‹ Louis Philippe et la Contre-révolution de 1830Chapitre 54 sur 84 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quels ont été les véritables comédiens. — Lettre de Lafayette à Benjamin Constant. — Déclaration politique de Lafayette aux sociétés secrètes.

Oui, sans doute, il va eu comédie, comédie de quinze ans et plus. Mais les comédiens quels sont-ils? Serait-ce Lafayette qui, pendant toute la restauration, ne cessa jamais de défendre sans aucun déguisement les principes de toute sa vie? Lafayette qui, avant d'attaquer de haute lutte le gouvernement de Charles X , avait trois fois déclaré à la tribune que la charte était violée et qu'il en appelait à l'énergie de la nation ; qui , en 1819, demandait le rétablissement du jury dans toute sa pureté primitive , la formation de la garde nationale d'après le principe de 1 79 1 , et le rappel des proscrits ; qui, en 1 820 , fit une proposition spéciale tendante à la réorganisation de cette même garde nationale; qui, le 2 mars de la même année , s'écriait , en parlant des

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coups d'état dont on menaçait la France : « Une pa- » reille idée ne peut exciter qu'un sentiment de comn misération pour les insensés qui osent s'y livrer » ; qui , le 2 3, disait , à la tribune, à l'occasion de la censure : « Que la charte soit repectée, car la violer «c'est la dissoudre, c'est dissoudre les garanties » mutuelles de la nation et du trône ; c'est nous » rendre nous-mêmes à toute l'indépendance primitive » de nos droits et de nos devoirs » ; qui, le 29 mai 1 820, adressait ces paroles aux ministres du roi : «Lacontre- » révolution est dans le gouvernement , on veut la » fixer dans les chambres. Nous avons dû , nos amis » et moi, le déclarer à la nation.... On ne doit obéis- » sance qu'à l'ordre légal et non à l'oppression , » parce que le despotisme , sous quelque forme qu'il » paraisse , est la plus insolente des révoltes , parce » que l'arbitraire est le plus scandaleux et le plus » durable des désordres publics > PLafayette qui (tandis que le duc d'Orléans disait à Louis XVIII qu'il manquait à la gloire de Bonaparte d'avoir rétabli l'antique étendard des lis) défendait, à la tribune, le drapeau tricolore : « Ce signe d'émancipation et de «gloire que Louis XVI accepta, dit Lafayette, des » mains de la nation , «t dont le moindre titre fut » d'avoir flotté sur toutes les capitales , reçu les » hommages de tous les potentats, et abattu devant » lui , pendant plus de vingt ans , tous les drapeaux » les plus puissans , comme les plus impercepti- » blés » ?

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Etait—il comédien celui qui, dans la session de 1821, parlait en ces termes des traités de 181 5 qui avaient replacé Louis XVIII sur le trône : « Il en eût » beaucoup moins coûté pour expulser la coalition étrangère que pour pactiser avec elle ; si jamais ces » malheureuses circonstances se renouvelaient, et si, » à l'exemple de Napoléon et du gouvernement provisoire, les gouvernans de li France hésitaient de » soulever la nation tout entière , il serait de son » devoir comme de son salut de courir elle-même » aux armes ? »

Etait-il comédien celui qui, lorsque d'autres suppliaient Louis XVIII de se reconnaître bénévolement débiteur envers eux de 2 1 1 , 1 4o francs ■ , se plaignait « de l'irruption soudaine d'une foule de

1 L'article ierde la loi du 21 décembre 18 14 est ainsi conçu : « Les sommes dont le roi se reconnaît personnellement débi- » teur envers divers particuliers , sont reconnues comme dettes » de l'état jusqu'à la concurrence de trente millions. »

Puisqu'il ne s'agissait que des dettes personnelles du roi , la maison d'Orléans n'avait rien à réclamer. Cependant S. A. dressa un état des sommes qu'elle avait empruntées depuis la fin de 1793 jusqu'en 1799 inclusivement, et le fit présenter au roi qui eut la bonté de se reconnaître débiteur de ces sommes envers elle. En conséquence il lui fut délivré, sur le grand-livre de la dette publique, une inscription de 10,55? francs de rente au capilal de 2 1 1 ,140 francs, avec jouissance du 22 mars 1816 ; et afin qu'il n'y eût rien de perdu pour lui des intérêts à prétendre , la liste civile fut chargée de les lui acquitter à dater du Ier janvier 181 5.

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» prétendans à des récompenses , pour avoir, de fait » ou d'intention , à la solde étrangère ou dans les «insurrections intérieures, sur les grands chemins » comme dans une obscure oisiveté et même sous » les livrées impériales , manifesté ou dissimulé leur j> opposition à ces gouvernemens qui , flattés chacun » à son tour, sont aujourd'hui tous appelés illégi- » times » ?

Etait-il comédien celui qui déclarait à la chambre : «Que l'esprit de Coblentz et de Pilnitz n'avait point » cessé d'animer le gouvernement et la cour de » Louis XYIII devant lequel les ministères n'étaient » rien » ?

Etait-il comédien celui qui , lorsque Manuel fut violemment exclu de la chambre , proposa à ses collègues de déclarer nettement que « les taxes publi- » ques devenant illégales par la violation des droits » de la chambre , le paiement n'en était plus obli- »gatoire »?

Etait-il comédien celui qui , en même temps qu'on sollicitait , comme une faveur insigne , le titre d'altesse royale en échange de celui d'altesse sérénissime, réclamait devant une cour de justice contre le titre de marquis de Lafayette que lui donnait le président de cette cour, et déclarait que ce titre n'était plus le sien , depuis le décret de l'assemblée constituante du 17 juin 1790?

Etait-il comédien le courageux vieillard qui , après avoir joué sa tête et celle de son fils dans la conspi-

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ration deBedford ', et dédaignant pour son compte toute dénégation, demandait une discussion publique, au sein de la chambre, en face de la nation , afin que ses adversaires et lui, dans quelques rangs qu ils fussent placés , pussent se dire sans compliment.ee que, depuis trente-trois années , ils avaient eu mutuellement à se reprocher?

Etait-il comédien celui qui préludait aux événemens de 1800, et appelait les Lyonnais à la résistance , en s écriant devant l'élite de cette grande cité : «Oserait-on, par de simples ordonnances, vicier les «élections, exercer un pouvoir illégal? Mais sans » doute les partisans de telles mesures se rappelle- » ront à temps que la force de tout gouvernement » n'existe que dans les bras et dans la bourse de » chacun des citoyens qui composent une nation. » La nation française connaît ses droits ; elle saura »les défendre... Plus de concessions , dit-on. Etrange » contresens sur la nature des pouvoirs sociaux ! » Plus de concessions , dit à son tour, et à plus juste » titre, le peuple français 2» ?

1 Arrivé avec son fils aux portes de Bedford , Lafayette apprit que le mouvement était manqué, et la conjuration trahie. Ses amis le supplièrent alors de passer en pays étranger, mais il repoussa ce conseil , et vint hardiment reprendre sa place à la chambre des députés.

2 Ces discours jetèrent un si grande frayeur dans la cour de Charles X , que Tordre de faire arrêter Lafayette à Lyon fut donne , et puis révoqué par le conseil des ministres.

C'est ainsi que, dans les premiers jours de juillet 1 83o , M. de Lafayette semait l'impulsion révolutionnaire dans les départemens de l'Isère et du Rhône , alors même que le roi des barricades choyait deux despotismes dans les fêtes de Rosny et dans les banquets du Palais-Egalité.

Enfin , il n'était point comédien celui qui , durant sa longue carrière , sacrifia toujours ses affections de famille à ses devoirs politiques , et ne balança jamais à se séparer de ses amis les plus chers, toutes les fois que ses amis s'éloignèrent de ses principes. Que les hommes qui osent parler de comédie après avoir revêtu toutes les livrées, comparent donc la bigarrure de leur vie entière à quelques uns des actes de la vie de Lafayette ; que , par exemple , ils rapprochent leurs sermens et leurs déclarations des deux documens que je vais rapporter, et qu'ils disent à qui , d'eux ou de Lafayette , appartient réellement le nom de comédien.

Benjamin Constant avait bien auguré du retour de Bonaparte , en 1 8 1 5. Le grand publiciste, croyant sincèrement à la conversion de l'homme de l'île d'Elbe, écrivit à Lafayette pour lui faire part de ses espérances et le rallier à la révolution impériale qui venait de s'opérer. Mais Lafayette, qui ne partageait point les illusions de son ami , lui répondit la lettre qu'on va lire.

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« Lagrange, 9 avril i8i5.

» Je vous remercie bien de votre bonne lettre , mon cher ami ; je vous remercierais encore plus de vos espérances si j'avais le bonheur de les partager. On m a reproché toute ma vie de trop me livrer à cette disposition espérante ; je répondrai que c'est le seul moyen de faire quelque chose hors de l'ordre commun ; on ne tenterait en effet rien d'extraordinaire si l'on désespérait de réussir. Pourquoi faut-il qu'aujourd'hui, lorsque mes amis les plus incrédules deviennent confians , je paraisse avoir aussi , dans le sens opposé, changé de caractère?

» Si vous vous rappelez ce que je vous ai dit sous le règne des Bourbons , du premier jusqu'au dernier jour, vous n'attribuerez pas mon opinion à de l'engouement pour eux; je pense même que les jacobins doivent à présent avoir le cœur net des petits soupçons qui leur étaient restés de mes liaisons avec cette famille et ce parti. Il n'a tenu qu'à moi pendant plusieurs années d'être accueilli par l'empereur; mes obligations envers lui n'ont jamais été plus reconnues que depuis sa chute, nommément dans l'écrit que j'allais publier. Je n'en suis pas moins convaincu , bien à regret , que son gouvernement , avec ses talens et ses passions, est celui de tous qui offre le moins de chances à l'établissement d'une véritable liberté. Je souhaite de toute mon âme me tromper, et alors j'en conviendrais avec autant de

bonne foi que de plaisir. En attendant, je crains que l'homme auquel il a suffi autrefois, pour attraper tant de gens d'esprit, de signer membre de l'Institut, générai en chef, qui aujourd'hui vient de soulager tant d'amours-propres et tant d'intérêts, et qui succède à tant de sottises, ne finisse par tromper, comme il y a quinze ans , l'honnête espérance des patriotes.

» On ne peut être chef actif d'un peuple libre que dans une république où , soit comme président, soit comme directeur, on est soumis à une critique continuelle et à une responsabilité légale; on ne peut être monarque constitutionnel qu'en étant inviolable, c'est-à-dire inactif, et seulement électeur de ministres responsables et par conséquent juges de chaque ordre qu'ils reçoivent du roi. La première situation est sans doute préférable , non seulement pour Napoléon , mais pour tout homme qui aime l'action et la gloire; pensez-vous qu'une de ces deux manières d'être puisse convenir long-temps au caractère le plus impétueux , le plus entreprenant , le plus impatient de contradiction?

» Il ne peut exister de liberté dans un pays à moins qu'il n'y ait une représentation librement et largement élue , disposant de la levée et de l'emploi des fonds publics, faisant toutes les lois, organisant la force militaire et pouvant la dissoudre, délibérant , à portes ouvertes , dans des débats publiés par les journaux ; à moins qu'il n'y ait liberté complète de

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la presse , soutenue par tout ce qui garantit la liberté individuelle ; à moins que tous les délits ne soient soustraits aux tribunaux d'exception et soumis, même indépendamment de la volonté du corps législatif, au jugement par jurés convenablement formés , les délits civils des militaires en ressortissant aussi , et leurs ordonnances de discipline pénale devant être votées par les assemblées. Je désire bien être assuré que l'empereur puisse se résigner à de pareilles institutions; jusqu'à présent je ne vois pas qu'il le veuille.

» En reprochant aux Bourbons la destitution de plusieurs juges , il a destitué ceux que lui-même avait nommés ; en parlant de liberté individuelle, il a d'abord distribué vingt-cinq lettres de cachet, il en distribue de nouvelles aux officiers de la maison du roi et toutes ensemble ne produiront pas la centième partie de la résistance que nous avons opposée à l'exil d'Excelmans. En proclamant la liberté de la presse , il a soumis chaque gazette à un rédacteur général , et les imprimeurs aux anciens réglemens , de manière que la presse est beaucoup plus enchaînée depuis la suppression de la censure que les ministres de Louis XYIII n'auraient osé le tenter. En prétendant oublier ce qui s'est fait en son absence , il met en accusation treize personnes et punit d'une amnistie tous ceux qui ont pensé que Napoléon ayant violé ses engagemens et les devoirs du trône, on pouvait s'occuper de sa déchéance , de manière

que les citoyens se trouvent placés hors de la ligne droite de l'île d'Elbe, comme l'aristocratie les plaçait hors de la ligne droite de Goblentz. En proclamant la philosophie et l'égalité , il a rétabli son université telle qu'elle était, et il fait déjà sa cour aux prêtres ; il a maintenu la nouvelle noblesse et offre à l'ancienne de lui rendre ses titres. Y a-t-il eu, après le 18 brumaire, de plus promptes et nombreuses déviations des déclarations publiques sur lesquelles on avait compté?

» Je vous ai soumis mes doutes , parce que je vous connais incapable de pactiser avec le despotisme; vous pensez que les réflexions de l'empereur seront plus fortes que ses habitudes et ses passions. Quelques uns de ses ministres , nommément Carnot et Fouché , ne s'en rapporteront pas de leur sûreté à sa bienveillance personnelle; croyons-le sincère dans ses promesses , fidèle dans l'exécution , maintenu par le courage et l'unanimité , par les lumières du patriotisme national. Il me reste à vous faire des questions sur la manière dont on va s'y prendre pour organiser la liberté publique.

» Le Journal de Paris dit aujourd'hui que Benjamin Constant, Gallois et Grégoire ne sont pour rien dans le travail préparatoire ; en est-il de même de Daunou , Flaugergues , Bedoch et Lambrecht ?

» Y aura-t-il une assemblée constituante ou convention vraiment nationale pour discuter le projet de constitution et le soumettre ensuite à lappro*

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bation du peuple, ou bien fera-t-on délibérer les vingt mille membres des collèges électoraux , ou , enfin, ces collèges ne paraîtront-ils au champ de mai que pour accéder par acclamation aux volontés du gouvernement , et pour saluer l'empereur au lieu de le réélire ?

» Si vous avez quelque influence sur le travail des constituans , ne laissez pas entamer le principe d'élection pour les municipalités, les justices de paix , les conseils de département et d'arrondissement; rappelez toutes vos bonnes pensées sur les élections à la chambre des députés ; ne laissez pas au préfet la formation des listes de jurés; obteneznous une magistrature judiciaire plus indépendante et mieux payée qu'elle ne l'a été jusqu'à présent, dût-elle être beaucoup moins nombreuse. Laissez faire par les départemens et les communes tout ce qui peut leur être confié , n'oubliez pas le mutinybill, organisez la garde nationale , relisez la loi de l'assemblée constituante sur le droit de paix et de guerre, excommuniez toute idée de tribunaux d'exception , détruisez toute possibilité de régiemens ou subterfuges contraires à la liberté de la presse; souvenez-vous qu'après votre écrit sur la responsabilité des ministres , vous avez regretté de n'y avoir pas reconnu la faculté qu'ont les députés de dénoncer, comme partie publique , tout attentat du pouvoir, lors même que la partie lésée ou les tribunaux inférieurs auraient négligé de remplir leurs devoirs.

Je serais bien plus tranquille si le comité était composé comme on lavait dit d'abord.

» Permettez-moi de vous demander comment vous formeriez votre chambre des pairs. En supposant que vous donniez la préférence, en dépit de l'opinion de Hume, au principe d'avoir des législateurs, et, en quelques cas, des juges héréditaires, trouverez-vous dans vos élémens de notabilité des élémens d'hérédité préférables au sénat électif à vie que le premier comité de l'assemblée constituante avait proposé? Permettez-moi d'énoncer aussi une autre hérésie contre vos opinions : c'est qu'une simple indemnité, telle que celle de trente francs par jour de service qu'on donne aux membres du congrès américain , me semble préférable à la manière anglaise de laisser tous les frais à la charge des députés. Je crois bien qu'il sera facile de faire assurer la liberté et l'égalité des cultes ; le gouvernement tiendra à la nomination de ses ministres principaux; mais il s'éviterait beaucoup de querelles et d'embarras s'il laissait le choix et le paiement des ministres inférieurs aux communes ou aux congrégations de simples citoyens.

» Yous voyez que la confiance me gagne , car en griffonnant à la hâte ma réponse pour le départ de mon fils, je me suis mis à vous parler et des bases principales et même des accessoires , comme si j'étais persuadé que l'empereur ne cherche qu'à faire discuter et décréter par la nation une constitution

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libre, émanée, comme il dit, de la souveraineté du peuple, ce qui est bien mieux que son discours au conseil d'état en revenant de Russie.

» Vous avez bien raison de dire qu'on cause mieux qu'on n'écrit; j'ajouterai qu'on cause mieux à la campagne qu a Paris. George vous prouvera qu'il est bien facile de faire une course à Lagrange ; si vous pensez que c'est trop loin , vous me trouverez dans huit jours à deux heures et demie de distance.

» Les gazettes me semblent indiquer la guerre. Ce serait un motif de plus pour appeler la nation à des délibérations fondatrices de la liberté ; je crains que ce ne soit un prétexte pour s'en dispenser.

» On vous attribue des articles de journaux ; s'il y en a que vous jugiez éminemment utiles , je conçois que vous les fassiez dans l'opinion espérante où vous êtes; mais permettez-moi de vous rappeler ce que je vous disais , sous l'autre gouvernement , sur l'inconvénient qu'il y a, pour vous , à satisfaire trop souvent le vœu très-naturel qu'on a de se prévaloir à cet égard de vos talens , tandis qu'on n'est pas aussi empressé à profiter de vos conseils.

» Je vous offre mon incrédulité, et j'y joins mille amitiés.

» Lafayette. »

A cette lettre, qui aura pour l'histoire un intérêt d'autant plus grand qu'elle explique la conduite ultérieure de Lafayette envers Napoléon dont il 1. 12

admirait sincèrement le génie, j'ajoute un document qui prouvera que l'inflexibilité de ses principes fut toujours in dépendante des hommes et des époques. On sait qu'après avoir déclaré plusieurs fois, à la tribune nationale, que la souveraineté populaire était imprescriptible, et que la conduite du gouvernement avait rendu les Français au plein et entier exercice de leurs droits, Lafayette entra activement dans plusieurs projets tendans à renverser le trône des Bourbons. Ces projets étaient conçus et discutés dans des sociétés secrètes qui, toutes, avaient pour but de secouer le joug de la restauration , mais qui différaient sur le choix des moyens, ainsi que sur la nature du gouvernement à substituer à l'ordre de choses existant. Lafayette leur adressa diverses notes dans l'une desquelles se trouvait la déclaration suivante :

« Il faut à la France un gouvernement national et libre , fort contre l'invasion , indépendant de l'influence étrangère. Là se bornent les vœux et les intérêts du peuple français. Mais à la surface des affaires on distingue divers partis : royalistes , bonapartistes , orléanistes , orangistes peut-être , républicains. Le parti qui serait proclamé avant que la volonté publique se fût régulièrement prononcée aurait contre lui tous les autres ; il ne durerait pas. Entouré d'intrigues , menacé d'opposition , il craindrait d'appeler et d'armer la nation. Nos troupes ne

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valent pas celles de Waterloo. 'Aucun général n'a valu Napoléon; nous serons de nouveau conquis et pillés : mieux vaut ne pas commencer.

» Le provisoire a des inconvéniens ; mais choisir entre les inconvéniens est l'art de la politique,

» Le parti républicain n'est pas exclusif. Il prévoit même que la nation voudra prolonger encore l'expérience des institutions populaires aboutissant à l'hérédité du trône ; mais , pour se soumettre à cette volonté générale , il demande qu'elle soit préalablement exprimée par une représentation émanée du sein de la nation. — Quatre lois de 9 1 pourraient être promptement, et à mesure des succès, remises en vigueur.

» i° La loi municipale telle que l'empereur l'avait rétablie pendant les cent jours.

» 20 La loi départementale qui placerait sur-lechamp, à chaque chef-lieu de département et d'arrondissement , des citoyens propres à ranimer le patriotisme , prévenir les excès et rassurer les inquiétudes.

» 3° L'armement général des gardes nationales nommant leurs officiers, ce qui nous donnerait, à l'appui de l'armée de ligne , un million et plus de défenseurs , composé en grande partie des braves qui ont vaincu l'Europe pendant vingt-cinq ans. Là se trouveraient tous les officiers de l'ancienne armée qui n'auraient pas repris leur place dans l'armée de

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ligne. Il est à croire |qu'alors les étrangers n'entreraient pas ; s'ils entraient , ils seraient étouffés.

» 4° La nomination d'une assemblée constituante d'après la loi de 1791 , dont l'usage a été pratiqué pendant plusieurs années ; qui a l'avantage de faire participer la masse entière du peuple à sa formation; qui n'a qu'une chambre , mode approprié à un corps constituant, lors même que le corps constitué doit être, à mon avis , divisé en deux chambres électives. Cette méthode de 1791 doit convenir parfaitement à ceux qui pensent que leurs vœux sont partagés par la masse du peuple.

» Il ne faut pour ces opérations que trente-cinq jours. Il n'y en a pas de plus prompte, à moins de désigner sur-le-champ Un monarque , une constitution , et de recommencer la faute de l'acte additionnel. Je ne craindrais pas, même alors, pour la liberté. Nous aurions dans six mois débordé cet échafaudage. Mais il ne nous donnerait pas assez de force contre l'étranger. Or, sans indépendance point de liberté.

» Quant à moi, je ne puis prendre d'engagemens en faveur d'aucun parti spécial , parce qu'étant un homme d'institutions et non un homme de dynastie, et ne voulant pas plus du pouvoir que je n'en voulais il y a plus de trente ans, je crois être bon à défendre les intérêts généraux contre les usurpations ou les intrigues du pouvoir qui s'établira. Mais je serai toujours prêt à m'entendre avec les bons

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Français qui voudront et pourront rétablir la liberté , l'indépendance nationale , et mettre la nation à portée de se donner un gouvernement de son choix. — Républicain d'inclination et d'éducation, j'ai prouvé que, pourvu qu'une constitution consacrât les bases de la liberté définies dans ma déclaration des droits du 1 1 juillet 1789, et lorsqu'elle exprimait la volonté générale réellement représentée, je savais non-seulement m'y soumettre , mais m'y sacrifier. Je tiens trop aux premiers principes pour n'être pas trèsfacile sur les combinaisons secondaires.

» Si, dans la crise actuelle, dans les dispositions que je connais sur plusieurs points de la France , et dans les moyens de mettre en mouvement ces dispositions , on veut bien convenir d'une direction commune , homogène , nationale , notre patrie , l'Europe entière seront sauvées. Sinon, nous risquons de n'être que des provocateurs de l'asservissement du peuple , et des jouets de toutes les intrigues domestiques et étrangères \ »

Telle fut la conduite de Lafayette pendant la restauration. On connaît également celle de ses amis ,

1 Peut-être en lisant cette déclaration reprochera-t-on à Lafayette de ne pas s'y être conformé obstinément à l'époque de la révolution de i83o. Mais j'ai expliqué ailleurs comment il se croyait obligé de céder à la volonté générale , et il est bien sûr, quoi qu'on en dise, que, dans ce moment, la volonté générale était d'en finir au plus vite. Celui qui avait alors le plus

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Lafïitte, Dupont de l'Eure, Mauguin, Salverte,etc, qui, jamais non plus, ne cessèrent de réclamer hautement contre toutes les violations de nos libertés , et de signaler l'abîme vers lequel le pouvoir se précipitait. Quels sont donc, je le demande encore, les acteurs de cette comédie de quinze ans ? Sont-ce les honorables citoyens qu'on a le singulier courage d'accuser de tergiversation, ou bien les hommes qui, prêts à saisir l'objet de leur constante ambition, s'écriaient, en portant la main sur leur cœur: « Que nous souffrons là ! c'est nous qui allons tuer la république, nous qui sommes républicains?» La France prononcera.

de pouvoir ne pouvait faire scission avec la chambre , les volontés publiques, et même les préjugés de l'époque, sans amener des dangers et des malheurs dont il eût été seul responsable. C'est un dernier essai par lequel il fallait passer et qui avait été prévu par Lafayette, ainsi que le prouve la note que je viens de rapporter.

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