CHAPITRE X
Voltaire. 1754-1739 — I.* roi ne fait |ioint scs pûques. 1739.
Dans cc-Ue paix malsaine qu’avaient rétablie les Walpole, une chose devait les contrister ; c’est ce qui avait apparu si fortement en 1735 : La France était par elle-même.
Fort opposée à son gouvernement. Celui-ci avait renoncé à toute marine militaire. Mais la Frauce faisait des vaisseaux. À Lorient, à Saint-Malo renaissait un commerce hardi qui demain se ferait corsaire.
Autre découverte fâcheuse. Quelque soin que Fleury prît pour faire une guerre ridicule, le Français apparut un dangereux soldat.
La presse a pris l’élan, ne retournera plus à l’état étouffé, muet, de 1728. Des livres forts éclatent de moment en moment.
L’iiisloire a commencé, — narrative dans le Charles XII (1751), — réfléchie, politique, dans la Grandeur et décadence des Romains (1754). Ébauche magistrale, qui, par ce temps de petitesses, montrant dans sa hauteur la colossale antiquité, fait rougir le présent. — Autre effet, et plus vif, quand les Lettres anglaises opposent à nos misères la grandeur britannique, l’empire que l’Angleterre a pris dans les affaires humaines.
Dans ce livre, Voltaire, trop favorable à l’Angleterre, n’en établit pas moins une grande vérité qu’avaient dite les Lettres persanes : « Le protestantisme a vaincu ; en tous les sens, il a pris l’ascendant. » Il tolère et fait vivre en paix toute la variété des sectes. 11 a donné l’essor au gouvernement libre, à l’activité énergique qui fait trembler les mers. — Grands efforts. Et le peuple n’en est pas écrasé. Ce peuple, si différent du nôtre, est vêtu, est nourri. Il est fier, il raisonne. Il a jugé ses rois.
Newton à Westminster, le solennel hommage à la science, au génie, la royauté de la raison, c’est ce qui couronne le livre. Il essaye de nous introduire, non pas dans la vie du savant (comme lit l’ingénieux Fontenelle), mais dans la science elle-même, dans l’exposition difficile des lois astronomiques , physiques, au sein même de la
nature. Il ouvre au grand public, à l’ignorant, à tout le monde, l’entrée de la via sacra, où la science et la religion se confondront de plus en plus.
Pour lancer un tel livre, en 1733, Voltaire attendait, espérait la chute de Fleury. 11 ne le lâcha qu’en anglais et à Londres (août-septembre). Il retenait encore l’édition française à Rouen sous la clef. Mais ce terrible livre, comme un esprit qui rit des portes et des serrures, s’envola de lui-même. En France, en Hollande et partout, il circula, pour l’effroi de Voltaire qui, dans ses circonstances toutes nouvelles, eût voulu le garder encore.
Grand changement. Il redoutait l’exil. 11 avait pris racine. Il était marié.
Marié d’amitié avec un esprit sérieux, l’un des plus virils de la France, M” e Du Châtelet, si lettrée, si Servante, éprise des plus hautes études, traduisant Virgile et Newton. Elle était parfaitement libre, dans les idées d’alors, délaissée, oubliée de M. Du Châtelet. Elle avait vingt-sept ans, avait déjà vécu, traversé l’étude et le monde, n’avait rien trouvé pour le cœur. Elle avait des méthodes, point de fonds. C’est le fonds, la vie môme qu’elle sentit en ce petit livre. Son cœur fut plein, et se donna.
Voltaire était malade et dans sa crise obscure
de 1733 lorsque eet ange de Newton vint, amené par une amie, le voir dans son triste logis près Sainl-Gervais. Newton, comme on a vu, avait fait sa fortune, et il lui donna une femme, éprise et dévouée, très-noble compagnon de travail qui adoucit sa vie, qui n’altéra en rien, mais augmenta sa liberté.
Quinze ans durant il eut chez elle un agréable asile, très-près de la frontière, qui lui permit d’oser, mais parfois d’éluder l’orage. Il était, n’était pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la liberté.
En avril 1734, le danger fut réel, Voltaire quitta Paris. Une lettre de cachet fut lancée contre lui de Versailles, et en même temps, le Parlement, sur une plainte des curés, fit lacérer, brûler le petit livre par la main du bourreau (juin 1734).
Il était près d’Autun chez les Guise et les Richelieu qui ne le cachèrent pas. Il était sans asile. M“ Du Châtelet franchit le pas, et le cacha chez elle.
C’était chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du Châtelet. Homme d’esprit et dès longtemps désintéressé de sa femme, il trouva bon qu’elle abritât ce beau génie persécuté, sans famille, ami, ni foyer. Il défendit Voltaire, lui rendit des services.
(17.vH'39)
Ilote peu redoutable, à vrai dire, peu compromettant. Cette maigre figure, déjà de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire de plus, toujours mourant, entre la casse et le café, une ombre d’homme, il le disait lui-même, donnait peu l’idée d’un galant. Enfermé tout le jour, n’apparaissant qu’une heure, comme un farfadet de passage, même à Cirey on le voyait à peine. M"'° de Graffigny qui l’y vit, et M m * de Staal à Sceaux, lui trouvaient l’air d’un revenant, d’un petit moine d’autrefois aux yeux malins et doux, dont l’âme curieuse viendrait de l’autre monde visiter celui-ci.
Union bien sérieuse pour Émilie, jeune encore, belle et forte, dans son âge de vingt-sept ans, riche de vie, de sang, bien plus que ne le sont ordinairement les grandes dames. Le travail la sauvait. Ses lettres, très-intimes, secrètes, à d’Argental, lui font beaucoup d’honneur. Elles démentent ce qu’on a dit si légèrement : qu’ollc n’aimait Voltaire que pour le bruit et le succès. Elles sont graves et d’un honnête homme, mais fort passionnées, d’un véritable culte pour Voltaire. Dans ses constantes inquiétudes, elle reste très-noble; elle désire sans doute « qu’il soit sage, » ne se compromette pas trop ; mais elle ne l’exige point. Elle n’impose aucun sacrifice, respecte tout à fait la mission de ce grand esprit.
Loin de le détourner vers la littérature secondaire, les petits succès, elle l’admire, le suit de son mieux dans son essor philosophique. Elle l’éloigne au contraire de son faible Louis XIV, œuvre médiocre et légère. Tant qu’elle put, elle le retarda, tint le manuscrit sous la clef.
Cirev, dans un paysage mesquin, château peu gai et délabré, ne pouvait plaire qu’à de tels travailleurs. Deux appartements seuls y étaient habitables. Au premier, la sérieuse dame calculait, traduisait Newton 1 . Sous elle, à l’entresol, Voltaire écrivait tout le jour. Là il paraît très-grand. Cirey lui fit son équilibre, il fut universel et rayonna de tous côtés. A travers les poëmes et les drames, les traités de philosophie, il expose Newton, étudie la chimie, fait scs expériences, son Mémoire sur le Feu. Il défend Réaumur dont on méprisait les insectes. 11 pose le principe admirable : « Nous devons à notre âme de lui donner toutes les formes possibles. » Ce principe il l’applique, avançant en tout sens avec une
1 El, de Newton, elle passait, non sans grûce, aux arrangements intérieurs. Elle apparaît charmante dans cette jolie lettre de Voltaire:
< La voici qui arrive de Paris. Elle est entourée de deux cents ballots qui ont débarqué ici. On a des lits sans rideau, des chambres sans fenêtres, des cabinets de la Chine et point de fauteuils. Nous faisons rapiéceter de vieilles tapisseries. Elle est devenue architecte et jardinière ; elle fait des fenêtres où j'avais mis des portes, change les escaliers en cheminées. Elle fait l'ouvrage des fées, meuble Cirey avec rien... a — Lettres, nov. 17ôi, p. 5ôti, 557.
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vigueur merveilleuse et cette ambition conquérante que Vico appelait « un héroïsme de l’esprit ( mens heroïca). »
Ce qui surprend le plus, c’est que les grands orages lui viennent à chaque instant pour des productions très-légères autant que pour ses livres hardis. Pour le Temple du goût il est persécuté. Persécuté pour une épître à Uranie. M rao Du Châtelet est toujours dans les transes. En 1734 et 1735, ils respirèrent à peine. En plein hiver, alerte (26 décembre) ; il s’en va de Cirey, se met en sûreté. Autre plus grave, en décembre 1736 pour la plaisanterie du Mondain , et cette fois il part pour la Hollande. Elle le suit. Les voilà sur la neige à Vassy (4 heures du matin). Elle pleure. Va-t-elle revenir seule dans ce Cirey désert ? Ou va-t-elle avec lui, en laissant là ses enfants, sa famille? Voltaire l’en empêcha. Tout souffreteux qu’il fût, seul il passa l’hiver dans cette froide et humide Hollande, caché le plus souvent, redoutant à la fois la haine de nos réfugiés, et les calomnies catholiques du vieux J. -B. Rousseau , qui allaient jusqu’à Fleury même , pour éterniser son exil, lui fermer le retour, lui faire perdre l’asile que lui avait fait l’amitié.
Aces misères joignez les procès, les libelles. On lui avait lancé le libraire de Rouen, destitué pour les Lettres anglaises. Sous le nom du
libraire, on publiait cent calomnies. Le faux protecteur de Voltaire, Maurepas prétendit tout arranger en écrasant Voltaire, lui infligeant la honte d’une amende à payer aux pauvres.
La situation générale empire en 1757. Toute liberté perd espérance avec l’homme de ruse et d’audace qui avait cru succéder à Fleury. Chauvelin est chassé (février), chassé pour toujours.
Son crime fut d’avoir forcé Fleury, forcé l’Autriche à en finir, par une ligne ajoutée de sa main à une lettre de Fleury : « Qu'en attendant, le Boi guiderait Philipsbourg , Trêves et Kehl, » — que, si l’on ne finissait rien, nous resterions toujours en Allemagne.