ceci entrait surtout dans la pensée de M. Laffitte qui croyait fermement entrevoir une dissolution prochaine dans les pouvoirs existans. J'ai déjà dit, dans un précédent ouvrage, que depuis long-temps M. Laffitte était affligé d'un véritable engouement pour M. le duc d'Orléans. Une révolution à la façon
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de 1 688 et Louis-Philippe sur le pavois , telle était l'idée fixe , la préoccupation exclusive de cet honorable citoyen , avec lequel on minaudait du reste fort agréablement. — «C'est un rêve, mais enfin n'importe; quand je serai roi, que ferai -je pour vous? — Vous me nommerez votre fou , le fou du roi , afin que je puisse lui dire ses vérités \ — C'est charmant. )i Et, dans une autre circonstance, causant dans l'intimité sur le canapé du banquier : — ce Si jamais je deviens roi et si vous veniez à supposer que l'ambition ou l'intérêt personnel m'ont décidé, j'en aurais le plus jDrofond regret. Mon bonheur serait que la France fût le pays du monde le plus libre. Les peuples , mon cher Laffitte , ne haïssent les rois que parce que les rois les ont toujours trompés. » Et puis , poussant le fanatisme de la liberté jusqu'à la méfiance de soi, il ajoutait en s'adressant à Manuel : — « Cependant , si vous m'y portez , vous serez bien bêtes si vous ne me garrottez pas. » Ce pauvre M. Laffitte, lorsqu'il parlait des hautes qualités de son modèle, il n'y avait jamais une ombre au tableau ; c'était toujours la perfection des vertus civiles et militaires, l'héroïsme dans le danger, la modestie dans la fortune , la dignité dans le malheur. Ce qu'il y avait de plus curieux, c'est
1 II s'adressait bien, vraiment! dire ses vérités à la pensée immuable ! M. Laffitte voulait une sinécure. Il doit bien rire de sa simplicité d'alors , quand il se rappelle la conversation du 6 juin.
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que Thonorable député , homme dailleurs d'infiniment d'esprit et de tact, poussait l'adoration jusqu'à la naïveté. Lorsqu'il s'agissait de son illustre ami, M. Laffitte fermait les yeux à la lumière, et ne voulait rien croire; ou si quelque noirceur lui était bien évidemment démontrée, il exprimait de la douleur, jamais de l'indignation. Je me souviens, par exemple , qu'en apprenant que Louis-Philippe avait dit à un étranger de marque : « J'ai trois médecines à rendre, Lafayetle , Laffitte et Dupont de l'Eure, M. Laffitte répondit qu'il ne croyait pas à cette perfidie envers trois hommes dont deux l'avaient assis sur le trône aussi certainement que le peuple en avait chassé Charles X, et dont le troisième s'était dévoué pour empêcher qu'il ne fut culbuté ; que Louis- Philippe était aussi républicain que Lafayette , aussi patriote que Dupont de l'Eure ; qu'à la vérité l'étranger dont on lui parlait était aussi un homme véridique , mais qu'il avait mal entendu , ou que , si le roi avait en effet tenu le singulier propos qu'on lui prêtait, ce ne pouvait être de sa part qu'une ruse diplomatique pour endormir les cabinets. « Il est obligé de faire le mort, ajouta-t-il; permettez-lui de le faire encore jusqu'au printemps; alors il aura une armée de cinq cent mille hommes, et vous verrez1. »
! Bérangcr, le chansonnier s'entend , aussi grand politique au moins qu'aucun de ses homonymes, disait le 5oaoût à M. Laf-
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Dans la même nuit, quelques notabilités légitimistes vinrent solliciter M. Lafïitte en faveur d'Henri V. « Le sort de la France est entre vos mains , lui disaient-elles, vous pouvez consolider le trône et la liberté , sauver cette antique dynastie. Quelle gloire et en même temps quelle fortune pour vous ! vous en aurez fait plus à vous seul que toutes les puissances de l'Europe réunies. » Mais des orateurs plus habiles ne l'auraient point converti; il tenait à son héros, qui seul était capable de lui dessiller les yeux. — « Le duc d'Orléans ! s'écriaient les carlistes. Nous ne vous comprenons pas. La république , pour en être un des chefs, on le conçoit; le fils de Napoléon, fort bien : il y a des souvenirs et de la gloire. Mais le duc d'Orléans ! » — M. Laffitte était révolté de ces paroles, dont je n'ose moi-même répéter la quatrième partie. — «Il est bon père, bon mari, dites-vous? Oui, pourvu qu'on fasse ses volontés en toutes
fitte : « Vous allez donc nous glisser voire roi républicain, à la » bonne heure. Autant lui qu'un autre, puisqu'il en faut un; ce » sera un mariage de raison , la durée dépendra de sa con- » duite ; la république plus tard, c'est mon avis. Vous réussirez , » je le crois, par trois raisons, comme M. Pincé: Franchise, » volonté, grande clientelle. Mais pas trop d'engouement, si » vous pouvez : à quoi bon mettre le cœur lorsqu'il suffit de la » tête? Aimez-le puisque vous êtes ainsi bâti et que vous croyez » à son ingénuité ; mais retournez à votre boutique quand vous » l'aurez établi dans la sienne. J'attends Dupont pour lui donner » le même conseil.
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choses. Et d'ailleurs , qui n'ainie pas ses enfans et sa femme ? La rue Saint-Denis vous donne à cet égard d'aussi bons exemples que le Palais-Royal. C'est un excellent parent ? L'éloge n'est pas heureux. Après les bienfaits qu'il a reçus d'eux, il se cache maintenant pour prendre leur place. Il se dit républicain? Fiez-vous-y, vous verrez que c'est pour faire de la république que Caroline lui donna sa fille. Lui , républicain ! Ce n'est pas ce qu'il dit à la cour. Ne jouit-il pas de ses apanages au mépris des lois , et l'Altesse sérénissime n'a-t-elle pas voulu devenir Altesse royale?
» La branche aînée n'a pas su comprendre le pays , nous vous l'accordons ; mais lui le comprendra-t-il davantage? Sous ce rapport le descendant de Gaston vaut peut-être moins que les descendans de Louis XI Y. Tout cela provient du même tronc, et vous choisissez la plus mauvaise branche. Il vous parle de Jemmapes et de Valmi , tandis que les autres étaient avec les ennemis de la France; mais n'a-l-il pas voulu marcher avec Dumouriez sur Paris ? n'a-t-il pas demandé du service aux Suédois et aux Espagnols? n'est-ce pas Waterloo qui lui a aussi ouvert les portes ? Une mer de sang vous sépare de Charles X ? Hélas l nous ne le savons que trop : il a fallu cent victoires à Napoléon pour faire oublier les marches de Saint-Roch. Charles X et Antoine seront victimes de la foi qu'ils ont dans les prêtres. Mais que peuton reprocher à Henri V ? l'innocent ne peut payer
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pour le coupable. Une régence est favorable à la liberté, vous êtes les maîtres, faites vos conditions, et placez à la tête du conseil trois hommes-principes : vous, Dupont et Lafayette. La guerre avec Louis- Philippe , la paix avec Henri Y. »
Les légitimistes plaidaient à merveille une mauvaise cause , une cause perdue. Mais M. Laffîtte n'écoutait rien; il n'avait, lui, que son Richard dans la tête. — « Songez-y bien , ajoutèrent ensemble les partisans de Henri Y; votre succès n'est pas même assuré. Le peuple ne le connaît pas , l'armée le.... N'ayant avec vous ni les royalistes, ni le peuple , ni les républicains, que lui restera- t-il ? — Moi, avait l'air de répondre héroïquement M. Laffîtte; moi, dis-je, et c'est assez, » Ce bon M. Laffîtte, qui cependant n'avait point alors reçu son brevet de fou du roi !....
Mais je reviens à l'origine de la conspiration orléaniste. Ainsi que je le disais tout à l'heure, quelques amis de la branche cadette, qui jusque-là n'avaient fait qu'interroger l'opinion publique par de petits moyens destinés à entretenir la pensée d'un changement de dynastie , crurent que le moment d'agir était arrivé. M. Laffîtte fit , à cet égard, quelques ouvertures à M. de Lafayette, qui ne balança point à se prononcer contre la révolution aristocratique qu'on voulait tenter en faveur du duc d'Orléans. Le système du vieux républicain était , comme à toutes les époques de sa vie , de consulter
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la France réunie en assemblées primaires , et , dans le cas où elle se prononcerait pour la forme monarchique, d'ouvrir au duc d'Orléans, comme à tout autre, les chances d'une élection nationale. Mais telle n'était point la pensée de M. Laffitte, qui caressait de toute son âme l'espérance de changer le personnel du gouvernement par une simple et facile révolution de palais. « Yous avez beau faire , disait-il aux intimes , ceci ne peut finir qu'avec le duc d'Orléans. — Le duc d'Orléans? vous n'êtes pas dégoûté, dit un soir M. Royer-Collard. — il est Bourbon, interrompit B. Constant. — Hélas 1 oui, mais leur ressemble-t-il? ajouta M. Laffitte. Ce matin encore il m'apprenait là , qu'il venait de dire à Louis XVIII : « Si vous voulez vous perdre , je ne suis pas obligé de vous suivre. » Et d'ailleurs, s'il est Bourbon , ne peut-on pas, au besoin, le faire Yalois ? Thiers pense que c'est possible. »
Les choses en étaient à ce point lorsque M. Laffitte , trouvant autour de lui peu de fibres qui répondissent à la sienne , et désirant aussi pénétrer les véritables intentions du duc d'Orléans, avant de s'engager davantage, tourna les yeux vers M. de Talleyrand qui , en 1 8 1 5 , avait voulu faire adopter ce prince par l'empereur Alexandre, et qui , depuis cette époque, avait toujours appartenu aux plus secrets conciliabules du Palais-Royal. «Voyez, dit M. Laffitte au prince de Bénévent , ceci s'en va ; c'est le mot consacré. La république , vous êtes pendu ; l'em-
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pire , fusillé ; il n'y a que le duc d'Orléans ; lui seul
ne
peut vous sauver , voulez-vous en causer? — Il dit mot. — INi vous ni moi ne pouvons agir en souslieutenans. Pour jouer la partie , il nous faut le point et quinte et quatorze , nous les aurons. Officiers , soldats , ouvriers , tout est prêt, Je n'ai rien promis, mais je sais tout : vous , moi , lui ; si vous lui parlez l'affaire est faite. — Gomment? — Trois millions, deux régimens, douze mille ouvriers autour des chambres : vive le duc d'Orléans ! Vous à une tribune , moi à l'autre, et les aînés décampent. — Il regarde M. Laffitte. — ( Lisez dans ses yeux, si vous pouvez.) M. Laffitte ajoute: pas une goutte de sang, pas une arrestation , pas une boutique fermée ; demain on travaille el on se promène comme si de rien n'était : c'est une révolution à la fleur d'orange. — Je le verrai, » Il le vit , causa long-temps , sous prétexte d'examiner ses tableaux, rendit compte à M. Laffitte et lui garda fidèlement le secret. Mais la révolution?... Pour la faire il fallait être trois, et, comme il avait été question de quelques millions , les conspirateurs restèrent deux. On a su depuis que , dans le même moment où l'on proposait au duc d'Orléans de se commettre pour la couronne, il était question au conseil du roi de donner un commandement à S. A. S. dans l'expédition d'Espagne, et il est assez raisonnable de croire que le prince n'ignorait point ce projet.
Quoi qu'il en soit , ce fut sans doute par le sou-
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venir de ce refus motivé qu'un soir, Bérenger ayant dit, chez M. Laffitte, à propos de révolutions : « Si du moins nous avions quelqu'un , le duc d'Orléans, par exemple. » — » Le duc d'Orléans? reprit de suite M. de Talleyrand , ce n'est pas quelqu'un , c'est quelque chose. » Le mot est heureux.
Pour un cœur sensible et reconnaissant rien n'est plus douloureux que le décès d'un parent , d'un ami qui nous a couvert de sa miséricorde et de ses bienfaits. Aussi, tant que dura l'agonie de Louis XVIII, nul ne versa sur son lit de mort des larmes plus abondantes que M. le duc d'Orléans. Mais dès que la tombe eut reçu les restes du feu roi, S. A. S. reporta toute#sa tendresse et sa fidélité sur Charles X. Vive à jamais Charles X ï s'écria -t- elle au sacre de Reims , au moment où le nouveau monarque lui donnait l'accolade royale. Charles X fut, à son tour, profondément touché de tant de dévoûment, et, cédant, dit-on, aux pressantes sollicitations de la duchesse de Berri , il décerna au duc d'Orléans le titre d'altesse royale que Louis XYIII lui avait obstinément refusé ; il accorda le cordon bleu au due de Chartres , et nomma ce très-jeune prince colonel du régiment de hussards dont son père portait le nom \ Ce n'est pas tout, une grâce plus impor-
1 On lit à ce sujet dans une biographie récemment publiée : « L'occasion se présentait pour le duc d'Orléans de rappeler h l'armée ses anciens services. Il alla donc en qualité de coloneli. 10
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tante encore attendait M. le duc d'Orléans à la cour de Charles X. J'ai déjà dit que Louis XVIII n'avait jamais voulu consentir à pourvoir la branche cadette d'une grande fortune indépendante, en faisant consacrer par une loi la restitution de l'apanage que le duc d'Orléans n'avait reçu que du bon plaisir de Sa Majesté. S. A. S. vit dans l'ouverture d'un nouveau règne et dans la fixation d'une nouvelle liste civile, l'occasion la plus favorable pour enlever ce que n'avaient pu obtenir dix ans de sollicitations. Cette question était cependant hérissée de difficultés. Charles X ne demandait pas mieux que d'ajouter ce bienfait à tant d'autres. Mais , sur ce point , l'opinion des chambres différait essentiellement de celle du roi. La droite de la chambre des députés , surtout , repoussait l'apanage et tenait à protester, par un refus , contre les antécédens et les opinions supposées de S. A. R. ; et si on avait fait de cette dotation une loi spéciale , il est certain qu'elle eût été repoussée par une majorité à laquelle M. le duc d'Orléans était antipathique. Mais Charles X en fit sa propre affaire, et exigea de ses ministres qu'ils insérassent dans le projet de la liste civile une disposition spécialement relative à l'apanage d'Orléans. « La question de la liste civile , dit un
général faire reconnaître son fils à Valcnciennes. Après la cérémonie , il entraîna ce régiment sur les hauteurs de la ville, pour lui montrer les champs de bataille où il avait illustré sou nom.
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historien , n'était pas simple. S'il ne s'était agi que du vote des subsides à l'égard du roi et de sa famille, un tel vote, dans une chambre composée de tant d'élémens royalistes , ne pouvait souffrir de grandes difficultés ; les suffrages devaient être enlevés d'enthousiasme; mais le nouveau roi , toujours si bienveillant pour la maison d'Orléans, avait pris l'engagement avec son cousin de faire sanctionner son apanage par une loi. Toute la fortune de S. À. R. ne reposait jusqu'alors que sur une simple ordonnance. Louis XVIII avait toujours refusé cette haute indépendance d'une propriété irrévocable. Le duc d'Orléans obtint tout de Charles X. »
Le roi fit , en effet , appeler aux Tuileries les députés les plus intraitables , il les prévint qu'ils le blesseraient personnellement s'ils rejetaient l'article particulier au duc d'Orléans, et qu'il considérerait comme une insulte envers sa famille , toute attaque qui, dans la discussion de la liste civile, serait dirigée contre les antécédens d'un prince dont la fidélité et le détournent n'étaient plus douteux. Cependant une imposante minorité se prononça contre l'article 5 qui reconnaissait légale la restitution des biens rendus à la branche d'Orléans jusqu'à extinction de sa descendance mâle, auquel cas l'apanage ferait retour au domaine de l'état. Cette disposition ne passa qu'à une très-faible majorité.
Depuis cette époque chaque jour fut marqué par un nouveau bienfait pour la branche cadette. M. le
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duc d'Orléans , dont les biens patrimoniaux avaient été légalement acquis par l'état1, fut, à la sollicitation de Charles X auprès du conseil d'état, et contrairement à la volonté de M. de Villèle , admis pour seize millions dans la liquidation du milliard d'indemnité accordé aux émigrés par la loi du 1 7 avril 1825. Cependant, vers la fin de cette année, quelques nuages s'élevèrent entre la maison d'Orléans et la nouvelle cour. Yoici à quelle occasion. En inventoriant des actes de famille, les conseils de la branche cadette avaient retrouvé des parchemins qui semblaient lui donner des droits à la possession d'une grande étendue de dunes , marais, prés , landes et bruyères, dont trois cents communes du
1 En 179 1 * une loi détruisit les apanages et une autre loi de 1792 rendit libre propriétaire tout possesseur d'immeubles. Ce fut alors que Philippe-Egalité contracta des engagemens hypothécaires considérables , afin de pouvoir acheter des partisans et indemniser des auteurs de troubles. Ne pouvant plus payer, poursuivi de toutes parts , il réunit ses créanciers et passa avec eux un concordat, le 9 janvier 1792. Le 19 avril 1793, le séquestre fut mis sur tous les biens de la maison d'Orléans. En Tan xi , l'état reconnut la validité des titres des créanciers , acquitta la plupart d'entre eux , et se trouva ainsi substitué à leurs droits. Ainsi donc , et dans tout état de chose , les biens repris sur le domaine de la couronne et rendus à Louis-Philippe devaient être revendiqués au profit du trésor, au moins jusqu'à concurrence des sommes payées par l'état , à la décharge de son père, lesquelles s'élevaient à 37,740,000 francs. (Voir Docucumens historiques,, n° 1 1 . }
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département de la Manche jouissaient paisiblement depuis un temps immémorial. Aussitôt une action judiciaire fut ouverte contre trente mille propriétaires intéressés dans ce débat. Plusieurs mémoires avaient été publiés de part et d'autres, et quelques jugemens rendus en faveur des communes attaquées , lorsque Charles X témoigna un vif mécontentement de ces poursuites et de la déconsidération qu'elles répandaient sur les deux branches de la famille. Le roi rappela à S. A. R. le mauvais effet qu'avait déjà produit ses nombreux procès, et particulièrement celui qu'elle avait eu le mauvais esprit d'intenter à la ville de Paris, relativement à la dérivation des eaux de la rivière d'Ourcq; procès qui avait forcé le conseil général du département de la Seine de constater, dans son procès-verbal du 1 1 avril 18^4 9 1» ténacité d'un prince du sang, et son mauvais , vouloir pour la prospérité de la capitale du royaume. On lit dans ce procès- verbal :
La commission chargée de discuter, de concert avec M. le préfet, les bases et les détails du traité projeté sur les différends survenus à cause de la dérivation de la rivière d'Ourcq, entre la ville de Paris et S. A. S. monseigneur le duc d'Orléans, fait son rapport en ces termes :
«Messieurs, déjà plus d'une fois vous avez eu à » vous occuper des difficultés existantes entre la ville
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» de Paris et S. A. S. monseigneur le duc d'Orléans, » relativement aux eaux de la rivière d'Ourcq; vous » n'ignorez pas les demandes élevées originairement » au nom du prince , pour réclamer la propriété en- » tière et exclusive des eaux de l'Ourcq. Un pareil » système ne tendrait à rien moins qu'à mettre la » ville dans l'alternative de consentir, soit à Yanéan- » tissement total d'un monument créé au prix de tant » de sacrifices , soit à Y addition d'un capital énorme » aux dépenses qu'elle y avait déjà consacrées. Depuis, » les demandes du prince ont présenté , sous le voile » de modifiations apparentes , une perspective non » moins funeste pour la ville. Leur objet était de » limiter la quantité des eaux dont le canal nouveau » devait rester doté ; leur résultat eût été de rendre » incomplète l'exécution de cette grande entreprise , » et de la soumettre à des discussions continuelles » qui l'eussent chaque jour entravée dans sa marche. »I1 est inutile de rentrer ici dans l'exposé des » faits ; deux mémoires rédigés par le conseil du «prince ont développé ses prétentions excessives; » la ville a répondu victorieusement , et sa délibéra- » tion du iei août 1 822 établit ses droits d'une ma- » nière incontestable. Aucun de nous , messieurs , »n'a douté un seul instant de ses droits, aucun de » nous n'a redouté l'issue d'un procès jugé d'avance » par les termes formels de la loi du 29 floréal an x. » Cependant le conseil n'a pas repoussé les offres de » conciliation qui lui ont été faites; il a jugé plu-
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» sieurs fois qu'une aussi grande entreprise deman- » dait de la célérité dans son exécution; que les dé- » lais entraînaient avec eux des inconvéniens dont » l'exécution du jugement le plus favorable ne pourrait jamais réparer les suites; que d'ailleurs ce «jugement, en conférant à la ville de Paris la propriété des eaux de la rivière d'Ourcq, à partir du «point de prise d'eau fixé par la loi du 29 floréal, » ne la garantirait pas des difficultés presque inèvita- » blés avec le prince, resté possesseur du cours supé- » rieur de la rivière et de l'ancien lit de la rivière » inférieure ; qu'enfin un arrangement amiable pourrait, sinon éteindre toutes ces contestations, du » moins prévoir et prévenir les plus graves.
» Quoi qu'il en soit, tout espoir de rapprochement » a paru détruit vers le mois d'avril 1822 , époque à 9 laquelle la compagnie avait signifié que ses tra- » vaux étaient prêts pour recevoir les eaux dans le » canal; cette introduction se trouvant suspendue » par l'opposition de Son Altesse , les plaintes de la » compagnie devinrent chaque jour plus pressantes * et furent bientôt suivies , de sa part , de demandes » toujours croissantes d'indemnités et de dommages- » intérêts ; obligée de recourir aux voies légales , la » ville obtint enfin, le 2 1 juillet 1823 , un jugement » du conseil de préfecture , qui a décidé que la loi » du 29 floréal an x avait ordonné la dérivation totale » de la rivière d'Ourcq , pour, ladite rivière , être » amenée à Paris , et qui , en conséquence , a au-
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» torisé M. le préfet , au nom de la ville de* Paris , à » continuer les travaux pour introduire les eaux de » ladite rivière dans le canal dont l'ouverture a été «ordonnée. Ce jugement venait enfin de recevoir » l'exécution provisoire , qui d'abord avait été para- » lysée sous divers prétextes , lorsque de nouvelles » propositions furent soumises au conseil municipal » par l'intermédiaire de [son excellence le ministre » de l'intérieur. »
Le rapporteur de la commission , après avoir exposé les causes principales qui ont nui au succès des négociations , et la proposition faite par la commission de constituer par la ville de Paris au profit de S. A. S. une rente annuelle, remboursable au denier vingt, de 25,ooo francs, exprime en ces termes les prétentions du duc d'Orléans à être remboursé au denier vingt-cinq.
«Sans rejeter nos calculs, les mandataires du «prince se sont attachés à discuter non la quotité, » mais la nature du revenu offert ; vous reconnais- »sez, disaient-ils, qu'il y a lieu de remplacer au » prince un produit annuel de vingt-cinq mille francs ; »or, ce revenu , dont il se trouve privé, est d'une «nature immobilière, susceptible par conséquent » d'une évaluation proportionnée à la valeur des » biens fonds; comment mettre sur la même ligne » une rente constituée au denier vingt, dont le prince » est obligé de réaliser de sxiite le capital pour sa-
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» tisfaive au remploi prescrit par l'ordonnance royale » du 10 décembre 1820? Au moment où l'état trouve » des emprunts à quatre pour cent, peut-on évaluer » au dessus de vingt mille francs de revenu immo- » bilier les cinq cent mille francs , capital réel de la » rente proposée. Ils concluaient donc à demander » l'appréciation d'un revenu immobilier de vingt- » cinq mille francs sur le pied du denier vingt-cinq, » ce qui portait le capital à six cent vingt-cinq mille » francs , et la création d'une rente cinq pour cent » sur ce capital, c'est-à-dire de trente-et-un mille » deux cent cinquante francs ; enfin , ils ont rappelé » comme ultimatum du prince son consentement à » recevoir une rente de trente mille francs , au ca- »pitalde six cent mille francs. — Vous aurez à pro- » noncer, messieurs, sur ce point resté indécis entre » S. A. S. et votre commission. »
Le rapport aborde ensuite la question de l'indemnité réclamée par la compagnie concessionnaire.
«Le traité du 1 9 avril 1818, relatif à la confection » du canal de l'Ourcq, en assurant les droits de la «ville, lui avait imposé des obligations, et la plus » importante sans doute était celle de mettre la compagnie en jouissance des eaux destinées au canal, » aussitôt que les travaux permettraient de les y introduire; arrêtée dans l'accomplissement de cette » condition par l'opposition de S. A. , la ville était
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» en butte à de justes demandes d'indemnités; mais » elle avait pris ses mesures pour se conserver son » recours contre le prince, si , comme tout devait »le faire présumer, il était définitivement déclaré » mal fondé dans le trouble qu'il venait de faire ëprou- » ver à la ville et à la compagnie; un article aussi im- » portant devait être d'une haute considération dans » la discussion de l'arrangement avec S. A. ; mais » sur ce point votre commission a , dès le principe , «éprouvé une résistance invincible; pour ne pas «rompre la négociation, il a fallu céder au refus vposaiffa.it au nom du prince de contribuer au » paiement de l'indemnité dans une proportion quel- » conque. Néanmoins , dans tout le cours des débats, » vos commissaires n'ont pas omis de se servir de ce » moyen pour repousser ou atténuer les prétentions » qu'ils avaient à combattre, et surtout pour motiver » leur insistance contre la fixation de la rente aux » trente mille francs demandés au nom du prince ; » quoi qu'il en soit , la ville s'est trouvée dans la né- » cessité de pourvoir seule à une indemnité dont le » principe ne pouvait être contesté. »
La commission termine en ces termes :
« Néanmoins , vous vous rappellerez que votre » commission ne vous offre aucun avis positif sur la » quotité de la rente à créer par suite du traité avec »le prince; lesmotifs qu'elle vient d'exposer lui fe-
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» raient penser que la fixation à vingt-cinq mille francs » serait suffisante , mais elle ne peut répondre que le » refus d'accéder aux trente mille francs ne soit le » prétexte d'une nouvelle rupture ; elle abandonne » cette observation à la sagesse du conseil. »
Suit le projet de traité, dans lequel la commission avait laissé en blanc la quotité de la rente en rédigeant ainsi le premier paragraphe de l'article 8 ; — «Enfin, et indépendamment des conditions résultant des articles précédens, la cession est faite à » titre de forfait, moyennant une rente annuelle et «perpétuelle de...., exempte de retenue, que M. le » préfet crée et constitue au profit de S. A. S, sur la » ville de Paris. »
Au bas du projet est écrit avec le paraphe du duc d'Orléans : « Approuvé le projet ci-dessus , sous la » condition que la rente stipulée en l'article 8 ne » sera pas moindre de trente mille francs par an...,»
Enfin, vient une délibération du conseil, lequel ,
• en rappelant les efforts précédemment tentés pour
• parvenir à un arrangement avec S. A. S. et annon- » cant l'intervention officieuse de son excellence le » mnistre de l'intérieur, à l'effet de renouer de nou- » velles négociations», arrête « que la rente à créer en » faveur de monseigneur le duc d'Orléans est fixée 9 à trente mille francs. »
Le duc d'Orléans se retira de l'instance entamée contre les communes du département de la Manche, mais cette instance ne tarda pas à être reprise au nom d'une compagnie cessionnaire des droits du prince, et , si je ne me trompe , l'instruction de cette foule de procès est encore pendante au moment où j'écris.
Sous le ministère Martignac, une circonstance peu importante par elle-même, mais très-caractéristique, jeta aussi quelque froideur entre Charles X et le duc d'Orléans. La commission du budget réclamait instamment une réduction sur les états-majors de l'armée. Elle demandait surtout que ces retranchemens n'épargnassent point les nombreux aides-de-camp attachés à la personne des princes. Pressé par le ministre de la guerre , le roi raya luimême de la liste d'activité plusieurs de ses propres officiers et quelques-uns de ceux du duc d'Angoulême et du duc d'Orléans. Le dauphin approuva ce travail d'assez bonne grâce. Mais à peine M. de Caux eut-il informé M. le duc d'Orléans de la mesure qu'il était obligé de prendre pour échapper aux continuelles récriminations du côté gauche , qu'il vit accourir le prince dans son cabinet. — Gomment , général, vous supprimez mes aides -de -camp? — V. A. R. n'ignore pas que les chambres l'exigent.
— Eh ! qu'importe , monsieur ? vous deviez résister et sauver au moins les aides -de -camp des princes.
— Ah ! Monseigneur, il est heureux pour votre po-
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pularité que nous soyons seuls ici. — Le ministre, prévoyant que le duc d'Orléans irait invoquer la protection du roi en faveur de ses aides-de-camp, ou plutôt en faveur de sa cassette , à la charge de laquelle ils allaient tomber, courut au château et prévint Charles X de ce qui venait de se passer. « Ah ! ah I s'écria le roi, voilà bien mon cousin; faites des économies pourvu que cela ne le touche pas. » A peine M. de G aux était-il sorti des Tuileries que le duc d'Orléans y arriva ; mais la suppression fut maintenue, et Charles X ne répondit à S. A. R. que par un refus accompagné de quelques réflexions sévères sur son libéralisme économique.
On a prétendu que les agitations dont Paris devint le théâtre , à l'occasion des événemens de 1827, ranimèrent vin instant les espérances du parti orléaniste , et que de nouveaux conciliabules furent tenus au Palais-Royal. J'ignore si ces bruits étaient fondés; je ne crois même pas qu'ils le fussent , parce je ne vois point de raison pour qu'on eût plus d'énergie en 1827 qu'en 1823. Mais ce dont je suis certain, c'est que Stanislas de Girardin, à son lit de mort, dit en pressant la main au duc d'Orléans : « J'ai du moins le bonheur d'emporter au tombeau la pensée que vous serez roi. »
Je touche aux journées de juillet. Au temps appartient l'appréciation de ce grand événement. L'histoire seule pourra prononcer sans danger sur la question de savoir si la révolution de i83o fut une
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soudaine conquête de la liberté , ou le produit indirect d'une conjuration long-temps couvée au fond de la pensée de quelques hommes. Pour demeurer dans le vrai rigoureux, je dois me borner à dire que la maison d'Orléans veillait depuis quinze ans pour profiter d'un événement quelconque, et que la commotion de juillet fut cet événement. Mais si la sévérité de l'histoire me défend également d'affirmer et de nier que la branche cadette ait été liée à l'insurrection dont on fit le berceau de son trône , l'histoire me permet au moins de raisonner sur des faits qui n'ont pu échapper à l'esprit de personne. On affirme dans les Deux ans de règne , que M. le duc d'Orléans n'avait aucun soupçon du coup d'état qui se préparait , et que la première nouvelle de la publication des ordonnances lui fut apportée par le Moniteur du 26 juillet. Je n'ai point dans mes mains la preuve matérielle du contraire. Mais si j'établis que, dès le 21 , M. de Talleyrand était informé de tout ce qui se passait, n'aurai-je pas prouvé, au moins par induction, que M. le duc d'Orléans ne pouvait l'ignorer? Or j'affirme qu'antérieurement au 2 1 juillet , le prince de Bénévent, alors absent 'de Paris', reçut d'un ami de M. Ouvrard une lettre qui l'informait des intentions du cabinet , et le pressait de se rendre immédiatement dans la capitale. M. de Talleyrand arriva en effet le 24 juillet, ne croyant pas, disait-il, un mot de ce qu'on lui avait mandé; mais à son retour de Saint-Cloud, où il
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alla le dimanche, et d'où il revint par Neuilly, ce prince dit à son correspondant officieux, que ses yeux venaient d'être dessillés et qu'en effet la cour avait le transport au cerveau. M. de Talleyrand n'avait cependant pas été reçu par Charles X. Maintenant je raisonne et je dis : Si M. de Talleyrand , l'ami , le confident, l'espoir de Louis-Philippe, connaissait les ordonnances dès le 2l\ , Louis-Philippe pouvaitil les ignorer le 25?
D'un autre côté , le même personnage qui avait rappelé M. de Talleyrand à Paris, avait fait une semblable communication à M. de Bondy qui partit aussitôt de sa terre et arriva dans la matinée du vendredi, 2 5 juillet. Ce fut encore au zèle du même individu que le questeur de la chambre dut les renseignemens que madame de Bondy et son fils allèrent porter à Neuilly, dans la nuit du mardi, en passant par la barrière du Roule ; renseignemens qui déterminèrent M. le duc d'Orléans à se lever à trois heures du matin et à se réfugier dans un lieu connu de sa famille seulement. Il s'agissait de l'ordre qu'on disait avoir été donné à un bataillon de la garde , caserne dans le Faubourg Saint-Honoré , de se porter sur Neuilly et de cerner le château , au moindre mouvement populaire qui annoncerait l'intention d'entraîner le prince dans une insurrection \
1 Si Louis-Philippe lit ce livre , il se rappellera sans doute qu'à la première réception du Palais-Royal il remercia ma-*
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Daprès ces données , il me semble prouvé , autant que chose puisse l'être par probabilité, que M. le duc d'Orléans connaissait, avant le moment de son exécution , le complot qui devait amener le plus grand événement des temps modernes. Je ne prétends point le lui imputer à blâme. Mais il importe que l'histoire, qui le jugera en dernier ressort, ne soit point écrite sur des indications erronées. Le fait attesté , l'histoire aura aussi à prononcer sur la moralité du fait. Les générations futures décideront si, dans ce grand duel entre le despotisme et la liberté, il y avait une neutralité possible pour celui qui devait se revêtir de l'éclat de la révolution et placer sur sa tête la couronne des barricades. Peutêtre l'histoire dira-t-elle que pour asseoir les empires et gouverner les hommes il faut, avant tout, avoir de la grandeur et de la sincérité dans l'âme.
Que M. le duc d'Orléans fût accouru à Saint- Cloud,le 26 juillet, pour prévenir l'effusion du sang ; ou, le 27 , pour l'arrêter; qu'il eut demandé qu'on revînt à cette charte qu'il aime tant , il aurait agi en bon parent , en loyal citoyen. Que , plus ami de la liberté que de sa famille , ce prince se fût audacieu sèment jeté au milieu des combattans , pour ressaisir son drapeau de 1792, c'eût été remplir les devoirs d'un grand patriote, et constater noblement
dame de Bondy du service qu'elle lui avait rendu, et l'assura de sa reconnaissance. Cette fois le prince a tenu parole,
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ses droits à la reconnaissance nationale. A ce trait on eût reconnu les hardiesses de la conviction , et personne en France n'eût eu le droit de parler encore de convoitise et d'habileté déliée : vainqueur ou vaincu le duc d'Orléans auraitpu soutenir les regards de tous les partis. Mais l'histoire dira sans doute qu'entre ces deux déterminations il n'y en avait point d'honorable; que porter dans un bouleversement politique le même tempérament que dans une intrigue de palais, se mettre enquête de dévouemens et d'intelligences quand le sang coule à flots, s'arranger de manière à être en règle avec to ut le monde, quand il faut s'offrir en holocauste à sa foi politique, ce n'est point gagner un trône; c'est tricher au jeu des révolutions.
Parlons franc. Liée à la fortune de Charles X , la maison d'Orléans eût couru la mauvaise chance de ce prince , sans avoir rien à gagner à son triomphe. La victoire de la branche aînée n'aurait rien ajouté aux trésors ni à la puissance de la branche cadette ; sa défaite, au contraire, l'enchaînait à sa misère et à son exil : voilà pour Saint-Gloud.
D'un autre côté, Paris offrait à peu près la même alternative. S'il y avait eu encore l'ombre d'un danger, lorsque M. le duc d'Orléans s'écria : J'accours pour partager vos périls; si ce prince s'était montré, l'épée à la main, sur la place de Grève, combattant pour le triomphe de ses vieilles doctrines révolutionnaires, qu'eu l-il pu ramasser dans les barricades? i. 11
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La couronne qui lui fut apportée à Neuilly, et rien de plus. Mais , la révolution succombant , il y allait des deux cents millions et peut-être de la tête de S. A. R. Le duc d'Orléans devait donc rester à Neuilly , position admirable entre la légitimité et la révolution. Paris battu? droit à Saint-Gloud; Saint- Cloud battu ? droit à Paris.
Je sais bien que, dans son entrevue nocturne avec M. deMortemart, le lieutenant-général s'excusa de n'être pas allé à Saint-Cloud , en disant qu'il avait été instruit qu'on excitait le roi à le faire arrêter, et qu'il n'avait pas voulu aller se jeter dans un guêpier. Mais l'existence de cet ordre d'arrestation n'est encore qu'une présomption , sur laquelle ni les débats du procès des ministres ni les révélations ultérieures n'ont jeté aucune lumière. Tout annonce, au contraire , que l'aveuglement de Charles X à l'égard de son cousin était tel que, le 3i juillet, il ne doutait nullement de sa fidélité. Voici une déclaration de M. de Conny qui est très-propre à cclaircir ce point historique.
« J'arrivai à Trianon, dit-il ; je fus à l'instant même » dans le cabinet du roi; la plus profonde douleur » était empreinte sur les traits de l'auguste vieillard.. . » Je rendis compte au roi de la situation de Paris... » — Vous pouvez être certain , sire , qu'entre votre » gouvernement et la république le choix n'est pas 0 douteux.... Cependant une circonstance redouta-
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» ble vient aggraver la position terrible dans laquelle » nous nous trouvons ; nous avons devant nous un » autre danger, Le nom de M. le duc d'Orléans est »à peine, il est vrai, prononcé dans les groupes, et » ri excite aucune sympathie dans les diverses classes du » peuple , mais il est certain que quelques députés » influens du côté gauche et du centre gauche ont » voulu appeler ce prince au trône. Chaque minute » voit ce parti se fortifier ; des amours-propres frois- » ses , d'ardentes et ambitieuses vanités se hâtent de » s'y rallier. C'est là qu'est le danger, mais il est » grave , le moment presse , chaque minute perdue » est irréparable. Comment se fait-il, sire, que dans » les conjonctures terribles où se trouve la monar- » chie , M. le duc d'Orléans ne soit point encore ac- » couru près de votre majesté ? — Je le crois encore à » Saint-Leu , me dit le roi. Mais mon cousin n'accé- » derait point aux propositions qui lui s er aient fait es , nie souvenir de son père est présent à sa mémoire; » son fils nous est attaché. — Sire, lui dis-je , la place » de M. le duc d'Orléans , celle de son fils, sont au- »près de vous; c'est depuis trois jours qu'ils de- » vraient y être.. .. C'est près de vous , sire , que leurs » sermens les appellent ; c'est en défendant la France
» qu'ils doivent mourir Ordonnez , sire , que la
» force les y contraigne ; ordonnez que des gardes » aillent les chercher à Saint-Leu , à Neuilly, partout »où ils seront. Ordonnez-le, sire, mais ordonnez-le » à l'instant même; dans quelques minutes il ne sera
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» plus temps. — Le roi était profondément ému ; son » esprit était vivement combattu ; un instant je crus » qu'il allait céder à ce conseil.... La porte du cabi- » net s'ouvre ; un officier entre avec précipitation :
• Sire, dit-il, les troupes ont évacué Saint-Cloud, «les insurgés l'occupent, et marchent sur Yer-
• sailles \ »
Tels sont les faits généraux dont se compose l'histoire de la maison d'Orléans depuis 1814 jusqu'en i85o. J'ai parcouru toutes les phases de cette période historique. J'ai raconté tous les rôles que la branche cadette a remplis pendant les deux restaurations ; j'ai pris ses attitudes et parlé son langage. Sous ce rapport ma tâche est terminée; et, quoique nous soyons trop près de ces merveilles pour les apprécier comme elles le méritent, je laisse au jugement de mes lecteurs le soin de décider si, dès aujourd'hui, du début jusqu'au dénoûment, le tableau que je viens de tracer présente ou ne présente pas tous les caractères obligés d'une comédie ou plutôt d'un drame de quinze ans.
* De l'Avenir de la France, par M. de Conny.
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