‹ Louis Philippe et la Contre-révolution de 1830Chapitre 56 sur 84 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Quels sont les manipulateurs de la monarchie citoyenne. — Calomnie contre les journalistes. —Les hommes de la légalité y et les hommes de la violence , selon la monarchie citoyenne. — Scrupule de toilette de M. Charles Dupin. — Lettre de M. Odier à la commission municipale. — Quelques scènes des 26, 27 ,ra8 et 29 juillet. — Motif des doctrinaires pour rester dans la légalité.— Deux naïvetés remarquables. — La vérité à l'égard de M. le maréchal Gérard. — La cocarde blanche et la cocarde tricolore. — Une scène de caserne. — Les deux camps. — Apologie de la doctrine.

Du chapitre précédent il résulte, comme on vient de le voir, qu'aux yeux de sa majesté citoyenne, Lafayette, Laffittc et leurs amis politiques ont fait bien peu de chose pour la révolution de 1800. Mais quels sont donc les héros de cette révolution les manipulateurs de cette dynastie? Je m'abstien- j drais volontiers d'en rechercher les véritables auteurs; car, révolution et dynastie sont choses, aujourd'hui, que nul, je pense, ne doit être tenté de revendiquer comme siennes. Cependant, puisqu

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toutes les intelligences de la doctrine travaillent à abâtardir les primitifs événemens de i85o, il faut bien mettre un terme à ce débordement d'impostures. Si les vivans ont des reproches à se faire , la vérité est au moins due aux morts , dont l'ombre a le droit de s'indigner que des hommes qui , durant trente ans, ont balayé la poussière de tous les trônes, osent venir insulter à leur gloire, en grimaçant du patriotisme sur les tombes de juillet.

Je connais peu de gens qui se jouent de la vérité avec une plus rare assurance que la monarchie citoyenne; je ne connais personne qui professe un plus profond mépris pour le bon sens public. Mes lecteurs vont en juger par eux-mêmes; mais qu'ils me permettent d'appeler toute leur attention sur chacune des phrases que je vais emprunter à l'histoire des Deux ans de règne , parce que chacune de ces phrases exprime, il faut bien le dire, une absurdité ou un mensonge.

Je ne répondrai qu'un mot à cette première assertion. « Le 26 au matin on agita dans les bureaux » du Nationale question de savoir si les journaux » paraîtraient avec l'autorisation du gouvernement. » Cela n'est ni vrai , ni vraisemblable. Les signataires de la protestation du 26 ne songèrent pas un seul instant à demander au gouvernement de Charles X, une autorisation qui eût été une reconnaissance virtuelle de la légalité des ordonnances. Cette lâche pensée ne pouvait point se présenter et ne se pré-

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senta pas à des hommes qui ne balancèrent point à dévouer leur tête à la cause de la liberté , alors que la tyrannie avait encore pour elle toutes les chances du triomphe. Mais passons.

« À la réunion du 26 au soir chez M. Delaborde, » les uns voulaient rester dans la légalité , les autres » parlaient de mesures violentes ;... tous étaient » d'avis qu'il fallait faire une protestation1.» Et, quelques lignes plus bas , en parlant de la réunion du 27, chez M. C. Périer : « Les questions qui avaient » divisé les esprits chez M. Delaborde furent agi- » téesde nouveau dans cette réunion; les uns, dans » la persuasion qu'il était encore possible d'obtenir » le retrait des ordonnances , n'étaient pas d'avis de » recourir à des mesures violentes, bien que cepen- » dant tous fussent décidés à faire une protestation. . . » Les plus intrépides doutaient avec raison du suc- » ces de l'insurrection. 2 »

Voilà bien le pur mouvement de la pensée du 7 août sur les glorieux combats de juillet. Légalité d'un côté; violence de l'autre. Les hommes de la légalité , c'est-à-dire les hommes selon le cœur de la monarchie citoyenne, c'étaient M. Dupin, qui, suivant les expressions de M. LéonPillet, rédacteur

1 Deux ans de règne.

2 Idem.

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en chef du journal de Paris , répondit aux patriotes que s'il avait bien voulu ouvrir son cabinet à une consultation purement de droit , il ne t aurait point ou-» vert à une consultation politique; M. Dupin qui, quelques heures après l'apparition des ordonnances , s'écria avec colère : Je ne suis plus député ; M. Périer qui déclarait le 26 que la chambre était légalement dissoute et que les ordonnances de Char les X n étaient que l'exercice d'un droit consacré par la charte ; MM. Bertin Devaux et Willemain , qui pensaient qu'en tout état de choses il fallait séparer Charles X de ses ministres , et ne porter aucune atteinte à lJ inviolabilité du roi1; M. Sébastiani , qui repoussa une députation des électeurs de Paris en s'écriant que d'une réunion de famille on ne devait point faire une assemblée délibérante , et qu'il fallait se borner à supplier S. M. Charles X de vouloir bien changer son ministère et retirer les ordonnances 2; MM. Guizot et Charles Dupin 3 qui, en entendant

1 Opinion exprimée dans la reunion du 27, chez M. Casimir Périer.

2 Idem.

1 Le 28 , MM. Etienne Arago et Gauja, revenant de la prison de l'Abbaye dont ils avaient fait capituler le poste , voulurent traverser le pont des Arts. Sur la place de l'Institut, ils rencontrèrent M. Charles Dupin. Le costume en désordre des deux patriotes contrastait fort avec celui du pacifique député. Comme vous voilà fait , dit M. Dupin à M. Arago , est-ce donc là votre place? La vôtre, lui répliqua aussitôt le jeune Arago, en lui

M. Mauguin déclarer, chez M. Audry de Puiraveau, qu'il s'agissait d'une révolution, et que la place des députés était entre les phalanges populaires et les bataillons du despotisme, protestèrent contre tout ce qui sortirait de la légalité , et déclarèrent que le devoir des députés se bornait à arrêter C insurrection et à convaincre le roi qu'il avait été trompé par ses ministres l; qui, le même jour, de compagnie avec MM. Sébastiani et Bertin Devaux , s'enfuirent précipitamment du salon de M. Bérard , en apprenant que les patriotes venaient d'être battus et que l'Hôtel-de- Yille était retombé au pouvoir des troupes royales2.

montrant du doigt le lieu d'où partait la" fusillade, la vôtre, M. Dupin, esta l'Hôtel-de-Yille, comme député de Paris.

— * « A ce mot de révolution, plusieurs députés se lèvent et me- » nacent de se retirer à l'instant même. C'est une explosion de » toutes les lâchetés qui s'étaient laissé entraîner dans cette réu- » nion. MM. Charles Dupin, Sébastiani et Guizotse distinguent » au nombre des plus zélés partisans de l'ordre légal. Je pro— » teste contre tout acte qui sortirait de la légalité , s'écrie M. Du- »pin. Que parlez-vous de résistance? dit M. Sébastiani, avecco- » 1ère et précipitation , il ne s'agit ici que de sauver l'ordre «légal. La moindre imprudence, ajoute M. Guizot, eompro- » mettrait notre bon droit. Notre devoir à nous n'est point , » comme on le dit, de prendre part pour ou contre le peuple, » mais de nous constituer médiateurs, d'arrêter le mouvement » populaire , et de convaincre le roi qu'il a été trompé par ses » ministres. » ( Histoire de la révolution de i83o.)

2 Voir Y Histoire des hommes et des choses de juillet , vol. 2, p. 22-3 et suivantes.

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Les hommes de la légalité et de Louis -Philippe étaient encore M. de Broglie, qui négocia jusqu'au dernier moment , avec M. de Mortemart, en faveur de Charles X, et qui, le 5i , déclarait à la chambre des pairs qu'il n'y avait rien de fait, puisque le vote de la noble chambre n'était pas venu s'ajouter à celui de la chambre des députés P; M. de Broglie, qui , h F issue du combat , défendait encore aux imprimeurs de la capitale de publier aucune proclamation diffamatoire de S. M. Charles X ; M. d'Argout, le Pylade de M. de Mortemart et l'ambassadeur de Saint-Cloud; M. Soult, l'homme du monument de Quiberon , l'implacable exécuteur des haines légitimistes, qui traitait Bonaparte iï aventurier, et appelait Louis XVIII son souverain légitime et bien aimé; M. Thiers, oui le 27 à minuit soutenait, en ma présence, chez M. Cadet-Gassicourt , qu'il fallait garder les apparences de la légalité ; qui partit le 28 emportant avec lui tout ce qu'il possédait, et ne reparut à Paris que le 3o; M. Odier, qui, par modestie , refusa, le 29, de faire partie de la commis-

1 « Les députés, dit M. de Chateaubriand, ont déjà présenté leur déclaration au lieutenant-général ; est-il de notre dignité de délibérer lorsque tout est consommé ? — Non , répond M. de Broglie, on ne nous en a pas officiellement informés, et par conséquent nous n'en savons rien : nous devons supposer que tout se passe dans les formes régulières , et pour nous , il n'y a rien de fait tant que notre vote n'est pas venu s'ajouter à celui de l'autre chambre.

sion municipale % et qui, le iet août, ne concevait pas encore qu'on pût songer à mettre la couronne sur la tête du duc d'Orléans. Les hommes de la légalité, les hommes sympathiques au cœur de S. M. Louis -Philippe, composaient enfin cette tourbe d'intrigans et de trembleurs qui, jusqu'au dernier moment, paralysèrent les efforts des patriotes qui voulaient l'insurrection , les couleurs nationales et le renversement de la dynastie.

Voyons maintenant quels étaient les hommes de la violence , c'est-à-dire ceux qui ne voulaient ni du drapeau blanc ni des Bourbons. Ces hommes,

5 Voici la lettre de refus que M. Odier adressa à la commission municipale.

« Messieurs et chers collègues,

» Lorsque les députés se sont occupes ce matin de la nomina- » tion des membres de la commission , voyant qu'ils pensaient à » moi pour en faire partie , je les ai suppliés de n'en rien faire , » parce qu'il m' était^impossible d'accepter un pareil honneur, et » je viens vous réitérer que je ne me sens ni la force ni la capa- » cité nécessaires , et que je persiste dans mon refus. Il n'y a ni » peur ni fausse modestie dans mes motifs , ainsi que je l'ai mar- » que à M. Laffitte dès que j'ai eu connaissance de la nomina- » tion. Le choix qu'on a fait des autres membres de la commission » augmente les regrets que j'ai de ne pouvoir être leur collègue.

» Recevez l'assurance des sentimens d'estime et de considé- » ration

» De votre bien dévoué serviteur et collègue. » A. Odier. » Paria 29 juillet à 4 heures 3f4.»

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devenus si odieux à la monarchie citoyenne, sont d'abord les hommes du peuple qui, antérieurement aux calculs et aux combinaisons de parti, combattaient de sentiment et mouraient d'instinct pour la liberté outragée. Le peuple, avant tous autres , et avec lui, parmi lui , les héroïques jeunes gens qui guidaient son courage , partageaient ses périls , et qui , pressentant la pusillanimité de ses représentans légaux , lui créaient des autorités fictives \ Mais , à côté du peuple et bientôt à sa tête , les grands citoyens qui , peu soucieux du résultat , accoururent à la voix de la patrie et se jetèrent corps et biens dans le mouvement révolutionnaire , sans s'arrêter à de serviles et honteuses transactions avec un gouvernement oppresseur. Les hommes de la violence sont , par exemple , les six députés 2 qui, le 28 au soir, abandonnés par tous leurs collègues ( parce qu'ils leur avaient proposé de revêtir leur costume , d'arborer la cocarde tricolore et de se jeter, tête baissée, dans les rangs du peuple),

1 Le gouvernement provisoire , composé de MM. le due de Choiseul , Lafayette et Gérard , qui produisit un si heureux effet sur l'esprit public , fut de l'invention des patriotes réunis dans les bureaux du National ; c'est M. Tascliereau qui signa les trois noms de ces députés et les apposa sur la nomination de M. Duvergier comme directeur de l'imprimerie royale. On n?a fait depuis que rectifier ces trois signature-, à l'égard de cette nomination.

2 Lafayette, Delaborde , Laflitte, Mauguin , Audry de Puiraveau et Bérard.

et restés seuls chez M. Audry de Puiraveau, en sortirent à minuit, résolus de relever glorieusement le drapeau national , ou de périr avec les défenseurs de la liberté.

Le 26, les hommes de la violence et du désordre, c'étaient (pour procéder chronologiquement et sans égard aux déviations ultérieures) M. Delaborde, acceptant la présidence des journalistes insurgés contre le gouvernement de Charles X , convoquant chez lui une réunion de députés pour organiser et généraliser la résistance aux ordonnances; JM.Bavoux, demandant que les députés présens à Paris se constituassent en assemblée nationale ; le vénérable Daunou , déclarant que l'appel au peuple était le seul moyen de salut public que la tyrannie eût laissé à la disposition des représcntans du pays ; M. de Scho-> nen, ajoutant quil fallait crier aux armes!

Le 27, les hommes de la violence, c'étaient MM. Mauguin, Audry de Puiraveau, Bérard, Labbey de Pompieres , soutenant , dans la réunion Périer , que « Charles X, en violentant la charte » par toutes et chacune des ordonnances , s'était » dépouillé du droit même de dissoudre la chambre, » et que les députés restaient , par ce fait , investis » de toute la plénitude du mandat électoral ; qu'il » était absurde d'invoquer la légalité envers un pou- » voir qui venait d'en briser lui-même tous les liens, » et que , lorsqu'il s'agissait de la liberté ou de l'es- » clavage de la France , du gouvernement représen~

ET LA CONTRE-KÉVOLTJTION DE l83o. 2ôJ

» tatif ou de la tyrannie d'un seul , le salut de la » chose publique ne résidait plus que dans le succès » d'une résistance ouverte à l'oppression \ »

Le 28 , les hommes de la violence étaient Lafayette, qui , arrivé la veille à 7 heures du soir , s'était empressé d'offrir l'appui de son nom et de sa personne aux chefs de l'insurrection, Joubert, Levavasseur , Thomas , Guinard, etc. , et de se mettre en rapport avec cette glorieuse Ecole Polytechnique, que poursuivent aujourd'hui tant d'abjectes persécutions ; Lafayette, qui , dans le but d'associer les députés au soulèvement populaire , se rendit , le 28, à la réunion Puiraveau , et se déclara tout d'abord pour l'insurrection , le drapeau tricolore et un gouvernement provisoire 2 , tandis que deux des ministres actuels de Louis-Philippe suppliaient leurs collègues de rester fidèles à la légalité. « J'avoue , dit La- » fayette que ? je comprends mal la légalité avec le » Moniteur d'avant hier et la fusillade qui dure de- » puis deux jours. Quant à moi, je déclare que c'est «bien d'une révolution qu'il s'agit, et je propose la «création immédiate d'un gouvernement proviy> soire. > Lafayette , blâmant toute négociation avec

1 Histoire des hommes et des choses de juillet.

2 J'ai rapporté ailleurs l'effet que cette déclaration produisit sur la généralité des députés présens, et particulièrement sur le comte Sébasliani , qui quitta la séance en criant : « On veut » donc une révolution , puisqu'on ose nous proposer un gouver- » neinent provisoire ! »

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le duc de Raguse et voulant qu'on se bornât à lui enjoindre, au nom du peuple, de faire cesser le feu, ajouta que, quelle que fût la détermination de ses collègues, il se considérait comme engagé personnellement et d'honneur dans la cause du peuple, et que , dès le lendemain au point du jour, il serait à la tête de l'insurrection. Les hommes de la. violence étaient encore Mauguin, aussi beau de courage que d'éloquence ; Audry de Puiraveau , sacrifiant tout à la liberté ; Laffitte , affligé d'une véritable infirmité de cœur pour la monarchie citoyenne , mais toujours doué d'un sang-froid et d'un patriotisme d'autant plus admirables que le danger estplus prochain et plus grand; Laffitte, qui, le 2 8, [chez M. Bérard, voyant ses collègues plongés dans une lâche hésitation, en attendant la réponse du maréchal Marmont ' , leur adressa ces paroles énergiques :

« Messieurs , le sang coule à torrens, et nous per- » dons notre temps en vaines discussions ; six heures » se sont écoulées depuis que nous attendons inutile- ;> ment la réponse du duc de Raguse. Ce silence ne » vous 1 évèle-t-il pas la pensée de Saint-Cloud ? Pen- »sez-vous échapper à sa colère? Si vous n'en avez » pas fait assez pour vous sauver , vous en avez fait

1 On se rappelle que le duc de Raguse avait promis , le matin , à la députation des cinq , de transmettre ses propositions à St.-Cloud et de leur faire connaître la réponse de Charles X.

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» plus qu'il n'en faut pour vous perdre. Ce matin » j'ai déclaré , pour vous comme pour moi , que nous » allions nous placer en tête du mouvement ; le fait » est moins dangereux pour nous que la menace ; » combattre ou se soumettre , il n'y a plus à balan- » cer : n'avons-nous pas aussi notre responsabilité * envers le pays ? Notre devoir est ici d'accord avec » notre intérêt ; il n'y a que les tergiversations qui «compromettent1. »

Le 29, les hommes de la violence , c'étaient encore M. Lafîitte faisant de son hôtel le quartiergénéral de l'insurrection , confiant ses trésors et sa vie à la loyauté populaire, distribuant des cartouches aux insurgés , envoyant des instructions dans les départemens , poussant partout à la révolution , conjurant ses collègues, réunis chez lui, de la diriger vers la branche cadette , stimulant de tous ses efforts l'inertie peureuse de Neuilly , négociant avec les troupes de Charles X, et recevant dans son hôtel les deux régimens que son frère venait d'entraîner dans la cause du peuple2; M. Mauguin, demandant à grands cris la formation d'un gouvernement provisoire, afin, disait-il, de tâcher de rattraper le peuple

1 Et tout bas , son idée fixe en tête , M. Lafîitte disait à chacun : Prenez le duc* d'Orléans ; le moyen certain d'en finir avec la branche aînée , c'est de lui substituer la branche cadette.

2 Voir Documens historiques ? n° g.

gui avait laissé les députés si en arrière de lui ; Lafayette prenant le commandement de la garde nationale, se mettant en marche pour l'Hôtel-de-Yille au milieu d'une population ivre d'enthousiasme et de joie , et qui, abandonnée trois jours à elle-même , voyait, comme je l'ai dit ailleurs, paraître un généralissime qui lui rappelait cinquante ans de combats soutenus pour la liberté; Lafayette, faisant arborer le drapeau tricolore sur les tours de l'Hôtel- de-Tille , disant au peuple des barricades: La liberté triomphera, ou nous périrons ensemble1 ; à l'armée : Votre cause ne pouvait pas être long-temps séparée de la cause de la nation: votre gloire n'estelle pas notre plus cher patrimoine ? venez à nous nous vous recevrons comme des frères 2 ; Lafayette, consolidant la victoire du peuple , réorganisant les services publics, rasseyant la société ébranlée jusque dans ses fondemens , et répondant^, concurremment avec MM. Mauguin et Audry de Puiraveau , aux ambassadeurs de Charles X: // est trop tard, la famille royale a cessé de régner ; Lafayette , poursuivant les succès de la victoire populaire, repoussant la branche aînée de sa dernière position , et, comme le disait à la tribune M. Madier de Montjau, faisant de sa popularité et de sa gloire un talisman contre l'anarchie, personnifiant en lui le parti de l'insurrection

* Proclamation au peuple.

Proclamation à l'armée.

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qu'une pensée accusatrice appelle aujourd'hui le parti de la violence , en opposition au parti de la légalité, objet de toutes les prédilections de la royauté nouvelle.

Ainsi donc plus de doute sur la manière dont la monarchie du 7 août envisage la révolution de juillet : à ses yeux cette révolution n'est qu'un acte de violence dont elle fait contraster la culpabilité punie avec la vertu récompensée des hommes qui , dans cette grande commotion , surent rester fidèles à la légalité. Violence et légalité, c'est-à-dire crime et vertu , tels sont les caractères auxquels désormais il faut reconnaître les deux camps dont l'un a fait la révolution de juillet dans l'intérêti de la liberté, et dont l'autre l'a exploitée dans l'intérêt d'une famille et d'une coterie. En résumé, les hommes de la légalité sont ceux qui, aux grands jours de i83o, défendaient timidement la constitutionnalité de la dissolution de la chambre, le maintien de l'autorité royale de Charles X , la nécessité de renoncer à l'emploi de la force et de se borner à solliciter , par de respectueuses remontrances , le retrait des ordonnances qui frappaient la France d'interdit. Les hommes de la violence sont ceux qui soutenaient hautement que tous les [liens entre le pays et un trône parjure étaient brisés; qu'il était absurde et déloyal d'invoquer la légalité en faveur d'un gouvernement qui l'avait foulée aux pieds , et que le salut de la chose publique ne résidait plus que dans le 1. 16

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succès d'une résistance opiniâtre contre l'oppression. En remontant plus haut , le parti de la légalité est celui qui , depuis vingt ans , a fait cause commune avec l'émigration et l'étranger , pour bénéficier des désastres de la France , et dont on pourrait dire ce que Salluste disait de Domitien : « Il n'a » pas un seul de ses membres qui n'ait pris part à «quelque action honteuse , sa langue est consacrée » au mensonge , et ses pieds à la fuite » ; le parti de la violence est celui qui , à toutes les époques de notre histoire révolutionnaire, plaça la France et la liberté avant tout; qui ne pactisa jamais avec les ennemis de la patrie , et qui , sans vouloir la guerre, chérissant et désirant la paix, aima toujours mieux voir l'Europe envahie par nos soldats que la France envahie par les soldats de l'Europe. Le parti de la légalité est un insipide mélange de Goblentz et de Gand ; le parti de la violence est celui qui, aussi étranger aux fureurs politiques qu'aux doctrines lâches et pusillanimes de toutes les époques , a hérité de l'horreur que la dépendance de la France aux volontés de l'étranger inspirait aux Girondins, à la convention , au directoire , au consulat et à l'empire. Enfin , le parti de la légalité est celui qui, en 1 8 1 4 et 1 8 1 5, vainqueur par la trahison et l'étranger, appela les Bourbons sur le trône ; le parti de la violence est celui qui, trahi et vaincu, les subit, mais ne les accepta pas, et en appela au patriotisme des générations futures.

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE l85o. 2/p

C'est dans le premier de ces deux camps que la monarchie citoyenne plante ouvertement son drapeau. Elle prend pour champions les hommes de la légalité : arrière donc les hommes de la violence.

Et , jcependant , voyez l'inconséquence : la monarchie citoyenne croit , je ne sais comment , devoir infirmer en quelque sorte la gloire des héros de la légalité. Savez - vous , par exemple , pourquoi MM. Sébastiani, Lobau, Guizot, Willemain, Dupin , etc. , etc. , ne se jetèrent point dans l'insurrection? Écoutez bien; car l'aveu est vraiment naïf. Les doctrinaires restèrent dans la légalité, parce que « les plus intrépides doutaient avec raison du succès de l'insurrection » *. Je le crois bien, ma foi.

Et qui ne sait que les doctrinaires eussent pris une tout autre attitude s'ils avaient été certains du triomphe de l'insurrection? A qui , s'il vous plaît , ont-ils donné le droit de douter de leur dévouement à la victoire? Vienne à triompher la république, et voi ' verrez si la légalité sait, oui ou non, s'assouplir aux exigences de la république. Voici encore pourquoi les fleurons delà couronne citoyenne n'ont eu garde de se mêler aux combats de juillet. C'est que, si M. de Polignacne croyait pas à la possibilité d'une défaite, les hommes de sens de l'opposition ne pouvaient pas être assurés de la victoire. A la bonne heure ; voilà du moins une raison plausible et clairement exposée.

1 Deux ans de règne.

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Et au fait, comme le dit fort bien le 7 août, il y a des individus qui sont admirables pour deviner l'événement1 ; mais les courages doctrinaires n'ont pas à ce point la prescience de l'avenir, et, pour me servir des expressions de la royauté des barricades, il serait souverainement injuste de leur faire un reproche d'avoir doute du succès de la force brutale , ayant devant les yeux les résultats des échauffo urées de 1 820, 1821 et 1827*.

Sérieusement , l'ingénieuse idée d'aller consulter l'ennemi avant de lui livrer bataille , ne pouvait se présenter qu'à l'imagination du 7 août. Lui seul , aussi, était capable de mesurer l'intelligence de l'opposition patriote à la judiciaire étroite de M. de Polignac , et l'irrésistible puissance d'un peuple en révolution à la force d'échiquier de quelques régimens combattant à regret pour la tyrannie. Il est bien certain que le ministre de Charles X n'eût point hasardé le coup d'état du 26 juillet, s'il eût prévu les événemens du 29 ; et il ne faut pas être doué d'une royale pénétration pour saisir une vérité de cette force. Mais M. de Polignac avait-il vu , d'aussi près que les hommes de la légalité , l'héroïsme du peuple des barricades? Mais M. de Polignac... Je n'ose insister davantage : on raisonne mal quand on rit, et la royauté citoyenne, redoutant une dé-

4 Deux ans de règne.

* Deux ans de règne.

ET LA C0MHE-ÏU3V0IIJTI0N DE l85o. 5/t5

faite parce que M. de Polignac comptait sur une victoire , me rappelle malgré moi la phrase d'Odry clans le Sauveur : « Le lâche ! il fait le brave parce qu'il voit que j'ai peur. »

Remarquez aussi celte autre naïveté de l'héroïque monarchie. « Afin , dit-elle , d'inspirer plus de con- » fiance à la réunion Cadet-Gassicourt (dans la nuit » du 27 au 28 juillet) , M. de Schonen prit sur lui d'af- » fermer l'existence d'une réunion permanente de dé- » pûtes, constante dans ses efforts pour repousser par » la force la violation de la constitution du pays. » Cette réunion permanente , pour repousser par la force la violation de la constitution du pays , était donc , même à vos yeux , un devoir pour les députés de la France? Ils l'ont donc trahi ce devoir? Tout cela est vraiment d'une inconséquence fort risible.

Mais voici qui n'est point risible ; car l'absurdité mêlée au mensonge n'égaie personne. « Après tout , » ajoute le 7 août, en parlant de la mâle énergie des » Lafayette , des Mauguin , des Laffitte ; après tout , » qu'on nous dise à quoi servaient tousces discours vio » lens\ » A quoi? à entraîner quelques députés dans la cause du peuple , à encourager, fortifier et généraliser la résistance , tandis que les palinodies ou le silence des hommes de la légalité tendaient à la désarmer et

* Deux ans de règne»

à l'éteindre. Vous demandez ensuite « en quoi les uns différaient des autres » . Ils différaient si essentiellement que , la légitimité triomphant , les uns auraient porté leur tête sur l'échafaud , tandis que les autres auraient reçu des congratulations et des portefeuilles.

Vous ajoutez : « On dit que M. de Lafayette par- » lait déjà d'établir son quartier-général à Paris. » C'est une erreur, M. de Lafayette n'a rien dit de » pareil dans la réunion du 28. 11 était alors fort » réservé ; et peut-être au fond était-il de ceux qui » ne croyaient guère à la victoire1. » Si, comme moi, vous aviez assisté à cette réunion, je vous dirais : « Vous mentez à votre conscience. » Mais comme vous n'y étiez 'point, j'imiterai votre politesse et je me bornerai à vous répondre: « C'est par erreur que vous niez des paroles à l'appui desquelles je pourrais , s'il en était besoin , invoquer le témoignage de tous les hommes d'honneur qu'elles frappèrent d'admiration et de respect. Quant aux craintes que vous supposez au général Lafayette , je vous demander ai , moi , quelle est l'action de sa longue vie qui vous autorise à fouiller dans son ne^le cœur pour y découvrir une lâcheté. Des lâchetés I vos hommes de la légalité en suent par tous les pores, mais Lafayette vous défie d'en signaler une seule qui lui appartienne. »

1 Deux ans de règne.

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE 1 85o. 2^7

« Le général Gérard fut le premier qui se mit à » la têtejde la force armée dans les trois jours, ce dont » on a voulu faire honneur à M. de Lafayette. . ,. Les «premières paroles de M. de Lafayette, en entrant » dans le salon de M. Laffitte , furent : qu'il avait «reçu plusieurs invitations à l'effet de prendre le » commandement de la garde nationale. Cette offre » fut accueillie ; mais on lui répondit que déjà le » général Gérard venait de prendre le commande- »ment de toute la force armée. En effet, tandis que » M. de Lafayette admirait les barricades ou lisait les » lettres qui lui étaient adressées , au lieu de se dé- » clarer le chef de la garde nationale , comme on le » lui conseillait , le général Gérard agissait. Le général » s'était déclaré le chef militaire du mouvement , et, «tandis que M. de Lafayette délibérait , le général » Gérard passait déjà en revue la force armée. . . Le » général Gérard monta à cheval sur les trois heures «et parcourut la ligne des boulevarts, depuis le «boulevart de la Madeleine jusqu'au boulevart » Poissonnière, réunissant tout ce qu'il pouvait ren- » contrer de soldats et defgardes nationaux \ »

Enfin « c'est [au général Gérard qu'appartient » l'honneur d'avoir fait le plus pour la révolution de » 1 85o ; au général Gérard qui se mit réellement le » premier à la tête de la force armée , et qui se mon-

Deux ans de règne.

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» tra le plus homme d'action , dès le matin du 29 » juillet *. »

Il est naturel que la royauté du 7 août se montre vaine de compter à sa cour un homme de probité et de courage tel que M. le maréchal Gérard : c'est chose remarquable dans un pareil refuge. Mais ce que je ne conçois point , c'est que , en créant au maréchal Gérard une gloire de plus , et dont il peut fort bien se passer , on expose cet excellent citoyen à une dénégation qui, cependant, ne saurait s'adresser qu'à ses maladroits apologistes. Certes, personne ne professe plus d'estime et de respect que moi pour le maréchal Gérard : quel est le patriotisme qui n'a point ses intervalles d'activité et de langueur? Mais, témoin et acteur dans le grand drame de juillet , placé à côté de l'honorable général pendant les momens les plus décisifs de sa participation aux événemens du 29 et du 5o , honoré même par lui d'une mission de quelque importance auprès de M. de Latour-Maubourg , gouverneur de l'hôtel des Invalides, j'ai qualité pour rétablir la vérité des faits qui lui sont attribués; et, en remplissant ce devoir , je crois donner une nouvelle preuve de mon estime pour le caractère du maréchal Gérard qui certes est trop riche de son propre fonds pour vouloir se parer d'une palme d'emprunt.

1 Deux ans de règne.

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION DE l85o. 2^Q

Et d'abord, est-il vrai que le général Gérard ait pris le commandement de la force armée antérieurement à M. de Lafayette? Je répondrai par une autorité que personne sans doute ne sera tenté de récuser.

EXTRAIT DU rROCÉS-VERBAL DE LA RÉUNION DES DEPUTES.

SÉANCE DU 29 JUILLET 1 83o , CHEZ M. LAFFITTE ,

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