‹ Louis Philippe et la Contre-révolution de 1830Chapitre 55 sur 84 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comme quoi M. de Lafayelte n'a point fait davantage pour la révolution de juillet et la royauté citoyenne que M. Viennet ou tout autre des 221. — En quel sens la royauté citoyenne est l'obligée de M. de Lafayette. — Deux choses à distinguer dans l'avènement du 7 août. — Opinion d'un républicain sur la conduite de Lafayelte en i83o. — Extrait d'une lettre politique de M. Laffitte. — La nécessité des choses plus forte que la volonté de Lafayette. — Lafayelte n'a rien fait pour Louis- Philippe personnellement. — Trajet du Palais-Royal à l'Hôtel-de-Ville. — Nouveaux extraits de la correspondance de M. Laflltte. — Les contradicteurs et les non-coutradicteurs.

— Lettre curieuse du secrétaire de la chambre des députés , a la commission municipale. — Lafayette accusé d'orgueil.

— Scène du Palais-Royal. — Lettres et billets de Louis-Philippe à Lafayette.

Tout s'enchaîne et se tient dans le programme des Tuileries. Là, les règles de la contre-révolution sont rigoureusement observées , les intentions sont palpables , le style même est parfois net et facile ; c'est le style de la pensée du 7 août. Où trouver , par exemple , une proposition plus clairement énoncée que celle-ci? « Monsieur de Lafayette a seulement » apporté son contingent à la révolution de juillet, » ni plus ni moins que chacun des 221, ni plus ni

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» moins que chacun des électeurs qui les avaient » réélus1. »

Par tout ce que j'ai déjà exposé on a bien vu que la nouvelle dynastie est arrivée au trône , pure de toute rivalité, de tout intérêt personnel , et n ayant dans le cœur que le goût des jouissances honnêtes et un dévouement religieux à la branche aînée. On a compris également que la maison d'Orléans s'est sacrifiée sur l'autel de la charte , profané par les autres Bourbons; enfin, on s'est dûment convaincu que la révolution de 1 83o a été faite expressément pour la plus grande gloire de Louis XYIII , et de S. M. Louis -Philippe d'Orléans. Il faudrait certes que tout sentiment de justice eût disparu de la terre de France, pour qu'on y méconnût encore la volonté des braves qui gisent délaissés sous les dalles du Louvre et de l'Hôtel-de- Ville. Oh ! c'est indubitablement pour la pensée politique d'Hartwel et les intérêts de la branche cadette que ceux-là ont voulu mourir.

Mais ce dont peut-être la France ne se doutait pas encore , c'est que Lafayette , accourant aux cris des combattans , marchant, le 29, à l'Hôtel-de- Ville au bruit du canon et des acclamations du peuple , prononçant de fait et de droit la déchéance de Charles X , régularisant la victoire et couvrant le duc d'Orléans de son immense popularité ; que

* Deux ans de règne.

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Lafayette \ armé de la vénération des deux mondes et de tout l'ascendant d'un demi-siècle de vertus et de courage, n'eût fait pour la révolution de juillet ni plus ni moins que chacun des 221 (dont 80 seulement étaient à Paris), ni plus ni moins que chacun des électeurs qui ont réélu les 221.

Cej)endant, cette modeste estimation des services de M. de Lafayette et des autres grands citoyens qui ont commis ou aidé à commettre l'œuvre du 7 août, est facile à saisir. Si la révolution ne doit rien à M. de Lafayette , rien à M. Laffîtle, rien à Dupont de l'Eure , rien à la commission municipale , rien, en un mot, aux hommes de juillet, il est certain qu'on na point mutilé cette révolution lorsqu'on a décimé les hommes de juillet, trompé Dupont de l'Eure , exproprié Laffitte et destitué Lafayette. C'est ainsi que , lorsqu'on voulait livrer au bourreau ces jeunes hommes des barricades qui étaient pâles encore du sang versé pour la patrie, lorsqu'on demandait à des jurés français de les envoyer mourir sur cette même place de Grève, à côté de ce même Hôtel- de -Ville où , la veille, ils offraient leur poitrine a la balle des Suisses, on pensait également que ces patriotes n'avaient fait ni plus ni moins pour la révolution de juillet que chacun des 221; que M. Yiennet, par exemple. Sérieusement , que faut-il donc , grand Dieu ! pour rompre les habitudes de cour et effacer les traditions de la tyrannie ? A-t-on oublié que ce qui soulevait

le plus d'indignation contre les Bourbons déchus , citait cette race de favoris , d'officiers de vestiaire , de cuisine , d'eunuques , qui nourrissait ces fantômes de rois dans le mépris du courage et la haine de la vertu. Eh bien! si cette haine et ce mépris découlent de plus haut; si, sous la monarchie citoyenne comme sous la monarchie légitime, il est de bon ton au palais de répandre le dédain et l'injure sur toutes les gloires de la France , ne m'est-il pas permis , à moi , de soutenir qu'aux Tuileries la contre-révolution est à l'ordre du jour.

Mais revenons à M. de Lafayette. Que la royauté du 7 août déclare ne devoir aucune reconnaissance à M. de Lafayette , cela se conçoit : la reconnaissance est aux royautés ce que l'humanité est aux cannibales. D'ailleurs , personne n'ignore que la dynastie nouvelle eut toujours pour principe de s'avouer l'obligée de ceux qui pouvaient la servir, jamais de ceux qui l'avaient servie. Cependant, nier que le général Lafayette ait été l'homme de la révolution , le représentant véritable, le défenseur ardent, dévoué, nécessaire , des sentimens et des intérêts de la liberté qui triompha en juillet , c'est mentir gratuitement à l'évidence. Je comprendrais que , pour justifier certains procédés qui, dans le monde des honnêtes gens, font baisser les yeux , la royauté citoyenne déclinât les droits du général à sa reconnaissance personnelle. La royauté citoyenne aurait tort quant aux résultats, mais elle aurait raison quant aux in-

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clinations et aux principes indépendamment desquels ces résultats s'accomplirent. Je m'explique. Il y a deux choses à distinguer dans l'avènement fortuit de la royauté du 7 août : les circonstances qui amenèrent cet avènement , et la volonté de Lafayette. Les circonstances générales firent fléchir la volonté individuelle, parce que, par une fatalité déplorable, ces circonstances avaient en leur faveur l'apparence de la volonté générale , et que Lafayette, comme Jefferson, eut toujours pour principe de conduite de s'incliner devant la volonté du plus grand nombre, a Uniquement occupé du bien-être »de tous, écoutant l'opinion publique, sachant la » respecter même dans ses égaremens , et lui faisant » même , quand elle se manifeste en majorité , le sa- » crifice de ses propres opinions. Mais par ce mot , » opinion , on ne doit entendre que les combinai- » sons secondaires ; car les grands principes des » droits naturels et sociaux , Lafayette et Jefferson » ne les ont jamais abandonnés 1 » Tel avait été Lafayette à toutes les époques de sa vie , tel il fut encore en 1 83o : il voulait avant tout le bonheur de la France. Loin de moi la pensée que la volonté générale appelât le duc d'Orléans au trône vacant, mais je crois pouvoir dire qu'elle ne l'en repoussait point, et qu'alors des essais mal combinés, des souvenirs terribles, des prédications intéressées,

4 Mémoires et correspondance de Jefferson , par Conseil.

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des frayeurs sans fondement éloignaient invinciblement l'immense maj orité des Français de la république proprement dite. Dans un autre écrit ', j'ai expliqué la situation des esprits en iS5o, l'ascendant moral qu'exerçaient alors les 22 1 , et l'impossibilité dans la quelle se trouvait Lafayette de s'opposer, par la force, à l'adoptiondu duc d'Orléans , sans se mettre en contradiction avec lui-même , et sans heurter de front la volonté la plus générale qui était d'en finir au plus vite. La série des expériences monarchiques n'était point épuisée. Une nouvelle combinaison, un homme nouveau , s'offraient comme protecteurs des principes républicains , et, garantie de sécurité pour tous les intérêts alarmés sur l'issue du plus grand événement politique des temps modernes. La chambre , investie alors d'une grande popularité , et la presque généralité des citoyens entraînés par l'exemple de la chambre et par la crainte des tempêies que la peur voyait poindre et s'amonceler de tous côtés , se ralliaient à cette combinaison et à cet homme comme à une nécessité. Or , de quelque ascendant que fût armé Lafayette, pouvait-il, seul, faire que le principe et le droit triomphassent de cette nécessité si universellement présumée? Devait-il et pouvait-il assumer sur sa tête la responsabilité d'un 1 8 brumaire hasardé contre la volonté non équivoque de ses concitoyens? Quel est l'homme de conscience et de vérité

1 Lafayette et la Révolution de 1 83o.

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qui oserait aujourd'hui résoudre affirmativement cette question? En un mot, quel a été le principal motif de la détermination de Lafayette dans cette grave circonstance? Je laisse le soin de répondre à un écrivain qui fait profession de républicanisme , et qu'on ne saurait suspecter de partialité pour Fillustre général. Cet écrivain a noblement apprécié les intentions de Lafayette, et je le crois dans le vrai , soit qu'il loue , soit qu'il blâme la conduite de ce grand citoyen ".

«Teut-on , dit-il , penser que s'il ( Lafayette ) n'a pas assez osé , sa timidité ait été causée par des sentimens personnels? Réfléchissez un seul instant et vous resterez bien convaincu du contraire. Certainement vous ne croirez point que l'idée du danger ait pu avoir quelque prise sur celui qui a passé sa vie à braver les périls du champ de bataille , des insurrections et de l'échafaud. D'ailleurs , qui est-ce qui aurait osé le menacer? La pensée n'en a pu venir à personne. Serait-ce l'ambition qui l'aurait entraîné? Mais l'ambition, au contraire, le poussait dans la voie que vous auriez voulu lui voir suivre , et de laquelle il s'est éloigné. C'était lui personnellement qui paraissait perdre le plus à sa détermination. Son choix a été une abdication véritable , l'abdication d'une position mille fois supérieure à la

1 La Révolution de i83o et le véritable parti républicain , par Auguste Fabre.

royauté et du haut de laquelle il pouvait voir tous les trônes chancelans devant lui , attendre avec terreur quel serait le premier sur lequel il porterait le pied pour lecraser.

» Cette abdication , n'étant point imposée par des craintes personnelles, n'a pu être amenée que par des craintes pour la patrie; elle a donc été encore un acte de patriotisme. Lafayette s'est exagéré la puissance des ennemis du système républicain; il n'a pas vu comment il pourrait faire entendre raison à cette bourgeoisie nourrie quinze ans dans l'adoration de la charte et dans l'admiration des héros de l'opposition orléaniste ; il a craint que l'influence de ces députés n'amenât des troubles , des déchiremens dont l'étranger saurait profiter. Cette crainte était combattue dans son sein par des raisons puissantes ; mais ces raisons pouvaient lui être suggérées à son insu par son intérêt personnel. — Si je laisse échapper l'occasion de rendre la France libre , quelle faute ! — Mais si , par une détermination où aurait pu être pour quelque chose ma propre satisfaction, j'attirais tant de malheurs sur mon pays, quels regrets I Dans cette incertitude f il se rappelle une maxime, une règle de conduite digne de sa belle âme , et qu'il avait souvent répétée : Dans les grandes questions personnelles , le plus sûr est en général de se décider contre son propre intérêt. Dès-lors son indécision a cessé. Il n'a pas vu que quand une nation s'est identifiée avec un homme ? c'est un de-

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voir pour cet homme d'écouter son intérêt personnel. Entraîné par le plus noble, le plus pur enthousiasme, il a failli; il a nui à sa patrie par la plus noble abnégation patriotique; il a mérité les reproches des patriotes. Mais en les méritant, il méritait encore, et peut-être plus que jamais, leur

estime et leur dévouement De tout ceci doit

ressortir pour la France un grand bien. Lafayette luimême a cru devoir, par patriotisme , ne pas donner à sa patrie le gouvernement qu'il regarde comme le meilleur. Pourquoi? Parce que la nation s'était laissé imposer des réputations de coterie, parce qu'elle avait accepté comme patriotes et habiles des hommes qui n'avaient donné aucune preuve de talent , et en avaient donné mille de tiédeur et même de haine pour la liberté. »

Oui, nous avons tous failli; tous nous sommes tombés dans les déviations de la même erreur. Mais si la nécessité des choses a été plus forte que la volonté d'un homme ; si les circonstances matérielles et la disposition des esprits ont pu lui faire regarder la dénomination du gouvernement à instituer, comme une considération secondaire, il est resté inébranlablement fidèle aux grands principes des droits naturels et sociaux; car il s'est déclaré l'ennemi du pouvoir le jour même où le pouvoir, élevé par la cécité de tous, a méconnu ces droits. Il ne faut point oublier non plus que le premier vœu de Lafayette, en i83o, fut pour un congrès national

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dans lequel la volonté générale eût été consultée ,' et que cette idée fut repoussée par tous ceux qui pouvaient la faire triompher, et même par les meil~ leurs amis du général, qui redoutaient l'effervescence révolutionnaire , et croyaient la cause de l'ordre essentiellement liée à la prompte réorganisation des pouvoirs réguliers. Lafayette remontait aussi à la véritable source du droit, quand, au milieu du mouvement révolutionnaire, et sans craindre, lui, de voir l'anarchie envahir la patrie , il proclamait, à l'Hôtel- de -Yille, le principe absolu de la souveraineté populaire , et rendait à la garde nationale , la plus grande institution du royaume , le droit de se réorganiser et de nommer elle-même ses officiers, en vertu de la loi proscrite du 5 septembre 1791.

Lorsqu'il déclarait dans ses ordres du jour que tout était provisoire, et qu'il n'y avait de définitif que la victoire du peuple, tandis que l'impatience de la peur, ne souffrant déjà ni discussion ni délibération, courait placer l'héroïque révolution sous la férule d'un roi ; lorsque , haletante d'ambition et de servilité , la chambre demandait bassement au lieutenant-général , qu'elle venait de fabriquer, la permission d'échanger le drapeau blanc contre la bannière tricolore qui déjà flottait à l'Hôtel-de- Ville et sur mille barricades , Lafayette ne revendiquait-il point hautement les droits de la souveraineté populaire , en faisant déclarer à la chambre qu'avant de songer à faire un roi , elle devait s'occuper çle poser des con-

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ditions, de fonder des garanties, et en lui signifiant que le drapeau tricolore appartenait au peuple , et que personue n'avait le droit de lui accorder ou de lui refuser ce glorieux emblème * ? Assurément, l'homme qui, n'ayant pu empêcher un essai que tout le monde voulait tenter , avait impose le programme de l'Hôtel-de- Ville à la royauté consentie; qui a constamment désapprovivé et flétri tout ce qui s'est fait à l'intérieur et à l'extérieur depuis le 7 août ; qui , le premier, a déclaré que pour un pays révolutionnaire les peuples sont les meilleures alliés,

* Voir Documens historiques, n° 12.

Voici comment M. Laffitte s'exprimait sur cette démarche dans une lettre que j'ai sous les yeux , et que je communique à mes lecteurs comme une nouvelle preuve de la franchise de cet honorable citoyen.

a Pendant ce temps (il parle des débats de la première séance » de la chambre des députés), M. / Lefèvre soutenait dans les » coulisses à M. Guilleminot , rédacteur en chef du Journal du » Commerce, qu'il fallait être fou pour songer au duc d'Or— » léans. On aura beau faire, banquiers et doctrinaires seront » toujours les hommes du lendemain.

» M. de Lafa jette écrivit à la chambre pour qu'elle ne fût pas »:,trop vite dans ce qu'elle avait à faire. Il fit introduire M. Odilon « Barrot, porteur de sa lettre, qui développe la pensée du géné- 3» rai : un gouvernement provisoire et la nation consultée pour » savoir ce quelle 'voulait faire. Peu de gens étaient alors de cet » avis, ou craignaient une trop vive agitation , les troubles , la » Vendée et la guerre ; il était fort peu question de la républi l » que et de l'empire. Les patriotes se contentaient de revenir au » point de départ dç 1789, » .

!g4 LOUIS-PHILIPPE

et que la France ne devait point mendier, mais attendre les reconnaissances des cabinets étrangers; celui qui a invariablement pensé et dit à la tribune que la guerre était préférable à l'abandon de la Pologne , préférable à la domination étrangère en Italie, préférable au pouvoir temporaire du pape dans les légations, préférable même à la présence de M. de Talleyrand dans la conférence de Londres; celui qui n'a jamais perdu une occasion de demander que la couronne renonçât à toute espèce d'action directe ou indirecte sur les affaires du dehors et du dedans; qui a réclamé le rappel de M. de Sainte- Aulaire et de M. de Talleyrand, comme une satisfaction nécessaire à l'honneur de la France; qui, après un an de luttes de chaque jour pour sauver la malheureuse Pologne, voulait que, fidèle à l'engagement qu'on avait pris, à la face du monde, de maintenir sa nationalité , on rompît toute relation avec la Russie, dans le cas où, dans un délai déterminé, l'ukase qui absorbe cette nationalité ne serait point révoqué ; enfin , celui qui , à l'intérieur, a divulgué et attaqué sans relâche la marche rétrograde de la royauté du 7 août vers le système de la restauration ; qui a combattu pour chacune des libertés que cette royauté a violées , pour chacune des infortunes qu'elle a créées, des victimes quelle a amoncelées dans ses cachots , et qui s'est déclaré , à la tribune nationale , l'irréconciliable adversaire de quiconque a trahi ses sermens; assurément, dis-je, un tel homme n'a

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d'autres droits à Ja reconnaissance du roi des Fran ça«s que ceux que donne l'accomplissement d'un

devoirétrangeràtoutsentimentpersonneld'affection et dest.me. En un mot, M. de Lafayette qui, quarante années auparavant, avait attaqué corps à corps l'ambition effrénée et les coupables manœuvres du père de Louis-Philippe ■ , crut franchement en r«83o-, et croit encore que l'adoption du fils, lié a la cause de la révolution par le vote régicide de son père et ses propres antécédens, était alors ce qu.l y avait de plus conforme aux voeux de la France. II est certain qu'à cette époque, Lafayette était anime par le sincère désir de voir se consolider 1 édifice de , 83o. Je puis aussi affirmer que, même après sa retraite, c'est-à-dire après l'époque où la marche de la nouvelle royauté lui avait paru as sez grave pour qu'il crût devoir répudier toute

Ten T.6"6' fe gén6raI C°« -coL

1 espérance de la voir revenir à la pureté de ses premiers jours On dira sans doute qu'il yavait de l'aveuglement dans cette longanimité. Je l'ai toujours

d71ÏT,amsi; mais p,us la conscience Poli«q«e

du général s est refusée à l'évidence, plus sa convic-

tjonadu acquérir de force et de solennité, lorsqu'au

détriment de son repos et de son amour-propre il sestcru b%éde^

qn .1 se sépatJttt du gouvernement du 7 août, parce

4 Voir Documens historiques , n° i3.

que la contre-révolution lui paraissait aussi réelle et aussi flagrante sous le chef cle la nouvelle dynastie, qu'elle l'avait été sous Louis XVIII et Charles X. De ce qu'on vient de lire, il résulte qu'en juillet iS3o, une nouvelle royauté naquit de la rapidité des événemcns , et des frayeurs l'opinion ; que , sans entraînement et sans enthousiasme, la volonté publique se rallia au nouveau trône, dès que Louis- Philippe eût promis de l'entourer d'institutions républicaines , seule transaction possible entre la révolution de juillet et la monarchie entourée d'institutions constitutionnelles qui venait de crouler; que cette combinaison n'alarma personne ; qu'elle fut accueillie avec joie par le plus grand nombre ; que Louis -Philippe, qui avait eu le loisir de la peser et la liberté de la décliner , l'accepta d'autant plus volontiers qu'alors ce prince n'attribuait la déconfiture de Charles X qyxau malkeur d'avoir voulu être légitime trente ans après que la légitimité avait été enterrée dans la fosse de Louis XVI. En résumé, Lafayette, qui était resté étranger aux intrigues de Neuilly, sacrifia franchement ses vieilles répugnances orléanistes ; il concourut sans arrièrepensée à placer la branche cadette sur un trône populaire , et donna à Louis-Philippe les conseils les plus loyaux et les plus propres à affermir son gouvernement sur l'alliance des institutions républicaines avec les formes monarchiques. Mais Lafayette est d'autant mojns en droit de réclamer pour.

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cela la gratitude de Louis -Philippe, qu'en réalité il n'a rien fait ni voulu faire pour la personne de ce prince , mais tout pour ce qu'il considérait comme le vœu non équivoque de la majorité de ses concitoyens.

Cependant , si les prédilections politiques et personnelles de Lafayette en faveur de la maison d'Orléans ne lui donnent aucun droit à la reconnaissance de la dynastie du 7 août, — en ce sens qu'en déposant le pouvoir révolutionnaire entre les mains de Louis -Philippe, il n'a obéi qu'à l'ascendant de ce qui était alors la volonté la plus générale , — le roi peut-il dire en conscience qu'il ne doit point le trône et! la vie à Lafayette? Non , certes il ne le peut pas ; car, si l'aberration générale des esprits frayait la route du trône à Louis-Philippe, il est incontestable que le discernement des braves qui avaient encore les armes à la main, la lui fermait, et qu'il ne fallut rien moins que la toute- puissante autorité de Lafayette pour vaincre ces patriotiques préventions, et arrêter la colère populaire qui, prête à éclater sur la tête du duc , au moment où il se rendait à l'Hôtel-de- Ville , le menaça long-temps encore après cette démarche décisive. Bouillans de haine contre le nom de Bourbon , exaltés par l'enthousiasme de la liberté , et ne calculant point , au milieu du délire de la victoire , les malheurs possibles d'une réaction contraire à l'état des esprits , les jeunes combattans de juillet voulaient indubitablement ressaisir leurs

armes , pour briser ce pouvoir naissant dans lequel ils voyaient un invincible obstacle à rétablissement de la liberté. Si j'avais besoin d'administrer les preuves de cette vérité , je n'aurais que l'embarras du choix ; elles sont dans les faits ; elles sont surtout dans la mémoire de tous les hommes justes et sincères. Je rapporterai cependant deux témoignages dont on chercherait vainement à atténuer l'autorité.

«Tous les partis, dit M. Odilon-Barrot1, s'accor- » daient alors à reconnaître dans le général Lafayette » l'arbitre suprême. C'est à lui aussi que les républi- » cains adressaient leurs députations pour le presser » de se déclarer dictateur. J'ai assisté à ce grand » mouvement, dégagé de tout intérêt, de toute affec- » tion , de toutes vues personnelles , et par consé- » quent avec assez de sang-froid pour le bien j uger ; » et je déclare en «mon âme et conscience qu'à ce » moment le général Lafayette a été maître du détournent de la révolution; je crois même qu'il » lui aurait été plus aisé de faire chorus avec le peuj)ple et de crier/? /as de Bourbons , que de persuader » à ce même peuple que le duc d'Orléans n était pas .0 un Bourbon. Le duc d'Orléans a sans doute fait un ~> acte habile et courageux lorsqu'il est venu à l'Hôtel- » de-Ville; le moment était décisif, et c'est bien vrai-

1 Voir , au chapitre IX , la lettre de M. Odilon-Barrot.

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» ment là qu'il a reçu la couronne; mais , certes , il n'y » serait pas venu s'il n'avait pas su d'avance, par ses » amis, que Lafayette l'adoptait ', et s'il y était venu

• contre le vœu du général, il n'en serait pas sorti » roi des Français. »

Il n'en serait pas sorti roi des Français!.... Moi qui étais présent; moi qui, à son arrivée, entendis les terribles murmures des hommes des barricades, je dis sans hésiter: // n'en serait pas sorti du tout. En veut-on une preuve? la voici : « De grands événe- »mens (dit M. Lafïitte dans une correspondance

* que j'ai sous les yeux) , de grands événemens pou- » vaient se passer dans le trajet du Palais-Royal à » l'Hôtel-de- Ville. Il n'y a déjà plus assez de juges et » de prisons pour ceux qui les ont conjurés par leur » sagesse. Parmi les hommes énergiques un grand » nombre n'étaient pas pour lui. Quelques uns vou- » laient le fils de Napoléon , les plus chauds combal- » tans des trois jours étaient pour consulter le pays. » Le peuple ne veut pas de Bourbons. Lafayette et

1 Avant de se rendre à l'Hôtel-de- Ville , le duc d'Orléans avait envoyé plusieurs négociateurs et notamment le général Gérard auprès de M. de Lafayette , pour savoir s'il approuvait celte démarche , et s'il ne s'opposerait pas à ce que les amis du prince travaillassent pour lui. Lafayette répondit que son devoir était de se conformer à l'opinion de la majorité , que le duc d'Orléans pouvait venir en toute confiance à l'Hôtel-de- Ville; mais que lui , Lafayette , tirerait le meilleur parti des circonstances dans l'intérêt de la liberté.

»moi,... nous aurions tort peut-être maintenant, » mais alors nous avions raison. . . . Sans nous on » proclamait la république le matin de bonne heure. » Trois ou quatre mille jeunes gens voulaient enlever » le duc d'Orléans et le conduire à Cherbourg. Ils » entendirent la voix de Lafayette , qui refusa de si- » gner Tordre. D'autres menacèrent la commission * municipale de la poignarder si elle ne conservait »pas le pouvoir. Audry de Puiraveau et Mauguin «voulurent tout attendre de la sagesse du pays; ils » ne permirent et ne craignirent aucune violence.

» On était furieux surtout de l'audace de la cham- »bre des pairs. Un autre moyen plus terrible et » plus sûr fut mis en délibération. Cinquante per- » sonnes bien soutenues , montées sur les bornes de » la rue de Tournon et de la rue de Vaugirard , criant : » Les pairs viennent de proclamer Henri V% les portes » étaient enfoncées et il n'en restait pas un en vie. » Ce projet fut communiqué à M. Mauguin. — Qu'en » dit Lafayette ? répondit l'honorable membre de la » commission municipale. — On ne l'a pas consulté. » —Eh bien ! voici sa réponse , la mienne , celle de » tous mes amis : Une goutte de sang , et nous mau- » dissons tous, en nous retirant, une pareille révo- » lution.

» De tous ces dangers , un seul menaçait encore » le prince au moment où il se rendait à l'Hôtel-de- » Yille. Yiagt jeunes gens des plus ardens s'étaient » embusqués dans une petite rue donnant sur le

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a quai de la Ferraille moins large alors qu'il ne » lest aujourd'hui. A son passage , « feu sur trois » rangs » et il était perdu. Qui le sauva? ceux que le «lâche juste-milieu persécute, et d'un seul mot: » vous tuerez en même temps Laffite, Pajol, Gérard et

» Benjamin Constant Il ne savait rien , je pense ,

» de tous ces projets , etc. »

Qui ne se rappelle ce trajet de l'Hôtel-de-Ville et le burlesque cortège qui entourait la monarchie postulante ? Qui n'a encore sous les yeux la chaise à porteur de M. Laffitte , suivant de près le cheval blanc de la royauté citoyenne, ou plutôt le cheval de la royauté , réglant complaisamment son pas sur la marche des deux savoyards qui portaient les destinées ministérielles de i85o? Qui ne sourit encore au pittoresque souvenir de MM. Méchin et Yiennet, étouffés, haletans, se querellant avec les deux porteurs de M. Laffitte pour conserver leur place entre le coursier de Louis-Philippe et la brouette du président , et poussant des cris de Vive Le duc d'Orléans ! à faire vibrer le dôme d'une cathédrale? Et puis ces acclamations qui, assez vives dans la cour du Palais -Egalité, allaient mourant à mesure que le royal cortège s'éloignait du foyer officiel du dévouement orléaniste? Et puis encore le héros de Jemmappes, ranimant l'enthousiasme du geste et de la voix , notifiant au public son intimité avec M. Laffitte par des démonstrations de toutes les minutes, envoyant des signes d'intelligence au général

Gérard, souriant à M. Yiennet, faisant un signe de tête à M. Méchin, et présentant son chapeau panaché des trois couleurs , aux regards mornes et dédaigneux du peuple ? Un tambour chancelant , quatre huissiers, quatre-vingt-neuf tribuns à la remorque et des spectateurs muets : qui oubliera jamais ce cérémonial si comique à côté des grandes scènes des trois jours précédens?

Au Carrousel et sur les quais , le cortège ne rencontra que des spectateurs silencieux. Parvenu à la place de Grève , il fut accueilli par des signes moins favorables encore de la part de ceux qui ne croyaient pas que M. le duc d'Orléans fût venu pour partager nos périls , ni pour nous sauver de l'anarchie. Quelques vive la république \i beaucoup de vive la liberté! trois ou quatre Vive le duc d'Orléans ! tels furent les transports qui saluèrent l'arrivée de S. A. R. sur ce théâtre de la guerre, où la puissance de Charles X gisait mitraillée par le peuple vainqueur.

Dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Yille , l'éloignement pour M. le duc d'Orléans était plus intense et plus énergique encore qu'au dehors. Là, comme je l'ai dit ailleurs , les hommes qui venaient défaire la révolution, et surtout les jeunes gens qui avaient encore les armes à la main , demandaient hautement la république , et Lafayette pour président. Mais le vœu général, mais le principe de soumission aux représentans de la France et la crainte d'une réaction nationale , prévalurent sur les instances des pa-

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triotes qui le pressaient de saisir le pouvoir prêt à tomber aux mains des intrigans.

D'ailleurs, le duc d'Orléans n'avait-il pas dit vingt fois que son règne ne serait qu'un pont pour arriver à la république. La république ! elle avait toutes ses affections. Ces deux phrases sont littérales \ Les choses en étaient là lorsque le duc d'Orléans pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel-de- Ville. Il y fut accueilli par une explosiqn générale de murmures que couvraient mal quelques cris officieux de Vive le duc d'Orleansl et qui valurent une correction sévère à deux ou trois des agens qui les faisaient entendre. Lorsque le duc entra dans la salle du trône encombrée de combattans et de blessés , mille cris de plus de Bourbons ! vive Lafayette I semblèrent altérer l'assurance du prince ; et lorsque M. Viennet , prenant brusquement la déclaration des députés des mains de M. Laffitte2, eut lu ce document aux as-

1 Le matin même de ce jour, M. le duc d'Orléans avait dit à M. Laiïitte : « Je ne voudrais pas de la couronne si elle devait coûter une goutte de sang répandu pour moi. Que j'eusse vécu heureux sous la république , bourgeois de la rue Saint-Honoré ! moins de pouvoir, moins de responsabilité.

a M. Laffitte allait parler, lorsque M. Viennet enleva d'un tour de main la proclamation à M. Laffitte. Laissez, dit-il , fai une voix superbe. Il lut en effet à la place de M. Laffitte, et le lendemain , le Moniteur apprit à l'Europe étonnée que M. Viennet avait prononcé une adresse pleine de franchise et de verve.

Un grand tableau représentant cette lecture a été commandé

20l[ LOUIS-PHILIPPE

sistans , sans leur avoir arraché une marque d'approbation , une juste inquiétude se peignit sur les traits du lieutenant-général. Le mécontentement s'exprimait sans détours et la situation devenait à chaque instant plus critique; encore quelques minutes d'incertitude, et c'en était fait de la royauté de i85o. C'est dans ce moment que Lafayette, s'approchant du duc d'Orléans , lui remit un drapeau tricolore et le conduisit sur le balcon de l'Hôtel-de- Ville , où il l'embrassa aux yeux de la foule qui attendait, pour prendre un parti, de connaître l'accueil que le patriarche de la liberté allait faire à l'homme dont le nom seul nourrissait d'odieux souvenirs. La voix de Lafayette apaisa les flots de la haine du peuple, et, comme le dit fort bien M. Odilon-Barrot, l'accolade du général fut la Véritable intronisation de Louis- Philippe ; car, le fait est certain , dans ce moment il ne s'agissait de rien moins , pour le duc d'Orléans , que de la roche ïarpéienne ou du bandeau royal.

par le roi. Il est destiné à orner la galerie historique du Palais- Royal. M. Laffitte devait, de droit , y Ggurer en pied sur le premier plan, Louis- Philippe le regardant, et lui, faisant les doux yeux à Louis-Philippe, allant à la postérité la plus reculée avec Louis-Philippe. Eh bien I non : voilà que M. Viennet, qui en fait d'immortalité a je ne sais combien de places retenues , pose pour M. Laffitte, uniquement parce qu'il a lu; et M. Laffitte mourra tout entier, et nos neveux seront condamnés à contempler la face de M. Viennet au lieu de celle de M. Laffitte. Ah! si M. Laffitte pouvait haïrquclqu'un , comme il haïrait M .Viennet I

ET LA CONTHE-RÉVOLUTION DE l83o. 505

On sait d'ailleurs au prix de quels engagemens l'illustre général obtint > des chefs de l'insurrection , que la personne du duc d'Orléans serait respectée, et que , pendant trois jours , aucune tentative ne serait faite à main armée pour redresser la marche déjà rétrograde de la révolution.

Voilà les faits , voilà le récit , succinct mais exact, de ce que la dynastie du 7 août devait , dès le 3o juillet, à l'ascendant moral de Lafayette. Et, cependant, cette royauté oublieuse n'hésite pas aujourd'hui à affirmer , à la face du monde , que la toute puissance qu'on veut attribuer à M. de Lafayette , dans celte circonstance, est imaginaire ; qu'il est faux de dire qu'il y eût deux camps à cette époque; que l'Hôtel-de- Ville et la réunion Laffitte n'avaient qu'une seule et même pensée ; plus faux encore d'affirmer que, le 29 et le 5o, tant à l'Hôtel-de Ville que chez M. Laffitte, la proposition d'élire M. le duc d'Orléans produisit quelque étonnement^ et trouva des contradicteurs \ Et on ajoute, avec une intrépidité remarquable : « S'il y eut des contradicteurs , quels furent les contradicteurs? Quels pouvaient être les contradicteurs? » Je laisse à M. Laffitte le soin de répondre à cette question.

« Quant à vous (écrivait-il à un partisan converti » du duc d'Orléans) , à vous qui n'êtes pas de ceux qui

1 Deux ans de règne, pag. 73 et 74*

• n'en ont jamais voulu , vous pouvez n'en vouloir » plus si cela vous plaît ; mais c'est bien à tort que » vous m'adressez des reproches.

» Je vous le demande, où était le droit? à l'Hôtel- » de-Yille. Où était la force? encore à l'Hôtel-de-Ville. «Peuple, Lafayette, garde nationale , tout était là. » Comment s'y est-il présenté? seul, avec 89 députés ; » point de soldats , une seule arme : ma béquille. » Que lui avez-vous dit et que vous a-t-il répondu? » Soyez le bien venu, comme s'il arrivait de Chaillot »ou de Pontoise. Je vous l'ai présenté? soit; mais

• vous l'avez reçu. Si vous n'en vouliez pas, cela » dépendait de vous. Rien de plus aisé que de jeter » prince , députés et moi dans la rivière. Napo- » léonistes , vous ne vous êtes pas présentés ; répu- » blicains , vous vous êtes retirés ; patriotes , vous » l'avez accepté. Ne me venez donc plus faire des

• reproches. Mais il vous a trompés ! Et moi,

«donc, etc.»

Passons aux contradicteurs. Quels sont-ils , ditesvous? Je réponds : la généralité des députés présens à Paris les 29 et 3o juillet; la majorité des membres réunis chez M. Laffitte , et puis dans la séance secrète de la chambre; majorité qui, dit encore l'honorable député', « aurait bien proposé , le ma- »tin, chez moi, de se rallier à Charles X, si elle » l'eût osé; mais ce qui la retint, c'est qu'il y avait » encore trop de bruit dans la rue et trop de monde

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE 1 83o. 207

» dans mes salons \ » Cette même majorité qui , sur la proposition de M. Hyde de Neuville, nomma, pour s'entendre avec les pairs sur les moyens les plus propres à satisfaire toutes les consciences , une commission composée de MM. Augustin Périer, Sébastiani, Guizot, B. Delessert et Hyde de Neuville, tous partisans delà légitimité; et repoussa MM. Salverte, Bérard, Marschal, Benjamin Constant etDupin, c'est-à-dire le parti de la révolution et subsidiairement celui du duc d'Orléans2.

Quels étaient les contradicteurs? c'étaient MM. Périer, Guizot, Willemain, Lameth, Bertin Devaux, Méchin, Dumas, deBondy, Lefèvre , Odier, Delessert, Sébastiani , etc. , etc. , qui, tous, étaient pour Tordre légal et le drapeau blanc, et qui aujourd'hui obstruent les avenues du palais delà royauté citoyenne. C'étaient les quarante-quatre signataires de la déclaration qui invitait le duc d'Orléans à venir exercer la lieutenance générale du royaume, et qui , cependant, refusèrent, dans la séance du 3i, d'apposer leur signature à cette déclaration, en alléguant les

* « Mettons à la place de la branche aînée la branche cadette , et le pays est sauvé. Gérard dit oui , Lobau ne dit pas non , Pé-« lier ne dit mot; la personne importait peu à Mauguin , il ne voyait que les institutions. »

Laffitte.

i Lorque quelques membres proposèrent de faire constater les déclarations par l'apposition des signatures , des députés, tels que MM. de Lameth , Odier et Willemain s'y opposèrent 7

2û8 LOUIS-PHILIPPE

dangers d'une semblable témérité \ C'étaient les vingt-cinq pairs réunis , le 5 1 , au Luxembourg , où se trouvait M. de Mortemart en sa qualité de pré-

cn alléguant les dangers d'une semblable mesure. Ainsi , ces courageux tribuns voulaient bien voter , mais non pas signer leur vote. Ce qu'il y eut de plus curieux dans cette séance (celle du 3o), fut la sortie de M. Willemain, aujourd'hui pair de la façon de Louis-Philippe. M. Willemain ne reconnaissait alors à personne le droit de disposer de la couronne , certain que celui qui prendrait cette couronne lui dirait plus tard : « Vous aviez bien raison.» Ceci se passait à propos du rapport de M. Sébastiani sur l'entrevue des cinq députés avec les pairs. « Mais, mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc? répondit M. Sébastiani, avec son ton solennel ; la commission n'a prétendu soulever en aucune façon la question de dynastie. (Voir, aux Documens bistoriques, le procès-verbal de celte séance secrète. )

1 Le 3i juillet , M. Denis Lagarde, secrétaire de la chambre des députés , transmit officiellement une copie non signée de cette proclamation , à la commission municipale qui lui témoigna immédiatement l'étonnement que lui faisait éprouver l'absence des signatures des votans. Alors M. Denis Lagarde écrivit à la commission une lettre justificative dans laquelle se trouve ls passage suivant :

« En vous adressant sans signatures la pièce émanée aujourv d'bui de la réunion des députés , je n'ai fait que me conformer »aux ordres que j'avais reçus. D'abord , il est vrai, M. Laf- »fitte, qui exerçait les fonctions de président, m'avait enjoint » de transcrire les signatures, mais un fort grand nombre de dé- » pûtes sont venus ensuite me dire que , de concert avec M. Laf- » fitte lui-même } il avait été décidé qu'on s'en tiendrait à cette » formule : Suivent les signatures. Je n'aurais certes pas pris » sur moi de supprimer une formalité aussi importante, etc. »

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE l83o. 209

sident du conseil de Charles X , et qui travaillaient avec ce ministre de la légitimité , comme si la révolution était non avenue. On croit rêver, mais il en fut ainsi. Les barricades étaient encore debout, aucun pavé n'avait repris sa place , et les pairs , ceux-là même qui sont maintenant ministres de Louis-Philippe , osaient envoyer M. Colin de Sussy à M.Xaffitte, pourlui enjoindre de remettre à MM. Gérard et Périer les ordonnances qui les appelaient aux conseils de Charles X I

Quels sont, quels pouvaient être les contradicteurs? Récapitulons. C'étaient les masses qui voulaient se débarrasser de tout ce qui portait le nom de Bourbon , les masses dont on égara plus tard le jugement en leur persuadant que M. le duc d'Orléans était un Yalois ; c'étaient les républicains qui , le 3i, allèrent droit au Palais-Royal, témoigner au duc d'Orléans l'antipathie qu'ils éprouvaient pour son élévation au trône1. C'étaient les grands propriétaires , les banquiers, la Bourse et les doctrinaires qui voulaient Charles X , moins les émigrés pour prendre leurs places ; les fabricans et le commerce pour qui le meilleur des systèmes possibles est toujours dans une boutique ouverte. C'étaient vos généraux, vos aides-de-camp d'aujourd'hui, qui, pour se prononcer en votre faveur, demandaient des compagnies de grenadiers et des pantalons garance.

• Voir Documens historiques, n° i/\*

Mieux vaudrait demander quels netaient point les contradicteurs? Je vous répondrais : Les patriotes qui s'inclinèrnt à contre-cœur devant le simulacre de la volonté nationale , dès qu'une fraction de la chambre se fut arrogé le droit d'interpréter celte volonté ; les patriotes dont le désintéressement , le courage et l'amour de la patrie étaient en raison inverse des récompenses qui les attendaient ; les patriotes qui ne vous aimaient pas, mais qui firent au repos public le sacrifice de leurs pressentimens, et qui , à la voix de Lafayette, crurent à vos sermens et déposèrent leurs armes.

Voilà ce que Lafayette fit pour la royauté de juillet dès les premiers instans de la révolution. Depuis le 3o août jusqu'au jugement des ministres de Charles X, chaque jour fut marqué par un nouveau service de sa part, et par une nouvelle protestation de tendresse et de reconnaissance de la part du roi et de sa famille. Qui ne se rappelle, par exemple, d'avoir vu, le jour de l'intronisation de Louis-Philippe, à la chambre des députés-, la reine et ses filles percer la foule, s'approcher de Lafayette, et lui dire, en pressant ses mains : C'est bien à vous, général, que nous en avons l'obligation? Et les accolades du balcon , et les prévenances filiales du prince royal, et les embrassemens du Champ -de -Mars, plus utiles et plus estimés , disait- on, que le sacre de Reims; qui les a oubliés? Mais, n'anticipons point.

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE l83o. 21 1

Quant à ce que la révolution doit à Lafayette , on n'attend pas de moi que je fasse ici rénumération des services de ce grand citoyen; ils sont gravés dans le cœur de tous les véritables Français, aussi profondément que l'inépuisable ingratitude de ses calomniateurs. Je citerai cependant un témoignage, parce qu'il répond à cette impertinente allégation , que, dans la réunion Lafïitte, M. de Lafayette était fort réservé, et que peut-être au fond il était de ceux qui ne croyaient guère à la victoire \

Or, voici comment , dans sa correspondance , s'explique M. Lafïitte , en parlant des députés qui faisaient partie de cette réunion.

« J'ouvris la séance par un petit discours. Il faut, » dis-je , pourvoir aux besoins du peuple exténué de » fatigue et de faim ; former un gouvernement provi- » soire z , en notre qualité de députés ; prévenir tous » les désordres et indiquer à tous les régimens bien » disposés le] lieu où ils pourraient se rallier. M. Bé-

1 Deux ans de règne.

2 A ce mot de provisoire, M. Guizot s'écria: Point de gouvernement provisoire (Charles X n'était pas tombé tout-à-fait), mais une force publique sous la forme municipale. — Soit , dit M. Lafïitte à qui cela ne convenait pas moins, mais par d'autres motifs. D'une part, il tiendrait les députés chez lui, sous sa main ; de l'autre , et cela ne pouvait être autrement , il ferait partie de la commission municipale. Pauvre M. Lafïitte ! que d'efforts et de calculs pour arriver à se faire exproprier»

» rard prend la parole pour m'appuyer. En même » temps entre Lafayette, II n'y tient plus , les doc tri- » naires, les banquiers et Sèbastiani l'ont paralysé » pendant toute la journée dyhier; à l'instant même , » à jo ans il se sent jeune comme en 1789, et il va se

» mettre à la tête des forces populaires On allait

» se préparer au scrutin pour la nomination de la » commission municipale ; tout à coup grand bruit » au dehors : « Que Lafayette, s'écrie-t-on , se mette » à la tête de la garde nationale. » — Je réponds : « Il accepte , il part. Gérard , destiné à commander » les troupes qu'on ne travaillait pas mal 9 demande » à être son second. Le procès-verbal, dis-je, fera » mention non du courage du général Gérard , c'est » de l'histoire ancienne, mais de sa modestie K »

Eh bien ! c'est devant cette vie dont les moindres circonstances sont liées aux plus mémorables évé-

1 Le plus vif enthousiasme s'était emparé des esprits. Tout le monde refluait vers l'hôtel de M. Laffitte , devenu le quartier-général du peuple. Hélas! qui n'en connaissait le chemin ! les patriotes dans les dangers publics , les négocians dans les temps de crise , les capitalistes dans les tempêtes de la bourse , et les victimes du pouvoir dans les temps de persécution ! Asile toujours ouvert pour attaquer ou se défendre. Juste milieu , vous ne vous en souvenez pas. Sympathie à tous les malheurs , sans distinction d'habit ou d'opinion, la veste comme le frac, le royaliste comme le républicain. Le portique toscan était national avant tout , il ne repoussait et n'effrayait personne ; chez Laflltte 7 toujours le peuple s/est cru chez lui.

ET LA. CONTRE-RÉVOLUTION DE l83o. 210

nemens de 1 85o , comme à ceux de toute l'histoire contemporaine, c'est devant cette grande révolution dont chacune des phases primitives réfléchit l'influence de son exemple, de ses principes et de son caractère; c'est au milieu de ces souvenirs tout vivans, qu'une royauté sans entrailles ose dire à la France : « Le général Lafayette n'a fait ni plus ni moins pour la révolution de juillet et la monarchie des barricades, que chacun des deux cents vingt et un, ni plus ni moins que chacun des électeurs qui les élurent r.

Ce n'est pas tout encore. Non seulement la royauté citoyenne ne permet point qu'on la suppose

1 Je ne veux point créer au général Lafayette une gloire dont il n'a pas besoin , mais je ne puis résister à la tentation de reproduire ici le tableau qu'un journal peu suspect de partialité en faveur des hommes de juillet, le Constitutionnel , traçait, naguère , de l'entrée du général Lafayette et de ses premiers momens à FHôtel-de- Ville. « Midi sonnait quand le général La- » fayette y entra , porté en triomphe par la foule ivre de ses suc- » ces et déjà embarrassée de sa victoire. ^Depuis la retraite des » troupes , on n'avait admis à l'Hôtel-de- Ville que des hommes » armés ; car on craignait de moment en moment une surprise. » Le général pénétra dans la grande salle , sous un berceau de » sabres et de baïonnettes , au milieu des coups de feu qu'on tirait » en signe de joie , et des balles qui ricochaient contre les murs » et sous les voûtes.

» Alors commença pour le général Lafayetle un de ces mo- » mens d'épreuves auxquels on a peine à croire que les forces » et le sang-froid d'un homme puissent suffire. Les messages ,

2 ) 4 LOUIS-PHILIPrE

l'obligée de M. de Lafayette , mais elle s'indigne que ce général se soit laissé aller à îidée que , puisqu'il avait concouru à mettre le prince sur le trône, il était demeuré toujours placé à côté de lui , peut-être même avant lui \ Se placer à côté , peut-être même avant S. M. Louis-Philippe? quel paroxysme de vanité ! Quoi ! l'homme des deux mondes , l'ami de Washington , le guerrier citoyen qui , depuis près de soixante ans , combat povir le triomphe de la liberté universelle , celui dont le nom se marie pur et sans tache à tous les combats des peuples contre les despotes, celui qui fut toj ours plus libre en proportion des efforts des tyrans pour courber sa tête, celui qu'une

» les nouvelles vraies ou fausses'se succédaient sans interruption. » — Général , la garde royale débouche en niasse par Tare de >> l'Etoile. — Général, que fera-t-on des prisonniers? — Géné- » rai , M. le duc de Chartres vient d'être arrêté à Mont-Rouge , » et réclame un laissez-passer pour arriver jusqu'à Neuilly. — >♦ Général , on pille le Trésor. — Général , on manquera de » pain demain dans Paris. Chaque nouvelle était terminée par » ces mots: Qu'ordonnez-vous? et l'ordre précis, prudent, dé- » cisifne se faisait jamais attendre. Mon tour vint dem'approcher. » — Général, lui dis-je, les blessés qui sont en grand nombre » dans les hôpitaux.... — Les blessés , dit le ge'néral en m'in- » terrompant avec chaleur, ce sont les martyrs de la liberté , les » sauveurs de la patrie. Dès demain je veux les voir ; rappe- « lez-le-moi ; vous m'accompagnerez. Le lendemain je n'eus » pas besoin de lui rappeler sa promesse. Il me prévint , nous » partîmes , etc. »

1 Deux ans de règne , pag. 64.

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE l83o. 2l5

nation tout entière a porté sur le pavois dans les vingt- quatre états de l'Union américaine ; celui qui , franchissant les barrières imaginaires qui séparent les peuples, demande la liberté pour tout le genre humain ; celui à qui le sénat des Etats-Unis disait naguère : «La postérité est arrivée pour vous» ; Lafayette, enfin, s'exalte l'imagination jusqu'au point de se placer de son vivant , et qui sait ? peutêtre même après sa mort , à côté du roi Louis-Philippe I C'est vraiment la première fois, dans le monde, qu'on voit pareille extravagance. Mais n'est-ce point aussi la faute de la royauté bourgeoise ? ne seraient-ce point les caresses et les baisers, les actes de soumission et les preuves de respect , les lettres et les billets de la monarchie de 1 85o , qui auraient jeté un sujet vaniteux dans cet excès de présomption et de délire? C'est ce qu'il faut examiner dans l'intérêt de la justice; car, enfin, s'il appert de la correspondance de Louis-Philippe , que Lafayette a pu croire intervertis les rapports du protecteur au protégé , l'impartiale postérité voudra bien sans doute prendre ces circonstances atténuantes en considération.

Procédons chronologiquement.

A peine arrivé à Paris , où il était rentré , à neuf heures du soir, suivi de deux aides-de-camp et à pied , mais portant avec orgueil les couleurs glorieuses1 :,

1 Expression de la proclamation du 2 août.

le duc d'Orléans envoie complimenter M. de Lafayette , et lui demander si sa présence ne lui est pas trop désagréable , et s'il voudrait bien ne pas s'opposer à ce que ses amis travaillassent pour lui. On conviendra que cette première démarche était de nature à donner à M. de Lafayette une folle idée de son influence sur les destinées de la branche cadette. On connaît les événemens du lendemain , les circonstances de la réception à l'Hôtel-de -Ville , et tous les témoignages de vénération, d'amour et d'enthousiasme , dont le balcon du Palais-Royal offrit le touchant spectacle, depuis le 3i juillet jusqu'au 9 août inclusivement. Qu'étaient , je vous le demande, les baisers de Jean II à côté des étreintes dont toute la dynastie suffoquait le vétéran de la liberté , le héros des deux mondes? Combien je voudrais que laFrance eût assisté à une de ces scènes d'intérieur ! Jamais elle n'aurait vu pareille jubilation ; toute la maison était pâmée ; à chaque instant des cris , des chansons , des bravos à s'égosiller.., « qu'un sang impur abreuve nos sillons»...; enfin c'étaient des applaudissemens à faire crouler le palais. Ils éclataient surtout, des croisées , des terrasses, des balcons. Ici, quand on était fatigué de faire chorus on battait la mesure. « C'est charmant , c'est ravissant I » sécriaient les grandes dames et les aides-de-camp. Et les autres de se dire : « 0 mon Dieu , mon Dieu ! la belle chose que nous avons faite là. > ÎNi sabres, ni hallebardes. Des valets,

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE 1 83o. 2 1 7

mais point insolens, au contraire; tel maître

vous connaissez le proverbe. Pour gardes-du-corps, les hommes des trois jours ; les vestes au poste d'honneur, les casquettes dans les salons, les blouses à table avec princes et princesses ; nul souvenir de la restauration ni de l'empire : le palais eût pu reprendre son nom.

Que dirai-je du conseil primitif ? Des chaises, pas un fauteuil , les places aux premiers occupans , la parole à qui pouvait la garder, et , surtout , la prendre. Cependant d'habitude le roi citoyen à côté de MM. Laffitte et Lafayette , lorsque M. de Lafayette assistait au conseil ; son bras sur l'épaule de l'un , sa joue frisant la joue de l'autre; et personne ne s'en montrait jaloux , et les éloges débordaient de tous côtés. — Où s'est faite la révolution ? chez M. Laffitte ; j'y étais, disait M. Dupin. — Quia fait le roi de notre choix? M. de Lafayette, à l'Hôteï-de- Ville , répondaient ceux qui avait tenu à Saint-Cloud jusqu'au dernier acte. — Et la reine , et madame , et le duc d'Orléans, et le duc de Nemours, tous répondaient de l'inaltérable attachement de la famille pour le vétéran de la liberté et pour l'ami de la maison. — « Le roi n'a jamais aimé personne comme vous, M. Laffitte; le roi n'a jamais vénéré personne comme vous , M. de Lafayette » , disaient constamment les bonnes gens de l'intérieur. — « Yous seuls avez de l'ascendant sur S. M. », ajoutaient les politiques.

2l8 LOUIS-PHILIPPE

On jugera, par l'an ecdocte suivante, si, en effet, M. de Lafayette avait acquis de l'empire sur Louis- Philippe. Le roi avait refusé de recevoir officiellement le ministre de Portugal. Cependant le commandant en chef de la garde nationale lui demanda la permission de lui présenter M. d'Almeida; S. M. y consentit sans difficulté, et lorsque le diplomate parut devant le monarque, S. M. l'accueillit par ces mots : « Il vaut mieux que vous me soyez présente par le général que par tous mes ministres ensemble; c'est mon ami et mon protecteur.

Et comment M. de Lafayette n'aurait-il pas cru à son ascendant sur le Palais-Royal ? Le respect et la soumission se présentaient à lui sous toutes les formes. S'agissait-il de stimuler le zèle de la garde nationale , le roi lui écrivait : « C'est avec autant de » plaisir que de confiance , mon cher général , que je » m'adresse , pour être mon interprète auprès de la » garde nationale , à celui qui l'a glorieusement com- » mandée dans les mémorables époques de 1789 et »de i83o. Toujours animé du même patriotisme » qui me guidait dans ma jeunesse, lorsque je n'étais » qu'un soldat dévoué à la cause sacrée de la liberté » de mon pays et à la défense de son indépendance, »j'ai joui doublement aujourd'hui de voir ces su- » perbes légions de la garde nationale, etc.. Je vous » renouvelle l'assurance de ma sincère amitié pour » vous. ,

» Votre affectueux Louis-Philippe. »

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE 1 83o. 219

M. de Lafayette paraissait-il fatigué? avait-il la migraine? — « Mon cher général, lui écrivait -on, »j'ai besoin de savoir de vos nouvelles, au milieu » de la fatigue à laquelle vous vous êtes livré depuis «hier, et c'est pour cela seulement que je vous en «fais demander; car je n'ai rien de particulier à «vous dire, si ce n'est ce que vous savez bien, » que mon cœur est avec vous, et que j'apprécie » comme ils le méritent les grands services que vous » rendez à la chose publique. »

Voulait-on se promener dans Paris sans autre garde que l'amour du peuple? — « Je crains , mon » cher général, d'avoir oublié dans le billet que je » viens de vous écrire, de vous prier de donner » quelqnes ordres , pour que je trouve des réunions » assez considérables de la garde nationale, dans les » mairies et ailleurs. Mille pardons de cet ennui. »

Le général jugeait-il convenable, dans l'intérêt de la nouvelle royauté, de publier quelque chefd'œuvre épistolaire de Louis-Philippe? vite, on lui écrivait : « Je consens bien volontiers, mon cher » général , à la publication de la lettre que je vous ai » écrite. Je suis enchanté que vous Cen croyiez digne, » et je voudrais que le public pût toujours connaî- » tre les sentimens dont mon cœur est rempli; je le » suis toujours ( enchanté sans doute) de lui faire » connaître ceux que vous m inspirez, etc.. »

Le général demandait -il à présenter à la royauté citoyenne quelque victime de la légitimité ? — « Je

«recevrai avec grand plaisir, mon cher général, » avant tontes les députations, ceux que vous voulez » bien me demander de recevoir, étant toujours » charmé d'abord de vous voir, et ensuite de voir » des hommes honorables qui, les uns ont bien » servi la patrie à une époque dont le souvenir ra- » jeunit encore nos cœurs , tout en nous avertissant » que nous avons vieilli, et dont les autres ont sout- » fert pour elle et pour la cause à laquelle nous nous » sommes voués. »

Le général devait-il monter à cheval et passer un bataillon en revue? aussitôt on interrogeait le ciel, et on écrivait : » Je vois avec plaisir , mon cher gé- » néral, que vous aurez beau temps pour votre re- » vue, dans laquelle je suis fier que mon fils défile » devant vous. Ce sera aussi un souvenir pour lui » s'il est destiné à vivre jusqu'à la vieillesse, ce que » nul de nous na jamais pu prévoir, et vous con- » naissez, mon cher général, toute mon amitié pour » vous. »

Le prince royal, pour être admis à ce défilé dont le roi était fier, avait écrit de son côté :

» Vous ne serez pas étonné , mon cher général , » que j'éprouve le désir de faire partie de cette glo- » rieuse garde nationale que vous avez commandée » aux deux grandes époques de notre histoire mo- » derne , et dont vous avez chaque fois si noblement » guidé l'héroïsme : c'est le devoir de tout bon ci-

ET LA CONTîlE-RÉVOLUTION DE l83o. 22\

» toyen, et plus que tout autre, je liens a le rem- » plir. C'est dans l'artillerie de la garde nationale » que je désire être inscrit comme canonnier, parce » que je pourrai souvent en faire le service, sans » manquer à mes autres devoirs.

» Je saisis d'ailleurs avec empressement, mon » cher général, cette occasion de vous renouveler » l'assurance de tous les sentimens que je partageais » déjà avec cette milice citoyenne, à laquelle je serai » maintenant fier d'appartenir.

» Yotre affectionné » Ferdinand-Philippe D'ORLÉANS.

• Palais-Royal, ce n septembre iS3o. »

Lafayette avait-il adressé un ordre du jour à la garde nationale ? on l'envoyait soi-même au Moniteur , et on écrivait :

« Mon cher général , votre ordre du jour est ad- » mirable, et, pour tout dire en un mot, il est digne » de vous. Il est parti de votre cœur, je le vois bien, » mais il a été droit au mien , et il m'a vivement tou- » ché. Je viens de l'envoyer au Moniteur, et j'espère » que vous me pardonnerez d'avoir voulu que cet » ordre du jour soit placardé et affiché en gros ca- » ractbres, afm de le répandre le plus possible. Rien » ne saurait être plus utile pour nous tous, et plus cf- » fîcace pour le maintien de l'ordre public.

» Recevez -en l'expression, mon cher général, et » croyez qu'elle est bien sincère. »

222 tOUIS-PHILIPPE

Puis on ajoutait en forme de post-scriptum : « Je rouvre ma lettre pour vous annoncer que le » général Fabvier m'informe qu'il y a de l'agitation » dans le faubourg Saint-Antoine , et que des ras- » semblemens se forment. Vous me ferez plaisir de » me mander ce que vous en savez, et de prendre des » précautions.»

Lafayette avait-il écrit au roi une lettre dans laquelle, alliant le respect à la fermeté, il adjurait Louis-Philippe de défendre la révolution dans l'intérêt même de sa couronne ; on lui répondait sans rancune :

« Je veux vous remercier , mon cher général , de

«votre excellente lettre qui m'a bien touché. Je

» m'enorgueillis des sentimens que vous me témoi-

» gnez.

» Si vous voulez venir au Palais-Royal en sortant

» de la chambre , n'importe à quelle heure , je vous

» recevrai immédiatement , et je serai charmé, en

* causant avec vous , de vous répéter combien mon

» amitié vous est acquise , et combien elle est sin-

» cère.

» Signé Louis-Philippe.

» Ce mardi matin. »

Et dans une autre circonstance du même genre ;

« Je reçois votre lettre , mon cher général , au » moment de déjeuner; elle est trop intéressante

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE 1 83o. 225

» pour que je puisse y répondre immédiatement. » D'ailleurs la matière est de nature à entraîner une » discussion que je serais bien aise d'avoir avec vous, » avant de l'entamer avec aucun autre , car j'attache » un grand prix à vos conseils. Vous savez celui que » j'attache à votre amitié dont les témoignages me » sont toujours bien chers.

» Si vous pouviez venir me voir aujourd'hui à » une heure , nous pourrions causer de tout cela à » notre aise.

» Ce dimanche à dix heures, »

Et qui le croirait? le jour du jugement des ministres de Charles X , durant lequel la monarchie du 7 août déclare que M. de Lafayette ne voulait après tout que tout ce que tout le monde voulait ; qu'il ne fit que son devoir, comme chaque citoyen et chaque garde national; qu'il neut aucun danger à courir', qu'il ne dirigea rien, ne prit aucune mesure, fut , comme toujours , -plein d'incertitude et d'irrésolution, et émit dans le conseil les avis les plus étranges et qui n'étaient pas une preuve de grande prudence1; ce jour-là, dis-je, ce même jour, Louis- Philippe lui écrivait :

« C'est à vous que je m'adresse , mon cher gêné- » rai , pour transmettre à notre brave et infatigable

1 Deux ans de règne , etc.

» garde nationale l'expression de mon admiration » pour le zèle et l'énergie avec lesquels elle a main- » tenu l'ordre public et prévenu tous les troubles. » Mais c'est vous d'abord que je dois remercier, mon » cher général, vous qui venez de donner de nouveau, »dans ces jours d'épreuves, l'exemple du courage, du » patriotisme et du respect pour les lois , comme vous » l'avez fait tant de fois dans le cours de votre longue » et no b le carrière. Exprimez , en mon nom , combien » je jouis d'avoir vu naître cette belle institution de » la garde nationale qui nous avait été presque en- » tièrement enlevée , et qui s'est relevée brillante de » force et de patriotisme , plus belle et plus nombreuse qu'elle ne l'avait jamais été, aussitôt que »les glorieuses journées de juillet ont brisé les en- » traves par lesquelles on s'était vainement flatté de » l'anéantir, etc. , etc.

» Tels sont , mon cher général , les sentimens que » je vous prie de manifester de ma part à la garde » nationale. Je compte sur la continuation de ses «efforts et des vôtres, pour que rien ne trouble » cette tranquillité publique dont Paris et la France » ont un si grand besoin , et qu'il est si essentiel de » maintenir.

» Recevez , en même temps , mon cher général ,

» l'assurance de la sincère amitié que vous me con-

» naissez pour vous.

» Signé Louis-Philippe.»

La lettre qu'on vient de lire est du 22 décembre

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE l85o. 225

i83o. Le 23, les ministres de Charles X étaient rentrés à Yincennes , et la fragile couronne de Louis- Philippe était sauvée 'grâce à Lafayette. Le même jour, la destitution du commandant général des gardes nationales du royaume fut arrêtée dans la chambre; le 24, elle fut provoquée par une attaque parlementaire concertée avec le Palais -Royal; et le 25, à quatre heures du soir, le roi répondit, par la lettre suivante, à la démission que le général La fayette lui avait envoyée :

« Je ri'ài pas encore lu le débat d'hier, mon cher » général , et je vais le lire avant de dîner, afin de » pouvoir en causer ce soir avec vous , si vous pou- » vez venir me voir, ce que je désire vivement. En » attendant , je vous envoie ceci par M. Laffilte, à qui » j'ai lu votre lettre, et qui croit que vous êtes dans » l'erreur sur une partie de ce qui s'est passé hier » dans la chambre. Il tient infiniment à la rectifier » ( la chambre ou l'erreur? ) auprès de vous, et moi » je tiens bien à vous conserver; mais nous enparle- » rons ce soir, ainsi que de ma bien vive et bien sin- » cère amitié pour vous. »

On se rappelle la comédie de l'amendement à la faveur duquel on crut pouvoir sauver les apparences, et, comme je l'ai déjà dit, parer la victime d'une couronne civique. M. de Lafayette repoussa dignement ces semblans de regrets et d'égards; il persista dans sa démission, qu'on convoitait du fond 1* i5

de 1 'âme , et dont on se réjouissait du fond du cœur. Alors le roi lui écrivit cette lettre qui, je crois, termina toute correspondance entre la royauté des barricades et son protecteur.

«Je regrette, mon cher général, et bien vive- » ment, que l'amendement dont le président du con- » seil vous a entretenu , ne puisse pas obtenir le ré- »sultat que j'en attendais avec quelque confiance; *mais, d'après ce que vous m'annoncez, je vais » prendre des mesures pour que le service ne soit » pas interrompu , et pour remplir le vide que j'au- » rais tant voulu prévenir, et qui me fait tant de » peine. C'est toujours de tout mon cœur, mon cher » général , que je vous assure de ma sincère et inal- » térable amitié pour vous. »

Il est possible que tontes ces intempérances de cœur et d'affection ne signifient rien dans le langage de la monarchie des barricades. Il est possible que lorsqu'à la ville , à la cour, au conseil , Louis-Philippe se dignifiait aux côtés de Lafayette, lorsqu'il s'occupait des moindres détails relatifs a sa personne, s'enquérait avec anxiété s'il avait dîné, s'il était gai ou triste en sortant du palais , et quel visage il avait montré en apprenant telle ou telle mesure ; il est possible que lorsque le roi du 7 août affichait , dans ses paroles et dans ses épîtres, lamême direction d'idées , les mêmes sentimens , les mêmes amitiés , les mêmes répugnances que le grand citoyen qu'il

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présentait aux Français comme ;a caution, aux étrangers comme son protecteur ; il est possible, disje, que, d'après les mœurs du palais, tous ces témoignages d'admiration , de reconnaissance et de dévouement n'exprimassent autre chose qu'un esprit original et fécond. Toujours est-il que , dans la vie privée , oser déclarer qu'on ne doit rien à un homme qu'on a si notoirement obsédé d'éloges et de protestations de gratitude , c'est commettre un de ces actes auxquels la pudeur vulgaire réserve un souverain mépris.

Du reste, les lettres qu'on vient de lire et le projet de dépopulariser Lafayette datent de la même époque. On donne aussi pour historique un aveu qui, selon moi, révèle un système arrêté: «Ils medé- » testent et je le leur rends bien. Pendant qu'ils cher- » chent à me démonétiser, je démonétise leur république; s'ils me renversaient demain, après demain » j'aurais mon tour; car j'ai si bien fait qu'il faut plus » d'un an au cher Lafayette pour remonter sur son «piédestal. » S'il faut en croire la chronique, ce discours aurait été tenu postérieurement à l'entrevue dans laquelle l'ordre de choses insinua aux colonels des légions de Paris , qu'il se séparait de Lafayette , parce que Lafayette le poussait constamment à dissoudre les chambres et à se saisir d'une belle et bonne dictature. C'était un moyen de défense tout comme un autre.

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