‹ Louis Philippe et la Contre-révolution de 1830Chapitre 75 sur 84 · N°XV · texte numérisé non relu

N°XV

(Page 239 du texte.)

La défection , ou en termes plus exacts , le sentiment d'honneur et de patriotisme qui, le 29 juillet i83o , enleva deux braves régimens à la cause royale, exerça une importance trop décisive sur l'issue de la révolution , pour que l'histoire puisse refuser d'admettre ies réclamations de quiconque revendique l'honneur d'avoir déterminé ou facilité cet heurenx événement. Il est d'ailleurs des circonstances où une querelle d'individus, toujours mesquine en elle-même , s'ennoblit des choses auxquelles elle se rapporte. C'est en ce sens que je crois devoir accorder , dans ce livre , une place au débat qui s'est élevé entre M. Eugène Laffitte et un aide-de-camp de Louis- Philippe , relativement au plus ou moins de participation que chacun de ces messieurs a eu au refus de nos soldats de combattre contre leurs compatriotes. Sans rien préjuger sur l'autorité dès assertions des deux compétiteurs , je me bornerai à mettre les documens dont ils m'ont nanti sous les yeux de mes lecteurs, qui pourront ainsi prononcer avec connaissance de cause.

En parlant des événemens du 29, j'avais dit dans mon Histoire des hommes et des choses de juillet :

* Sur un autre

» point, les 5 me et 53me régimens d'infanterie de ligue, en-

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«traînés par un des frères de M. Laflitte qui eut l'audaCe de se »jeter au milieu des soldats, venaient de se détacher des troupes »royales et de rentrer dans leurs casernes , à condition de garder »leurs armes, et de ne point se battre contre leurs cama- » rades. »

M. le général Heymès, aide- de-camp de S. M. Louis- Philippe , voyant dans ce fait , ainsi rapporté , un préjudice à sa gloire , me fit l'honneur de m'adresser la réclamation suivante :

««Pavillon Marsan, 19 août i832.

» Monsieur,

» Je viens de lire dans votre Histoire des choses et des hommes » de juillet , pag. 238 , un fait qui aura besoin d'être rectifié» » Vous dites : Sur un autre point , les 5me et 53me régimens d'in- » fanterie de ligne , entraînés par un des frères de M. Lafïitte » qui eut l'audace de se jeter au milieu des soldats, venaient de » se détacher des troupes royales et de rentrer à leurs caser— » nés , etc. Le fait des régimens ne peut être mis en doute ; il a » eu lieu sur la place Vendôme , et M. Lafïitte (le frère) en a été » témoin ; mais l'action d'avoir entraîné les troupes appartient » tout entière à M. le colonel Heymès , ancien aide-de-camp du » maréchal Ney (maintenant aide-de-camp du roi) , qui avait » reçu cette honorable mission de M. le maréchal Gérard.

» Je vous crois trop ami de la vérité pour n'être pas assuré » d'avance que vous rendrez à chacun ce qui lui appartient.

» Croyez, je vous prie, monsieur, à la considération distinguée

» De votre obéissant serviteur, » Général Heïmès , » Aide-de-camp du roi , aux Tuileries. »

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Âpres avoir pris tous les renseignemens propres à éclairer ma religion d'historien , je répondis au général :

« Monsieur le général ,

» Vous avez raison de me croire trop ami de la vérité pour ne » point me faire un devoir de rendre à chacun ce que je croîs lui » appartenir de blâme ou d'éloge dans l'histoire des événemens ♦> dont je viens de rappeler quelques souvenirs. Aussi me suis-je » empressé de remonter à la source des informations d'après les- » quelles j'ai parlé de la conduite des 5me et 53me régimens de » ligne, ainsi que de celle de M. Laffilte à qui j'ai, à tort selon >♦ vous, attribué le mérite d'avoir détaché ces braves de la cause » royale.

» Si l'examen scrupuleux auquel je viens de me livrer melais- » sait la conviction que j'ai commis une erreur, croyez , monsieur » le général., que nulle considération ne prévaudrait sur les » droits de la vérité, et que la nouvelle édition que je prépare » vous donnerait ample et complète satisfaction, à cet égard. » Mais j'ai, pour persister dans ma première opinion, une autorité » qu'il ne m'est pas permis de récuser, et cette autorité c'est » la vôtre , monsieur le général.

» Permettez-moi en effet de mettre en regard de la lettre que » vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc le 19 août i832 , une » déclaration signée par vous le 2 octobre i83o. Dans la pre- » mière, vous m'affirmez que M. Laffilte n'a été que témoin des » mouvemens opérés par les 5me et 5Zme régimens, et que l'ac- » tion (P avoir entraîné ces^ corps appartient tout entière à M. le » coton el Heymès. Dans la seconde vous certifiez, au contraire, » que ce même M. Laffilte a puissamment contribué, tant par sa » présence que par son nom et son éloquence, à déterminer ces ré-

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» gimens à venir se ranger de notre coté (le côté du peuple sans » doute). Certes, voilà deux versions qui se contredisent assez » positivement , et cependant Tune et l'autre m'apparaissent avec » la garantie du nom de M . le colonel Heymès. Veuillez , mon- » sieur le général , me dire à laquelle des deux je dois m'ar- » rêter.

• Bien convaincu toutefois que la participation active de » M. LafRtte dans l'affaire de la place Vendôme , ainsi que la dé- » claration signée par M. le colonel Heymès sont entièrement » effacés de la mémoire de ce brave officier, je pense, M. le gé- » néral , que la réclamation que vous m'avez fait l'honneur de » m'adresser n'est point du domaine de la publicité , et qu'elle » ne doit pas sortir de mon portefeuille. Si cependant vous en » jugiez autrement , vous* me trouveriez prêt à me conformer à » vos désirs.

»> J'ai l'honneur d'être avec une considération distinguée,

» Monsieur le général ,

» Votre très-humble serviteur,

» B» Sarrans jeune. »

De nouveaux renseignemens m'ayant appris que M. le général Heymès avait aussi contribué puissamment à la détermination des deux régimens , dont la retraite avait si activé la victoire du peuple , je me fis un devoir d'enregistrer les droits de M. le général Heymès dans la seconde édition de mon ouvrage, sans exclure ceux de M. Lafïitte. Il paraît cependant que cet acte de justice a paru insuffisant au général , puisque , clans un ouvrage

composé aux Tuileries et avec les inspirations des hommes des Tuileries, on lit:

« Il s'agissait de trouver quelqu'un pour entrer en "pour- » parlers avec les régimens, qui se trouvaient sur la place Ven- » dôme. Le général Gérard proposa celte commission à M/le » colonel Heymès, ancien aide-de-camp du maréchal Ney, » aujourd'hui général aide-de-camp du roi. M. Heymès ac- » cepta sur-le-champ. Il partit seul , vêtu en bourgeois ,~pour » se rendre à la place Vendôme. Il rencontra en chemin plusieurs » gardes nationaux habillés et en armes , entr autres M. Laffitte n-frè/e , et , s'étant mis à leur tête , il arriva sur la place Ven- » dôme. Là il les pria de l'attendre l'arme au pied , et s'avança » seul vers la troupe. Deux régimens de ligne étaient rangés en "bataille, le 53me et le 5me. M. Heymès marcha d'abord en » présence du 53medont il demanda le colonel. Les officiers l'en- » tourent après qu'il s'est nommé. Alors il leur parle de l'état où » se trouve la capitale. Il leur dit qu'il ne s'agissait point d'un » mouvement partiel et de peu d'importance , mais que ce mou- » vement était général , et ne faisait que s'accroître de momehs » en momens ; que persister à se séparer des citoyens et faire » usage de leurs armes contre eux, c'était se mettre dans une » fausse position à l'égard du peuple ; qu'il était urgent que la » ligne fît cause commune avec les bourgeois, afin d'arrêter l'ef- » fusion du sang en se ralliant à la nation.

» Après quelques pourparlers , M. Heymès prit la main du co- » lonel du 53me. Celui-ci fit faire un mouvement , et commanda » la marche vers la rue de la Paix et le boulevart. Alors M. Hey- » mes chargea M. Laffitte de conduire ce régiment vers le quar- » tier de la réunion Laffitte , rue d'Artois.

» Pendant que ce mouvement s'opérait , le 5me de ligne y » rangé en bataille à la place Vendôme, ne bougeait pas; et » comme il n'avait aucune connaissance de ce qui s'était passé » entre le 53me et M. Heymès , il paraissait inquiet du mouve-

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» ment que venait de faire ce régiment du côté de la rue de » la Paix. M. Heymès alla vers le 5me pour faire ce qu'il avait » fait à l'égard de l'autre.

» Après quelques instans d'hésitation de la part de quelques » officiers, M. Heymès aperçut le lieutenant-colonel, vieux sol- » dat , qui , comprenant la situation critique des troupes à l'égard » du peuple, prit sur lui de faire faire Un mouvement; alors le » 5me suivit immédiatement le 53mo vers la rue de la Paix, et » marcha , accompagné de M. Heymès , pour se rendre du côté » de la réunion Laflitte. Tous les officiers supérieurs du régiment » s'étant réunis dans les salons de M. Laffitle , le général Gérard wleur fit une harangue, et ils furent gagnés à la cause du » peuple.

» M. Le colonel Heymès fut donc pour beaucoup dans la » diversion qui fut opérée le 29 parle 53me et le 5me de ligne ; » il a contribué, par son patriotisme et sa présence d'esprit, à » détacher les troupes d'une cause anti-nationale , et le pays lui >» en doit de la reconnaissance. »

Telle est la part que l'historien du palais fait à M. le général Heymès dans les événemens du 29 juillet. Voici celle que réclame M. Eugène Laffitle , ainsi que les prèces qu'il fournit à l'appui de sa réclamation.

» J'ai, m'écrit-il, pris connaissance du tissu de mensonges «publié sous le titre de Deux ans de règne. Il n'est pas de «juste-milieu qui n'y trouve son piédestal , pas de patriote » qui n'y soit dénigré. Les pages 59, 60 , etc., consacrées à «l'ovation de M. le colonel Heymès, ne me permettent pas »de garder le silence, et je pense que la publication de «la note et des documens suivans est indispensable. En » conséquence je prends la liberté de vous les adresser, etc.»

Voici les documens dont parle M. Eugène Laflitte :

LETTRE DU CAPITAINE GlLLANT.

« Vincennes, le 29 octobre l83o.

» A M . Lajjitte , capitaine des grenadiers du Ier bataillon , » 2e légion de la garde nationale de Paris,

» Monsieur,

» C'est avec plaisir que je vous donnerai les détails que vous » désirez relativement à la journée du 29 juillet dernier.

» Le 29 , dans la rue de la Paix , le 53me régiment , dont je » fais partie, reçut Tordre de s'opposer au mouvement d'une » colonne de Parisiens venant du boulevart , et de faire feu. Un » refus formel d'exécuter un pareil ordre fut toute la re'ponse » de ce régiment. Ce fut alors que le corps d'officiers (le colonel » et les chefs de bataillon exceptés) envoya chez M. Laffitte , » rue d'Artois , dire au général Gérard que le 53me faisait et avait » toujours fait cause commune avec le peuple , et qu^il pouvait » disposer de ce régiment. Vous vîntes alors , monsieur , avec » M. le colonel Heymès sur la place Vemdôme , où vous en- » trâtes en pourparlers avec notre colonel et plusieurs officiers. » Là furent réglées entre vous deux les conditions dont vous » nous promîtes la ratification par MM. les députés réunis chez » M. votre frère , où nous nous rendîmes immédiatement , ac- »> compagnes de vous et du peloton de garde nationale sous vos » ordres.

» En sortant de chez M. votre frère , vous reçûtes l'ordre du » général Gérard de marcher , avec vos hommes , en tête de » notre régiment jusqu'à la caserne Popincourt , afin de faire » connaître au peuple armé les conditions ratifiées par les dépu-

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» tés, et les faire respecter strictement : mission , je me plais ici » à le dire , que vous avez remplie avec fermeté et loyauté.

» Je m'estime trop heureux , monsieur, de pouvoir, en ren- » dant hommage à la vérité , faire quelque chose qui puisse vous » être agréable.

»Le capitaine de grenadiers du 53me régiment, » Gillant. »

M. Laffitte ajoute :

« Que devient dès-lors l'allégation de l'auteur de Deux ans de » règne (pag. 5g) que M. Heymès s'était avancé seul vers le » 55me régiment? Voici l'un des officiers de ce corps , celui qui » s'est prononcé le premier pour adopter les propositions de » M. Laffitte, qui déclare que les conditions ont été réglées » entre M. Laffitte et le colonel du53me régiment1. »

» La vérité est qu'arrivé place Vendôme , M. Laffitte remit » le commandement de son peloton à M. Torras et se dirigea avec » M. Heymès et le sergent Richemont du 53me, vers le front de » ce régiment. Mais Iqui pouvait dans cette occurrence jouer le » principal rôle, de M. Laffitte revêtu de son uniforme , de M. Laf- » fitte frère du député chez qui était le quartier-général des pa- » triotes , ou de M. Heymès habillé en bourgeois et sans armes? » Mais M. Heymès lui-même conteste-t-il la présence de M. Laf- » fitte à la négociation qui eut lieu avec le colonel du 55morégi- » ment? Voici sa déclaration :

1 Ces conditions étaient :

io Que le régiment ne serait pas obligé de faire feu sur les troupes,

2° Que ses insignes seraient respectées ,

3° Que les armes resteraient entre 1( s mains des soldats,

4o Qu'aucune tentative ne serait faite contre leur existence.

« Pahiis-Royal , 2 octobre i83o.

» Je déclare que , le 29 juillet i83o , vers midi , ayant reçu » du général Gérard Tordre de me rendre place Vendôme , afin » d'essayer d'entraîner dans les rangs de la population le 53meré- » giment d'infanterie qui s'y trouvait en bataille , je rencontrai » M. Jean-Baptiste Laffitte, capitaine de grenadiers au ierba- » taillon , 2e, légion de la garde nationale de Paris , -en uniforme » (ce qui était rare alors ) , qu'il m'a accompagné jusque sur la- » dite place , et qu'il a puissamment contribué, tant par sa prc- » sence que par son nom et son éloquence , à déterminer ce ré- » giment à venir se ranger de notre côté.

» Que sur mon invitation , il a conduit cette troupe jusque » dans la rue d'Artois , où il l'a remise aux ordres du général » Gérard , et qu'une heure après, il a conduit ce même régiment » dans sa caserne.

» Que , par cette belle conduite, M. Laffitte a non seulement » empêché ce régiment de se débander, mais qu'il l'a raffermi » dans la démarche hasardeuse où nous venions de l'engager.

» M. Laffitte a en outre travaillé au maintien du bon ordre » parmi les soldats , ainsi qu'à leur faire conserver leurs armes , » dont les citoyens (désarmés) voulaient s'emparer.

» Signé le colonel Heymès. »

M, Laffitte continue :

« Où donc l'auteur de Deux ans de règne a-t-il puisé ses do- » cumens? M. Heymès lui-même déclare que M. Laffitte a con- » tribué par sa présence , par son nom et son éloquence, à déter- » miner ce régiment. La vérité est que le nom et la présence de

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» M. Laffitte en tète d'un peloton de gardes nationaux ont tout » décidé li .

» C'est-à-dire décidé le colonel et les chefs de bataillon , car » pour les officiers , ils l'étaient déjà , particulièrement les braves » capitaines Gillant , Henrion et Lefaucheux , lesquels ont été » décorés de la croix de juillet , et dont le premier a été nommé » chef de bataillon peu de jours après.

» Au reste , M. Laffitte ne s'est point procuré les pièces ci- » dessus les 2 et 9 octobre i83o , c'est-à-dire plus de deux mois » après les événemens , pour demander la décoration de juillet : » trop de témoins avaient assisté aux circonstances dont il s'agit » pour qu'il eût besoin d'appuyer ses droits deà pièces justificatives ; mais ayant appris, le Ier. octobre seulement, que certaines personnes ne rendaient, pas un compte fidèle des faits » en ce qui le concernait , il voulut se mettre à même de pou- » voir répondre aux allégations erronées que des historiens mal » informés ou de mauvaise foi pourraient, se permettre.dans la » suite. »

1 M. Heymès en sentit tellement l'importance que , trouvant M. Laffitte dans le marché Saint-Honoré occupé à réunir sa compagnie en uniforme , il ne lui donna pas le temps d'attendre un plus grand nombre d'hommes , lui disant que son nom ferait tout.

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