Acte hardi, qui fit peur, décida tout, mais perdit Chauvelin
Depuis deux ans l’Autriche et les Walpole le travaillaient. D’abord on lui offrit de l’argent. Puis, comme il refusait, on le calomnia, on soutint qu’il volait. Il aurait volé... une montre! (Barbier, etc.). Enfin par un coup plus habile, Walpole se procura des lettres où Chauvelin communiquait avec l’Espagne (dans l’intérêt de la France). On cria à la trahison.
Les dates répondent à ces sottises, disent la vraie cause de sa chute. Vaincu et effrayé par sa fermeté, l’Autrichien lâche enfin la Lorraine,
15 février 1757'. Le 23 février, Chauvelin est exilé pour la vie. Jamais l'Autrichien, ni l’Anglais, jamais le parti prêtre, ne consentirent à son retour.
11 laissait des regrets à la cour, dans l’armée, au Parlement, partout. Il avait un parti ou deux partis plutôt : celui du bien public, et celui de la guerre. Et ce dernier si fort, qu’il fallut l’occuper, en donnant aux Génois un secours pour réduire la Corse, armée contre eux sous un aventurier qui se proclamait roi de Plie.
A la cour, les meilleurs étaient pour Chauvelin : j’entends M. delaTrémouille, alors bien réformé, et la bonue Mailly, d’un cœur honnête, ardent, fort désintéressée, qui resta toujours pauvre, ne voulant que l’amour, l’honneur, la gloire du Roi. Elle l’avait aimé de plus en plus, mais avait peu d’esprit, de la jalousie, l’ennuyait. Il aimait beaucoup mieux la jeune femme de M. le Une, comme on a vu. Seulement, pour la tirer de Chantilly, le premier point était de renvoyer Fleury, de donner au mari pour sa femme la royauté même. 11 aurait fallu que le roi changeât sa vie, ses habitudes, immolât aux Condés non-seulement Fleury, mais les légitimés, le comte de Toulouse et l’aimable comtesse qui, si souvent, si bien, le recevait à Rambouillet.
1 D'IIau<somiUe, Réunion de la Lorraine, IV, 429.
Ainsi (rouble, indécis, en 1757 et 1758, entre la reine et la Mailly, seul en réalité, il eut des échappées sauvages et de hasard, non sans danger pour sa santé. D’ennui, d’épuisement ou d’autre cause, il fut malade (février 1758), et juste au même mois où Fleury, très-malade aussi, semblait près de s’éteindre. La nuit du 20, celui-ci appela son vieux valet Barjac, et lui dit : « Je me meurs ! » (Luynes, II, 41). — Grande agitation dans Versailles. Que serait-ce si tout à la fois le ministre et le roi manquaient ?
La reine serait-elle régente? Ses amies en parlaient. Sous elle eût gouverné un second Fleury, et tout prêt, Tencin, le fourbe, l’intrigant, dont l’œil dur et faux faisait peur. Le roi y répugnait. Mais il avait pour lui toutes les saintes, et celles du cercle de la reine, et les dames de Noailles, la perle des Noailles surtout , madame de Toulouse.
Celle-ci, douce et fine, avisée, travaillait à la fois et pour l’Eglise et pour son fils. Les Condés demandaient que ce fils, le jeune Penthièvre, à la mort de son père Toulouse, ne gardât pas le rang si élevé que l’amour du grand roi avait fait aux légitimés. M ra< ' de Toulouse, même du vivant de son mari, serra le roi de près, lui donna de petits soupers (Luynes, II, 169), au grand étonnement de la cour. On savait à quel point le roi,
après Loire, s’oubliait. M. de Toulouse mort, Madame, éplorée, inondée de larmes (très-sincères), en revoyant le Roi, se jeta dans ses bras, lui donnant le fils et la mère. Le Roi fut fort touché. Elle semblait un peu sa mère aussi, et il l’aimait d’enfance. Dans cet aimable Rambouillet, dans cette idylle austère d’un ménage accompli, elle le recevait, le caressait avec une grâce maternelle, le formait, l’amusait d’agréables propos, mondains, dévots, des histoires du grand règne et de la belle cour. Avec sa gravité souriante, une vertu si sûre, vingt-deux années de plus, elle pouvait s’avancer plus que d’autres, avertir l’enfant mal guidé de bien des choses délicates, l’ennoblir, l’épurer, lui dire ce que c’est que l’amour.
Une seule chose fait ombre; c’est que la faible mère, cherchant avant tout la faveur, laissait jouer son fils (du premier mariage) Epernon aux petits cabinets, si mal notés. Et, pour son fils Penthièvre, elle se hasarda elle-même. Elle avait un grand avantage, gardant dans son veuvage un appartement très-commode, où le Roi à toute heure descendait sans chapeau, par un escalier dérobé. M. de Toulouse avait eu (de sa mère Montespan) une clef pour entrer chez le roi. Celte faveur subsisterait-elle? M"' de Toulouse y réussit adroitement. Comme le Roi s’amusait à tourner, elle
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lui fit tourner dans un bois qui lui venait de son mari, un étui pour mettre la clef. En lui rendant l’étui, le Roi donna l’inestimable passe-partout (17 mars 1758).
Ayant la clef et l'escalier, on arrivait au dernier cabinet où le roi écrivait, à la fameuse garde-robe où se trancha deux fois le destin de la monarchie. Intimité si grande que le Roi la refusa à sa fille. Henriette, ne l’accorda jamais qu’à son Adélaïde. On pouvait en effet, lui absent, voir tous ses papiers. On pouvait le surprendre à telle heure bien choisie, où la surprise est désirée.
Quoi qu’il en soit, M mo de Toulouse, véritablement affligée, restait dans sa ligne de deuil, passant souvent deux heures à la chapelle au fond d’un confessionnal où elle lisait à la bougie. Son appartement môme, avec la petite cour pavée de marbre blanc et noir, avait un air de cloître à l’espagnole. Tout cela imposait. Et si quelqu’un pensait, du moins on n’aurait pas jasé. L’excuse au reste était le fils et l'extrême besoin qu’elle avait du Roi pour ce fils. On lui reprochait peu des amitiés utiles qu’il lui fallait subir. Les complaisantes invariables des plaisirs du Roi (la Charolais, D’Eslrées) chez qui souvent il se grisait, se trouvèrent très-liées avec M m * de Toulouse. D’Argenson, par deux fois, observe un peu cynique-
ment que celle-ci « qui a l’escalier dérobé, » l»eut se faire désirer par sa dévotion même. Elle était blanche et grasse (la Mailly maigre et noire), et, malgré les années, fort conservée par sa vertu. A cinquante ans elle était belle, une très-agréable maman.
Entre mai et octobre, elle avait, mois par mois, et degré par degré, refait tous les honneurs, biens et dignités de son fils. Au souper de Fontainebleau, ce jeune fils (comme prince) servit le Roi à table. Elle-même servit au dessert, donna au roi un verre et une assiette, et par là constata son rang.
Plusieurs crurent voir une Maintenon, mais celle-ci non sèche, au contraire, douce, aimable. L’àge n’aurait rien empêché. L’amour dévot, jésuite, avec ses vastes complaisances, eût fait plus que beauté, jeunesse. M"' de Toulouse, unie avec la reine et Tencin, le parti des honnêtes gens, eût pu garder le Roi par l’attrait maternel, la saveur du demi-inceste, ce lien équivoque, que tous favorisaient, honoraient et voilaient. Cependant elle-même se cacha peu en août, ayant laissé le Roi se faire chez elle à Rambouillet une chambre à coucher, puis certain cabinet, dont elle l’entretint longuement, tout bas, devant tous, à Versailles l .
1 Luynea, II, 226 , 21 août 4738. Il ajoute : < Le faites! certain. •
Cela dut attrister M rae de Mailly, qui vit qu’elle ennuyait, et que le roi peu à peu échappait.
Elle chercha un amusement. Elle appela sa laide et spirituelle sœur, M lle de Nesle, dont la figure la rassurait. Cette grande fille, lâchée du couvent, avec une vive gaieté, remplit le maussade Versailles de sa jeunesse et de ses badinages, hardis, mordants, qui n’épargnaient personne. Elle étonna le roi en se moquant de lui. Et il y prit plaisir. 11 ne pouvait plus s’en passer. Dès le 22 décembre, il voulait qu’elle soupàt avec sa sœur aux petits cabinets (Luynes, II, 295). On eut peine à parer ce coup.
Cette rieuse était fort redoutable. Elle lançait d’ineffaçables traits. Dans le pays de cour, si sol, où on craint tant les ridicules, on avait peur. On remarqua le plat de la situation. Un ministre en enfance, une maîtresse usée, Toulouse la maman complaisante de l’escalier furtif, tout était misérable, ennuyeux, excédant. Il était trop facile de faire honte au jeune roi de sa patience. La Nesle était impitoyable, et le plus dangereux c’est que, sous ses plaisanteries, sous ce rire et ces riens, il y avait une force réelle.
Le roi était timide, il baissait la tête et riait. Ceux qui voyaient de près les choses, Bachelier,
Mot grave, accentué, fort rare, chez un chroniqueur si discret, qui presque toujours ne veut pas voir, baisse les yeux.