‹ Louis quinzeieme et seizeiemeChapitre 36 sur 40 · XVII · texte numérisé non relu

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nulle eiiquèle contre leurs violences. Le déni de justice du Parlement de Rennes est approuvé , favorisé du Roi, (pii renvoie tout au suspect arbitrage d’un autre Parlement (Rordeaux). Les avocats de Rennes lui adressent un mémoire. Le Roi le fait poursuivre par son avocat général Ségnier ; il est brûlé par le Parlement de Paris (0 avril).

La Provence offrit un spectacle analogue et pire : les furieuses résistances des nobles, leurs coupables efforts pour créer des tempêtes dans les grands foyers redoutables, motiver des batailles et des répressions sanglantes, qui pussent ajourner les États généiaux. La Cour de même s’y montra partiale pour l’aristocratie. La Révolution y vainquit, mais par un moyen dangereux, de sinistre avenir, en s’incarnant, se faisant homme, un bon tyran, idolâtré dn peuple, qui y chercha son dieu sauveur.

Mirabeau semblait peu digne d’être celte idole. Rien de plus tortueux que sa conduite à celte époque. Avec son enfant, sa Nehra, une maison dispendieuse, il choisissait peu les moyens. Il allait fort chez Lamoignon (quoique opposé au coup d’Étal) , recherchait Monlmorin , en lira quelque argent pour ne pas publier scs lettres écrites de Berlin au ministre. Monlmorin voulait l’absorber, rainait fait candidat aux Étals géné-

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raux. Seÿ lettres de ce teirn)S sont d’un royaliste timide. Les Etats généraux, tant désirés, l’alarinent maintenant, lui semblent précipités. S'il est élu, il sera très-monarchiste. En tuant le despotisme bureaucratitpie, il Tant relever l’autorité royale (Mir., Mém.,y, 1 87-1 88). Il se lie peu aux masses. Le Tiers n’a ni plan, ni lumières, etc. Avec de telles opinions, si peu de foi au peuple, il regardait vers la Noblesse, vers sa famille, son père, et (faut-il le dire?) vers sa femme et le monde de sa femme! Sou père l’cùt autorisé à représenter ses fiefs dans la noblesse des Étals de Provence. Mais les nobles, contre (jui il plaidait en 84, allaient-ils l’amnistier? Une lettre qu’il écrit à son oncle nous apprend qu’il accepterait d’Arimane (du Démon) une place aux États généraux , qu’il se rapprocherait de sa femme môme, c’est-à-dire irait à la gloire par la voie de l’infamie.

Le hasard le tira de là, lui sauva cette indigne chute.

D’abord Necker, contre Moiitmorin, s’opposa, refusa de prendre Mirabeau pour candidat du ministère.

Deuxièmement, une femme lui vint, — je ne dis pas un amour, — certaine M"" Lejay, femme d’esprit, d'énergie, d’audace, de brutalité colérii|ue, la grossière image du peuple, en qui il

senlil celle l'urce, qu’il ne cuiuiaissuil millemenl.

Troisièmemenl, les iiisulles, les défis, les risées alroces de la noblesse de Provence, éveillèrenl en lui une anlre àtne, le mirent an-dessus de lui-même, le porlèrenl à une liaulenr qu’il n’eut ni avant ni après.

Genlilhomme jusqu’à la moelle, il avait pourlant de naissance du goût pour s’encanailler dans la société des petits, de ses paysans limousins, provençaux (c’est ce qui indignait son père). D’après eux, il croyait le peuple doux et faible, le Tiers incapable de lutter s’il siégeait en face des nobles dans une même assemblée. Lorsqu’il alla, en novembre, au club qu’Adrien Duport ouvrait chez lui (au Marais, et plus tard aux Jacobins), il n’y vit que la robe, les clabaudeurs du parlement, et celte élite maussade de la bourgeoisie ne le charma guère.

L’im[)ression fut toute autre devant sa libraire M'"' Lejay. Béranger, qui l’a connue, m’a donné quelques détails sur celte personne singulière.

C’était une petite femme, jolie, hardie, robuste, vive de la langue cl de la main. Sa vigueur au pugilat fut une des choses qui fra])pèrcnl, qui charmèrent le plus Mirabeau. Il aimait celte gymnastique. A Berlin, après un travail excessif, il se remellail en se battant, non

pas avec la trop douce Nehra , mais avec son seci’élaire, scs valets et tout le monde.

M”" Lejay , qui menait son commerce et sa maison, avait fait la mauvaise affaire d’imprimer la Monarchie prmsienne de Mirabeau. Elle vint un matin lui dire que Lejay fermait boutique, que ses échéances arrivaient, que le pauvre homme était perdu. Lui seul pouvait les sauver en leur donnant un manuscrit scandaleux, d’un succès certain. C’claient ses Lettres de Berlin. Elle était jolie, pressante. Mirabeau allégua qu’il ne les avait point. 11 avait pris contre lui-même une précaution singulière. Il avait mis le manuscrit dans les mains d’un jeune homme, sûr, très-honnête, très-dévoué, lui commandant de l’enfermer, et, s’il le lui demandait, de ne pas le lui donner. Comment le tirer de ses mains? Comment livrer ce secret d’honneur déjà payé deux fois? Tout cela n’arrêta guère la violente petite femme. D’emportement, de passion, elle fut irrésistible. Elle aurait battu Mirabeau. Il fit ce qu’elle voulait. 11 força le secrétaire où son ami tenait enfermée l’œuvre fatale, la livra. Elle en eut sur l’heure et de quoi payer ses billets, et de quoi faciliter à Mirabeau son voyage d’élection qu’il ne pouvait faire sans argent.

i On a dit que Mirabeau ouvrit boutique à Marseille, s’afficha marchand de draps. Le fait

est faux. Ce qui est sûr, c’est qu’à ce moment décisif où il allait prendre place dans la noblesse de Provence, il se fit peuple, se déclara contraire à l’opposition qu’elle faisait au doublement du Tiers. Quelque appui qu’il eût au dehors, il était seul dans l’assemblée, au milieu de ses ennemis , nullement soutenu du Tiers (quelques municipaux serviles). Pouvait-il diviser les nobles, se faire un appui parmi eux? On lui fit à ce sujet une très-dangereuse ouverture. Sa femme, qui n’était plus jeune, pouvait, en revenant à lui, lui gagner sa coterie, parents, amis ou amants. Il leur aurait fort convenu de l’avilir, de l’énerver, de l’accabler du patronage de ceux qui le d shonoraient. Il refusa (20 janvier 1789).

b’asseinblée était d’avance si bien travaillée contre lui, qu’aux premiers mots qu’il prononça (30 janvier), mots prudents, très-modérés, une lempète de colères, vraies ou simulées, s’éleva. La fureur avec laquelle il fut insulté, dépasse toute haine politique. Evidemment les blessures (pie firent ses plaidoyers terribles, le coup d’épée qu’d donna alors au petit Galiffet, aprèsqualreans, saignaient encore. On avait ameuté la masse contre le chien enragé (p. 269). Le plan était de s'en défaire de manière ou d’autre. « Nous l’insulterons, disaient-ils; s’il vientà bout de l’un de nous, il faudra qu’il passe sur le corps à tous »

(202). Donc on vil ce speclacle indigne de cent qiialre-vingls nobles ou prûlres aboyant contre un seul bomine. La pélulance du Midi ne connut aucune borne. Les risées furent prodiguées au gentilhomme débonnaire et an mari patient. 11 attendait calme et fort, refusant aux provocateurs l’occasion qu’ils eberebaient, conlenanl dans sa poitrine cl accumulant l’orage qui bienlîH les écrasa.

Mirabeau put comprendre un pitoyable mystère qui a fait énormément pour hâter la Révolution. C’est la Teneur du duellisme que la Noblesse impunément exerçait sur la nation.

Cent ou deux cent mille fainéants qui ne s’occupaient que d’escrime, constamment humiliaient les gens laborieux, utiles, même les militaires inférieurs qui ne savaient ce petit art. La bravoure ne préservait pas de ces affronts continuels. Des soldats, comme Hoche ou Marceau, étaient rossés comme les autres. Pour les tenir soiqdes et bas, ils avaient imaginé (c’est ce qui a fait plus tard l’horrible affaire de Châteauvieux) de faire courir le soir dans la rue des maîtres d’armes pour défier le soldat. 11 était blessé ou tué ; s’il refusait, déshonoré.

On parle de la Terreur judiciaire de 93. On ne parle pas assez de la fantascjue Terreur qu’exerçaient cette Noblesse sous l’ancien régime, et les furieux royalistes de 89 à 92. La garde consli-

tulionnelle, composée de maîtres d’armes, de bretteurs cl coupe-jarrets, porta l’irritation au comble. Un membre de la Convention, Grangeneuve, qui était un nain, fut encore, en 92, outragé dans les Tuileries.

Tout cela partait d’en haut. C’était l’amusement de la cour. On en faisait des gorges-chaudes chez d’Artois, chez ceux qui s’enfuirent au premier jour même de l’émigration.

Le duel de Mirabeau fut d’un géant, d’un titan. Il arracha de lui-même une montagne , la lança. C’est la foudroyante apostrophe que tous ont retenue par cœur. Aplatis, ils ne répondirent qu’en se dispensant de répondre. Ils prirent un prétexte absurde pour l’exclure de l’assemblée. C’était le 8 février. Le 10, ils eurent de Paris un admirable secours pour perdre et flétrir Mirabeau. On put voir combien le pouvoir, libéral en apparence, était pour l’aristocratie. Le 10, l’avocat du roi demanda au parlement, obtint que les Lettres de Berlin fussent brûlées par la main du bourreau.

Au moment où le géant semble illuminé d’éclairs, la main du bourreau le touche ! Qui ne le croirait perdu? Il court à Paris, mais n’ose y entrer de jour. La nuit, il sollicite ses amis. Nul plus sûr apparemment qu’un jeune homme qu’il a poussé. Ce cher ami ferme sa porte, le renie. C’est Talleyrand.

Mirabeau avait plusieurs âmes. Et son âme Danlonique s’éveillait dans ces moments. Avec le colonel Servan, l’intrépide girondin, il traduisit, imprima un livre qui aurait fait en haut un coup de Terreur : La royauté de Millon. Celle bombe, en éclatant, eût louché le trône môme. Servan, dans ses propres livres (I^e soldat citoyen), n’avait reculé nullement devant ces moyens d’intimidation. Il y adresse aux militaires de cour les plus directes menaces, les avertit du jugement prochain de la Révolution.

Le parlement, qui enfonçait dans l’impopularité , avait bien à réfléchir avant de jioursuivre, de provoquer personnellement une telle force. II s’arrêta, il n’osa.

On avait dit en Provence qu’il ne reviendrait jamais. Le syndic de la Noblesse en avait fait une fête. Le jour du banquet, il arrive (7 mars 89).

Mais bien avant qu’il soit à Aix, dès Lambesc, quel est ce grand bruit de cloches dans toute la campagne? Qu’esl-ce que c’est sur les roules que cette affluence effrayante?... Étonnant peuple du Midi ! Hier, tout semblait dormir. Aujourd’hui , tout est en danse. On se l’arrache, cet homme. « Vive le père de la Patrie! » On veut dételer la voilure, s’atteler. Il s’y oppose, il pleure, et laisse échapper un sombre mot prophétique. (Mir., Mém., V, 271, 278).

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