‹ Louis VeuillotChapitre 3 sur 17 · EGA · texte numérisé non relu

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sans prendre garde davantage aux cris de quelques sophistes, qui voudraient lui faire trahir sa destinée et l'espérance du genre humain. »

De telles parolos se succédaient pour ainsi dire sans interruption. Elles frappaient de stupeur le monde irréligieux ou sceptique. L'impression qu'elles produisaient est bien notée par un écrivain de valeur, M. Albalat, qui, récemment, a consacré à Louis Veuillot un recueil de pages choisies, précédées d'une préface où le talent parle le langage de l'admiration. M. Albalat appartient à la rédaction du Journal des Débats! En rappelant le souvenir des anciennes « rivalités politiques et religieuses », il constate qu'elles ont longtemps « retardé pour Louis Veuillot l'heure de l'équitable hommage et de la définitive justice ». L'hommage et la justice auxquels a voulu contribuer cet écrivain distingué l'honorent aussi beaucoup luimême. Non seulement, M. Albalat a compris Louis Veuillot, mais aussi le temps où le journaliste catholique, alors si méconnu, arborait l'étendard de la croix au milieu de la civilisation incrédule. Il note bien le prodigieux effet produit alors, et plus tard, par ce superbe et intrépide talent : « Quelle gigantesque lutte ! Quel triomphe dans ce scandale de la croix en plein boulevard ! On s'arrachait V Univers. Chaque article de son rédacteur en chef était un événement... Veuillot eut peu d'adversaires vraiment dignes d'être ses égaux. Je ne vois guère que Voltaire qui eût pu lui tenir tête, et, en connaissant le tempérament de Vol-

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taire, on peut être assuré que Veuillot l'eût à peu près rendu fou (1). »

A défaut de Voltaire, c'était Victor Hugo qui délirait. Louis Veuillot lui avait reproché de manquer de goût et, en 1848 et 1849, l'avait montré orateur pitoyable. Le poète se vengea par une débauche d'imprécations odieuses et ridicules. Une foule de gens de lettres fulminaient, eux aussi, et à propos de n'importe quoi. Exemple : lorsque Louis Veuillot rabrouait la muse de Déranger, muse sensuelle, bachique et ribaude. Exemple : quand, avec tristesse, il blâmait Lamartine de se laisser entraîner par le « mercantilisme littéraire ». Pour s'excuser d'être devenu fabricant de littérature, Lamartine, victime de dépenses fastueuses, montrait avec ostentation le groupe de ses créanciers et invoquait son désir de se libérer. Louis Veuillot s'indignait : « Quoi ! beaucoup d'or pour payer beaucoup de liberté 1 Vous ne savez pas être libre sans cela ! Vous ne savez pas que le moyen d'être libre est de mépriser beaucoup l'or!... Dieu vous avait fait pour mériter mieux. » Et le poète se plaignant qu'on lui reprochât d'être tombé dans la gêne, Louis Veuillot répondait : « Nous croyons que le travail de M. de Lamartine, depuis douze ou quinze ans, produit des résultats funestes. Tant d'écrits profondément mauvais sous un vernis de décence, profondément sceptiques sous une enveloppe de fade religiosité, profondément

(1) Albalat, Louis Veuillot. Pages choisies.

révolutionnaires sous les dorures du langage, ne sont pas impunément lus même des esprits sérieux ; ils blessent sans remède ceux qu'ils séduisent. Tels sont nos griefs contre M. de Lamartine, tels sont ses crimes, tel est son malheur... Une telle plaie n'est pas de celles que l'on peut laver dans le Pactole. Il y faut l'eau et le sang qui coulent du flanc de Jésus-Christ. M. de Lamartine ne connaît pas le vrai prix auquel il peut se racheter. Dieu est le créancier qui le tourmente. » Pour venger Lamartine, se dressa un faisceau de littérateurs, parmi lesquels Alphonse Karr. Celui-ci, qui recourait à l'injure et à la menace, s'attira une riposte mortifiante. Louis Veuillot, l'ayant cité largement, concluait : « Je le remercie d'être venu s'introduire dans ma collection des figures voltairiennes de l'époque ; il y manquait, et je Tavais flatté en le dessinant de mémoire. On connaît maintenant sa grâce, son piquant, son style ; le voilà peint par lui-même. Je le croyais mieux fait. Si ses romans, qui me parurent aimables quand ils étaient jeunes et moi aussi, ont à présent l'éclat et l'odeur de sa polémique, je le loue de demander ses moyens d'existence au jardinage. Dans la littérature il ne ferait pas ses frais. » Un certain Brémond se leva, dénué de talent mais plein de courroux, déclarant qu'il s'imposait la douloureuse obligation de voir son adversaire en face. Ce nom était un pseudonyme, mystérieux pour presque tout le monde. « A qui avons-nous l'honneur de parler? » demanda Louis Veuillot, en ajoutant : « Il veut bien re-

gretter de nous voir en face ; nous regrettons de ne pas le voir du tout. On nous assure que Brémond est un postiche. Nous combattons à visage découvert, nous demandons à notre adversaire de nous montrer sa figure. Le ton qu'il prend nous oblige d'exiger de lui cette réciprocité. Pourquoi cette voix qui prétend se faire si haute sort-elle d'une couverture?» Le justicier Brémond s'appelait La Guéronnière, publiciste pâle et officieux, qui, s'étant attiré une formidable leçon, abandonna la polémique, abandonna même son pseudonyme couvert de ridicule et, soit sous le voile complet de l'anonymat, soit ensuite sous son vrai nom, se consacra à servir, par des brochures commandées, la diplomatie de Napoléon IIL

A défaut do Voltaire, c'étaient encore les ministres qui perdaient quelque peu la tête. Étant, jusqu'à un certain point, de connivence avec la presse libre penseuse, ils se sentaient atteints par la plume intrépide, et non moins éloquente, qui rappelait les droits de la vérité. Ils faisaient transmettre ou notifiaient eux-mêmes à Louis Veuillot des observations et des menaces. Louis Veuillot voulut s'expliquer directement avec l'empereur, demanda une audience et l'obtint tout de suite. Le compte rendu en fut publié treize ans plus tard, dans le sixième volume de la troisième série des Mélanges. On y voit le grand journaliste catholique exposant au souverain la complicité de l'administration dans la propagande irréligieuse ; critiquant le régime du bon plaisir ; récla-

mant pour la presse une juridiction appliquée par des magistrats et non par des « commis », qui. pour la plupart, avaient eux-mêmes « traîné dans le journalisme >;. Le colportage favorisait les mauvais livres et sévissait contre les écrits des évêques. Louis Veuillot exposa le besoin de la société en fait d'influences chrétiennes et rappela les espérances autrefois suscitées à cet égard par l'avènement de l'empire. Il parla de l'observation du dimanche et exprima le désir que Napoléon III fît, sur ce sujet, quelque déclaration par une lettre qui aurait été adressée à un évêque et qui aurait invoqué « la raison publique, l'esprit de liberté, l'esprit d'humanité ». A plusieurs égards, l'empereur prononça de bonnes paroles, qui ne manquèrent pas d'être de nouveau démenties par les événements.

Alors, la politique européenne était fort occupée à détruire le pouvoir temporel du Pape. Ce projet, élaboré dans les Loges et dans les autres centres de conspiration, était fixé depuis une date ancienne. Longtemps il ne se révéla que par des menées incomplètes, plus ou moins dissimulées, éparses, mais sans cesse élargies et fortifiées. Soudain, il prit corps et figure devant le grand public. Un fait éclata brusquement, dont les conspirateurs se servirent pour donner le signal attendu, qui devait grouper les efforts préparés en tous lieux. L'événement qui proclama la conjuration universelle et qui lui donna un élan décisif surgit sous la forme de V Affaire Mortara. Aujourd'hui on s'en

souvient peu ; mais alors (1858) et pendant plusieurs mois, cette affaire agita toute l'Europe.

U Affaire Mortara^ c'était la question juive posée tout à coup devant le monde et jointe à la question du pouvoir temporel du Pape : deux aspects réunis du grand problème chrétien. Contre le Pape conspiraient les gouvernements, les peuples, les Loges, la presse, lorsque se répandit la nouvelle que, dans les États pontificaux, à Bologne, un enfant juif venait d'être, d'autorité, enlevé à sa famille, parce qu'il avait été baptisé in extremis par une servante chrétienne. La loi civile pontificale, unie à la loi religieuse, exigeait qu'il fût élevé comme un chrétien.

Modérés ou violents, les journaux libres penseurs protestèrent à l'envi. Ils invoquaient le droit naturel, dénonçaient un crime, enjoignaient au gouvernement français de faire agir notre ambassadeur. Le Constitutionnel criait que la France entretenait dans les États Romains assez de « baïonnettes » pour y modifier à son gré la loi politique et la loi religieuse. « En effet », répondait ironiquement Louis Veuillot, « à qui fera-t-on croire qu'un juif est baptisé, si quelques baïonnettes françaises assurent qu'il ne l'est pas ? »

Les journaux partaient de ce point : qu'on était en face d'un simple fait d'arbitraire, commis par une administration fanatique.

Il fallut leur apprendre que la situation des juifs dans les États pontificaux était réglée d'après des lois spéciales. Louis Veuillot rappela que, depuis

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très longtemps, les juifs étaient les hôtes do l'Église romaine : « Elle les accueillait et les protégeait sur son territoire (disait-il) lorsque, partout ailleurs, ils étaient ou proscrits, ou bâtonnés et rançonnés. La protection s'étendait non seulement à leurs personnes et à leurs biens, mais à leurs croyances. Longtemps avant qu'ils fussent devenus une puissance en Europe, l'Église, chez elle, garantissait leur faiblesse contre le zèle indiscret qui aurait voulu les convertir par la force ou par la ruse, soit adultes, soit enfants. Pour plus de sûreté, elle défendait aux juifs, ses hôtes, de garder dans leurs maisons des domestiques chrétiens. Deux cas seulement étaient prévus où les enfants juifs pouvaient être baptisés sans le consentement des parents : 1° le péril de mort ; 2° l'abandon. Pour le premier cas, les juifs pouvaient l'éviter en fermant leurs maisons aux chrétiens. Pour le second, ils n'avaient rien à dire (1). »

Mais dans la politique et dans la presse antiromaine l'impulsion et la formule étaient données : on voulait que le baptême eût été conféré par force^ avec l'appui de l'autorité. Cent fois, Louis Veuillot et ses collaborateurs durent démontrer qu'au contraire l'autorité publique avait précisément pris des mesures pour empêcher un tel abus. C'était dans le dessein de prévenir les excès de zèle que la loi pontificale interdisait aux juifs d'employer des domestiques chrétiens. Les parents du

(1) Mélanges, 2» série, t. V, p. 25.

petit Mortara ayant contrevenu à la loi prévoyante et protectrice, la responsabilité initiale leur incombait.

En vain /' Unwers rappelait le fait essentiel aux journaux ameutés : ceux-ci, comme s'ils n'eussent jamais entendu parler de la loi pontificale interdisant aux juifs d'avoir une domesticité chrétienne, continuaient de dénoncer et de flétrir. Puis ils se mirent à citer des auteurs avec lesquels ils venaient de faire trop rapidement connaissance. On invoquait Benoit XIV ; on produisait des décisions rendues par des congrégations romaines ; certains commentaient saint Thomas ; et tous concluaient en chœur contre le baptême par force. — Eh I justement, répliquait V Unwers^ le gouvernement pontifical a voulu mettre les familles juives à l'abri de cette atteinte ; et voilà pourquoi il a pris des mesures au sujet de leurs domestiques. — Il y eut même divergence au sein de la presse catholique ; et, dans la Gazette de France^ M. de Lourdoueix crut pouvoir dire que la mesure appliquée par l'autorité pontificale, à Bologne, était, non pas l'exécution des lois de l'Église, mais « une petite pratique du gouvernement romain ». A quoi V Univers répondait que Pie IX avait mis en pratique l'instruction même rendue par Benoit XIV comme chef de l'Église. Il ajoutait que, deux années auparavant, les protestants anglais, utilisant la souscription faite au profit des orphelins des soldats morts en Grimée, avaient placé dans des écoles protestantes les nombreux catholiques qui se

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trouvaient parmi ces enfants. Bien que l'archevêque de Dublin eût réclamé, en produisant la liste des familles catholiques dont les enfants étaient ainsi détournés de leur foi, aucun journal antireligieux ou simplement libéral n'avait alors songé à s'indigner. Peu de mois auparavant, en Suède, à Oerebro, un enfant avait été baptisé de force, cette fois chez des luthériens, avec parrain et marraine désignés d'office par l'autorité supérieure... Eh ! bien, alors, un journal s'était contenté de quelques lignes de blâme ; et les autres avaient donné l'appui de leur connivence silencieuse !

Contre le Pape, au contraire, le déchaînement était de règle.

Une note impérative émanée du gouvernement français mit fin à la discussion sur l'affaire Mortara...

Mais la polémique reprit aussitôt sur un autre terrain, le prince Napoléon ayant, de propos délibéré, introduit des juifs dans les conseils généraux de l'Algérie. Louis Veuillot saisit l'occasion pour publier une série d'articles sur le Talmud. Il citait en abondance les textes par lesquels les talmudistes ont « formé et maintenu l'orgueil et l'insociabilité de la nationalité juive ». Quelques années plus tôt, le journaliste catholique avait eu le bonheur de mettre la main sur un ouvrage très précieux, devenu presque introuvable même dans les grandes bibliothèques, et qui contient, avec les textes nécessaires, une supérieure analyse du Talmud. Armé de ce livre, soutenu aussi par quelques collabora-

teurs éminents (en premier lieu dom Guéranger) et par M. Drack, un ancien rabbin converti, Louis Veuillot, en face de toute la presse athée, libérale, juive, livra une lutte obstinée. Un moment, le consistoire israélite, que présidait le baron de Rotchschild, eut l'idée d'employer l'intimidation et d'intenter à V Univers un solennel procès. La plainte fut déposée. On la retira par prudence ; le succès n'étant pas assuré et, même en cas de succès, le retentissement des débats offrant trop d'inconvénients. D'octobre 1858 à janvier 1859, Louis Veuillot publia sur cette grande affaire une série d'articles, qui remplit la moitié d'un volume des Mélanges (1). C'est, non pas seulement une matière historique, mais un grand chapitre d'histoire, tracé au jour le jour et en pleine crise par un maître écrivain, dont le style faisait vibrer dans les âmes la colère ou l'admiration.

Au cours de cette campagne, Louis Veuillot fut très souvent accusé de poursuivre l'extermination des israélites. Voici le passage essentiel de l'une de ses réponses : « Nous sommes ennemis du judaïsme et de la juiverie, sans l'être des juifs. A supposer que notre vieux sang chrétien et populaire conserve malgré tout quelque ferment d'antipathie, l'antipathie d'un chrétien est encore chrétienne. Nous n'en voulons pas à la liberté des enfants d'Abraham ; puisque nous souhaitons qu'ils deviennent nos frères, nous ne pouvons trouver

(1) 2« série, t. V.

mauvais qu'ils soient nos égaux et nos concitoyens. Mais, suivant nous, ils ne seront partout véritablement affranchis qu'autant qu'ils s'affranchiront eux-mêmes, en abandonnant le judaïsme pour le mosaïsme, et le Talmud, qui est le livre des rabbins, pour la Bible, qui est le livre de Dieu. » Napoléon III, qui, de temps en temps, faisait du journalisme (dans le Constitutionnel, où il signait Boniface), rédigea une note, cette fois anonyme, qui appelait Louis Veuillot le « Mazzini de l'Église (1) ». Or, c'était l'œuvre de Mazzini qui s'exécutait, par la main des révolutionnaires, italiens et français, y compris naturellement leur allié, l'empereur !

La question romaine était devenue l'objectif de constantes menées. Les libres penseurs, qui, en France, poussaient à la guerre contre l'Autriche, voyaient dans l'unification de l'Italie le moyen le plus sûr de déposséder le Pape. Napoléon III croyait pouvoir les empêcher d'aller jusque-là; mais, en attendant, il marchait avec eux, les servait et les protégeait. Quelques mois après le vacarme alimenté par l'affaire Mortara, un volume d'Edmond About, dont les premiers chapitres avaient été insérés dans le Moniteur, parut en Belgique, sous le titre : la Question romaine. C'était un pamphlet d'une inconvenance continuelle et systématique ; au fond, médiocre. Edmond About avait

(1) Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, t. III, p. 218.

la vogue; on affectait de l'appeler le petit- fils de Voltaire ; sur quoi Louis Veuillot répondait : c II faut laisser dire ; et Voltaire ne l'a pas volé. » Portrait du pamphlétaire : « M. Edmond About paraît doué de cette sorte d'esprit qui, naturellement, voit tout d'une façon basse et injurieuse, tourne tout en dérision, se plaît à rapetisser tout ce que d'autres, naturellement, admirent. Décrivant les magnifiques pins et les solennels cyprès qui donnent au paysage romain un si auguste caractère de beauté, il compare le pin au parapluie ouvert et le cyprès au parapluie fermé. En une seule image, c'est tout son pittoresque. Il applique ce procédé aux hommes comme aux choses, mais avec le fiel que ces natures malheureuses ont accoutumé de ressentir devant tout ce qui est le plus grand et le plus digne de respect. La beauté les irrite, la majesté les offense, elles naissent ennemies de toute grandeur. Il n'y a pas de lieu dans le monde où de tels esprits se puissent trouver aussi mal à l'aise qu'à Rome, parce qu'il n'y en a point où l'on rencontre en pareille abondance les spectacles, les hommes, les choses qui éveillent l'amour, qui impriment le respect. Plus ils voient qu'autour d'eux, de toutes parts, on cède à ces nobles sentiments, plus ils sont tourmentés du besoin de dénigrer ou d'insulter, et il faut qu'enfin ils vomissent ce qu'ils ont dans le cœur. Chateaubriand, assez médiocre chrétien alors, rencontrait à Rome des choses auxquelles son âme ne savait pas, ne voulait pas résister ; il se jetait à genoux. Suivez

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M. About aux mêmes endroits : il tire la langue. » Outre les singuliers journaux dits d'opposition. qui, au sujet de la fâcheuse politique franco-italienne, luttaient d'enthousiasme avec la y^resse ministérielle, il y avait encore un organe d'un caractère et d'un fonctionnement particuliers : la brochure d'inspiration impériale. D'abord, la brochure fut anonyme ; mais on ne tarda pas à reconnaître La Guéronnière, qui, ensuite, y mit sa signature. C'était l'ancien Brémond^ dont je parlais tout à l'heure. Il était chargé de transmettre aux partis politiques de France et de l'extérieiir, aux chancelleries et aux souverains, les pensées de Napoléon III. Il avait un style sans rehef, distendu et traînant, alourdi d'amplifications et de périphrases ; donc, pour ces motifs, passablement harmonisé avec la façon d'écrire que l'on pratique dans la « carrière » ; donc, aussi, propre à frayer la route à quelque formule spéciale, révélatrice ou captieuse, élaborée par le maître. Un opuscule publié au commencement de février 1859 sous le titre : Napoléon III et Vltalie, tout en maintenant les griefs dirigés contre le gouvernement romain, proposait de nommer le Pape président d'honneur d'une confédération italienne. C'était le plan chimérique que devait poursuivre Napoléon III jusqu'après la paix de Villatranca. La brochure mettait le Pape en demeure de séculariser l'administration pontificale et, comme sanction, affectait de compter sur un congrès impossible. Elle préparait ainsi le public à la guerre, qui

devenait certaine, dès que la France décidait d'appuyer devant l'Autriche les réclamations du Piémont. Par la guerre, on stimulait le mouvement révolutionnaire dans toute l'Italie. Le Siècle le prévoyait bien. V Univers^ ayant osé signaler les inévitables conséquences d'une telle aventure, se vit dénoncé par le Siècle et même par le Charivari, comme par la Patrie et le Constitutionnel. Après la guerre, lorsque les évêques exprimèrent l'inquiétude que provoquait la situation du souverain pontife, /' Univers ne put enregistrer qu'une partie des lettres épiscopales. Il venait de recevoir un premier avertissement pour avoir blâmé avec vigueur notre politique en Asie. Le 22 décembre 1859, paraissait une autre brochure, toujours d'inspiration impériale, intitulée le Pape et le Congrès, destinée, ainsi que la première, à indiquer les concessions que le gouvernement imposait au Saint-Siège. Cette fois, l'auteur, qui continuait de prendre le ton d'un catholique zélé, exigeait l'abandon des Romagnes. La délimitation du nouveau domaine pontifical devait être réglée par le Congrès, qui restait en perspective. Or, bientôt, DU dut renoncer à ce congrès, dont La Guéronnière avait cru accomplir la besogne par avance. Coup sur coup se précipitèrent les documents et les événements : le 1" janvier 1860, le pape, prononçant un discours public, flétrissait l'hypocrisie de la brochure ; le 11 janvier, le Moniteur répliquait par la publication d'une lettre datée du 31 décembre, et dans laquelle Napoléon III, toujours en vue d'un

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prochain congrès, pressait le pape '< de faire le sacrifice des provinces révoltées ». Le 28 janvier, parvenait à Paris TEncyclique où Pie IX disait : « Sa Majesté n'ignore pas par quels hommes, avec quel argent et quels secours, les récents attentats de rébellion ont été excités et accomplis, à Bologne, à Ravenne et dans d'autres villes. » Averti peu de temps auparavant, pour avoir envoyé une adresse au Pape ; informé officieusement qu'une mesure de suppression était prête ; certain que la publication de V Encyclique provoquerait le coup fatal, Louis Veuillot résolut d'offrir à la cause du droit un suprême exemple de fidélité : « Je dis à mes collaborateurs : — Voici l'arrêt de mort, le journal ne vivra plus demain. — Nous éprouvions plutôt un sentiment de joie de trouver une si belle occasion de périr ; et nous nous mîmes immédiatement à traduire V Encyclique^ pour la donner dans l'édition du matin, avant qu'aucune défense de la publier n'arrivât et afin que le journal ne fût pas saisi à l'imprimerie (1). » Le lendemain, 29 janvier 1860, un décret impérial, proposé par le ministre Billault, supprimait V Univers, déclaré coupable d'avoir compromis : « l'ordre public, l'indépendance de l'État, l'autorité et la dignité de la religion » 1

C'était le premier journal supprimé avant d'avoir été suspendu ou condamné par les tribunaux.

(1) Mélanges, 2^ série, t. VI, p. 296.

Sept ans s'écoulèrent, pendant lesquels Louis Veuillot subit la défense d'écrire dans aucun journal. Il se remit aux livres ; mais il continua de prendre sa part dans la grande lutte religieuse et politique du moment. De quelle façon? Au moyen de la brochure. L'entreprise dirigée contre le pouvoir temporel du pape se poursuivait avec le concours de plusieurs États et s'avançait vers son but final. Louis Veuillot composa des brochures intitulées : le Pape et la Diplomatie, le Guêpier italien, V Illusion libérale, Pie IX. On les retrouve dans le premier volume de la troisième série de Mélanges. Dans la Reçue du monde catholique, Louis Veuillot publia une analyse des Misérables, jugeant Victor Hugo avec une sévérité vigoureuse mais sereine, et plus d'une fois généreuse. Au même recueil il fournit une étude vengeresse sur les Travaux scientifiques du clergé français, étude provoquée par une méprisante assertion du critique Schérer. Ces pages remplissent en grande partie le premier volume de la troisième série des Mélanges, où nous voyons (15 avril 1867) reparaître V Unii^ers.

C'est l'heure où les prétentions prussiennes sur le Luxembourg menacent le prestige français. Les observateurs attentifs ont l'impression que le spectre de la guerre rôde aux abords de notre société. Mais cette société a mis son orgueil dans le plaisir et dédaigne les trouble-fête. D'ailleurs, est-ce que l'Exposition universelle n'est pas le

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présage et presque la garantie d'une ère nouvelle où tous les tumultes seront joyeux? Les rois et les princes, un monde de badauds cosmopolites viennent s'amuser chez nous. Paris s'enorgueillit d'une telle invasion. Louis Veuillot, qui la décrit, note aussi quelques traits qui caractérisent la nature spéciale du Parisien : « Paris n'est pas plus une ville qu'un camp n'est une patrie. Quel Parisien habite la maison de son père, a son église, a son cimetière, sa rue, se connaît des voisins? L'habitant de Paris ne bâtit point sa ville, ne la gouverne point, ne choisit point ses magistrats, ne sait pas le nom de ses prêtres et ne connaît que celui de ses bouffons. )> Le spectacle s'embellit encore d'un congrès de la paix ; mais, dans la politique et dans la littérature, la libre pensée continue d'être toute guerroyante ; et, sur le sol d'Italie, elle conspire, les armes à la main. Les aventures garibaldiennes se poursuivent, interrompues de temps à autre par le gouvernement impérial. Celui-ci, toutefois, demeure à moitié complice du parti qui les approuve et qui les suscite.

Louis Veuillot dénonce le double jeu de la politique générale, les dangereuses tendances de l'esprit public, les égarements de la presse. Il honore les iidélités et il anime les courages. Sa plume peint Sainte-Beuve, Morny, Baudelaire, Renan, Garibaldi, Ratazzi, Quinet, Emile Ollivier, Duruy, Mgr Mermillod, Jules Favre, Beust, Rochefort, la reine Isabelle, le Père Hyacinthe, Berryer, Lamartine ; et les chroniqueurs en vue, les Vil-

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lemot, les Labédollière, quantité d'autres aussi, avec lesquels Louis Veuillot polémique suivant les incidents du jour. C'est un monde et surtout, comme Louis Veuillot l'écrit en septembre 1869, c'est, pour ce monde, « le commencement de la fin ». Alors, en effet, émergent les hommes qui vont renverser l'Empire : Gambetta, Ferry. Les articles publiés avant, pendant et après les élections de 1869 sont un extraordinaire tableau d'histoire prophétique. Une grande crise s'annonce, accélérée et aggravée par le déchaînement de la passion irréligieuse, que la prochaine ouverture du concile exaspère.

Un concile en plein dix-neuvième siècle ! Et, comme principal sujet des travaux conciliaires, l'examen et, probablement, la définition dogmatique de l'infaillibilité pontificale ! Sceptiques ou sectaires, philosophes ou chroniqueurs, voient dans ce fait un suprême défi à la civilisation, une folie sans remède. Tous prédisent le prochain et total effondrement de la foi. Louis Veuillot répond aux uns et aux autres. Parmi les catholiques, l'accord, qui devait se manifester finalement, était loin d'être établi. Là comme ailleurs se poursuivait une discussion ardente, dont différentes phases sont inscrites dans le troisième volume de la troisième série des Mélanges.

Un autre volume, le quatrième, lui est consacré tout entier. Installé à Rome pour la durée du concile, Louis Veuillot envoie de là, pendant plus

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de six mois, des lettres écrites sous l'impression des incidents qui se multiplient. De l'ensembJe de ces lettres résulte un extraordinaire tableau de tout ce qui se fait aux alentours et au sujet de l'assemblée œcuménique. La marche des travaux, les impressions communiquées par les évêques en sortant des séances, les livres et les brochures, les polémiques, les manœuvres des hommes d'État et de certains hommes d'Église, les cérémonies, des promenades et des entretiens où revit l'histoire de Rome et de la religion composent un ensemble d'une variété et d'une originalité sans pareilles. Et, parmi tant de faits notés avec leur caractère du moment, se dessinent les vivantes figures des personnages appliqués au durable labeur. Si la polémique est ardente, plus ardent est l'enthousiasme généreux. Coup sur coup, il inspire des pages qui sont de grands morceaux d'éloquence et qui voisinent avec une foule d'autres où la fantaisie, l'esprit, la verve font également leurs chefsd'œuvre. « Le mérite de ce livre, s'il peut en avoir un, a dit lui-même Louis Veuillot, c'est de présenter un tableau assez fidèle de Rome pendant ces jours mémorables du concile. On y voit la dernière splendeur d'une grande chose qui va périr ou du moins changer de forme. Elle renaîtra. Rome ne peut périr, ou le monde périrait. Mais elle renaîtra autre que le monde était accoutumé à la voir et que l'ont vue encore nos contemporains... Un autre avantage de mes lettres, c'est qu'elles sont un cri de la foule en l'honneur de

Pie IX, du concile et de tous ceux qui, dans le concile, ont été les inébranlables gardiens de la vérité... L'histoire dira ce qu'il faut; mais l'histoire est lente, comme la justice. Elle fait de gros livres que la passion refuse de lire et qui laissent longtemps subsister la calomnie. Pallavicini n'a pas encore tout à fait éteint la médisance de Fra- Paolo, et les contes de ce garnement ont longtemps pesé sur le concile de Trente. Le concile du Vatican aura ses Sarpi. Mes lettres ont pris le devant. »

Aussitôt après le concile, la guerre. Rentré à Paris, Louis Veuillot devient le témoin, l'annaliste, le peintre du terrible conflit, l'interprète des émotions et des douleurs patriotiques maintenues au comble durant six mois. Pendant cette longue période tragique, environ deux cents articles se suivent de près ; et il y a des semaines où chaque journée a le sien, étendu, intense, magnifique. Le double siège de Paris est là tout entier, en relief et en action. Quand survient le désastre de Sedan, Louis Veuillot s'écrie : « L'ennemi approche, plus redoutable. Les murs de Paris le verront. Il faudra subir l'insolence de cette visite. En un mois, nous en sommes là. En un mois ! La France !... Que Paris se défende noblement, que la courtisane redevienne une matrone digne d'enfanter encore des héros 1 II fut pardonné à l'Adultère, parce que nul n'était sans péché, et parce qu'elle n'entreprit point de justifier son crime... Au milieu de l'apostasie quasi générale des peuples, couronnement de

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l'hérésie du seizième siècle, la France est cependant restée catholique... C'est la France, parmi les nations, qui, après l'orage révolutionnaire, a çoulu être catholique. C'est elle qui a réclamé l'indépendance de la papauté, qui a rouvert le champ des missions, qui a fourni le grand nombre des apôtres et des martyrs. C'est elle qui a procuré à l'Église du Christ le temps de construire la fortification imprenable de l'infaillibilité, c'est-à-dire de réaliser la visibilité et l'incarnation de ce dogme éternel. Or, Dieu n'est pas oublieux du bien. Il détruit le péché, il efface, il oublie ; il rend à ce qui était souillé la blancheur de la neige et la pureté du cristal ; mais le bien, il le conserve impérissable sous son regard. Parce que la France est catholique, elle ne peut pas être prussienne, encore moins prussianisée. L'amour de l'Église et l'amour de la patrie, c'est le même amour. » Le lendemain : « En attendant qu'il attaque les murailles, le canon de la Prusse nous a donné la république. Cela s'est fait hier, entre midi et deux heures, sans qu'on ait entendu un coup de fusil. Quelqu'un qui n'a pas dit son nom a proclamé un gouvernement. Ce gouvernement, composé d'une douzaine d'individus, a été aussitôt prendre le sacre à l'Hôtel de Ville, et voilà déjà vingt-quatre heures qu'il fonctionne avec aisance... Ainsi succombe l'empire de Napoléon III, six mois après le plébiscite qui lui a donné sept millions et demi de suffrages. Rien de plus honteux ; rien de plus juste. » Les incidents s'accumulent. En parallèle avec la circu-

laire diplomatique de Jules Favre, Louis Veuillot cite la Correspondance de Berlin^ « journal français de M. de Bismarck », et il dit de l'Allemagne menaçante et toujours hypocrite : « Jusqu'à Sedan, son heureuse étoile a voulu qu'elle eût l'air de soutenir une guerre défensive. Depuis Sedan, le masque est tombé, et elle fait ouvertement une guerre de rapine. » Apparaissent les premières manifestations de la fureur antireligieuse et séditieuse : le grand journaliste catholique la flétrit et la défie, en adjurant les bourgeois voltairiens de penser au surcroît de péril qu'une telle passion peut déchaîner. On commence à menacer les maisons religieuses ; on déclame en l'honneur de Voltaire ; on salue l'avènement de l'athéisme. Louis Veuillot répond : « Nous devons à l'erreur anticatholique les défauts qui nous divisent entre nous et qui éloignent de nous les autres peuples comme ils nous éloignent de Dieu. Ceux d'entre nous qui, récemment, ont fait déborder la coupe profonde des vengeances, en décrétant l'abandon de Rome et l'apothéose de Voltaire, auraient vainement cherché ce qu'ils pourraient faire de plus anticatholique, c'est-à-dire de plus protestant, et par là même de plus prussien et de plus antifrançais. Ils ont signifié au ciel et à la terre l'apostasie de la France de Dieu conquise enfin par Voltaire. Le reste est venu avec une telle promptitude et une telle rigueur qu'on ne peut y méconnaître le châtiment. Logique inexorable ! dérision qui tombe sur le pécheur ! » Pendant que le journal de Blanqui invite le peuple

parisien à prendre des mesures pour que le gouvernement puisse « disposer au plus vite des établissements, des personnes et des choses de la religion », le Réi^eil propose de retirer la qualité de citoyen français à quiconque reconnaît l'autorité d'un souverain étranger. Réplique de Louis Veuillot : « N'étant pas supposable qu'un citoyen français puisse avoir en France la fantaisie de se proclamer sujet du roi de Prusse ou de n'importe quel prince régnant ailleurs, il faut croire que la proposition regarde les catholiques de France. En effet, ils reconnaissent l'autorité du Pape. Ils la reconnaissent non comme sujets, mais comme fidèles... )) Là-dessus, le rédacteur de VUnwers rédige une déclaration par laquelle il jure de « reconnaître toujours l'autorité du Pape » ; et il complète ainsi sa déclaration : « Je dépose cette cédule dans les mains vigilantes du directeur du Réç'eil, pour le jour où il se trouvera en mesure d'exécuter ses petites idées sur l'obéissance due à l'autorité du Pape, et moi hors d'état d'en faire connaître mon avis. Que M. le directeur du Réveil relise ce papier et qu'il me considère dès lors comme un homme qui se permet (je lui demande bien pardon) de l'envoyer promener, lui et sa loi... Voilà ma qualité de Français bien aventurée. Mais je penserais la perdre beaucoup plus honteusement, si je permettais au citoyen Delescluze et à ses amis de croire qu'ils pourront me soustraire à l'obédience du Pape. Ils n'ont pas assez de couperets pour trancher ce lien-là. »

Le 17 septembre : « Le siège de Paris est commencé et l'on a lieu d'espérer une défense digne de mémoire. Les défenseurs sont accourus de toutes les provinces avec une généreuse ardeur. On peut dire que toute la France, prise à l'improviste, est sur les murailles de Paris, comme toute l'Allemagne est autour. Mais, pour notre malheur, l'Allemagne ne forme qu'une cité, et dans Paris il y en a deux. Qu'au moins pendant le combat ces deux cités n'en fassent qu'une ! Il est accablant de penser qu'au moment où le canon gronde sur le rempart, la discorde rugit dans la ville et que des voix furieuses s'efforcent d'y allumer la sédition. Hélas ! ce serait assez du feu de l'ennemi. Il y a, sur le rempart, de vrais soldats de Dieu et de la patrie. Ils se sont offerts, sans distinction de rang, de fortune et d'opinions, pour repousser un ennemi qui menace également le foyer et l'autel. Le grand nombre des gardes mobiles, habitants et ouvriers des campagnes, sont venus comme à la guerre sainte. Ce ne sont pas les splendeurs de Paris qui les intéressent et qu'ils veulent sauver : leurs plaines, leurs montagnes, leurs rivages baignés par la mer ont des beautés qu'ils goûtent davantage. Au milieu des monuments et des merveilles de Paris, ils aspirent à revoir leur clocher et le chaume où vivent ceux qu'ils aiment. Ils ont tout laissé, ils ont affronté la mort pour l'amour et l'honneur non de tel ou tel système politique mais de la France. Vainqueurs ou vaincus, intacts ou mutilés, ils iront ensuite se livrer aux labeurs

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qu'exigera la réparation de tant de misères. Il est horrible de penser que, derrière eux, éclatent d'abominables blasphèmes ; que de misérables séditieux se proposent de tirer parti du noble sang qu'ils vont donner, pour leur imposer plus de sueurs, plus d'angoisses et leur arracher les consolations de la foi. Qu'il n'en soit plus ainsi ! Que le blasphème cesse au moins pendant le combat ; qu'il ne continue pas d'alarmer et d'irriter des cœurs si cruellement torturés, et qui sentent que la France a besoin de Dieu. Le Gouvernement de la défense nationale ne juge-t-il pas qu'il faut éviter ce déchirement, qu'il importe de ne pas permettre que l'invasion serve d'instrument pour nous ensemencer de guerre civile? S'il n'ose rien exiger de ses amis, qu'au moins il les conjure de se taire, et qu'ainsi il fasse le peu qu'il peut et se délivre de ce surcroît d'épouvantable responsabilité. Autrement, les blessés lui redemanderont leur sang, et les morts s'élèveront devant Dieu et presseront sa justice de se faire rendre compte de leur vie inutilement sacrifiée. )>

De ce point de vue et de ce ton, avec ces accents généreux, fiers, pathétiques, Louis Veuillot note et apprécie les événements quotidiens qui secouent la population parisienne et qui composent ce qu'on appelait dès lors la fièvre ohsidionale. Paris, en effet, vivait dans une exaltation générale et croissante. Tous les instincts, ineptes, criminels, patriotiques, engendrés par la continuelle commotion, s'éveillaient et se donnaient carrière. Aux

égarés et aux scélérats, à la masse de braves citoyens que les autres épouvantent, Louis Veuillot adresse l'avertissement, la menace, l'appel. Intrépide, éloquente, éclatante, sa parole dénonce, flétrit, réconforte. Déjà Courbet veut abattre la colonne Vendôme et, dans plusieurs arrondissements, l'autorité s'avise de fermer les écoles municipales tenues par des religieuses ; les Etienne Arago, tirés de l'oubli, les Brisson, inaugurant leur destinée politique, se remuent pour préparer dans Paris, que les Prussiens assiègent, l'érection de la statue de Voltaire, flagorneur du roi de Prusse. Et Louis Veuillot de s'écrier : « Le même jour que nous apprenons l'entrée des Prussiens à Strasbourg, le Bulletin municipal de M. le maire Etienne Arago nous annonce l'entrée de Voltaire plus avant au cœur de Paris. » Là-dessus, polémique contre plusieurs journaux. Soudain éclate l'événement abominable que, longtemps après, sa date seule, conservée dans toutes les mémoires, devait suffire à désigner et à réprouver : l'affaire du 31 octobre. Alors, devant l'ennemi, une troupe de révolutionnaires essaie d'allumer la guerre civile. L'indignation dicte à Louis Veuillot des pages frémissantes, récit magistral, historique et symbolique : « Donc, nos drapeaux sont aux mains de l'ennemi, l'ennemi cerne le dernier rempart, l'angoisse est dans les cœurs, et les séditieux, trou, vaut le moment favorable, se déclarent. La garde nationale court à l'Hôtel de Ville, sanctuaire de la république, maison mortuaire de la France. Elle

y trouve M. Flourcms, botté et éperonné, se promenant sur la table du Conseil, entre deux gouvernements, l'un qui se décompose, Tautre en formation. Celui qui s'en va est le gouvernement régulier ; on y voit notre dernier soldat et notre dernier politique. L'autre, celui qui vient, a pour bras ce fou botté qui pérore sur la table et ce vieux chicot de prison, Blanqui, occupé à signer papiers sur papiers, afm de pourvoir aux emplois importants de la république. Blanqui nomme des généraux, des ministres, des maires, des commissaires de police. Il donne les clefs de la Banque, les clefs des forteresses, les clefs de nos maisons ; et toutes ces clefs peuvent se trouver bonnes, car Flourens et Blanqui ont avec eux des fusils, et dans la ville la terreur. Ils semblent déjà maîtres ; leurs hommes de main hurlent, menacent, frappent, pillent ; tout à l'heure ils oseront assassiner, et tout sera perdu. Mais quelques-uns ont trouvé le chemin des caves, et peut-être que tout sera sauvé. En effet, pendant que Flourens pérore, une partie de ses soldats glissent aux vignes, se soûlent, sont pris, prennent peur, et finalement s'en vont ou s'endorment. Le gouvernement régulier est tiré de peine ; les clefs de Blanqui ne valent plus rien ; c'est à recommencer. 0 risée, ô douleur ! Et cela, c'est la France ! L'ennemi regarde par-dessus les murs et voit cela dans Paris ! Et s'il se retourne, il voit Esquiros, un Blanqui plus grotesque, régnant à Marseille, et un autre de même espèce, Challemel, régnant à Lyon, et le capitaine Kératry, généra-

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lissime en Bretagne; et à Tours, le vieux juif Grémieux et le vieux pantin Glais-Bizoin s'embrassant avec le vieux reitre Garibaldi, tandis que le jeune avocat Gambetta tombe de ballon ministre de la guerre ! Regardons aussi, nous, regardons bien ! Regardons cette décadence abominable et cette foudroyante démence. Dans la nuit où nous descendons, emportons ces flétrissures. Ayons-les sur le front; ayez-les dans le cœur!... 0 Christ! Dieu et roi éternel des Francs, parce populo tuoi Oubliez nos crimes, tirez-nous des ignominies de cette mort, rendez-nous l'épée de notre baptême, Fépée qui frémissait quand on parlait de votre supplice, et souvenez-vous que la France naissante s'écriait : Que n'étais-je là ! »

Au milieu de l'indignation ou de l'exaltation patriotiques, entro la colère et la pitié, se fait place la verve la plus spirituelle et la plus forte. Ainsi, vers le milieu de novembre, le grand journaliste catholique résume une conversation qu'il a eue, par hasard, deux mois plus tôt, avec Eugène Pelletan, membre du gouvernement de la défense nationale : « M. Pelletan, député des fières et joyeuses banlieues de Paris, m'apparut avec une mine plus contente que la mienne, lorsque j'eus l'honneur de le rencontrer, le 5 septembre, dans la rue Taranne, dès le matin. Il était membre du gouvernement d'une république qu'il venait de faire ; je me trouvais citoyen de cette républiquelà. A son sourire, j'admirai que la sécurité fût pour lui, l'inquiétude pour moi. Grâce aux chan-

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gements qui sont survenus depuis un siècle dans l'assiette des choses morales et politiques, le mortel tranquille est celui qui prend la responsabilité des grandes affaires. Celui qui devra se laisser conduire jouit d'un sommeil moins calme ; il a davantage la certitude de payer et l'appréhension d'être pendu. » Protestant libre penseur, Pelletan affirme ses sentiments bienveillants à l'égard de la religion et multiplie les promesses rassurantes. « Voilà l'entretien. Nous nous quittâmes. Mon gouvernant sentait le besoin de prendre un bain, parce que sa nuit avait été laborieuse ; je sentais le besoin d'entendre la messe, parce que je ne me sentais pas rassuré sur les suites de son travail de la nuit. » — La caricature « la plus vile et la plus insolente » répand ses outrages sur toutes les personnes et sur toutes les choses dignes de respect, ne s'imposant réserve et scrupule qu'envers les gens qui détiennent le pouvoir. Louis Veuillot rédige pour Jules Favre une lettre ouverte, publiée avec cette adresse : « A M. Jules Favre, ancien membre des Conférences de saint Vincent de Paul, ancien bâtonnier des avocats, fondateur de la république parisienne (une et indivisible), vice-président du gouvernement de la défense nationale, ministre des Affaires étrangères, ministre de l'Intérieur, l'un des quarante de l'Académie française, etc., etc. ... Monsieur, malgré les graves occupations que tant de titres supposent, au fond, vous n'avez rien à faire, et je me permettrai de vous prendre un moment. J'ose

dire que j'y mets le prix. Me trouvant déjà assez mal gouverné, je ne sollicitais pas l'honneur de votre tutelle. Vous me l'avez imposée, vous êtes cher, vous ne rapportez rien, ou plutôt vous emportez tout : je peux bien me passer la grande consolation du peuple souverain, qui est de houspiller ses intendants et de leur montrer à quel point ils savent mal leur métier. C'est stérile, mais cela soulage. Vous-même en avez pris le passetemps toute votre vie, sans vous donner, autant qu'il l'eût fallu, le souci d'apprendre à mieux faire. Au surplus, ce que j'ai à vous dire ne saurait être indifférent ni au fondateur de la république, ni au vice-président de la défense nationale, ni au ministre des affaires étrangères, ni au ministre de notre petit intérieur ; l'académicien et l'ancien bâtonnier peut s'y intéresser ; le ci-devant confrère de saint Vincent de Paul n'y restera pas insensible, pour peu qu'il se souvienne de ce premier et meilleur état. Vous m'avez souvent retenu jusqu'à l'ennui sur des objets moins importants. » Ensuite, Louis Veuillot note et stigmatise l'abjection manifestée et entretenue par l'esprit caricaturiste « barbare, bestial, sanguinaire, obscène et bête ». Il rappelle que, lors de l'entrevue de Ferrières, M. de Bismarck disait à Jules Favre précisément : « Paris nous sera ouvert par votre populace », et que Jules Favre répondait qu'il n'existait point de populace à Paris. « Le diriez- vous encore? (reprend Louis Veuillot) et comment donc appelezvous ceci? Ceux qui font ces choses, ceux qui les

vendent, ceux qui les achètent et s'en amusen et jusqu'à un certain point ceux qui les tolèren est-ce un peuple, est-ce le peuple français? ( peuple alors serait pire qu'une populace?... Je vo les traits de nos concitoyens affichés au piloi dessinés sous le couperet de la guillotine, en attei dant que ce soit pour de bon. Je vois l'image d'ui femme qui a régné pendant vingt ans et dont '. réputation d'honneur n'a reçu aucune atteint Elle est souillée des injures auxquelles toute femn préférerait la mort... Politiquement, vous êtes c pauvres hères, empêtrés d'un vice d'origine, < particulièrement incapables de reprendre les arm( que vous avez données contre vous, armes d'ai leurs que l'orgueil ne reprend jamais. Le mauva pacte a été signé, vous en subirez les clause Vous avez mal commencé, mal continué, voi finirez plus mal. » Au général Trochu, auss Louis Veuillot avait adressé une lettre ouverte lorsque le gouvernement éprouva le besoin d posséder, au moyen d'un plébiscite parisien, ur espèce de sacre populaire : « Général, demaii j'irai voter pour vous conserver à la tête du goi vernement et conserver le gouvernement ave vous. Je dirai oui. Mais je l'avoue, général, e ma conscience, puisqu'on l'interroge, a besoin d s'en décharger à haute voix : en votant le mair tien du gouvernement, en faisant mon possib] pour que la majorité soit éclatante, je n'agirai pa par amour pour vos collègues, ni même pou vous, quoique je vous honore. Passez-moi l'es

pression et pardonnez-moi la pensée : vous n'êtes point mon homme. On vous reproche d'être clérical. C'est bien injuste envers vous... Encore que vous soyez le plus honnête homme du monde, et bon et ferme chrétien pour vous-même, prêt, je n'en doute pas, à mourir plutôt que d'abjurer la foi du Christ, vous n'avez point, selon moi, la qualité et la quotité de foi sociale que nous devons tous à l'Évangile. Vous en avez ce que tolère le monde, vous n'en avez pas ce qu'il faut à la société... Je ne vois rien du tout dans vos actes publics qui me déclare que l'Évangile soit pour vous la loi du salut politique, autant que celle du salut particulier. Vous croyez qu'il est permis et même urgent de n'être chrétien que dans la vie privée. C'est l'essence du poison révolutionnaire. C'est par là que la révolution trompe les intelligences et dissout les consciences à qui ses autres maximes et pratiques font horreur. »

On se bat sous Paris : Louis Veuillot félicite le général Trochu d'avoir pris le temps de préparer la « sortie en ordre » et non pas la « sortie en masse », celle-ci réclamée par les incapables et par les séditieux. Contre les démagogues, le rédacteur en chef de VUnwers fulmine avec une verve et une audace qui les déconcertent, qui étonnent leurs complices honteux ou déclarés. Dans le monde qui déteste la démagogie, mais qui continue de rester indifférent aux croyances, on se sent pris d'admiration devant l'exemple que donne Louis Veuillot. A la date du 23 novembre, le survivant des deux

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frères Goncourt dit, dans leur Journal : « Veuill il a ce que peu d'écrivains possèdent I La lecti de ses articles donne à ses lecteurs une esp( d'alacrité. Du reste, l'ironie de son talent i jamais étalé un plus grandiose, un plus dédaigne mépris pour les hommes et les choses du préseni La « Vigile de Noël » inspire à Louis Veuillot u magnifique méditation, qui traduit l'angoisse tous les cœurs et qui rappelle tous les ens gnements du christianisme et de l'histoire. I Prussiens célèbrent cette nuit de Noël par u canonnade formidable ; il en note les échos et secousses, et il en expose la signification : « N( avons aux portes de Paris le roi et le peuple n dernes, constitués selon la perfection actuelle de science et de la philosophie, qui doivent dés mais remplacer la charte de Bethléem et condu le genre humain. L'un et l'autre sont une t vieille chose très anciennement connue. Ce roi ^ jadis le pharisien, et ce peuple fut jadis le phihst

et tous deux furent aussi ce qu'on appela jadis conquérant païen et l'empereur barbare, c'est dire les deux plus cruels fléaux dont le christ nisme ait soulagé l'humanité. » Et comme envii douze journaux ont, avec mélancolie et parf avec élévation, signalé le contraste de la f toute consolatrice et des circonstances tragiqi parmi lesquelles elle est célébrée, il montre qu'il y a de louable dans ce sentiment : « Nouf saisissons et nous y ajoutons un arôme de chi tianisme. Est-ce encore l'automne, est-ce déjà

printemps? En tout cas, il y a donc, même là, des âmes dont la mort n'a pas encore pris possession, ou en qui la vie recommence? C'est, nous n'en doutons pas, un fait acquis et grandissant, et c'est en même temps la meilleure arme qui nous reste contre César. Là où quelque chose demeure au Christ, ni la mort ni César ne prendront pied et na demeureront éternellement. »

Les présages de l'effondrement se multiplient. Louis Veuillot écrit les Pensées d'un bombardé. Elles remplissent une page du journal, et mêlent aux émotions de Paris canonné par le roi de Prusse le souvenir de Jérusalem assiégée par Sennachérib. Vient l'armistice ; puis, la paix douloureuse. C'est la fin... Pas encore : au drame si long et si terrible la Commune ajoute un épilogue d'une horreur et d'un trouble invraisemblables. Nouveau siège de Pans, parles Français, cette fois ; incendies et massacres. L'assemblée de Bordeaux et de Versailles, la proclamation du comte de Chambordj les efforts confus pour établir un gouvernement, ainsi se termine le livre intitulé : Paris pendant les deux sièges. Livre « splendide », déclare M. Jules Lemaitre. En effet, le tableau est sans pareil, par la solennité de l'ensemble, par le relief et par la variété du détail, par l'intensité de la couleur et de la sensation. Si le tragique surabonde, le pathétique dispose quand même de la place principale ; sans supprimer celle qui appartient au pittoresque, et où la satire la plus étonnante fouaille les hommes

vulgaires déguisés en grands hommes et bafoue les fantoches piteux ou sinistres. La tragédie politique et patriotique qui, dans la même commotion, mêlait toutes choses et qui les portait au comble, elle est là, comme la conclusion de l'histoire religieuse, politique, intellectuelle, morale, sociale, racontée au cours des seize volumes précédents.

Cinq autres volumes postérieurs, pleins aussi de faits, de discussions, de portraits, conduisent cette histoire jusqu'à la fm de 1879. Même les derniers articles écrits par Louis Veuillot portent souvent la marque de sa meilleure touche. Exemple, à propos de la mort du prince impérial : « Héroïquement pressé de son nom et du malheur obscur qui menaçait sa destinée, il souhaitait de ne pas attendre davantage et de ne pas risquer son âme immortelle dans les périls vulgaires de la vie . . . Auraitil la longue vertu d'acquérir ou de garder la seule gloire qu'on ne perde pas? Il emprunta un cheval de guerre et prit la première occasion qui se présenta d'aller au-devant de la gloire ou de la mort» Ce fut la mort qui vint tout de suite. Elle le trouva prêt. »

Par ces lignes, pour ainsi dire (il s'en faut de quelques pages), se clôt dans les Mélanges la période ouverte depuis 1842. Ce demi-siècle décisif est là tout entier : les œuvres, les luttes, les hommes. Rien de tel que ces Mélanges pour rendre visible le mouvement des idées et des

passions durant une époque qui a préparé et qui explique la nôtre. C'est, dans un monument littéraire, une histoire vivante, sans laquelle on ne peut écrire la véritable histoire contemporaine.

J'ai mentionné à leur date les ouvrages publiés par Louis Veuillot avant qu'il se fût, pour toujours, engagé dans la presse catholique, ou peu de temps après. Le premier, qui eut du succès et qui le méritait, les Pèlerinages de Suisse, remonte à 1838. Alors, Louis Veuillot avait juste vingt-cinq ans. Œuvre de la jeunesse ; sans doute ; mais aussi d'un talent qui déjà possède une grande partie des ressources par lesquelles, bientôt et définitivement, il sera caractérisé. Œuvre improvisée, en moins de trois mois ; oui ; mais rédigée d'après des notes abondantes prises sur place au cours du voyage que le converti, reconnaissant et enthousiaste, vient d'accomplir parmi les centres de dévotion historique et populaire. Fribourg, la Part- Dieu, Sachslen, Ensiedeln, Maria-Stein, etc. ; souvenirs du bienheureux Canisius, de saint Bruno, de saint Nicolas de Flue, de saint Mainrad, et tant d'autres ; jésuites, chartreux, bénédictins» remites ; Louis Veuillot résume l'histoire, décrit les aspects, chante les gloires de ces lieux ce-

lèbres. De l'un à l'autre on parcourt le sol hérétique, on croise la tradition et la domination protestantes : tout de suite, le jeune pèlerin se S9nt et se montre l'ardent et terrible polémiste qu'il va être, ou plutôt qu'il est désormais. La seule vue de l'ennemi l'a, pour toujours, révélé à luimême. Converti, Louis Veuillot n'a-t-il pas perdu le goût des splendeurs naturelles? Non. Il les saisit d'instinct. Avec un talent tout spontané, mais déjà nuancé et puissant, il dépeint les rudes montagnes neigeuses et les douces vallées verdoyantes. La conversion n'a pas comprimé la verve spirituelle qui, à Rouen, à Périgueux, à Paris, débordait de sa joyeuse et vigoureuse jeunesse. Il recueille au passage mainte anecdote amusante. Comme son enthousiasme, son humeur satirique est nourrie par la foi dont il s'abreuve. Il pourfend les hérésiarques du seizième siècle. Il siffle les incrédules qu'il rencontre, voltairiens solennels ou badauds. Entre la flétrissure et la satire s'épanche la prière, pleine de force et d'onction.

Sauf deux opuscules de piété {le Saint Rosaire médité et le Sub Tuum), les ouvrages qui suivirent sont des romans : Pierre Saintive, Historiettes et Fantaisies, V Honnête Femme. Dans le premier, Louis Veuillot a voulu, selon sa propre déclaration, « faire un roman chrétien, un livre oii il fût question de passions humaines » et « où se peignît un coin de la vie actuelle » (1840). C'est une étude sentimentale, mais d'un esprit et d'un ton plus élevés que ceux qui se voient ordinairement dans

les études de ce genre ; sociale aussi, comme le dit Eugène Veuillot, « peuplée de gens qui vivent et qui pensent ». Il y a là quantité d'analyses délicates et profondes, enveloppées d'éloquence et de foi. La même éloquence et la même foi régnent dans les Historiettes et Fantaisies, recueil de ce que Louis Veuillot qualifie modestement « petits ouvrages ». Or, l'Epouse imaginaire, le Vol de rame, les Histoires de Théodore, la Journée d'un missionnaire, Ce que c'est qu'un curé, la Chambre nuptiale sont des bijoux. Il y a des sourires, des larmes, de l'allégresse. Ces « petits ouvrages », un critique religieux, le R. P. Longhaye, les appelle avec une exactitude gracieuse « romansminiatures ». Tel récit contient, en vingt pages, l'éternel drame du cœur ; telle fantaisie, plus courte encore, est exquise ou sublime. On les lit en se sentant peu à peu imprégné de la grave et douce émotion que Pontmartin a su très bien analyser : « La chambre nuptiale... Rien ! deux noms, deux dates, deux amis qui se retrouvent après une séparation de quinze années ; la chambre de la fiancée, de l'amante, de la fée vêtue de gaze et couronnée de rayons, devenue la chambre de l'épouse et de la mère ; les ivresses de l'amour partagé se changeant en pâles insomnies au chevet d'un enfant malade ; la Diane chasseresse ou la Vénus de Milo remplacée par le crucifix ; l'esquisse de Watteau faisant place au dessin encadré de bois noir et surmonté d'une croix ; toutes les épreuves de la vie comprises entre ces

deux dates, celle du sourire qui espère, celle de la larme qui se souvient, et, entre deux, comme un trait d'union, pour empêcher l'une d'être trop regrettée et l'autre d'être trop triste, la Foi pleurant et priant sur la tombe des pères et sur le cercueil des enfants. J'ai relu bien souvent ces dix adorables pages, et ce n'est jamais d'un œil sec que je suis arrivé à la dernière ligne ; le roman a là son diamant. »

Encore un roman, V Honnête Femme^ et un roman de mœurs, dans toute la rigueur de l'expression. Là, on voit un jeune chrétien, croyant et pratiquant, humilier une belle coquette qui le provoque et qui veut être libertine sans compromettre sa réputation. Le tableau de cette hypocrisie choqua certains auteurs ou chroniqueurs, bien habitués cependant à se pâmer devant Tartufe. En réalité, ce qui leur déplaisait surtout, c'était le spectacle de la perversité féminine mise en déroute par la vertu d'un chrétien. Vingt ans plus tard, Sainte- Beuve louait beaucoup VHonnête Femme, à plusieurs égards. A vrai dire, il se plaignait que l'humanité y fût l'objet d'un dédain excessif ; mais il laissait comprendre qu'il reprochait surtout à l'auteur de parler de la rédemption et du crucifix. Pourtant Sainte-Beuve avouait qu'on trouvait là de « jolis chapitres, gais et fins, dignes d'un Charles de Bernard, avec le trait plus accusé ». Il disait encore : « Savez-vous qu'il (Louis Veuillot) a devancé Madame Bovary pour certaines peintures étonnantes de vérité locale ? Il est réel au delà de

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tout. Balzac imagine et invente beaucoup plus dans ses portraits de provinciaux ; il surcharge et surajoute à tout instant : M. Veuillot rend et copie mieux. » M. Jules Lemaitre, lui, a parlé de cette œuvre avec une sympathie sans réserve ; et il a fait plus, puisqu'il a écrit la préface de l'édition nouvelle. Même, le brillant critique a osé une sorte de plaidoirie en faveur du roman franchement chrétien ; et il a cité celui-là comme un modèle très curieux, très intéressant, souvent « très beau ». Louis Veuillot, jugeant son livre, n'avait pas tardé à le classer dans la catégorie des « fruits verts ». A quoi M. Jules Lemaitre répond : « Oui ; mais ce qui est admirable, c'est que, au bout de soixante-sept ans, il garde encore cette verdeur. » Et il note que les « vifs croquis » consacrés aux « notables de Chignac » furent « tracés vingt ans avant Madame Bovary ».

Ce n'est pas un roman l'ouvrage en deux volumes intitulé Çà et Là; mais on y trouve plusieurs romans. M. Jules Lemaitre les a lus, relus ; et il en est tout ravi. Il dit de l'un d'eux : « Le chefd'œuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante premières pages de Çà et Là. C'est l'histoire tout unie d'un mariage chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et exquise cependant... Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond et de la grâce infinie de la forme... Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beau-

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coup d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et si blanches. » Les chapitres de Çà et Là ont une extrême variété : Du mariage et de Chamounix ; — Étude de bourgeois ; — Résurrection d'une ville ; — La vie de château ; — En l'honneur du progrès ; — L'hôtel du Hareng-Couronné ; — Des miracles ; — Dans la montagne ; — En chasse ; — La plage ; — De la noblesse ; — Une Samaritaine ; — Contes et paysages bretons ; — La Campagne ; — La Musique et la mer ; — Vues prises du cloître ; — Les Fruits de cloître, etc. Une telle variété peut-elle former un ensemble où les idées se suivent, tenant l'une à l'autre? Oui. Comme dans les Mélanges^ toutes les pensées suggérées par des milieux si différents procèdent d'une pensée maîtresse, celle qui remplit l'âme de Louis Veuillot. Sa militante passion de vérité et d'apostolat le gouverne entièrement et le fait se trouver le même sous les formes les plus différentes. C'est l'esprit chrétien qui l'anime dans le travail, dans la lutte, dans les conversations, dans les promenades. Il y a une extraordinaire abondance de graves pensées et de saillies spirituelles ; d'art et de philosophie autant que d'histoire et de littérature. Ce titre si modeste, Çà et Là, encadre une quantité de larges vues sur la vie sociale, laquelle, assurément, est diverse, mais une aussi. N'importe quel individu représente un monde où se mêlent l'espérance, la joie, l'enthousiasme, la mélancolie et la tristesse. Tous

ces accents vibrent sous la plume de Louis Veuillot. Quelle explication de la vie générale et quelle explication de lui-même dans VEpître dédicatolre de ces deux volumes, désignés par le titre le plus fantaisiste et le plus simple ! « Tu voulais rester pour peindre des effets de pluie ; je voulais rester pour faire des vers. Nous partions, emportant et laissant les souhaits du cœur. Nous arrivions dans un autre gîte, où nous voulions rester encore ; nous voulions rester partout.

« Jamais, non pas même dans les premiers enivrements de la jeunesse et de la liberté, jamais, d'un pied plus heureux, je ne fis lever la poussière du chemin; jamais d'une oreille plus charmée je n'écoutai la voix des solitudes...

« Loin du sommet de la vie, je cheminais, portant joyeusement de chers fardeaux. Je ne connaissais pas ces cruelles compagnes, l'Ingratitude et la Mort.

« Elles sont venues. Choisissant parmi ceux que j'aimais, l'une m'a dit : « Tu ne les verras plus ; » l'autre : « Ils ne t'aimeront plus. »

« En même temps, le Devoir m'engageait dans les domaines austères de la Réalité. Là mon esprit perdait sa fleur et ses ailes.

« Et je connus l'emploi de ma vie : au lieu de cultiver en paix quelque coin du beau pays des songes, il fallait forger et manier des armes.

« Entendrai-je toujours ce bruit ! Porterai-je toujours ce harnais ! Longtemps, je rêvai de reprendre mon œuvre désirée.

« Mais j'ai vieilli dans la guerre, et, m'allégeant d'un bagage inutile, j'ai enfin jeté au vent ces graines qui devaient donner d'aimables fruits.

« Je les recueillis sur la montagne et dans la plaine, sur les bords de la mer immense et dans les immensités du cœur. — Au vent !

« Quelques-unes me venaient de Raphaël, quelques-unes de Mozart ; les monuments et les ruines, la vie et la mort m'en avaient approvisionné. — Au vent !

« Ce que je voulais chanter, il a fallu le défendre ; là où j'appelais de pauvres égarés, sont accourus des fous et des pervers.

(( Ces bandes brutales se ruaient sur la justice, sur la vérité, sur la charité. Le courroux a enflammé mon cœur, et j'ai poussé des paroles de colère.

« A présent, je passe et je ne vois plus la beauté des chemins. Toutes les splendeurs de la terre ne sont que l'ornement d'un tombeau... »

Ce regret d'avoir été conduit à livrer tant de batailles, Louis Veuillot l'a exprimé plusieurs fois ; par exemple, en tête du roman Corhin et (TAubecourt, de dimensions restreintes, mais plein de délicate et tendre ingéniosité, comme aussi de psychologie pénétrante et gracieuse. Livre original assurément, puisqu'il a pour but d'intéresser « sans aborder l'étrange », dit l'auteur, « sans outrer les sentiments, en un mot, sans sortir de la vie commune ni de ses devoirs, et rien qu'en faisant tout marcher par les seuls battements du cœur le plus

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droit et le plus ingénu » ; puisque (je cite toujours) l'aventure est renfermée dans un salon, « le drame dans un personnage, le personnage dans un monologue » ; et puisque, enfin, il s'agit d'une histoire d'amour racontée par une jeune fille. Louis Veuillot en avait accepté la gageure au cours d'une conversation familière ; et, très vite, il avait esquissé, développé, réalisé son projet. C'était pendant un séjour chez un aimable, distingué et fidèle ami, Théodore de Bussières, en Alsace, sur le sol même dont le nom est aujourd'hui, pour la France, confondu avec une date funeste et pourtant glorieuse : Reichshofîen ! Déjà le heu avait été terrible à l'écrivain catholique : en 1855, sa fille aînée, âgée de neuf ans, était morte chez les Bussières. Avant d'éprouver ce déchirement de l'âme, Louis Veuillot avait, à Reichshofîen, savouré bien des heures délicieuses. Il les rappela dans Corhin et d' Aubecourt en les rapprochant de sa terrible épreuve paternelle. Il disait dans la préface : « Si j'ai soutenu tant de polémiques, ce fut bien par ma volonté, mais mon goût me portait ailleurs. J'étais journaliste comme le laboureur est soldat, uniquement parce que l'invasion l'empêche de rester à cultiver ses champs. Je ne tenais ni à recevoir ni à porter des coups, et les joies de ma carrière ne sont pas d'avoir été mis à l'ordre du jour pour quelque fait d'armes plus ou moins heureux, mais d'avoir vu parfois une pauvre petite fleur éclose dans mon courtil délaissé. » A côté de la petite fleur souriante s'abat le faisceau de fleurs funèbres : « Bussières est

mort, et, longtemps avant qu'il mourût, sa main pieuse avait enseveli le plus saignant lambeau de mon cœur qui soit tombé sur les chemins d'icibas. Là où j'avais trouvé tant de joie, là j'ai rencontré le glaive qui fait d'inguérissables blessures ; là où j'avais savouré des journées si douces, là même, quelques années après, s'est éteinte une aurore qui était le tendre et charmant espoir de ma vie déjà entamée. Là, dans le ciel riant encore jusqu'à cette heure soudaine, je commençai à ne plus voir que les astres de la nuit, et je n'eus plus de fleurs à cueillir en ce monde que pour les jeter sur des tombeaux. »

Et c'en est fini des romans, comme des autres œuvres où Louis Veuillot, en fait de délassement, pouvait se donner la joie de suivre sa vaillante et magnifique fantaisie. Les livres qui ont paru entre ceux-ci, ou ensuite, sont presque tous inspirés par les nécessités du combat. L'un d'eux, précisément, qui vint peu après une œuvre de piété ( Vie de Germaine Cousin), a pour titre : la Guerre et Vhomme de guerre (1855). C'est la gloire des armes, telle qu'elle retentit dans les annales du monde et telle qu'elle se reflète sur la physionomie des soldats illustres. Là sont étendues de saisissantes considérations, indiquées déjà par Louis Veuillot dans les Français en Algérie (1845), l'un de ses premiers ouvrages et où la puissance de la civilisation chrétienne est mise en face des mœurs arabes ; celles-ci observées de près et confrontées avec la littérature musulmane.

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On peut dire que les Libres Penseurs, édités au mois d'octobre 1848, parurent en pleine révolution ; puisque le gouvernement d'alors n'était guère autre chose. La France tremblait encore de la secousse produite par les journées de juin; et tout le monde pressentait la fm du régime. Malgré les circonstances, le livre impressionna fortement divers publics. Ici, la stupéfaction ; là, une folle colère ; ailleurs, l'enthousiasme. En effet, les Libres Penseurs contiennent une satire sociale sans pareille. Ce sont de nouveaux Caractères^ à côté desquels ceux de La Bruyère semblent froids et pâles. On sait que Louis Veuillot pratiqua beaucoup l'élégant et judicieux observateur du dix-septième siècle. Il s'inspira de son style correct et rapide, de sa manière de lancer le trait, de son tour d'esprit et de phrase. Mais comme il sut transformer et vivifier ce genre ! Et quelle ampleur et quelle force il donna à la peinture satirique ! C'est la même finesse et la même élégance, avec une touche bien plus vigoureuse et plus riche. Faut-il comparer Louis Veuillot à Juvénal? Juvénal, par prudence, ne stigmatisait que les morts, les citoyens dont les cendres reposaient le long de la voie Latine et de la voie Flaminienne :

... Experiar quid concedatur in illos Quorum Flaminia tegitur cinis atque Latina.

Mais le satiriste catholique s'attaque aux vivants et aux puissants. La plupart des personnages qui (bien malgré eux) composent la galerie des Libres

Penseurs représentent tous les types d'alors, rangés et classés : les romanciers, les philosophes, les journalistes, les femmes auteurs, les hommes politiques, les persécuteurs ; et aussi les gens qui ne pensent point : chrétiens éminents, qui servaient Dieu dans le cloître ou dans le monde.

Aux Poètes le redoutable honneur de comparaître les premiers : « Nos prières et sa conscience n'ont pu décider Biblot, l'épique, à effacer de son poème une tirade absolument impie, parce qu'elle était à son gré bien poussée et en belles rimes et qu'il entendait d'avance les applaudissements des goujats. Doucet, devenu quasi chrétien et raisonnable, a tiré de la poudre un sot roman de sa jeunesse, plein d'impudiques figures, mais qu'il trouvait (seul de son avis) brillantes et bien dessinées. Par égard pour nous, en gémissant, il y mit, çà et là, quelques feuilles de vigne fort petites, qu'il rogna sur les épreuves, et qui n'étaient plus que des feuilles de rose, quand le chef-d'œuvre reparut. Encore pleura-t-il de l'avoir gâté. Notez que, pour rendre au jour ce bouquin haï des libraires, il avait pris sur la dot de ses filles. Combien d'autres, combien de ces fades Apollons achètent ainsi, du pain sacré de leur famille, ou de leurs créanciers, le plaisir de décocher incognito quelques flèches de papier contre le ciel et contre la sainte pudeur ! — Babouin a fait des bassesses pour obtenir que je juge un de ses romans. Le poète n'est pas malhonnête homme, mais il ne peut faire tort à la postérité des moindres choses qui mettent en

branle son imagination. Il bâtit un roman sur la jambe d'une femme qui traverse la rue en temps de pluie ; et il se croira coupable envers les Belles- Lettres, il se croira l'assassin de sa propre gloire si le torrent impudique dont son cœur s'inonde ne court pas aussitôt sur le papier. L'œuvre finie et polie, comment se dispenser de la porter à l'imprimeur? Byron — : a Certes, on met tous les jours en prison des proxénètes qui l'ont beaucoup moins mérité que l'auteur de Don Juan. Quel est le crime de ces misérables? Le Code le définit : excitation à la débauche, détournement de mineures, etc. Je voudrais savoir qui a le plus largement pratiqué cette industrie, depuis Voltaire, que Sa Seigneurie George Noël Gordon, lord Byron, pair d'Angleterre? Je voudrais savoir qui en a retiré plus d'argent? Le noble lord a reçu du libraire Murray d'immenses sommes pour ses poèmes, qui ont gâté l'Europe. Ses comptes avec Dieu ne se réglaient pas de la même façon qu'avec le libraire Murray. C'était Byron qui payait, et le paiement fut quelquefois assez dur, quoique Dieu n'ait pris longtemps que des acomptes. Contemple la vie de ce poète si florissant, si triomphant, si adulé : tu vois la Providence lui allonger, de moments à autres, des coups de fouet humiliants et terribles. Ce pauvre diable fait pitié, quand on pense qu'il se levait tous les matins avec le désespoir d'être pied-bot. Ce n'eût été rien pour un autre ; mais lui, cela le conduisit à inventer des pantalons particuliers... Ce dédaigneux n'a

jamais été l'objet d'une critique qui ne l'ait fait rugir ; il n'a jamais subi le moindre accident, le moindre revers, sans se laisser emporter à des blasphèmes qui montrent la profondeur et l'amertume de ses colères. Il était en lutte contre Dieu, il s'était donné cet ennemi ! » — Philosophes. «Le philosophe se dit que, jusqu'à lui, les hommes n'ont pas su penser, et qu'il va leur apprendre 'Cela ; que, jusqu'ici, le monde n'a point possédé la vérité, mais qu'il va la découvrir ou la créer, et faire enfin à l'espèce humaine ce rare cadeau. Là-dessus, il s'enferme en lui-même, bâillonne, verrouille et cadenasse sa conscience, et se pose quelques problèmes comme ceux-ci : Suis-je? Y a-t-il un inonde? Y a-t-il un Dieu? Il fait un volume pour savoir s'il est, et il arrive au doute. On le siffle, il s'emporte plus qu'un poète ; mais n'attendez pas qu'il raisonne : On me siffle et je me fâche, donc je suis! Point. Sans chercher même si on le siffle objectivement ou subjectivement, il continue de se demander s'il est... Il bâcle un second tome plein de solécismes, dans lequel enfin, vaille que vaille, il finit par se prouver qu'il est. On le siffle, il s'emporte sans mesure. Toutefois ces sifflets ne l'empêchent pas de se demander s'il y a un monde. Autre volume... » — Le journal QUI EXPLOITE LA BETISE POPULAIRE : « Je Connais ta force, et je ne la conteste pas. Tu parles tous les jours à cent mille idiots qui n'entendent que ta voix et qui n'en veulent écouter aucune autre : toi seul as de la probité, de la justice, de

l'esprit et du style ; toi seul es patriote ; et s'il te plaît de passer pour chrétien, toi seul le seras. Moi je serai un jésuite, un libelliste, un impie : tu le diras ; qui saura le contraire, hormis quelques centaines d'honnêtes gens qui te font l'honneur de te craindre, et qui protestent tout bas contre tes injures, quand ils sont sûrs de n'être pas entendus? Donc tu peux m'écraser, imbécile ! Maistu m'écrases avec tes pieds, avec tes mugissements, avec ta masse immonde et non avec ton esprit ; tu m'écrases comme le bœuf en fureur écrase quelquefois le pâtre qu'il rencontre seul et désarmé. Triomphe et sois vainqueur, ô bœuf ! tu pèses un millier et tu portes au front deux cornes ; c'est trop contre une fronde. Seulement, écoute ceci : tu m'écraseras, mais je suis un homme, et j'aurai dit quelques paroles que tes beuglements n'empêcheront pas d'arriver à l'oreille de ceux qui sont hommes comme moi. Ces paroles leur apprendront à te ramener à l'étable et au labour. » — Les femmes AUTEURS. George Sand : «Lorsque George daigne ne pas nous prêcher quelque nouvel évangile et consent à nous montrer le monde à peu près tel qu'il est, nous le voyons s'attacher à peindre les effets de l'amour dans le cœur des femmes perdues. Il fabrique une pompeuse courtisane, déjà sur l'âge, mais resplendissante encore de beauté, qui a lu plusieurs philosophes, sinon tous les philosophes, qui sait Rousseau, Diderot, Helvétius à merveille, et qui disserte savamment de cent choses supérieures, laissant voir, tandis qu'elle cause^

une double rangée de dents brillantes. Cette superbe créature habite un bel hôtel bien fourni de meubles opulents, présent de son gentilhomme, imbécile d'âme et de corps. Elle a fait son boudoir de la bibliothèque ; ses belles mains y entretiennent des fleurs rares, qui la reposent de penser, et qui prouvent, à l'occasion, que ces femmes-là connaissent aussi les simples. Quant à la musique, depuis qu'on a traduit les contes d'Hoffmann, il n'y a plus de roman sans musique. Notre courtisane est une Malibran, et vous retourne le cœur pour peu qu'elle chante. Elle exprime, elle peint tout sur son piano : la pluie, le beau temps, l'orage, la mélancolie, le délire ; elle y commente le Contrat social... Il y a dans ce récit beaucoup de pages qui commencent à sentir bien fort le rance ; George vieillit. Cependant c'est toujours George ; et l'histoire commencée, je suis allé jusqu'au bout. Daniel, ou tout autre du troisième sexe, ne me mènerait pas si loin. Mais ce qui me soutient surtout quand je lis ces malpropres fariboles, c'est l'admirable sens qu'elles renferment à l'insu de l'auteur. Premièrement, il sent et confesse que la courtisane est abjecte en principes et en œuvres. Pour la relever, il en fait un personnage de fantaisie ; il lui donne tout ce que n'ont point les courtisanes : une beauté noble, infiniment d'esprit, beaucoup de cœur, l'éducation la plus parfaite, une exquise délicatesse de sentiments ; il la met dans la soie, dans le velours, dans l'or. Ce n'est pas assez : elle se gorge de philosophie, elle s'aban-

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donne aux lectures les plus invraisemblables. Elle n'en est pas moins méprisée universellement ; et, pour justifier ces mépris, elle tombe amoureuse du premier cuistre qui se trouve à sa portée, un barbouilleur d'esthétique, dont la grande originalité consiste à se faire lui-même son décrotteur. » — Hommes politiques. « Séverin est avocat. A l'âge de vingt-cinq ans, ayant eu la cervelle complètement vidée de toute notion de justice, et ensuite convenablement remplie de toutes les sornettes disparates qui rendent propre à parler de tout, il devint docteur et s'en alla briller au barreau de Périgueux. Il se rendit subtil dans l'art des procédures. Point d'assassin qu'il ne fit excuser peu ou prou ; peu de voleurs qu'il ne reblanchît parfaitement ; point de plaideur de mauvaise foi qu'il ne sût au besoin cuirasser de dix articles du code et de vingt arrêts de justice contre les armes impuissantes du bon droit et du bon sens. Hormis le procureur du roi et la partie adverse, l'heureux Séverin ne rencontrait sur terre que les plus honnêtes gens du monde. Bien payé de ses peines, il menait grasse vie ; les petits coquins fournissaient sa cuisine, les gros plaideurs arrondissaient ses champs. A quarante ans, utilement marié, gras, frais, impudent, éligible. Si j'étais député? se dit-il un jour : il le fut. Maintenant, il veut être premier président de cour royale ; il le sera, et ne tardera guère... » — « Trigaud est un savantasse, un commentateur, un de ces vers qui couvrent de leur vilain cocon les auteurs fameux. D prétend

en histoire, belles-lettres et philosophie. Grand cacographe, grand libre penseur aussi, grand ennemi des moines, des religieux, des prêtres, grand destructeur des papes, assez admiré, médiocrement estimé, fort peu digne d'estime, chargé d'une couronne d'aventures anacréontiques telle qu'en peuvent porter ceux qui n'ont plus de cheveux. Avec tout cela, l'homme de France le plus assuré de voir renouveler le mandat qui le fait, pour sa part, l'arbitre de nos destinées. Il a beaucoup de créanciers et pas le sou. Ces créanciers raisonnent : député, il peut nous servir et attraper pour lui-même quelque traitement sur quoi nous recevrons des acomptes. Mais que notre abandon le réduise à ses talents, et nous à sa conscience, tout est perdu. Qu'il soit donc député ! » — Tartufes. « Un article du code pénal condamne à la prison les entremetteurs de débauche. Si cet article n'est pas abrogé, pourquoi certaines librairies sont-elles ouvertes, et pourquoi les libraires ne sont-ils pas devant les juges? Où trouvera-t-on des proxénètes pires que ces gens-là? » — « M. Un Tel, poète, philosophe, humoriste, humanitaire et concubinaire, fait un livre dont la belle pièce est une peinture de certains couvents. Il connaît bien la maison et ceux qui l'habitent. Les moines y sont peints depuis le parloir jusqu'à la cellule ; il décrit les occupations, les figures, les caractères. Nulle grâce à aucun, ni d'un défaut, ni d'un travers, ni d'une manie ; tout est noté scrupuleusement ; tout est mis en relief. M. un Tel n'oublie

qu'une chose : que ces moines qu'il déchire l'ont accueilli, l'ont soigné, l'ont consolé, l'ont empêché de mourir de faim et de vermine. Quand tu feras la seconde édition de ton livre, drôle, puisque tu veux peindre le couvent, décris donc encore ce personnage : dis son orgueil et sa bassesse ; dis que ces sots moines s'efforçaient de fermer les yeux sur ses polissonneries, et de ne point le connaître, de peur d'être obligés de le chasser, à quoi ils ont dû se résigner pourtant. » — « Lorsqu'on allait fermer la maison des jésuites, à la suite des interpellations de M. Thiers, j'eus besoin de parler au Père de Ravignan. Il ne manquait pas, certes, d'affaires ; mais je voulais l'entretenir des miennes. Il était tard ; je le surpris le balai à la main, dans sa cellule, qu'il allait bientôt quitter. Le temps lui avait manqué toute la journée pour faire sa chambre. Ce balai ne m'a pas moins touché que le plus beau de ses sermons. Je sentis parfaitement dans ce moment-là que M. Thiers aurait beau dire, qu'il ameuterait en vain la presse, toute la Chambre, toute la rue, que cela n'empêcherait pas les jésuites de durer plus longtemps que lui. J'avoue que j'en fus consolé. »

Longtemps plus tard, un littérateur sceptique, Edmond de Goncourt, inscrivait, à la date du 3 mai 1884, cette note dans son Journal : « Je relis aujourd'hui les Libres Penseurs de Veuillot. C'est sublime^ comme dédain du nombre, comme révolte d'un seul contre toute une société et tout un temps. » M. Jules Lemaitre place les Libres

Penseurs parmi « nos plus beaux livres de satire sociale ». Cela, dit-il, est « plein de génie ».

Quatre mois après la sanglante guerre civile (1849), parut un nouvel écrit, court, mais plein d'ardeur et de flamme : VEsclai^e Vindex. Louis^ Veuillot en avait pris le sujet dans le face à face de deux statues qui ornent le jardin des Tuileries : Vindex en bronze et Spartacus en marbre. Le dernier représente la révolution bourgeoise qui a réussi et qui, à son tour et pour son avantage,, veut établir une espèce d'autorité, d'ordre et de morale. L'autre incarne la démagogie, exaltée par le succès des bourgeois, impatiente d'imiter leur exemple, à leur préjudice ; brutalement dédaigneuse de la sagesse qui lui est prêchée par les gens qui, la veille, enseignaient la révolte. C'est un dialogue où se pressent, haletantes, les affirmations opposées. Spartacus traduit le double émoi du triomphe et de la peur. L'éloquence de Vindex est tranchante comme la serpe qu'il aiguise. Le dialogue a lieu la nuit, pendant une trêve de la bataille ; et il est, de temps en temps, traversé par la voix des sentinelles sur le qui-vive. « — Vindex : Pour te panader dans ce jardin, fermé jadis à la blouse et à la casquette, il te fallait un costume de cour, et tu t'es mis tout nu. Ne point offenser l'œil délicat de la richesse, c'est assez ménager la pudeur. 0 muscadin, préserve ton marbre du contact de mon bronze ! Je t'apprendrai alors ce que c'est qu'une chair servile. — Spartacus : Dans ton aveugle fureur, tu vas jusqu'à me contester

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ma qualité d'ancien esclave. — Vindex : Je doute s'il y eût jamais en toi du sang d'esclave ; je veux dire de ce sang malheureux, également haï des dieux et des hommes, et que l'implacable fatalité semble vouer à une éternelle servitude. Je t'ai connu à Rome ce que tu étais à Paris, un de ces grammairiens tel qu'on en vit de tout temps, qui prêchent la sédition surtout pour faire des discours et pour s'entendre dire qu'ils parlent bien. Ton âme souffrait moins que ta vanité. Tu n'aurais pas conspiré, si le prêteur t'avait ouvert le Forum, ou si Charles X t'avait donné la croix d'honneur. Tu es de l'étoffe dont on fait les bons domestiques, les bons plébéiens, les bons propriétaires : tu es un garde bourgeois ! — Spartacus : Cette injure passe la limite. Je ne souffrirai pas davantage... — Vindex : Calme-toi, nous finirons par tomber d'accord. Je te le promets. N'estil pas vrai que tu es partisan de l'ordre public? — Spartacus : Sans doute, en thèse générale. L'ordre est le meilleur garant de la liberté. — Vindex : Et qu'à Rome, étant citoyen, et n'ayant point de créanciers, tu te serais mis du parti de Cicéron, contre Catilina? Parle franchement. — Spartacus : Mais toi-même... — Vindex : Moi, j'étais citoyen et je n'avais point de dettes, et j'étais l'un des principaux complices de Catilina. Personne ne lui donna des conseils plus extrêmes que les miens. — Spartacus : ... Insulte-moi maintenant, appelle-moi garde bourgeois et réactionnaire ; tes injures m'honorent. — Vindex : Tu recevras...

Si tu m'as appris à secouer les superstitions, qui tantôt me glaçaient d'épouvante et tantôt venaient amollir mon cœur, en y glissant je ne sais quelles consolations absurdes mais profondes, tu ne l'as pas fait pour moi... Je ne parle pas des coups que j'ai reçus, quoique citoyen, des affronts que j'ai subis, des cachots par où j'ai passé. Je m'en tais et je m'en souviens. Mais tout cela n'est rien auprès de cette rage d'envie et de cette flamme aiguë du désir qui a torturé mon cœur à l'aspect des heureux. (// regarde sa serpe.) 0 fer trempé de larmes plus brûlantes que le feu ! Tu frapperas sans merci, mais pourras-tu porter assez de coups pour venger tant de tortures?... »

La même âpreté d'éloquence frémit dans une autre œuvre qui a le même caractère, mais qui est plus développée et qui est conçue comme un drame aux personnages multiples : le Lendemain de la Victoire. On y voit comment se fait une révolution. Cela commence par l'exploit de quelques voyous, qui assomment un sergent de ville. Au milieu du pillage et du massacre, les insurgés bâclent un gouvernement, horrible et grotesque ; mais, en face d'eux, ils trouvent de nobles cœurs, ouvriers ou gentilshommes, qui donnent l'exemple de la vertu et du sacrifice. Plus haut que les blasphèmes entassés montent les affirmations et le& supplications de la foi. Sur la barricade, un jésuite vient braver la haine folle ou perverse. A bout de ressources, un démagogue crie : « Vive l'empereur ! » On reprocha à Louis Veuillot d'avoir beau-

<îoup exagéré l'absurdité de certaines déclamations révolutionnaires. Il répondit que les formules les plus violentes traduites par lui il les avait puisées dans le compte rendu des clubs. Détail pittoresque : ce Lendemain de la Victoire fut composé pour la Rei^ue des Deux Mondes et inséré dans ledit recueil. Buloz lui-même était venu demander à Louis Veuillot « quelque chose pour la Reçue ». Prise de peur, la bourgeoisie voltairienne cherchait du renfort. Notons en outre que, lors de la publication du Lendemain de la Victoire^ la Revue fut morigénée très sévèrement par un journal évangélique, le Semeur. En distribuant force injures à Louis Veuillot, cet évangélique Semeur accusa la Reçue des Deux Mondes de pactiser avec la réaction cléricale ! Dans la préface de son drame mis en volume, Louis Veuillot raconte l'incident ; et, entre autres remarques vigoureuses, il fait celle-ci : « C'est pour avoir rompu partiellement avec la loi de Jésus, qui est la loi de salut et de vie, que l'Europe est dans l'angoisse et dans le délire. Elle s'est blessée, elle souffre ; qu'elle poursuive, elle s'achèvera. L'Église abattue, le catholicisme de moins, je défie un esprit raisonnable de concevoir aucun essai d'organisation sociale que par la main de Proudhon ; et Proudhon ne sait pas ce qu'il veut. Il y a bien le Semeur^ lequel, deux fois par semaine, affirme que c'est la moindre chose de remplacer l'Église catholique ; qu'il suffit de prendre la graine de ses églises à lui. Mais le Semeur ne fera point germer cela. »

Une autre brochure, sous forme dialoguée et avec la Légalité pour titre, allait paraître lorsque se produisit le coup d'État de 1851. Elle met en parallèle « le droit purement humain » et « la légalité qui dérive directement de la loi de Dieii ». Dans une courte préface, l'auteur constatait que ce problème demeurait digne d'étude ; et il ajoutait : « Ni le rationalisme libéral n'est détruit, ni le socialisme n'est mort, ni la révolution n'est terminée. » En quoi, évidemment, il avait raison.

Voici un autre livre, composé encore au milieu du labeur plein d'imprévu et de précipitation qui dévore le journalisme quotidien. Un fait académique, signalé et commenté par des feuilles diverses, y comprises naturellement les feuilles graves, détermina Louis Veuillot à parcourir une partie considérable du domaine de l'érudition. Tout d'abord, le grand polémiste ne songeait qu'à une polémique ; mais les recherches auxquelles il se livra pour la préparer le munirent de matériaux précieux dont la mise en œuvre exigeait un volume. La question le valait bien aussi : c'était la vieille histoire du Droit du Seigneur au Moyen Age. L'occasion et la nécessité de soutenir résolument un tel débat survinrent d'une façon singulière, exemple typique des égarements que le préjugé peut produire, môme dans les esprits cultivés, pour peu que ceux-ci soient désireux de prendre en défaut l'autorité ecclésiastique.

Au mois d'avril 1854, le célèbre juriste Dupin,

loi) LOUIS VIOUILLOT

député, ancien ministre, ancien procureur général, président de la Cour de cassation, lisait devant l'Académie des sciences morales un rapport qu'il venait d'écrire sur un ouvrage nouveau, intitulé : Coutumes locales du bailliage d'Amiens^ ouvrage publié par M. Bouthors, greffier en chef de la cour de cette ville. Entre autres questions, l'ouvrage traitait du prétendu droit, très grossier et très immoral, révoltant et insensé (par conséquent, tout invraisemblable !) que les seigneurs féodaux, pendant l'époque la plus chrétienne, auraient, a-t-on dit, légalement exercé à l'égard des nouvelles mariées habitant leurs terres. Il y a dans notre littérature ancienne, et aussi dans la moderne, un monceau d'assertions odieuses tirées de l'énorme et absurde calomnie. Comme beaucoup d'historiens et de juristes, d'innombrables pamphlétaires ont cru pouvoir utiliser ces détritus. Voltaire ne manqua point de s'en servir, aussi bien dans son Dictionnaire philosophique^ que dans une comédie, ennuyeuse quoique polissonne. On sait comment Beaumarchais, dans le Mariage de Figaro^ a exploité la même vilenie. Le greffier d'Amiens qui, en 1854, publiait son livre sur les Coutumes locales^ n'était ni un ignorant ni un sectaire. S'il se ressentait plus ou moins de la vieille opinion calomnieuse, il en réduisait beaucoup l'importance. En somme, son livre, bien qu'insufïîsant, avait plutôt une signification favorable aux institutions de la féodalité. Or, et ceci est le comble, M. Dupin, chrétien assurément, mais surtout

légiste fanatique, discourant devant l'Académie des sciences morales, présentait l'ouvrage nouveau comme une péremptoire démonstration de l'immoralité publique consacrée par l'esprit féodal ; et consacrée, non seulement par certaines coutumes, mais aussi par les lois de cette époque chrétienne ! Louis Veuillot soupçonnait que les récits et les dissertations renouvelés d'âge en âge, à propos du prétendu droit du seigneur, avaient une double origine, deux fois suspecte : erreurs d'interprétation sur le sens réel d'usages incriminés ; falsifications plus ou moins volontaires, pratiquées par des ennemis de l'Église ; les protestants d'abord. Il partait d'une pensée simple et profonde, juste à priori^ et qu'il a d'ailleurs exposée dès les premières pages de son livre : « La question est de savoir si dans ces nations purifiées, affranchies, fondées, policées par elle, l'Église a laissé subsister ou s'établir un droit plus odieux que tous les droits sauvages qu'elle avait détruits ; une coutume qui insultait également au Christianisme et au cœur humain ; qui flétrissait la vierge dès qu'elle avait reçu le sacrement de mariage, et ne la livrait à son époux que profanée ; qui faisait de l'adultère un complément nécessaire des fiançailles ; qui corrompait enfm la famille, c'est-à-dire la base essentielle de l'ordre social chrétien, au moment où elle se formait devant les autels? Un homme grave nous l'assure, au sein d'une grave assemblée, et il ne fait que répéter ce qu'avaient dit avant lui, dans beaucoup de lieux illustres et dans beaucoup

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de livres célèbres, beaucoup d'hommes très graves aussi. Car on y a toujours apporté du zèle, de la solennité, même de la pompe, affectant de ne rendre un pareil témoignage qu'avec horreur ot les yeux baissés... Nos ancêtres, déjà français ot déjà chrétiens (autrement, où serait l'intérêt de la chose?), ont subi pour leur part, comme les autres peuples du moyen âge, le plus ignoble et le plus sanglant des affronts. Ils l'ont subi avec une patience inaltérable, puisqu'on ne voit nulle part éclater aucune vengeance, aucun soulèvement... Pendant un nombre indéterminé d'années et de siècles, tout le monde s'est soumis, les pères et les frères comme les époux. Les magistrats n'ont rien dit, et on ne les a pas même invoqués. Les rois — des rois que le monde a nommés Charlemagne, Robert le Pieux, Philippe-Auguste, saint Louis, — ont gardé le silence ! Enfin l'Église, qui a laissé tant de monuments de son zèle pour les droits chrétiens des peuples ; l'Église, qui a protégé par tant de terribles combats l'intégrité du mariage, l'Église elle-même n'a pas réclamé ; et l'on va jusqu'à dire qu'elle a été complice ! Si la coutume en question avait existé, la complicité matérielle de l'Église ne serait pas d'ailleurs plus surprenante que son silence. Pour souffrir que le mariage fût à ce point déshonoré et la loi divine à ce point avilie, il aurait fallu que l'Église prît sa part du crime commun. C'est invraisemblable ! )> Cette façon préliminaire d'envisager la question était on ne peut plus motivée. Pour dire le

contraire, il fallait ne rien comprendre ou ne rien connaître de ce qui est essentiel à la morale et à l'esprit du catholicisme, à l'histoire des sociétés civilisées par l'Église, et notamment la société française.

Restait à examiner le problème d'après les faits, les documents, les lois, les mœurs, les traditions. Là, le désordre et la confusion qu'on rencontre aujourd'hui sont surtout l'œuvre des hâbleurs et des sectaires, qui, depuis quatre siècles, se sont succédé dans une même collaboration : hbertins, gallicans, protestants, libres penseurs. Pour explorer ce large domaine, à la fois dévasté et encombré, Louis Veuillot avait l'aide de son beau-frère, M. Arthur Murcier, ancien élève de l'École des Chartes, esprit judicieux, archiviste paléographe très distingué.

M. Murcier ouvrit à Louis Veuillot des voies où celui-ci sut ramasser un précieux butin, qui fut mis en œuvre à merveille. Dans les premières pages du Droit du Seigneur^ l'écrivain note ainsi la part du savant : « Je serais fort embarrassé de passer pour érudit. Je me borne à mon devoir, qui est de m'informer des choses dont je parle. Je n'ai pu m'informer si amplement qu'avec l'aide de M. Arthur Murcier, élève de l'École des Chartes, mon parent et mon ami. Je le remercie du concours qu'il m'a donné et plus encore du plaisir que j'ai pris à voir, par ma propre expérience, combien l'enseignement de l'École des Chartes est sérieux, intelligent et loyal. C'est à cette École,

dirigée par de véritables savants et qui forme des savants, que nous devons enfin une histoire du Moyen Age. Comprenant l'importance de l'étude où il me voyait engagé à la suite de M. Dupin, mon jeune collaborateur s'y est appliqué avec une ardeur de chrétien, avec un cœur de frère. Il m'a fourni bien des témoins que je n'aurais pas eu le temps d'interroger et dont j'ignorais même l'existence. » Toutefois, Louis Veuillot s'imposa une grande part de ces recherches laborieuses. Il lespoursuivit avec toute son activité, plus que jamais attentive et pénétrante.

Naturellement, il donna de l'ampleur au sujet qui le passionnait ; et il traça du moyen âge un tableau d'ensemble. Là s'harmonisent en relief les principaux aspects des coutumes et des institutions chrétiennes ; celles-ci caractérisées par la justice, par la bonté, par la plus haute morale. L'auteur prouve que les abus, inévitables, qui existaient alors, et ceux qui s'aggravèrent dans la suite, avaient pour cause la déformation de pratiques originairement légitimes, excellentes ou pittoresques. Discutant point par point, mot par mot, d'après les textes de Boërius, de Laurière, de Beaumanoir, etc., l'écrivain catholique démontre que la réglementation qui a fourni le prétexte de tant de mensonges orduriers se rapportait primitivement à l'exemple de continence donné par Tobie. Malgré les nombreuses discussions qui roulent sur des documents et sur des faits anciens, l'ouvrage est lumineux. L'esprit et la verve y

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tiennent compagnie à la science et à la logique. C'est une réfutation magistrale. Enchanté, Pontmartin se donna le plaisir de faire cette remarque : « Nous venons d'apprendre, grâce à M. Veuillot, qu'il faut trois mois à un homme d'esprit pour devenir un érudit : il est permis maintenant de se demander combien il faudrait de temps à un érudit pour devenir un homme d'esprit. » Le livre infligeait à Dupin une leçon terrible. Dans une lettre de ce temps, Louis Veuillot, ayant appris que son adversaire annonçait l'intention de répondre, disait : « Je l'en défie. » En effet, le célèbre légiste, si passionné, si tenace et si ergoteur, dut se résigner à ne pas souffler mot.

Le Parfum de Rome est de la fm de 1861. Destiné à un grand succès, le Parfum de Rome subit des vicissitudes avant de paraître. D'abord, l'auteur l'avait conçu comme un petit livre, dont il disait lui-même : « Ce ne serait pas de la politique, ni de l'histoire, ni de l'art, mais il y aurait quelque chose de tout cela, et ce quelque chose ferait sentir pourquoi nous aimons tant Rome. » Ce simple projet, Louis Veuillot le modifia coup sur coup, l'élargit, l'abandonna ou peu s'en faut, le reprit, le quitta encore, le promena en diverses résidences, l'avança considérablement pendant un séjour à l'abbaye de Solesmes, enfin lui donna la dimension de deux volumes, dont l'un a presque quatre cents pages, et l'autre cinq cents. Ainsi étaient employés les premiers loisirs fournis par la

suppression de V Univers (1860-1867); loisirs bien relatifs, puisque le journaliste dépouillé de son journal continuait de discuter la politique du moment, au moyen de brochures : le Pape et la diplomatie et Waterloo; et puisqu'il s'occupait aussi de réimprimer ses principaux articles en une nouvelle série de Mélanges. Le Parfum de Rome parut vers le milieu de décembre 1861. La première édition, tirée à cinq mille cinq cents exemplaires, fut enlevée en quelques jours ; et l'on dut se hâter de préparer la deuxième. Un an après, on en était à la quatrième, pour laquelle Louis Veuillot fit un remaniement et rédigea un épilogue ; ce dernier nourri d'impressions toutes fraîches, recueillies pendant un voyage à la Ville Éternelle.

Quel est le caractère propre de ces deux volumes ? Personne ne saurait mieux le définir que n'a fait Eugène Veuillot en racontant la vie et les travaux de son frère. Au récit fraternel, très sincère, très solide et très littéraire, j'emprunte donc l'analyse suivante, où sont supérieurement résumés la pensée et le but de Louis Veuillot : « Ce culte de Rome, qui rendait sa foi si vive et si féconde, et dont il disait avec tant de cœur : « Je lui dois tout », remplit ces deux volumes et le montre lui-même à fond. Il exprime là plus complètement que partout ailleurs ses sentiments, ses espérances, ses colères et son amour. Pour rendre plus saisissant ce qui le charmait dans la ville des papes, il se donne de nombreux interlocuteurs, abordant, pour les traiter en maître ou pour s'instruire, des sujets différents.

Tous ces causeurs n'ont pas existé, notamment Coquelet, type du bourgeois conservateur, semicatholique et libéral, mais tous ne sont pas imaginaires. Sous des noms de fantaisie, il fait parler divers de ses amis de Rome. Romains de cœur comme lui : Monsignore Pietro Paolo, c'est Mgr Lacroix, ancien dupanloupiste passé veuillotiste ; monsignore Agostino, c'est Mgr Bastide, aumônier en chef de l'hôpital militaire français ; Don Luigi, c'est l'abbé Louis Klingenhofïen, qui, entré à Rome sergent et protestant, y devint prêtre catholique, secrétaire de l'auditeur de Rote, Mgr de Ségur, puis aumônier de nos soldats ; le peintre, c'est Pilliard : venu à Rome pour se perfectionner dans son art, il y resta toute sa vie... Le fond du douzième chapitre, c'est la Rome papale, que Louis Veuillot voyait, non pas mourir, mais prête à subir une éclipse. Il voulait la peindre avant qu'elle fût voilée (1). »

Presque entièrement, le Parfum de Rome est écrit en prose rythmée. Ce mode déconcerta quelques lecteurs, qui, cependant, finirent par y prendre goût. Il est admissible que, pour peindre Rome, et surtout pour l'interpréter plutôt que pour la décrire, on adopte un langage qui ne s'appliquerait pas à d'autres lieux. Louis Veuillot avait en vue de glorifier la beauté morale, intellectuelle et mystique dont Rome est imprégnée. Cette beauté requiert un art spécial, qui comporte le chant.

(1) Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, t. III, p. 441-443.

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C'est un chant que le grand écrivain voulait composer, un chant qui parlât au cœur et à l'esprit comme aux oreilles. En effet, tout l'ouvrage est animé par un souffle profond, puissant et doux, régulier mais varié, mystérieux et joyeux. Ici, la majestueuse histoire accepte le voisinage de l'anecdote pittoresque. Des scènes tragiques sont entremêlées de tableaux amusants. L'enthousiasme et l'indignation se rencontrent, pour s'accorder. On dirait qu'une musique d'orgue soutient ces magnifiques descriptions, inspirées par les monuments, les sites, les cérémonies, les scènes populaires. Le rythme est large et, surtout, il est libre, libre jusqu'à la fantaisie, libre dans l'ordre harmonieux et souple. Oui, le Parfum de Rome est un chant, ou plutôt une symphonie. Quelque temps après avoir ainsi écrit deux volumes en prose rythmée, Louis Veuillot déclara : « Je brise pour jamais ce moule fallacieux. » Qu'il fît bien de ne plus vouloir l'employer à l'avenir, c'est possible ; mais qu'il s'en soit servi avec un art supérieur et séduisant, ce n'est pas douteux.

A Rome, sur la place Saint-Pierre : « Cet obélisque, ornement du Cirque de Néron, languissait muet depuis des siècles.

« Un de nos papes le prit en pitié. Il lui dit : « Je te donnerai un noble poste dans ma Rome.

« Tu as vu le crucifiement de Pierre, tu es « un témoin, tu parleras. Ta langue confessera le « Christ. »

« Il l'enleva de sa main qui assainissait tout,

qui rebâtissait Rome, qui aurait rebâti le monde.

« C'était notre Sixte-Quint, un frate, un de ceux qui ne sont rien sur la terre.

« Il enleva donc l'obélisque et le planta ici, mais non pas nu et stupide comme une curiosité.

(( Il lui fit porter la croix, il l'enrichit d'une parcelle de ce bois où fut attaché le Rédempteur.

« Il voulut que cette croix, dont l'ombre convertit le larron, dont l'attouchement ressuscita les morts,

« Couvrît de sa vertu ceux qui passaient au pied de l'obélisque et leur portât un pardon. »

Le pape saint Grégoire I^"^ : « Il voyait le monde crouler; il croyait que les derniers jours étaient venus. Néanmoins il ne refusait pas le labeur. D'une main, il empêchait Rome de disparaître ; de l'autre, il jetait par delà les mers, dans l'île lointaine des Bretons, la semence d'où naîtrait bientôt un nouveau peuple catholique. Il luttait contre la peste, contre les tremblements de terre, contre les barbares hérétiques et les barbares idolâtres, contre le paganisme mort et infect, mais qui restait à ensevelir ; il luttait contre son propre corps accablé de maladies ; et l'on peut dire que l'âme seule de Grégoire était la seule chose entièrement saine qui fût dans tout le genre humain. »

La BASILIQUE DE Saint-Pierre : « Il n'est pas une pierre dans cette montagne de gloire qui ne soit à sa place, qui ne donne une clarté, qui ne jette une parole forte et sublime. Rome, le résumé de tout, se résume dans Saint-Pierre, et Saint-Pierre

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crie dans Rome et dans le monde la victoire âa la croix sur Rome et sur le monde.

« Victoire par toutes les grandeurs, par toutes les lumières, par tous les dévouements : levez-vous, apôtres, martyrs, docteurs, patriarches, saints de tous les temps, dont les ossements et les images sont ici ; levez-vous, héros, qui gardez les portes du sanctuaire ; levez-vous, nations qui l'avez défendu ! »

Le Colisée. Gladiateurs et chrétiens : «A regarder au fond du monde païen, c'est une infernale barbarie, un mensonge ignoble de civilisation, de morale, d'honneur. Mais deux vices y apparaissent plus puissants, passions dominantes poussées jusqu'au délire : la débauche et la peur. Rome est morte de débauche et de peur, surtout de peur. La peur avait été sa force et son art de gouverner, elle devint le plus actif agent de sa ruine. Tout fut cruel dans Rome, parce que tout avait peur. La peur tuait et se tuait. Ayant détruit Rome, la peur aurait détruit le monde. Le christianisme sauva le monde en y apportant la chasteté, l'humanité et le courage.

« Dans ces cirques toujours abreuvés de leur sang, les chrétiens seuls ne tremblaient pas. Ils n'étaient point gladiateurs ; ils avaient leurs raisons pour abandonner leur vie et ne point essayer de la vendre ; mais ils transgressaient le cérémonial et ne craignaient pas de déplaire au peuple ni à l'empereur. Au peuple ils montraient une contenance assurée ; passant devant l'empereur, ils

changeaient la formule du salut, lui annonçant qu'un jour les martyrs jugeraient les bourreaux. Ai^e, César, morituri te judicabunt. »

Charlemagne : « Dans une des chambres du Vatican, j'ai vu la figure de Charlemagne : Carolus^ Magnus, Romands Ecclesisa ensis clypeusque. Épée et bouclier de l'Église romaine, de l'Église de Jésus-Christ ! Je peux dire que cette inscription à la détrempe, dans un recoin du Vatican, m'a fait comprendre la gloire.

« Parlons encore de Charlemagne : A Rome, il est très vivant. Les rapports de Charlemagne avec le pape Adrien sont un épisode charmant de l'histoire. Ils donnent bien la stature de Charlemagne, parce qu'on y voit son humilité. Ua héros, un conquérant, un empereur humble, voilà qui sort tout à fait des proportions humaines. »

Cinquante pages d'extraits se suivraient de la sorte, tous choisis avec une préférence hésitante.

La politique du temps est là, elle aussi. Comment aurait-elle pu ne pas s'y trouver? Elle menaçait et, moralement, assiégeait Rome. Les révolutionnaires italiens conspiraient sans repos. Le Piémont ne les désavouait ou ne les combattait que pour leur lâcher la bride, en attendant le jour de les glorifier comme des précurseurs. Presque tous les gouvernements européens encourageaient cette entreprise. Et dans les divers pays, la presse, le roman, le pamphlet activaient l'universelle conjuration. Posée devant le monde entier, la question romaine se développait à la façon d'une crise

générale qui va bientôt précipiter son aboutissement. Publié au milieu de pareilles conjonctures ai dirigé contre des tendances si accentuées, le Parfum de Rome, plein de foi, de littérature, d'histoire, d'esprit, d'ardeur combattive, avait encore tous les avantages de l'actualité. Grand fut le suc- <îès, auquel contribuèrent certaines attaques très violentes.

L'une des plus curieuses eut pour auteur le philosophe critique Edmond Schérer, avec qui, jusque-là, Louis Veuillot n'avait jamais eu de rencontre. Protestant d'origine ; philosophe et théologien ; d'abord, très mystique ; puis, détaché de toute doctrine, Schérer s'enfonçait graduellement dans un scepticisme complet, opiniâtre et, •en même temps, désespéré, ulcéré. A quelle phase de sa désastreuse évolution en était l'ancien mystique lorsque parut le Parfum de Rome, on ne sait trop. Ce qui est sûr, c'est que cette manifestation de foi catholique absolue et intense mit Schérer hors de lui. Pourtant, d'ordinaire, il se flattait de posséder l'équilibre et la modération du sage. Il usait d'un style doux. A la vérité, cette douceur était froide et sèche ; même, assez rogue. Il prouva soudain que son hostilité contre les croyants, qu'il qualifiait de fanatiques, pouvait se transformer en fanatisme furieux. C'est un phénomène que Louis Veuillot eut plusieurs fois l'occasion de signaler. Il y a des gens qui, en prêchant la modération, arrivent vite à lui imprimer une allure tranchante et même frénétique. La même

mésaventure guettait le grave et doux Schérer^ et l'entraîna à tenir des propos comme ceux-ci : « En lisant ce livre, on assiste à un carnaval sacrilège ; le char descend couvert de masques avinés. Le fort en gueule injurie les passants d'une voix rauque. Place ! Place à l'insulteur ! Voici le& saturnales du catholicisme !... » L'ancien croyant disait encore : « La foi qui s'exhale en de pareils anathèmes, c'est la foi sans la moralité, ou, si Ton veut, la moralité sans la vertu, sans la bonté, sans la pudeur... C'est la piété à l'état de démence, c'est la dévotion tournant à l'obscénité... ; l'exemple du plus monstrueux cynisme de la plume. » Enfm, l'apôtre du libéralisme et de la tolérance demandait « si notre civilisation, avec tous ses vices, a jamais produit rien de plus affreux que M. Veuillot, dans le cœur duquel la religion est devenue comme un ulcère, et a rongé l'un après l'autre tous les traits sacrés de l'humanité ».

C'était là ce que Louis Veuillot, en je ne sais plus quelle autre occasion, appelait « prêcher la charité avec un visage de Méduse ». Il répondit à Schérer, d'abord dans la Rei^ue du Monde catholique. Étendue, vigoureuse et tranquille, cette réponse prouvait que le critique philosophe si zélé pour la science était peu au courant des travaux scientifiques et littéraires accomplis alors par le clergé français.

La deuxième leçon vint bientôt, adressée à de nombreux personnages en même temps qu'à Sché-

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rer, et contenue dans un volume par lequel Louis Veuillot repoussait une agression générale et concertée. Ce volume rappelle un grand vacarme, qui, religion, politique et littérature comprises, fait partie de l'histoire du second Empire. En décembre 1862, le Théâtre-Français représenta une comédie intitulée : le Fils de Giboyer, composée par Emile Augier, de l'Académie française, dramaturge en vogue, bien vu à la cour. D'après l'auteur, la pièce consistait en une satire « sociale » dirigée contre <( les trois fractions du parti clérical » ; et « son vrai titre » aurait dû être « les Cléricaux », si ce « vocable » eût été « de mise au théâtre ». (Préface du Fils de Gihoyer.) Dans la pièce satirique, Louis Veuillot, affublé du pseudonyme de « Déodat », se trouvait personnellement traîné sur la scène et brutalement caricaturé, insulté. Les représentations furent tumultueuses. On essaya d'une tournée à travers les départements, tournée bruyante aussi, mais très vite enrayée par l'indifférence des spectateurs. Dans la presse, la polémique se prolongea, presque tous les journaux ayant pris parti, pour ou contre. Louis Veuillot vit se lever en sa faveur certains écrivains par lesquels il ne lui plaisait pas d'être défendu. Il en remercia d'autres. Bon nombre de ses lettres explicatives furent publiées. L'une d'elles, adressée à M. Jouvin, du Figaro^ et suggérée par l'analyse de la pièce, relevait la tirade où l'un des personnages montre le journaliste catholique Déodat maniant « la canne et le bâton devant l'arche ». C'est dans cette lettre que se

rencontre la fameuse riposte de Louis Veuillot : « Si ce que vous rapportez est tout, Aristophane ne me reproche que la vérité : hâtonniste dei^ant Varche, c'est mon métier, en effet. On m'a accusé de vouloir faire le curé et même l'évêque ; il me rend plus de justice. Je ne me suis jamais proposé que le rôle du suisse qui fait taire les mauvais drôles et met les chiens à la porte, afin que le service divin ne soit point troublé. J'ai fait mon métier. Aristophane fait le sien, qui est de diffamer les gens à qui on administre la ciguë... » De la pièce dirigée contre les cléricaux, et contre lui surtout, Louis Veuillot tira le sujet d'un ample dialogue : le Fond de Gihoyer; deux cents pages environ. Là, plusieurs personnages, qui représentent le vrai monde et les vrais chrétiens, échangent leurs réflexions à propos de l'œuvre tapageuse. Ils ne s'en prennent pas seulement à elle ni à son auteur : ils décrivent et ils jugent le milieu où elle a été conçue et approuvée. C'est une critique à plusieurs voix, dont chacune a son accent propre. Le tout produit une solide et brillante interprétation d'ensemble. L'idée et la théorie sur lesquelles reposait la prétendue pièce sociale sont combattues et réfutées par un aréopage très distingué, qui se tient fort au-dessus des préjugés et des rancunes. Soit dans la préface, soit dans l'appendice, Louis Veuillot a indiqué les diverses raisons qui lui flrent donner à cette réponse les dimensions d'un petit volume. Alors, la loi sur la presse et sur l'imprimerie était en même temps

pointilleuse et draconienne. L Univers avait été supprimé par décret, et Louis Veuillot subissait un ostracisme qui lui interdisait de collaborer à aucun autre journal ; et l'ostracisme en question n'avait même pas eu besoin d'être régularisé par le moindre décret ! Les simples opuscules étaient assujettis à l'impôt et à la maculature du timbre, de quoi ne voulait pas Louis Veuillot. Que faire, sinon se résoudre à une brochure d'étendue considérable? Il prit ce parti; et il s'en excusa avec une dignité et avec un esprit que tous les hommes de goût admirèrent franchement : « J'avais presque un engagement de silence envers Giboyer, et voici que je lui consacre deux cent soixante et quelques pages... J'ai affaire à des lois qui se contrarient. La loi littéraire m'ordonne d'être bref ; la loi politique veut que je remplisse deux cent soixante-dix pages de ce format, pas une de moins, ou que je subisse le timbre. Le timbre m'inspire une véritable aversion; j'ai préféré l'inconvénient d'une apparente prolixité... C'est vraiment une cruelle chose que ce timbre ! Je viens d'y passer, à l'occasion d'une biographie de Pie IX, dont j'ai désiré quelques exemplaires en grand papier. Sur chaque feuille d'impression in-S^, deux affreux cachets^ l'un de cinq centimes, l'autre d'un centime et demi ; deux maculatures d'encre grasse, chacune de la dimension d'un gros sou, plaquées au milieu du texte ; deux coups de poing en plein visage !... J'ai lu dans la préface de Giboyer que l'on peut honorablement m'insulter jusque sur le théâtre.

par la raison que je suis très bien armé pour me défendre ; et des amis de Giboyer ont insinué que, si je n'ai à ma disposition ni la langue des comédiens ni la verge du journaliste, il ma reste la brochure. Si... je veux écrire quelque chose, si je me décide enfin à ramasser le gant de Giboyer, — hélas ! quel gant ! — il faut premièrement que cela prenne la dimension d'une brochure et que je me décide à demander à chacun de mes auditeurs cinquante centimes au moins. Il faut ensuite que je me soumette à la censure du libraire-éditeur, exposé à l'amende si l'on me fait un procès. Il faut ensuite que je passe sous la râpe de l'imprimeur, car un procès que je perdrais pourrait lui faire perdre son brevet. » Puis les formalités du dépôt et les risques des poursuites. « Voilà, monsieur l'écrivain démocratique et plaisant, à quelles conditions il me reste la brochure, et comment je suis « si bien armé pour me défendre. » Je ne me plains pas d'être mal armé, et je ne feindrai point d'avouer que je me confierais volontiers à mes armes, surtout par la connaissance que j'ai des vôtres. Seulement, on m'a lié au moins un bras... Vous me faites tous l'honneur de n'en paraître pas assez fâchés ! » La septième édition (preuve d'un succès rapide) contient un épilogue intitulé : la Queue de Giboyer^ consacré à divers publicistes qui se firent remarquer alors par leur ardeur à combattre le journaliste dépouillé de son journal et vilipendé sur la scène. Dans cet épilogue, plein de robuste belle humeur, reparait le doux philo-

sophe Schérer, celui qui demandait si notre civilisation « avec tous ses vices » avait jamais « produit rien de plus affreux que M. Veuillot ». Il y a aussi, entre autres, Neiïtzer, philosophe hégélien, non moins ami de la tolérance et qui, ayant obtenu la faveur de fonder le Temps (lorsque, l'écrivain catholique endurait l'interdiction), appela Louis Veuillot Thersite de sacristie. Le chroniqueur Ulbach avait emprunté au répertoire de la modération cette épithète : ivrogne d'eau bénite ! Citons quelques lignes du passage qui concernait Nefîtzer : « A mon avis, M. Nefftzer n'est pas encore suffisamment Achille pour se permettre de donner ce sobriquet épouvantable de Thersite à un journaliste qui n'écrit pas plus mal que lui et qui n'occupe pas dans la presse un rang inférieur au sien... — Thersite, dit-il, a pris des libertés qui ont déplu^ et son journal a été supprimé. — Eh bien ! mais l'on pourrait conclure de là que M. Nefîtzer, créé rédacteur en chef vers la même époque, n'avait pas précisément déclaré l'intention de prendre des libertés qui pussent déplaire ! En un temps où Thersite lui-même porte ombrage, il n'est pas croyable que ceux qui restent debout se fassent bien craindre. — 0 Achille, ô Ajax, si Troie n'est enlevée que par vous, ses murs tiendront jusqu'à ce qu'ils tombent d'eux-mêmes ! — Ainsi parle Thersite dans Shakespeare. »

Dans l'espace de quelques semaines, on vendit douze mille exemplaires du Fond de Gihoyer. Et

de cette réplique, composée avec un tranquille dédain, Louis Veuillot put dire, en souriant, qu'elle avait « presque le succès d'un mauvais livre ».

Le mauvais livre allait paraître : la doucereuse ^t dérisoire Vie de Jésus, qui valut à Renan une immense et malsaine popularité. On engagea Louis Veuillot à répondre d'une façon directe, o'est-à-dire à dévoiler et à flétrir la dérision. D'abord, en effet, le défenseur de l'Église conçut l'idée d'un écrit en forme de polémique ; mais, bientôt, il se fixa un programme tout différent : l'exposé recueilli, dans un cadre où se mêlent le récit et la méditation, la Vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ (1864). Dans cette réponse à Renan, le mielleux détracteur n'est pas nommé. Deux ou trois brèves allusions le désignent, sévères et pourtant charitables. Louis Veuillot se félicite de n'avoir, durant de longs mois, connu d'autre société que celle des grands docteurs et des interprètes principaux, et, grâce à Renan, d'être pour ainsi dire demeuré « enchaîné dans l'Évangile ». On me saura gré de citer cette page qui termine l'avant-propos : « Contempler Jésus-Christ est la joie de l'intelligence et du cœur. Pendant que j'écrivais. Dieu a trouvé bon que j'eusse à faire quelques-unes des rudes expériences de la vie. Un grand tombeau s'est ouvert, le chemin est devenu plus sombre devant moi. Néanmoins, jamais meilleure joie n'a rempli mon âme. J'ai relu de beaux livres trop négligés, amis précieux que Dieu m'a fait trouver

lorsque je perdais une part de ces choses humaines qui doivent périr. J'ai goûté le miracle de la consolation, le miracle de la foi, le miracle de la victoire. Au seuil des églises, j'ai connu que j'entrais vraiment dans Bethléem, la maison du pain. J'ai senti que le Credo sur les lèvres des vaincus, des enfants et des femmes est le glaive qui tuera Satan. J'ai travaillé avec allégresse et, sachant la faiblesse de mon travail, je le présente avec sécurité. Je ne le regretterai jamais, je n'y regretterai rien : il se retrouvera dans le bon plateau de la balance des œuvres humaines ; il sera une partie de ma force quand je mourrai, la consolation de mes enfants, l'espérance des cœurs amis qui prieront pour moi. 0 Christ vivant ! ceux qui te nient te verront ! Puissent-ils te voir avant le jour de ta justice ! Puissent-ils, en ce temps de ta clémence, vouloir ton pardon, qui leur est toujours offert ! Puissent-ils eux-mêmes se trouver pris entre les doux filets de la miséricorde, ceux-là qui complotent pour écarter les autres des voies de la lumière et du pardon ! » C'est le ton du livre tout entier.

Pour raconter le drame humain et divin où l'on voit l'Immortel venant « goûter la mort », Louis Veuillot suit de près l'Évangile. Tantôt il résume, tantôt il commente. La narration et la méditation s'opposent en un tableau qui représente l'état du monde avant Jésus-Christ et où sont notés les plus beaux élans de Socrate, de Platon, d'Aristote, de Cicéron, de Sénèque et d'autres grands païens.

<( Quoi que l'on pense du génie d^ Platon, dit Louis Veuillot, il faudra toujours reconnaître que la vérité lui fond dans la main, qu'il s'en amuse et qu'il s'amuse aussi du vice. Quoi que l'on pense des hauts pressentiments de Socrate, de ses qualités et de sa belle mort, il sera toujours vrai que Socrate ne connut pas ses fautes ou ne voulut pas les condamner. Platon méprisait les philosophes qui pouvaient se rendre assez simples et assez clairs pour être entendus des gens du peuple ; Socrate, après une vie de libre penseur, mourait sans avoir l'instinct du repentir. A ce trait du plus grand et à ce trait du meilleur, on peut voir quels précurseurs du christianisme ils étaient. » Et la philosophie païenne appliquée à la politique ! <( Sans parler de Ninive, de Tyr, de Babylone disparues, et de Memphis qui croule, on a eu ces éblouissantes démocraties grecques et ce grand Sénat romain, et Homère et Platon, et Phidias et Aristote, et Cicéron et Virgile, et Alexandre et César. Les législateurs, les conquérants, les artistes, les poètes n'ont pas manqué ; mais rien n'a appris à l'homme l'amour de Dieu, ni le respect de l'homme ; et tout vient d'aboutir à placer le monde sous la dent de Rome, et Rome sous les pieds de Tibère, en attendant Caligula et Néron. » Le récit de la vie et des actes de Jésus-Christ est divisé en neuf chapitres, intitulés : Prologue de l'Évangile, — l'Année douce, — la Lutte, — Éducation des apôtres, — Entretiens et paraboles, — les Résurrections, — l'Eucharistie, — la Pas-

sion de Notre-Seigneur, — Jésus ressuscité. — Quelle page choisir encore? Celle-ci peut-être, au sujet du miracle des noces de Cana : « L'Écriture est pleine de semblables merveilles, pour que nous connaissions que tout est de la main de Dieu et que tout lui obéit. En renouvelant à Cana cette marque de sa souveraineté, il opère d'une façon plus soudaine ce qu'il fait d'ailleurs tous les jours aussi merveilleusement sans que nous y prenions garde. Tous les jours l'eau du ciel, distillée dans les entrailles de la terre, sucée par les racines de la vigne et distillée une seconde fois dans cet alambic aux rayons du soleil, vient gonfler le raisin. La transmutation instantanée n'est pas plus difficile ni plus mystérieuse que l'autre. Celui qui de rien a créé les substances et l'outil par lequel elles se transforment peut les transformer sans employer l'outil. » Après avoir raconté les horreurs du Sanhédrin, la tragédie du Calvaire et les merveilles de la résurrection, Louis Veuillot fait allusion au réveil de haine qui dresse les sociétés modernes contre le Crucifié, et il s'écrie : « Oter Jésus-Christ du monde n'est pas possible. Le tombeau même le garde vivant. Lui ôter le trône, le reclouer à la croix, il peut le permettre. Or, l'esprit qui médite ce grand crime contre Dieu et contre le genre humain ne veut pas tant ravir la couronne aux rois que leur donner la tiare, le trirègne des trois concupiscences, la tiare de Satan. L'époque qui reverra Jésus-Christ au Calvaire reverra Tibère à Caprée, et le dieu Tibère aura encore des temples.

Mais cette divinité n'aura qu'une heure, et jusquelà l'Église est vivante; et pendant cette heure même l'Église vivra et l'ordre général de la Rédemption sera maintenu. Les secrets de la miséricorde du Christ sont insondables comme ceux de sa puissance. Tout ce qui doit appartenir au Christ lui appartiendra. Jusqu'à la dernière heure du monde, la Rédemption profitera de quelque manière au genre humain tout entier. »

Bientôt après, trois brochures encore : VIllusion libérale, le Guêpier italien, A propos de la guerre. La première contient soixante-quinze pages grand format. Elle est restée très importante. Elle expose le fond même du désaccord qui existait parmi les catholiques, et qui se manifeste parfois aujourd'hui de nouveau au sujet de la manière dont les droits de la religion doivent être défendus dans la société moderne. Je réserve l'analyse de Vlllusion libérale pour le chapitre où je parlerai spécialement des luttes soutenues par Louis Veuillot contre une partie des catholiques. La brochure le Guêpier italien (1865), composée après une démarche inefficace faite pour obtenir la faculté de reprendre la publication de V Uniç^ers, est une réponse à une lettre solennelle et bizarre écrite par le duc de Persigny. Ce haut personnage, étant allé passer quinze jours à Rome, s'imaginait avoir découvert la solution de la question romaine : il suffisait de tout régler sans se soucier de ce que disait le Pape, lequel, selon Persigny, était absolu-

ment dominé par son administration, toute autrichienne d'esprit ! Louis Veuillot, citant des textes non moins que des faits, résuma les actes nombreux qui manifestaient la conspiration dirigée contre le Saint-Siège avec le concours de la plupart des gouvernements européens. Il raillait la présomptueuse naïveté de Persigny et montrait l'impossibilité de refréner la révolution par des moyens révolutionnaires. La brochure A propos de la guerre concernait le conflit qui devait mettre aux prises l'Autriche avec la Prusse et l'Italie alliées. Louis Veuillot annonçait que l'Autriche perdrait la Vénétie « à la première défaite ». Sadowa justifia la prévision de l'écrivain catholique. Il dénonçait aussi les dangers qui naîtraient pour nous de l'unification allemande. Quatre ans plus tard, nos propres et terribles épreuves montraient que sur ce point il ne se trompait pas non plus.

La brochure Pie IX est à la fois le portrait du Pontife, le tableau des luttes religieuses et pohtiques de l'époque, l'abrégé de l'histoire chrétienne.

D'une étude relativement courte et publiée d'abord dans VUnwers^ puis développée et complétée, Louis Veuillot fit un livre dont le titre aurait suffi à mettre en éveil la libre pensée : Molière et Bourdaloue! Un parallèle entre un homme de théâtre et un prédicateur, et, bien entendu, au détriment du premier, était-ce concevable ? Le fond du livre provoqua, outre la colère, Tétonnement.

Nombre de journalistes, de critiques et d'autres écrivains crièrent à la gageure ridicule. Il y eut des réfutations indignées et railleuses, qui, douze ans plus tard, éclatèrent derechef, à propos de nouvelles éditions du livre. Celui-ci, néanmoins, demeure brillant et fort. Probablement, l'idée en fut suggérée par la représentation à Londres du Tartufe^ traduit en anglais. Dans la préface, l'écrivain catholique se demande comment des étrangers peuvent s'intéresser à une telle comédie dépouillée du « vivant esprit de la langue française? )) En effet, envisagée au seul point de vue de l'art, l'oeuvre si célèbre a le tort multiple de dessiner des « caractères faux et violemment outrés » ; de rouler sur des événements « chimériques » et d'esquiver les difficultés. Ces graves défauts, il les met en évidence au moyen des règles établies par la meilleure critique. Le principal personnage lui-même n'a rien de vraisemblable. « Tartufe, dit Louis Veuillot, n'est pas un hypocrite, c'est un escroc de la plus sotte comme de la plus vile espèce, qui se laisse jouer stupidement. On ne peut imaginer Tartufe, tel que le peint Molière, dans une autre maison que celle de l'inepte Orgon. » La Bruyère avait fait une observation analogue, qui se trouve opportunément rappelée. Ninon de Lenclos jugeait la donnée très exacte et, sans doute aussi, très morale. Mais ce suffrage, mentionné avec inconscience par les panégyristes de Molière, a peu d'autorité. La scène la plus admirée, celle où l'honnête Orgon

lègue tous ses biens à Tartufe, dont il connaît le» vicieuses et stupides manœuvres, cette scène est ridicule. Louis Veuillot n'a besoin de rien forcer pour en fournir la preuve. Non qu'il conteste le talent dramatique ou le génie littéraire de Molière ; mais il soutient et il montre que, dans la circonstance, l'auteur a tout subordonné au désir d'exciter les vulgaires passions. Louis Veuillot note que les « dévots de cœur », les vrais gens de bien « dont le contraste serait indispensable, si Molière, sincèrement, n'avait voulu que décrier l'imposture, ces gens indispensables demeurent invisibles. Sans doute, Cléante dit :

Regardez Ariston, regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Poljdore, Gljtandre.

Mais, comme le fait observer Louis Veuillot, « ni Périandre, ni Polydore, ni aucun de ces parangons de vertu ne se montrent ; ils restent dans la coulisse. Orgon tout seul, avec Mme Pernelle, aussi folle que lui, demeure pour soutenir l'honneur du nom chrétien. Voilà où le dessein de Molière se découvre, où se déclare le parti pris de difîamer la piété ». Une page bien savoureuse retrace ainsi l'attitude et les sentiments du public, pendant une représentation du Tartufe : « C'était un dimanche. L'assemblée, peu nombreuse, n'était point lettrée ; les acteurs remplissaient froidement leur ofïîce. A part un vénérable ministre de la religion réformée, duquel j'avais l'avantage de me trouver voisin, je ne voyais véritablement pas

que personne pût penser à mal. Les deux premiers actes passèrent avec longueur ; la bouffonnerie du pauvre homme fit à peine sourire. On prit doucement la scène très peu tendre des deux amoureux, et l'on ne se dérida un peu qu'aux lazzis d'Orgon, cherchant l'occasion de souffleter Dorine. Mais quand Tartufe parut avec sa mine fleurie et son habit austère, il y eut comme une rumeur de haine ; le parterre se sentit en présence de l'ennemi : il devint attentif et ne laissa passer en silence aucun des bons endroits, je veux dire aucun de ces vers enfiellés où les pensées et le langage même de la piété prennent la physionomie et deviennent l'expression de la plus noire scélératesse. L'ordre donné à Laurent, le mouchoir présenté à Dorine, surtout l'empressement de Tartufe auprès d'Elmire, toutes ces charges excessives furent acceptées comme autant de traits observés sur nature et comme la figure même de la dévotion, photographiée sur le fait. Le plaisir alla croissant jusqu'à la fin. L'ecclésiastique réformé n'était pas le dernier à manifester son allégresse ; il donna plusieurs fois le signal des applaudissements. C'était ce docteur célèbre par l'abondance et la facilité de ses bénédictions, qui fait des livres où le christianisme est réduit à rien et qui parle doux du haut d'un beau ventre. Il sentait bien, lui, par raison logique et philosophique,, où portaient les coups de Molière... Mais ce pesant public des dimanches, composé de demi-bourgeois, gens de petite rente et de demi-négoce, dont aucun

peut-être n'avait jamais rencontré ni vrai ni faux dévot, où ces gens-là trouvaient-ils de quoi tant rire, et quelles figures de connaissance pouvaient leur représenter Tartufe, Orgon ou Géante ?... Ils ont lu, voilà le mystère. Grâce à la complicité de toute la littérature et de tout l'art qui se brassent pour eux, par l'effort combiné du journal, de la chanson, du roman, de la caricature. Tartufe e&i devenu un symbole. A leurs yeux, ce personnage quasi fantastique, maintenant introuvable sous rhabit dont Molière l'a affublé et qui a complètement changé de style, de masque et de peau, ce n'est pas l'imposteur, c'est le chrétien; c'est l'homme qui croit en Dieu et qui prie ; l'homme qui, s'étant donné les règles sévères de la justice, a cessé d'être ou n'a jamais été des leurs, et qui par cela même les gêne. »

L'instinctif penchant de la foule se manifeste aussi chez les libres penseurs plus ou moins lettrés ; et là il apparaît sous l'aspect d'un système qui enveloppe toute l'œuvre de Molière. A les en croire, Molière serait un moraliste très supérieur ; unique, ou peu s'en faut. Voilà pourquoi Louis Veuillot a jugé nécessaire d'étudier de près la doctrine, les procédés et la vie d'un maître si renommé. Et puisqu'on oppose l'enseignement du théâtre à celui de la chaire, l'écrivain catholique les examine et les compare. Ici, bien naturellement, les deux genres sont représentés par deux types qu'il met en parallèle : « Il existe, dit-il, d'étranges ressemblances et de puissants contrastes entre

Molière et Bourdaloue. Nés presque au même moment, élevés par les mêmes maîtres, ils ont parlé aux mêmes hommes et souvent traité les mêmes sujets. Ce sont deux moralistes, deux connaisseurs du cœur humain, deux princes, deux rois de l'éloquence. Après avoir grandement excité l'attention de leurs contemporains, ils sont morts à quelques années l'un de l'autre, en pleine activité, pour ainsi dire les armes à la main, Molière presque sur le théâtre, Bourdaloue en descendant de la chaire ; et la cause immédiate de leur mort fut le zèle que chacun d'eux apportait dans l'exercice de sa profession... C'est Bourdaloue qui est le moraliste, le citoyen, l'homme de bien. Comme Bossuet, il a combattu Molière, et il nous a donné la plus forte et la meilleure critique du Tartufe. » La vie déréglée de Molière et l'existence toute vertueuse de Bourdaloue, les aspirations de l'un et de l'autre, leurs procédés, Louis Veuillot les compare. On lui a reproché de se donner beau jeu trop facilement. Les admirateurs de Molière ont même déclaré inadmissible une telle comparaison. Pourquoi? Parce que le théâtre et la chaire sont radicalement dissemblables. Soit ; mais, alors, il ne faut pas exalter Molière comme moraliste. Quelques-uns s'y sont résignés, toutefois en y renonçant aussitôt. Par exemple, dans ses Etudes d'histoire et de littérature dramatique (t. I, Théâtre et Morale), M. Larroumet s'efforce d'innocenter le théâtre, lequel, dit-il, « est bon ou mauvais selon la direction qu'on lui donne et l'usage qu'on en

fait ». Pourtant M. Larroumot livre cet aveu : « La vertu court toujours quelque danger dans une salle de théâtre ; et si Tartufe met fortement en garde contre l'hypocrisie, la scène de la table risque d'alarmer les pudeurs les moins façonnières. D'autre part, il est impossible de nier que le théâtre ne soit souvent le plus grossier des plaisirs ou même une excitation directe à la débauche, par l'indécence combinée des pièces et de leur interprétation. » C'est précisément ce que dit Louis Veuillot, d'accord avec Bourdaloue. Sarcey (Quarante Ans de théâtre, t. III) soutient que « la comédie n'est point du tout un cours de morale » ; que « l'écrivain dramatique... n'affecte d'autres prétentions que de peindre sous ses vraies couleurs la vie humaine » ; et qu'on doit le tenir quitte de tout s'il s'est consciencieusement acquitté de cette besogne ». Pourtant Sarcey ne peut s'empêcher d'ajouter tout de suite : « Ce n'est pas du reste qu'en agissant ainsi, il n'ait fait œuvre de moralisateur, puisque moralisation il y a... C'est moraliser les gens que de les tirer pour quelques heures des préoccupations mesquines de la vie ordinaire, que les forcer à lever les yeux vers des idées plus hautes, vers des tableaux plus nobles, que de les munir, contre les bassesses, les convoitises et les intrigues dont ils sont entourés, dHnstructions profitables, données sous une forme amusante. » Eh ! oui, ainsi que la plupart des auteurs dramatiques, Molière se flattait de moraliser. Alors, pourquoi protester, comme si les censeurs

du théâtre imputaient au théâtre une prétention qu'il n'a pas? Il l'a et il y tient, encouragé d'ailleurs plus que jamais par l'esprit moderne, qui repousse les doctrines religieuses et qui veut trouver la morale sur les planches. On a entendu de hauts pédagogues louer en Molière le maître morahste, même pour l'enseignement supérieur des jeunes filles. Donc, le parallèle entre Molière et Bourdaloue demeure légitime et concluant.

Un autre parallèle, plus vaste, bien justifié aussi, occupait la pensée de Louis Veuillot et s'acheva par un livre à grand et durable succès : les Odeurs de Paris ^ le pendant et le contraste du Parfum de Rome^ les deux cités rivales, symboles des deux puissances qui se disputent le monde. Le Parfum de Rome était un chant d'amour ; les Odeurs de Paris ne pouvaient manquer de s'exhaler en satire. Cette satire est ardente, souvent inflexible ; mais, généralement, pleine de vérité, comme d'esprit. C'est le tableau de la vie parisienne au temps où sévissait la fièvre sensuelle, orgueilleuse et blasphématoire, que, trois ans plus tard, nos défaites militaires allaient changer en effarement désolé. L'ivresse d'un désordre conscient et voulu , emportait la littérature, la philosophie, la politique. Louis Veuillot fouaillait cette insolence aveugle et malsaine. Il passait en revue les mondes divers qui s'y abandonnaient comme à l'envi. La grosse presse, la petite presse, les beaux-arts et les belles-lettres, la science, le théâtre et le café-

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concert sont là, pris sur le vif, dans l'épanouissement de leur frénésie. Quelques personnages sont peints sous leur nom ; à beaucoup d'autres est appliqué un masque pittoresque et, alors, assez transparent. D'ailleurs, ce sont des types de toutes les époques ; plus ou moins nombreux et plus ou moins hardis suivant l'heure, mais éternels. Il y avait une presse dite d'opposition qui trouvait le moyen d'être privilégiée par l'Empire, qu'elle poussait à sa perte. Louis Veuillot stigmatisait la complicité et l'asservissement du libéralisme : « L'histoire, disait-il, nous montre en toutes ses pages les peuples à la fois plus fidèles et plus fiers qu'en ce temps. Ils aimaient quelque chose qu'on ne leur ôtait qu'avec la vie ; ils haïssaient quelque chose qu'ils repoussaient tant qu'ils avaient la vie. Maintenant ils n'aiment rien et ils haïssent tout, mais d'une haine molle et lâche, prompte à céder, constante à trahir, d'où résulte la facilité de les dominer et l'impossibilité de les gouverner. La presse quotidienne a été le principal instrument de cette décomposition ; elle a changé le tempérament moral de l'humanité ; elle y a fait régner l'indifîérence. L'indifférence aussi pèse sur elle. La presse subit le sort ordinaire des agents d'anarchie, elle est devenue un instrument de règne. » A la sourdine, on assurait que Napoléon III ne dédaignait point de faire du journalisme dans le Constitutionnel et que telle était l'origine de certains articles publiés avec la signature Boniface, Sans dévoiler un secret si solennel et assez risible

et en dessinant le profil politique des officieux de l'endroit (Dréolle, Vitu, Grandguillot, Limayrac) « tous chevaliers de la Légion d'honneur et de plusieurs ordres étrangers », Louis Veuillot signalait avec malice la mystérieuse influence qui, disaiton, s'exerçait directement sur le Constitutionnel : « Boniface seul règle les affaires du monde entier. Il ne fait pas comme Limayrac, qui destitue parfois les souverains ; de la part de Boniface ce serait trop grave. Les jours de Boniface, Paris n'est plus Paris : c'est Boni facio polis. » Parmi les feuilles antireligieuses qui, sous le patronage impérial, servaient la cause révolutionnaire, le Siècle occupait une situation prépondérante. Il y avait là divers journalistes avec lesquels, lorsque rUnii^ers existait, Louis Veuillot bataillait, pour ainsi dire, quotidiennement. Ces Havin, ces Léon Plée, ces Gigault de La Bédollière, ces Jourdan, il leur a réservé une place dans les Odeurs de Paris. Un chapitre est dédié à Jourdan : « J'évite la lecture du Siècle, compère Jourdan. Vous êtes là un chœur de cacographes qui n'avez plus rien à me montrer, et qui me donneriez trop la tentation d'écrire. Mais, en dépit de mes précautions, le Siècle est entré chez moi tout à l'heure, autour d'un ressemelage. J'ai lu votre nom, compère ; j'ai vu que vous parliez de Voltaire, de Nonnotte, de Patouillet, et j'ai pensé qu'il y avait pour moi, dans ce numéro du Siècle, autre chose encore que mes vieux souliers... Laissez-moi chercher pourquoi vous venez, en 1866, injurier Patouillet et Nonnotte. Est-ce

parce qu'ils ont combattu un écrivain dont le mérite surpassait le leur? — ou parce que cet écrivain était, par des raisons quelconques, plus puissant sur l'opinion? — ou enfin parce qu'ils ont honnêtement gardé leurs noms comiques de Nonnotte et de Patouillet, en présence d'un homme qui avait eu l'esprit de ne pas se montrer au monde sous le nom d'Arouet?... Objecterez-vous qu'au Siècle on a des noms tout gracieux : Plée, Havin, Gigault de Bédollière, Jourdan? Allez ! tout cela n'est pas si loin du son de Patouillet. Il y a des gens que ces noms font rire. Observez, cacographes, qu'aucun de vous ne passe nulle part pour la fleur des pois. Vous avez pu vous faire cinquante mille abonnés, mais pas un flatteur. Dans le nouveau Trésor littéraire^ d'étranges pièces sont entrées : rien du Siècle! Méditez ce certificat à l'envers, et saluez Nonnotte réimprimé maintes fois ! »

Et la petite presse, alors récente et déjà débordante, elle est là, représentée par ses incarnations principales.

La page consacrée à la chanteuse Thérésa augmenta beaucoup le retentissement du livre. Aujourd'hui on rencontre des gens de lettres qui ne connaissent Louis Veuillot que par les Odeurs de Paris et qui pensent que cette page célèbre en est Tessentiel, comme aussi l'essentiel des cinquante volumes publiés par le puissant écrivain ! Certes, elle est originale et, malgré le sujet, classique. Donc, il convient de la relire : « A travers

la fumée, nous aperçûmes deux ou trois places vides où nous n'arrivâmes point sans difficulté. Quelle atmosphère ! Quelle odeur mélangée de tabac, de spiritueux, de bière et de gaz ! C'était la première fois que j'entrais dans ce lieu, la première fois que je voyais des femmes dans un café fumant. Nous avions autour de nous non seulement des femmes, mais des Dames. Il y a vingt ans, on eût inutilement cherché ce spectacle dans tout Paris. Visiblement, ces dames avaient traîné là leurs maris vaincus ; l'air dépité et empêtré de ces malheureux le proclamait assez haut. Mais, pour elles, à peine semblaient-elles dépaysées... Un ténor chanta je ne sais quoi ; une demoiselle, deux demoiselles, chantèrent je ne sais quoi... Un baryton se fit applaudir... Enfin il fit un profond salut, se retira, fut rappelé, resalua, se retira à reculons, et la salle tout entière frémit... Elle allait paraître, un tonnerre d'applaudissements l'annonça. Je ne la trouvai point si hideuse que l'on m'avait dit. C'est une fille assez grande, assez découplée, sans nul charme que sa gloire, qui en est un, il est vrai, du premier ordre. Elle a, je crois, quelques cheveux ; sa bouche semble faire le tour de la tête ; pour lèvres, des bourrelets comme un nègre ; des dents de requin. Une femme, auprès de moi, l'appelait un beau brun. En somme, — mais j'ai peut-être aussi un rayon de gloire dans l'œil, — ce n'est pas la première venue. Elle sait chanter. Quant à son chant, il est indescriptible, comme ce qu'elle chante. Il faut être Parisien pour en saisir

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Tattrait, Français raffiné pour en savourer la profonde et parfaite ineptie. Cela n'est d'aucune langue, d'aucun art, d'aucune vérité. Cela se ramasse dans le ruisseau ; mais il y a le goût du ruisseau, et il faut trouver dans le ruisseau le produit qui a bien le goût du ruisseau. Elle joue sa chanson autant qu'elle la chante. Elle joue des yeux, des bras, des épaules, des hanches, hardiment. Rien de gracieux, elle s'exerce plutôt à perdre la grâce féminine ; mais c'est là peut-être le piquant, la pointe suprême du ragoût... Pour être juste, ces représentations sont bien organisées, et j'ai pleinement admiré l'art du programme. La grande chanteuse est entourée de satellites très inférieurs. Son morceau est précédé d'une avantgarde de romances nigaudes ; l'on place au plus près tout ce qu'il y a de plus douceâtre : Faites un nid! Et après ce fromage blanc, tout de suite, l'ail et l'eau-de-vie surpoivrée, le tord-boyaux tout pur de la demoiselle. Le heurt est violent, et, comme on dit dans la langue du lieu, Ça emporte la gueule. Mais cette gueule, puisque gueule il y a, cette gueule animale ne savourera plus le pain ni l'eau, ni le vin ni les fruits ; et il faut lui offrir désormais une chair corrompue. » — D'autres portraits sont de la même tonalité, et, notamment, ceux qui flétrissent l'ineptie et la luxure des grandes scènes ; mais combien aussi interprètent la physionomie des écrivains et des artistes renommés ! Musset, Victor Hugo, Quinet, Henri Heine, George Sand, Renan ont le leur. De même, Hegel, dont la

sophistique avait la vogue dans le monde incrédule. De même le délicieux Mozart, que la libre pensée voulait alors transformer en débauché. Et la science sectaire, et l'économie politique, alors anti-chrétienne, elles aussi comparaissent pour étaler leurs erreurs, dont elles refusent de se repentir. C'est le tableau d'une société en train de se décomposer.

Elle sursauta de colère, cette société. Se mirant dans ses grâces, dans sa vanité et dans sa force, elle se prit elle-même à témoin qu'on la calomniait indignement. Elle traita de grossière et folle caricature l'éloquente satire qui la mordait aux endroits sensibles. Plus encore que les descriptions du café-concert parurent irritantes les pages, toutes graves, où Louis Veuillot appliquait à la société d'alors les impressions suggérées par l'œuvre célèbre du peintre Couture, VOrgie romaine : « J'ignore quel peintre est M. Couture. Je crois qu'un grand succès l'a mis au rang des contestés. Pour moi, je le compte du petit nombre de ceux qui ont eu ou qui ont rencontré une pensée. Des artistes qui rencontrent la pensée, nous n'en rencontrons pas à toutes les expositions ! La pensée dont je loue M. Couture est exprimée par le groupe de deux jeunes hommes qu'il a placés dans son tableau de VOrgie romaine. Ils ne sont pas ivres, ils regardent avec une noble tristesse l'ignominie des convives et la gloire du festin. Ces jeunes Romains voient la décadence de Rome, leur âme en porte le poids. Le poids de la patrie qui croule,

déshonorée par elle-même ! C'était l'amère et suprême douleur ; car rien alors, pour une âme romaine, ne pouvait être plus grand, plus sain, plus cher que la patrie. Le Christianisme a conservé ce sentiment si naturel et n'a voulu que l'amplifier. Le ciel nous a été ouvert et nous avons dit que le ciel est la patrie. Les langues humaines, illuminées de l'esprit de Dieu, n'ont pas cherché de noms plus doux pour la demeure éternelle, le royaume de tout bien. Les Romains de la décadence, ceux du moins qui n'avaient pas encore entendu parler du Christ, ou qui n'osaient pas encore aller à lui dans les Catacombes, ne connaissaient pas la patrie céleste, n'y aspiraient pas. La patrie terrestre, leur auguste Rome, leur dieu véritable, ils la voyaient mourir, et de quelle mort !... »

Trois ans après, tous les échos de la France tremblaient au grondement lugubre du canon prussien. Et Louis Veuillot avait lieu de réimprimer, comme un recueil de terrible actualité, ses anciennes poésies inspirées des prophètes bibliques, et dont le titre lui-même était emprunté à l'Écriture sainte : les Filles de Bahylone :

Les menaces de Dieu tonnent à mes oreilles. Malheur, gens de péché, malheur à vos merveilles! Malheur aux grands palais que la mort a meublés! Le glaive nettoiera ces hautaines demeures, Et l'acre désespoir viendra compter les heures Sur les portiques écroulés.

Frustré dans le travail où son espoir se fonde, L'homme en vain répandra sa sueur inféconde : Tout sera dévoré par un souffle enflammé ; La vigne en ses rameaux apparaîtra tarie. Le blé ne produira qu'une paille amaigrie Et rendra moins qu'on n'a semé.

En ce jour les savants connaîtront leur science, Les prudents apprendront ce que vaut leur prudence. Les vendeurs de justice enfin seront jugés. Le Seigneur s'est lassé. C'était trop de scandales. Trop de blasphémateurs et trop d'âmes vénales, Trop d'honneur aux dieux étrangers!

Poète, il l'était sans nul doute ; non pas autant que génial prosateur, toutefois avec le don qui se manifeste par l'instinct et par l'amour du rythme, de l'image et du trait. Tout jeune, il s'était amusé à écrire des vers sentimentaux ou fantaisistes. Plus tard, il en composa un grand nombre de graves et de satiriques ; d'autres aussi, animés de ce qui pourrait s'appeler le lyrisme chrétien. Un volume de satires fut publié en 1863.

Suivant M, Jules Lemaitre, Louis Veuillot « procède des versificateurs du dix-septième et du dix-huitième siècle, avec, seulement, une rime plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme il était naturel, l'accent d'aujourd'hui ». L'éminent critique signale parfois « trop de métaphores héritées des satires littéraires de Boileau ». Mais peut-être le ton et le procédé de Boileau s'imposent-ils, presque inévitablement, à l'auteur qui manie la satire. Celle-ci, Louis Veuillot l'a dépeinte, non content de la mettre en action. Le portrait est remarquable de vigueur et de justesse. On y trouve des vers parfaits où s'exerce harmonieusement toute la force de l'écrivain catholique. Cette dame satire n'est ni poncive ni enragée :

La satire n'a pas le tranchet de la Parque,

Ni le bonnet sifflant de serpents furieux

Que porte ïisiphone en guise de cheveux.

Je me la peins, pour moi, sous les traits d'une femme

De trente à quarante ans, avec un œil de flamme,

Un corps robuste et sain, des cheveux abondants,

Le pied leste, la main fine, et toutes ses dents;

Très correcte d'habits comme de mœurs; peignée, Mais non point ficelée, encor moins renfrognée; Teignant d'un rire clair ses plus graves propos. Volontiers gens de bien ont la bile en repos. Ils veulent châtier le sot et Fincapable, Non l'étrangler : le sot n'est pas toujours coupable! Et la satire cache aux plis de ses jupons Le fouet qui ne sert que contre les fripons.

Le fouet, il s'en est servi contre le banditisme d'une certaine presse ; et aussi contre l'impiété des pédagogues sectaires (qui sont une des plaies, mais non pas une des nouveautés de notre époque) :

Qui nous délivrera de vos jougs? dieux d'argile! Dans le mépris de tout, marcher à pas prudents, Et jouir, dernier mot de ces affreux pédants! Par eux, tout noble amour s'éteint sur notre terre; L'homme sort de leurs mains incrédule et sectaire, Le cœur mort, l'esprit vide à la fois et faussé. Ou railleur imbécile, ou rêveur insensé.

L'avenir sera plein de hontes infinies ; Je vois l'apostasie, à l'effronté maintien, Trahir le nom français après le nom chrétien.

La langue de notre pays, les trésors qui s'appellent le goût et l'esprit français, il les a défendus en vers comme en prose. Louis Veuillot a fait, lui aussi, son Art poétique, où sont honorées nos meilleures traditions littéraires. Et, dans Rimes et Raisons, il n'a pas craint de célébrer la gloire de la prose :

0 prose î mâle outil et bon aux fortes mains ! Quand l'esprit veut marcher tu lui fais ses chemins.

Grave dans le combat, légère dans la joute, En habit d'ouvrier, libre, tu suis ta route.

Le vers n'est qu'un clairon; la prose est une épée.

Il a même raillé rassujettissement auquel s'astreignent les serviteurs de la rime riche :

Athalie et Ghimène, Faute de diamants, n'endorment point la scène. Despréaux et Molière ont chichement rimé; La Fontaine à ce jeu s'est très mal escrimé : En dépit de leur âge et de nos découvertes, On les relit pourtant. Leurs œuvres toujours vertes. Nous font prendre nn pitié l'art prétendu choisi Qui sous l'or de la rime a si vite moisi.

Sans souci de l'école ou nouvelle ou passée, Pousse en avant ton vers empli de ta pensée, Arrive ; mets l'idée et non la rime au bout ; Parle à l'esprit, au cœur ; sois honnête, ose tout ;

Le beau c'est le bon sens qui parle bon français.

Très souvent, dans les Satires et ailleurs, on rencontre ce que Jules Lemaitre appelle les « vers proverbes » ou les « vers dorés ».

Toutefois, en général, Louis Veuillot rime richement. C'est ainsi qu'il a composé une quantité de sonnets que Jules Lemaitre, encore, déclare, avec raison, « merveilleux de relief et d'énergie incisive » :

Du haut de la colline, assis sous le vieux frêne, J'ai vu le beau matin rire dans le ciel clair. Des souffles embaumés sans bruit traversaient l'air, Effleurant les buissons plus ornés qu'une reine.

Non loin de mes regards, immobile, la mer, Libre de vils fardeaux, dans sa paix souveraine. Autre ciel tout d'azur, épanchait sur l'arène Ses étoiles d'argent où se jouait l'éclair.

Dieu me faisait sentir sa présence sublime : Il descendait du ciel, il montait de l'abîme! Je priais — Tout à coup, dans le creux du chemin,

Lhomme, hélas! apparut : Un berger maigre et blême, En haillons, l'œil méchant, se souillant du blasphème. Menait ses moutons paître, un fouet à la main.

Quand l'esclave Pallas, le fléau de la terre. Le meurtrier par qui tout l'empire vivait, Fut préfet du trésor, cent fois millionnaire, Rassasié du sang de Rome, qu'il buvait ;

Un Scipion, flanqué d'un autre consulaire, Réclama du Sénat, où la haine couvait.

Des honneurs et de l'or pour l'homme de Tibère : Tout fut voté. Sur bronze on en fit le brevet.

Pallas refusa l'or. Il le prenait lui-même. Il reçut les honneurs d'un visage indulgent. Le Sénat insistait : — Seigneur, aussi l'argent!

JMais Pallas : Non — Romains î c'est l'honneur seul que j'aime. Et le Sénat cria : — Les dieux nous l'ont rendu Cet amour de l'honneur que l'on disait perdu !

Si beaucoup de sonnets sont ironiques ou simplement malicieux, il y en a qui se composent d'un profond soupir et d'où suintent les larmes, essuyées par l'amour et par l'espérance :

La pâle jeune mère attendant d'être mère, Amante encor, pleurait; mais parfois, souriant, Sous le poids de la vie et de la mort ployant. Elle disait : « Mon deuil aussi n'est qu'éphémère ! »

204 LOUIS VEUfLLOT

Celui que par amour elle a|)pcluit son p»'rc

Voyait ce c(pur brisé redevenir vaillant

Vn jour, elle lui dit : « Dieu montre à ma prière,

Sous un brouillard de i)leurs, mon soleil plus brillant ■»

Elle ajouta : c Le choix m'est donné, de la tombe « Ou du berceau : l'amour sur l'un et l'autre loml>e; « Dieu choisira pour moi. L'un et l'autre m'est doux. »

Un bel enfant naquit. 0 fête douloureuse!

Elle dit à l'aïeul : « Je m'en vais bien heureuse :

« Je vous rends votre fils, Dieu me rend mon époux. »

Parmi les morceaux auxquels il donne la préférence, M. Jules Lemaitre mentionne une élégie : le Cyprès. En eiïet, il y a là des strophes dont le sentiment, la pensée et la forme ont une beauté supérieure. Aucun de nos poètes élégiaques n'a rien composé qui exprime à ce point l'intensité de la douleur ni la vaillance et la puissance de la foi :

Je ne suis plus celui qui, charmé d'être au monde, En ses âpres chemins avançait sans les voir. Mon cœur n'est plus ce cœur surabondant d'espoir D'où la vie en chansons jaillissait comme une onde. Je ne suis i)lus celui qui riait aux festins. Qui croyait que la coupe aisément se redore, Et que l'on peut marcher sans que rien décolore La beauté des aspects lointains.

Est-ce donc moi, mon Dieu ! qui, sous un ciel de fête, Quand l'orgue chantait moins que mon cœur triomphant, Du pied de vos autels emmenai cette enfant. Le bouquet d'oranger au sein et sur la tête? De quels rayons divins ce jour étincela! Que de fleurs dans les champs ! dans les airs quels murmures Tout nous riait, les eaux, les bois, les moissons mûres... Est-ce moi qui passai par là?

Le temps n'a pas marché; c'est hier, c'est tout à l'heure : J'étais là, près du lit de mon père expirant, J'allais d'un ami mort vers un ami mourant... ; Et vous, trésors de Dieu, trésors qu'au moins je pleure, Biens que j'eus un instant et dont j'ai su le prix. Doux enfants, chaste épouse, ô gerbe moissonnée ! 0 mon premier amour et ma première née, Anges que le ciel m'a repris !

Un recueil posthume a pour titre Cara. Il se compose de fragments épars et divers, qui se rapportent à un plan dont l'idée était : « Une âme à sortir du néant de la vie présente. » Souvent remanié, le plan du poème fmit par être abandonné. Dans la préface, M. François Veuillot constate, avec une élégante justesse, que le rêve « est demeuré un rêve... tour à tour en ébauches et en débris ». Mais beaucoup de ces morceaux ont une beauté remarquable. M. Emile Faguet en a fait une analyse assez étendue, sévère et cependant flatteuse. Du poète, l'illustre critique dit principalement : « Sa langue est puisée aux sources les meilleures, et il est rare qu'elle bronche. Il a cette qualité classique que quelques-uns prendront pour un défaut, la netteté dans le sentiment et dans l'expression des sentiments ; il a la profondeur claire ; c'est une grande originalité. Ce volume de Cara n'est point un chef-d'œuvre, mais, en nous révélant certains aspects inconnus de Louis Veuillot, il restera sans doute, à titre au moins de très intéressante curiosité littéraire (1). »

(1) Le Temps, 6 avril d912.

Longtemps avant de mourir, Louis Veuillot s'était composé une épitaphe. Elle résume à merveille l'activité de son esprit et les tendances de son âme :

Placez à mon côté ina plume ; Sur mon cœur, le Christ, mon orgueil ; Sous mes pieds mettez ce volume ; Et clouez en paix le cercueil.

Après la dernière prière, Sur ma fosse plantez la croix ; Et, si l'on me donne une pierre.

Gravez dessus : J'ai cru, je vois.

iDites entre vous : « Il sommeille; Son dur labeur est achevé » ; Ou plutôt dites : « Il s'éveille:

Il voit ce qu'il a tant rêvé. »

Ceux qui font de viles morsures A mon nom sont-ils attachés?

Laissez-les faire ; ces blessures Peut-être couvrent mes péchés.

Je fus pécheur, et sur ma route, Hélas! j'ai chancelé souvent; Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute, Je suis mort ferme et pénitent.

J'espère en Jésus. Sur la terre Je n'ai pas rougi de sa loi :

Au dernier jour, devant son Père, 11 ne rougira pas de moi.

Épitaphe « sublime », dit Jules Lemaitre. Après la mort de Louis Veuillot, elle a suggéré à Gounod

une mélodie pénétrante. Louis Veuillot aimait la musique et en a parlé admirablement. Il appréciait beaucoup celle de Gounod. Des relations affectueuses avaient existé entre le grand écrivain et le grand compositeur, qui, on le sait, partageaient la même foi.

Louis Veuillot disait volontiers : c( Pour connaître tout mon travail, il faudrait connaître ma correspondance. » En effet, celle qui a été publiée jusqu'à présent remplit sept volumes in-octavo ; et deux autres au moins devront la compléter. Les lettres imprimées aujourd'hui (environ deux mille) ont bien, comme il le prévoyait, augmenté, et de beaucoup, l'idée qu'on avait de son activité littéraire.

Elles ont fait bien plus encore. Elles ont permis de le juger lui-même, entièrement, d'après le fond de l'âme. Pour les écrivains, surtout pour ceux qui servent une cause et qui sont ainsi mêlés à de longues luttes, la correspondance privée est comme le cadre où se précise, se détend et se dilate leur pensée intime. C'est la pierre de touche qui atteste la pureté, ou la duplicité, ou les défaillances de l'intention ; c'est le miroir secret qui reflète les secrets instincts. Si le fourbe et le médiocre se trahissent dans la correspondance, le caractère droit, fier et bon y donne la preuve de

sa noblesse. A cet égard, autant que par la fécondité dont elles témoignent, les lettres de Louis Veuillot sont extraordinaires.

Lorsque, deux ans après sa mort, elles commencèrent à paraître, il y avait longtemps que la sincérité de leur auteur avait cessé d'être mise en doute. Les adversaires, même les plus tenaces, avaient pris le parti d'avouer qu'un écrivain si ardent et si persévérant à proclamer sa foi ne pouvait manquer d'en être pénétré. L'éloquence déployée au milieu de polémiques continuelles attestait la conviction. Et puis, tous les hommes éclairés et judicieux savaient qu'il s'était toujours montré fidèle à lui-même, en servant uniquement la cause impopulaire embrassée dès la jeunesse. Donc, on avait fini par lui reconnaître autant de sincérité que de vaillance ; de même qu'on rendait hommage à son talent comme à son esprit.

Mais l'audacieux et mordant satirique était-il capable de bonté? Les gens qui avaient eu avec lui des rapports personnels, suivis ou passagers, s'accordaient à louer la douceur et le charme de ses manières. Sainte-Beuve lui-même ressentit et nota cette impression. Dans son étude de 1861 (Nouveaux Lundis^ tome I^»"), après avoir dépeint deux Louis Veuillot, le sévère et le railleur, il en esquissait un autre encore, qu'il avait vu de près : « Je pourrais, si ce n'était une digression, dit-il, ajouter qu'il y en a un troisième, celui qu'on rencontre par hasard dans le monde, doux, poli, non tranchant, modeste dans son langage,

d'un coup (l'œil et d'un ton de voix affectueux, presque caressant ; il est impossible de l'avoir rencontré quelquefois et d'avoir causé avec lui sans avoir reconnu dans cet ogre tant détesté, et qui a tout fait pour l'être, l'homme doué de bien des qualités civiles et sociales. » Telle était en général, même parmi les adversaires irréductibles, l'opinion impartiale et judicieuse. Or, cette opinion favorable s'accentua soudainement par l'effet des deux volumes qui commençaient la publication de la correspondance de Louis Veuillot. On entendit des libres penseurs parler de lui avec une sympathie émue, même avec enthousiasme. Devant l'auditoire de la salle des Capucines, Sarcey lisait et commentait ces lettres, dans lesquelles il signalait le génie littéraire, l'esprit, la joyeuse humeur, la cordialité du redoutable polémiste. — Veuillot et moi, concluait-il, nous nous sommes souvent heurtés. Plus d'une fois, j'ai reçu ses coups. Mais ils étaient si bien appliqués ! Finalement, j'aime beaucoup Veuillot. — D'autres juges, tout en se rendant de moins bonne grâce, sentirent leur rancune ou leur malveillance déconcertée devant cette œuvre, d'où se dégage une aimable et souriante physionomie, une âme très sensible, affectueuse jusqu'à la tendresse. Ils éprouvaient l'étonnement qui s'était produit jadis, lorsque le journaliste catholique fit son entrée en scène ; mais cette fois (en 1885, par exemple), l'étonnement, au lieu de colère, était accompagné de respect ou d'admiration. Un peu partout, on s'émerveilla.

C'est l'impression qui s'est maintenue. M. Jules Lemaitre en a donné ainsi la forme définitive : « Cette correspondance, dit-il, me paraît être, avec celle de Voltaire — pour des raisons combien différentes ! — la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de lettres. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se séparent guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute sa vie publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de pot-au-feu. Mais surtout les Lettres à sa sœur vous seront un délice. (Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, plus tard comtesse de Pitray.) Vous y aimerez tout : le naturel, la simplicité des mœurs, la bonhomie, l'esprit, le comique, — ce comique invincible qui secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que j'étais chez lui et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, à moins que ce ne fût la conversation avec le dentiste ; et les portraits et les paysages en trois coups de plume, et mille traits spontanés d'un pittoresque intense ; et toutes les vertus que trahissent ces libres expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance, l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et la charité, et les larges aumônes, et la libéralité. ((( N'oublie jamais qu'un chrétien doit être humble,

mais magnifique. )> A sa filJe, sœur Marie-Luce). ... Vous estimerez la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections familiales, et son immense labeur et son courage allègre à le porter. Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et vous connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action ; vous verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques mois sa femme et trois filles, et une des deux autres se lit religieuse) et vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus incontestables chefs-d'œuvre de la prose chrétienne — et de la prose sans épithète. »

A vingt-cinq ans, sans situation et n'ayant pu faire d'économies ni éviter les dettes, Louis Yeuillot s'impose envers son frère et ses sœurs tous les devoirs d'une courageuse sollicitude. Il n'a pas d'argent : il en gagnera et sera heureux de le donner, pour répandre autour de lui un peu de tranquillité et de joie. Entre son frère et lui les premières et pauvres ressources sont pour ainsi dire communes. Tout frais converti et rapportant de Suisse les pages du premier livre qu'il va publier, il écrit à Eugène Veuillot : « Je hâte mon retour pour avoir encore en arrivant quelque monnaie, et parce que Gustave (1) qui crie misère,

(1) Gustave Olivier, l'ami qui l'avait conduit à Rome et qui se faisait son éditeur.

m'avertit en même temps que j'ai de l'ouvrage tout prêt. J'ignore comment je me tirerai d'affaire ; cependant je ne m'en inquiète pas. Je m'en fie à Dieu. J'ai demandé à la sainte Vierge, au bout de mon pèlerinage, non pas d'aider à ma fortune, mais de vous soutenir et de vous garder tous, mes chers enfants. Ce sont là les prières que je fais de bon cœur. » Deux jours après : « Les vacances des petites me tracassent et je voudrais être déjà à Paris pour tourner la difficulté. Du reste, j'arriverai à temps. Je vais d'abord les voir en passant, car la route traverse Brie-Comte- Robert. J'essayerai de les camper chez Gustave ou de les prendre avec moi. »

Ce frère qu'il aime tant, il veut le voir chrétien comme lui ; et il l'exhorte : « N'attends pas de nouveaux dangers, préviens-les, et ne doute pas de ta force, car tu ne sais pas toute la force qui est donnée à l'homme pour marcher dans la voie de Dieu. J'étais plus mauvais que toi, tu peux m'en croire ; mes désirs coupables étaient plus impétueux que les tiens, parce qu'ils étaient plus opposés au bien ; ils vivent encore et ne mourront qu'avec moi, mais je les domine et je suis calme en leur livrant bataille, tandis que j'étais troublé quand je leur cédais toujours... Et puis je songe à toi, à notre pauvre père, dont l'âme a peut-être besoin de nos sacrifices et qui attend que tu te souviennes de la promesse que tu fis il y a près d'un an, à son lit de mort. Cher frère, le 15 mars prochain. Dieu ne nous verra-t-il pas tous réunis

aux pieds de ses autels, le prier pour notre père et pour nous? » En 1841, Louis Veuillot n'a pas encore vingt-huit ans ; et son talent d'écrivain est mûr comme une force jeune affermie sous la chaleur de la foi. De Toulon, où il va s'embarquer pour l'Algérie, il envoie à son frère cette exhortation suprême et décisive : « Je combattrai toute ma vie les incrédules, mais je ne leur rendrai jamais ce qu'ils m'ont fait souffrir de aix-huit à vingt-trois ans. Ma raison, sans boussole et sans point d'appui, était le jouet des moindres accidents... A présent, il me semble que je vogue à pleines voiles dans la lumière, et je m'y sens bien... Il y a dans la nature une voix que j'entends ; je sens au fond de mon âme d'inépuisables flots d'amour. Ah ! ce prisme de la jeunesse que je redoutais de voir briser et dont je calculais avec angoisse le graduel affaiblissement, quel triste voile, quand je le compare à ce beau jour de la foi qui, d'heure en heure et d'instant en instant, éclaircit l'espace immense où il m'a conduit ! Je vois se dissiper en vaine fumée les plus ardus problèmes de mon ancienne ignorance. Les portes d'airain partout fermées sur moi s'ouvrent d'elles-mêmes et disparaissent. J'ai le mot magique qui renverse les murailles du monde invisible et triomphe des monstres de l'esprit. » Bientôt, les deux frères vivent de la même foi comme de la même affection. L'aîné rentre à Paris et envoie ces détails au cadet, qui s'est installé à Angers, comme journaliste : « Parbleu ! je m'entends en administration ! Voilà deux ans passés

que, par livres ou appointements, je me trouve à 700 francs par mois, et je ne suis pas plus riche que si j'avais été toujours à 50 écus ou 200 francs. A quoi diable cela tient-il? Je veux être pendu si mes dépenses personnelles vont à 250 francs. Mais voilà pourquoi les positions me sont indifférentes. Puisque jamais il ne m'en reste davantage, qu'est-ce que ça me fait de gagner plus ou moins?... Fais-moi savoir où tu en es. »

A diverses reprises, des amis de condition différente, laïques ou religieux, lui conseillent de se marier. Il répond qu'il a déjà une famille : son frère et ses sœurs, dont la protection lui incombe. En 1841, répondant à M. Guerrier de Dumast, qui le presse sur le même sujet, le jeune Louis Veuillot fait comprendre avec quel scrupule et avec quel courage il a décidé de songer d'abord aux autres avant lui et comment il a dompté ce qu'il appelle ses illusions, pour n'avoir plus qu'à livrer son cœur à la volonté de Dieu. Il ajoute : « Ayant ainsi terminé la guerre civile, j'ai jeté les yeux sur l'extérieur pour voir à quoi il convenait d'employer le bien que je venais de conquérir. J'ai vu un frère d'une santé assez frêle et sans profession, des sœurs grandes, robustes et sans le sou... Puis-je m'établir dans mon enclos, laissant mon frère et mes sœurs, plus faibles que moi, se tirer d'affaire comme ils pourront?... Non, mon cher ami ; Dieu m'a donné des enfants, je ne les abandonnerai pas ; Dieu m'a donné un glaive, je ne le laisserai pas rouiller. Et advienne de moi

216 LOUIS VKUILLOT

que pourra ! C'est la chose dont je n'ai pas à m'occuper. Dieu m'ayant donné d'autres soins, celui-là le regarde. » Tout en poursuivant avec une ardente activité son œuvre d'écrivain et d'apôtre, il continue de penser assidûment à la situation et à l'avenir de ses sœurs. A un ami très dévoué, l'abbé Morisseau, il dit (28 septembre 1842) : « L'aînée a maintenant dix-neuf ans faits, et je songe à la marier : car, quoique pieuse et bonne fille, elle n'a pas plus que sa cadette la vocation religieuse. Au milieu de tant de dons qu'il nous fait. Dieu nous refuse à tous les quatre celui-là, qui nous irait pourtant, à ce qu'il me semble, si bien. Priez-le de m'envoyer un bon garçon, bon chrétien, qui puisse se contenter de dix mille francs, que je veux donner à cette chère sœur, la moitié à peu près tout de suite et le reste en quelques années ; car, en me dépouillant jusqu'à la chemise, je ne puis rien de plus. )) A son frère (22 avril 1843) : « Alléluia! la dot d'Annette est amassée ; le bon Dieu me l'a donnée pour mes œufs de Pâques. Gustave, après avoir vendu à Mame l'exploitation pendant quinze ans des Pèlerinages et de Pierre Saintive moyennant 5 000 francs (je vois ta mine), m'en a gracieusement concédé la propriété ; et moi j'ai vendu ce reste au susdit Mame, en y joignant la propriété de Rome et Lorette et celle de la Sœur Saint-Louis et celle du Rosaire, moyennant 7500 francs, payables 3 000 francs fm mai, 2 500 francs fm juin, 2 000 francs fm juillet. Me voilà nu comme un ver; mais avec 2 500, que j'avais amassés, j'ai

10 000 francs dans la poche de notre sœur, et je suis en quête d'un mari. Si je parviens à faire r Algérie et quelque autre brimborion cette année, Élise, à son tour, sera pourvue. Le reste à la grâce de Dieu. Si je suis malade ou misérable, je n'aurai plus que le souci d'aller me cacher quelque part pour n'attrister personne. J'essaierai néanmoins de ne donner que 8 000 francs et de faire fournir le complément par ma mère (par toi si tu veux), afin d'user du reste pour Élise. Plaise à Dieu que notre sœur soit heureuse. J'aurai fait ce que j'aurai pu. » En octobre 1843, il se met en ménage avec ses deux sœurs ; et tous attendent qu'Eugène Veuillot vienne compléter le quatuor ; ce qui ne devait point tarder. Lettre à l'abbé Morisseau (24 octobre 1843) : « Mon bon abbé, je suis installé avec mes sœurs, rue de Babylone, n^ 21, non sans peine. Il a fallu trouver ce logement, le choisir entre cinquante autres, et se meubler ! Me voyez-vous achetant des torchons, des écumoires et des cuillers à pot?... Nous sommes en ménage depuis deux jours. Tout va bien jusqu'à présent, si ce n'est qu'après avoir acheté mille choses, il nous en manque deux mille. » Au même (5 décembre 1843) : « Mon cher abbé, notre très cher abbé, sœur Élise tient toujours sa plume, sœur Annette va reprendre son aiguille, et frère Louis, tout doucettement couché sur son lit, dans sa robe de chambre à ramages, ses petites pantoufles dans ses petits pieds, fatigué d'avoir fait deux articles, d'en avoir dicté deux, d'avoir également

2iB LOUIS VEUILLOT

dicté trois ou quatre lettres, d'en avoir lu cinq ou six autres, d'avoir reçu trop de visites, et peutêtre mangé trop de veau, se repose de ses travaux et de ses visites, en pensant à vous. » En juin 1844, Louis Veuillot subit l'emprisonnement (un mois), auquel il a été condamné pour avoir pris la défense de l'abbé Combalot, après la condamnation de celui-ci. Dans une lettre à l'abbé Morisseau, il dépeint l'existence qu'il mène sous les murs de la Conciergerie : « Gloire aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie ! A la Conciergerie, 11 juin 1844. Très cher abbé, louons Dieu, bénissons-le, que chaque instant de notre vie soit employé à le bénir, que chaque battement de notre cœur soit une fervente action de grâce ! Me voici en prison. J'y suis bien, trop bien ; ceci ne ressemble pas du tout au martyre. Avec un peu plus d'air et un peu moins de puces, ma prison ressemblerait à un lieu de plaisance. J'y suis au frais et à l'ombre, j'y suis tout seul, j'y lis, j'y écris, j'y prie : ce matin, j'y ai commencé le mois du Sacré-Cœur, que je n'aurais jamais eu le temps de célébrer dans le monde. Le soir, quand les voleurs sont enfermés, on me permet d'entrer dans la cour où ils prennent leurs ébats ; et je puis m'y promener pendant une heure et demie environ. Par malheur, c'est là que je ramasse des puces en abondance ; mais il n'y a point de roses sans épines. Les geôliers ont soin de moi ; je leur suis recommandé par M. le Général des galères, vulgairement nommé préfet de police. Pour me rendre la vie plus douce, ils avaient

formé mon lit d'une telle pile de matelas que je n'ai pu y monter qu'avec le secours d'une chaise, et, comme les matelas sont très étroits, j'ai passé une partie de la nuit à chercher des moyens de me tenir en équilibre : figurez-vous un homme couché sur la crête d'un mur chancelant, et menacé de se réveiller à six pieds plus bas, sur un édredon de dalles. Mais cela ne venait que d'un excès de tendresse de ces bons geôliers. »

Quelques années après, il vit en pleine célébrité. Les hauts personnages ecclésiastiques lui font fête. Sa correspondance note en passant, avec gratitude, mais avec une humble et joyeuse ironie, les flatteurs témoignages qu'il reçoit. D'Amiens, en 1849, il écrit à son frère : « Je suis trop bien, voilà mon malheur. La pose est sans relâche : partout appelé, partout admiré, partout embêté ! Enfm, le jour de la Toussaint, j'étais tranquillement au sermon. Paf ! un compliment me tombe sur le nez, du haut de la chaire, at c'était l'évêque qui prêchait. Je n'eus pas un pareil coup de soleil le jour où l'abbé Duquesnay, parlant des journalistes, les peignit aux fidèles, nous présents, faisant leurs articles dans les flammes de l'orgie. » Souvent, il note les flatteuses réceptions dont il est l'objet. Elles lui coûtent ; mais il se dédommage en plaisantant sur sa gloire et sur son embarras. Et puis il est touché et reconnaissant de la sympatliie qu'on lui prodigue. N'est-ce pas un chefd'œuvre ce récit envoyé de Royat : « J'ai passé, hier, un mauvais moment. Figure-toi une tablée

de curés et de laïcs, dont le plus imposant de tous, un gros de Clcrmont, très estimé, très estimable, de beau renom et de belle prestance, porte ma santé au dessert. Voilà qui est bien. Un autre, aussi estimable, plus vénéré encore, le propre et vénéré curé de Notre-Dame du Port, réclame la parole comme doyen ; le premier la retient comme amphitryon : il s'agissait de chanter mes louanges : je commence à trouver que les charbons sont chauds. M. de Notre-Dame du Port s'eiïace, M. de Saint-Pierre met ses lunettes et cherche dans sa poche. Que va-t-il arriver? Il arrive un papier; il le déploie : les charbons deviennent ardents. J'ai beau me dire que ce sont tous amis et que le discours passera comme un pruneau, j'ai une suée, et le mal de tête que j'avais depuis le commencement du dîner devient formidable. L'orateur tousse, il se fait un silence de mort. Un petit porteur d'eau qui servait remue une fourchette ; un roulement de tonnerre le pétrifie : ça commence. Hélas ! mes enfants, je crois que j'ai été comparé au soleil, à la lune, à Alexandre le Grand. J'ai saisi qu'on me célébrait aussi comme poète. Ce trait m'a ranimé. J'ai vu ta figure, ma sœur, et j'ai ri intérieurement. Cet heureux rire a diminué mon mal de tête. Des bravos éclatants saluèrent la péroraison éclatante. Mais il s'agissait de répondre. Ma foi, je n'ai fait ni une ni deux. J'ai envoyé promener le mal de tête et j'ai sauté sur la parole comme Franconi sur son cheval. Hue 1 J'ai dit pour commencer que je voyais bien que les vol-

cans de l'Auvergne ne sont pas éteints, et j'ai fait un discours qui a duré une bonne demi-heure et qui n'a pas déplu. J'ai modestement noyé mes mérites particuliers dans le mérite de l'œuvre entreprise, poursuivie, reprise par la volonté de Dieu. Je leur ai raconté l'histoire de V Univers; j'ai parlé de Du Lac, d'Eugène, de Pie IX. J'ai glissé un mot pour Thurst, je n'ai pas omis le curé, j'ai fait un compliment au docteur Imbert. Sans doute, toute parole est blague, et la parole modeste à peu près autant que l'autre. Néanmoins, je ne disais que la vérité, et la vérité de mon cœur caressé et ému de tant d'affection, malgré l'embarras et l'émoustillement de mon esprit. Bref, le mal de tête a passé. Mais quand j'eus fmi, je me trouvai bien quinaud. Le curé reprit la parole et dit : — Messieurs, je n'avais pas loué l'orateur, aussi éloquent que l'écrivain. Vous venez de l'entendre : je n'ai rien à ajouter. — Ces Auvergnats ! » Mais les prêtres auvergnats ne sont pas seuls à le fêter. Qu'il aille en Lorraine, en Normandie, en Bourgogne ou ailleurs, les curés s'empressent autour de lui. Il voudrait défendre sa tranquillité ; mais il ne sait pas se dérober à l'affection. D'ailleurs, c'est l'affection de cœurs pleins de bonté, de foi et de zèle. Il se laisse cajoler ; et il donne de ces réjouissances un récit qui se renouvelle et qui est toujours très divertissant et très touchant : « La journée d'hier a été dure. Deux heures de soleil pour aller, deux heures de soleil pour revenir, trois heures de table, deux heures de bière après

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le dîner, cinq heures de discours, dix curés et vicaires à régaler du son de ma voix. C'est fait et pas mal fait ; ce genre d'exercices est clos, Dieu soit béni. Mais quelles bonnes âmes, quels cœurs sincères, quels esprits droits, quels rocs indestructibles ! »

Si Louis Veuillot a une ardente affection pour les curés de campagne, ce n'est pas au préjudice des moines. Maintes fois, près de ceux-ci il va chercher la paix et le réconfort. Une multitude de lettres sont datées de Soîesmes, où l'attiraient l'admiration et la respectueuse gratitude qu'il avait vouées à Dom Guéranger. Dans le recueillement de l'abbaye, dont les récréations recevaient de lui un supplément d'entrain, il a écrit en partie le Parfum de Rome^ sollicitant les lumières et la critique du Père Abbé. Depuis 1843 il connaissait ce séjour et en avait aussitôt compris et chanté la pénétrante douceur. Au peintre Emile Lafon, son ami intime et son premier converti, il écrivait alors de Soîesmes : « Il me semble que j'habite un tableau gothique : le cadre est tantôt un cloître, tantôt une église, tantôt un jardin; les figures qui s'y remuent ont toute la naïveté chrétienne et toute la piété qu'on trouve dans les tableaux des vieux maîtres. » Il montrait comment tous les visages sont embellis par la foi et par le « capuchon ». Vingt-deux ans plus tard, il envoyait de là une série de lettres adressées à sa sœur et dans lesquelles, précédées ou suivies de remarques fantaisistes ou pittoresques, s'épanchaient ces effu-

siens : « Bonnes Pâques, ma sœur, bonnes Pâques, mes enfants. Je n'ai pas réfléchi que ça me ferait un effet de n'être pas à table avec vous le jour de Pâques. Si j'y avais songé plus tôt, je serais parti ce matin. D'un autre côté, il est agréable d'avoir ses offices bien tranquillement chez soi, à l'abri du tohu-bohu des églises de Paris et de les avoir si beaux et si bien chantés. Cela se fait merveilleusement ici ; et puis la Semaine Sainte dure toute la semaine, sans interruption, du matin au soir. On est avec Notre-Seigneur au réfectoire, aussi bien que dans Téglise. On nous lit pendant le repas de beaux sermons de saint Jean Chrysostome... Le Père Abbé est fort. Il est plein d'aménités, de naïvetés, de soudainetés et d'antiquités. Les antiquités ne sont pas des vieilleries, ce sont des choses qui durent sans vieillir, et qui vont même en rajeunissant. » Une lettre de 1858 montre Louis Veuillot célébrant la fête de Noël chez les Petites Sœurs des Pauvres et communiant, avec des larmes de joie et de fierté, dans la compagnie des lamentables créatures recueillies et régénérées par les angéliques religieuses. Son premier confes* seur avait été un jésuite, le Père Rosaven. Jusqu'à la fin, il eut pour confesseur un jésuite : longtemps, le Père Millériot. Après la mort de celui-ci, le Père Tailhan. C'est le Père de Ravignan qui avait béni son mariage.

Cette union, brisée par la mort au bout de huit années, Louis Veuillot l'a racontée dans Çà et Là, en ces quarante pages que Jules Lemaitre appelle

« la merveille des merveilles )>. Une des lettres de Louis Veuillot à sa femme pourrait suffire pour montrer la tendresse de ce mari. Il voyage en Savoie avec son ami Lafon : « Je ne cesse de penser à toi. Lafon me parle Aimée et je lui réponds Mathilde. On convient que nous sommes des maris modèles... Nous avons couché cette nuit chez les Jésuites, qui m'ont donné la chambre des évêques et d'où j'ai emporté, avec les plus doux souvenirs, une centaine de très belles pièces, engraissées du sang des saints... Embrasse bien ma chère enfant. Parle-lui bien de son père, et toi, songe bien à celui à qui tu appartiens par la volonté du bon Dieu. Je m'arrête. Si je te disais tout ce que j'ai dans l'âme, il me semble que ton cœur battrait comme le mien, jusqu'à te suffoquer. Gela n'est pas bon pour les nourrices. Adieu, mon amour. Ma vie est à toi tout entière. » Citons encore ces lignes, envoyées de Saint-Valery-en- Caux (1849) : « Fête de saint Louis. J'ai eu le bonheur de communier ce matin. Je te laisse à penser si j'ai prié pour toi ; mais juge de mon émotion lorsqu'après la messe j'ai vu venir à l'autel une jeune femme, accompagnée de sa mère portant un petit pain et un enfant nouveau-né. C'était la femme d'un matelot qui faisait ses relevailles. Le mari n'assistait pas à la cérémonie, il était absent, peut-être en mer. J'étais déjà fort attendri d'avoir reçu le bon Dieu. Mon cœur n'a pas résisté à ce spectacle qui te représentait à moi si vivement. J'ai caché ma tête dans mes

mains et je me suis mis à pleurer. La jeune femme qui relevait était faible et pâle, et les cris de son enfant avaient déjà assez de force pour me donner à croire qu'un peu de temps s'est écoulé depuis sa naissance. Peut-être qu'il a aussi coûté de longues douleurs à sa mère. » — Les lettres par lesquelles il annonce la mort de la cinquième de ses filles ; quelques jours plus tard, la mort de sa femme ; trois ans après, dans l'intervalle de moins de deux mois, la mort de trois de ses filles, ces lettres sont la sublime expression de la douleur humaine et chrétienne. Sur sa femme (à M. de Cuverville) : « Dieu a récompensé une sainte qui avait gagné sa couronne, et puni un pauvre pécheur : il faut courber la tête, adorer et se convertir... Rien ne peut me consoler; mais Dieu, qui frappe toujours en père, daigne me fortifier... M. de Montalembert m'a écrit deux fois avec un sentiment de compassion fraternelle qui honore bien son cœur et dont le mien est profondément touché. Je serais consolé si je pouvais l'être. Mais que Dieu veuille accroître ma force et qu'il me laisse ma douleur... » Sur ses enfants : « A Mme la comtesse de Montsaulnin, 20 juin 1855 : « Dieu frappe bien terriblement sur moi, madame. Ma fille Marie est morte en quelques heures chez ]\L de Bussière. Vous savez combien j'aimais cette enfant et combien elle annonçait de qualités et de vertus. C'était une espérance, ma consolation. Dieu me retire des biens que je ne méritais pas. Vous vous peindrez la douleur de ma pauvre sœur. C'est

celle d'une mère. Je pars pour Reischoiïen. Priez pour nous. )> A la même, dix jours après : « Madame, je n'ai plus que trois enfants. Gertrude est morte hier soir de la maladie de ses sœurs. Madeleine était hors de danger quand j'ai connu ce nouveau péril ; je suis accouru, mais trop tard et je n'ai eu que la consolation de voir son visage encore une fois. Elle est morte en baisant le Crucifix, sans murmure, au milieu d'efîroyables douleurs. On lui présentait d'horribles médecines ; elle faisait le signe de la croix et les buvait aussitôt. Dieu permet que je comprenne ce qu'il veut de moi. Ces coups terribles sont des couronnes pour mes enfants, des épreuves pour mes sœurs et mon frère, une expiation pour moi, une grâce pour tous. Priez, afm que je ne perde pas cette grâce si chèrement achetée, et, si j'en profite, remerciez Dieu qui prend tant de soin de l'âme de votre humble et fidèle ami. » A la même, un mois après : « Notre petite Madeleine est mourante... Aidezmoi à accepter la volonté de Dieu, je dis à l'accepter comme il faut, c'est-à-dire à l'accepter avec amour. Il est vrai que ces coups répétés paraissent bien durs. Enfin, Dieu sait ce qu'il fait ; et quand même il m'ôterait tout, je ne cesserais pas de croire à sa miséricorde. Déjà même, je sens que mon âme profite à la terrible école où je suis placé ; et si je pouvais garder dans mon cœur les pensées que ces coups de foudre y jettent, je me servirais désormais de la vie comme un homme qui en a le secret. »

Ses lettres à sa sœur remplissent plus de deux volumes. On sait l'infatigable dévouement qu'elle lui consacra. Après la mort de l'épouse modeste, charmante et bien-aimée qui avait mis au monde six filles, Mlle Élise Veuillot s'était chargée d'élever les orphelines et avait repris son ancienne place près du grand écrivain. Celui-ci aimait profondément la vie simple et familiale. A peine hors du doux et modeste foyer, il souhaitait d'y revenir. Il en emportait la pensée et la vision, les mêlant au récit des démarches qui, rarement, mais trop souvent encore selon son désir, l'obligeaient de s'éloigner. Plusieurs de ces démarches furent importantes. Elles concernaient les incidents qu'avaient provoqués certaines polémiques, intéressantes pour la cause catholique tout entière. S'il se trouve seul à Paris, il réclame sa sœur et ses filles : « Enfin, me voici chez moi, à ma table, à mon encrier, à mes fenêtres ; quand on vient sonner, j'ai le plaisir d'entendre Titine dire que je n'y suis pas : voilà le bonheur. Il serait complet, si j'avais l'espérance que la mère Stanislas vous ramènera. Revenez vite. J'ai besoin de vous pour me retrouver tout à fait dans ma vie. Ah ! le travail, la régularité, la famille, quelles bénédictions 1 Et que tout est creux, triste et mauvais à côté de cela. » De Plombières où il vient de faire une deuxième cure, accompagné cette fois de son frère, il écrit à Mlle Élise Veuillot, en arrivant : « Le voyage a été bon, chaud sans poussière, long sans mal de tête. Plombières est d'ailleurs

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un trou. Si l'on n'y avait rien à faire, ou si l'on était seul, on s'ennuierait. Figure-toi, mon cœur, que j'écris sur mes genoux. Je me mettrai au lit après le bain, et le lit sera chauffé. Oh ! là ! là ! Je boirai de l'eau savonneuse! Je prends de l'encre dans un noyau de cerise. Mon cœur est tout à vous. Rien ne me manque que du papier buvard, pour boire mes pâtés. Le petit frère est gai comme pinson. Quand je dis que rien ne manque, vous sentez bien que c'est pour vous rassurer. Tout me manque ! surtout le temps d'en écrire plus long. Adieu, minettes. Adieu, toi. Il n'y a plus que vingt jours à passer. » Du château d'Époisses, chez les Guitaut où il était entouré d'une vive affection qu'il rendait pleinement, il écrit cette lettre, destinée à arriver un peu après lui et à être lue au sortir de la messe, par sa sœur et ses deux filles : « Venez m'embrasser, venez rire sur mon cœur. Je ne me trouve pas du tout bête de vous faire cette petite farce de quatre sous. Je remarque depuis longtemps que le bon Dieu prend constamment envers nous ce soin de nous faire rire. Le bon Dieu est riant. Du ciel tombent perpétuellement ses sourires ; de l'âme où il habite un sourire perpétuel doit monter. Le chrétien n'est renfrogné ni aux hommes ni aux choses ; il y voit Dieu, Dieu souriant et lui envoyant un vrai bien, même quand l'enveloppe annonce le contraire. Souvenez-vous-en. Voilà, il faut faire ses paquets et décamper de ce lieu de délices, mais pour aller camper dans un lieu meilleur,

puisque l'amour y est. Venez, venez, venez m'embrasser. Papa, papa, papa. » Presque toutes les lettres adressées aux membres de sa famille ont cet accent de tendresse impétueuse.

Et comme il est amusant avec ses réclamations, lorsque, par hasard, la valise ou la malle que sa sœur lui a préparée manque de quelque chose ou contient quelque chose en trop : « Pourquoi deux bouteilles d'eau de Cologne et point de pommade? Pourquoi deux paires de rasoirs et point de cuir à repasser? Pourquoi point de linge à barbe? A-t-on jugé que, les rasoirs ne devant point couper, le linge à barbe est inutile? Cette raison est profonde ; mais je demande un cuir à repasser, et point de raisons. Si c'est Noémie qui a fait ma malle, alors je conjecture qu'elle va se marier. Mais ce n'est pas moi qui suis son futur, et elle n'a pas le droit de me tourmenter. Et toutes ces femmes qui sont chez moi, ces femmes qui ont appris le latin, à quoi servent-elles si elles ne surveillent pas une opération de cette gravité ? Oh ! les femmes savantes, femmes sans cœur, mauvaises chrétiennes, que je suis donc malheureux de vous aimer ! Vous vous marierez toutes, et vos maris me vengeront, et vous me vengerez d'eux, et ce sera bien fait ! Je demande mon cuir à repasser. Il m'est plus nécessaire que l'empire du Mexique, et un pot de pommade pour m'adoucir les amertumes de ma vie et pour assouplir mes cheveux qui se dressent d'horreur, quand je pense à votre peu d'amitié. Mon frère, c'est sur toi que je compte.

Tu es un homme, toi ; tu as un cœur et du soin. Apporte-moi mon cuir ; je te le prêterai. » Du château des Nouettes (en Normandie, cliez les Ségur) Louis Veuillot envoie à sa sœur et à ses filles ce compliment joyeux : « Je me lève, je me rase, j'attends la messe, je te dis bonjour. Tout va bien, il fait beau, et je vous aime encore plus que cela ne va bien. J'ai défait ma malle. Quel meurtre de détruire un si bel ouvrage ! Rien ne manquait, pas même le sujet de plainte si difïîcile à trouver. »

L'un des tourments comiques qu'il aime à décrire, c'est celui que lui cause l'emploi de la plume de fer. De Poitiers (1868) : « Pas de neige, pas une minute de retard, j'ai eu trop chaud aux pieds. Tout serait à souhait, si je n'étais en ce moment soumis à la plume de fer. » De Changy (Loiret) : «C'est moderne, mais c'est beau. On m'a logé dans l'appartement de l'évêque. J'ai fait arracher quelques plumes aux oies de la ferme pour ne pas me servir de la ferraille déposée en chevaux de frise autour d'un encrier qui couvre la bonne moitié du bureau. T'écrire avec du fer, à toi, mon cœur, jamais. » De Tulle : « A Tulle, plumes de fer ! w D'ailleurs : « Pour la quatrième fois en trois jours, je t'écris à la plume de fer. Si quelque chose peut donner une idée de ma tendresse, c'est l'emploi acharné de cet odieux instrument. )) Ainsi, jusqu'à la fm, comme le montre cette lettre écrite de Nice en 1872 et où se remarque de nouveau, avec la haine de la plume de fer,

l'amour du foyer, le besoin de vivre dans le cadre formé par sa sœur et par ses enfants : « Plus je parcours le monde, plus je me convaincs que je ne devrais pas sortir de chez moi. Il n'y a qu'une maison sur la terre : c'est la tienne. C'est là qu'on boit le vin qui fait rire, c'est là qu'on trouve l'encre à écrire et la plume d'oie si nécessaire à l'expression des sentiments humains. Toi, tu es un ange de fer : tu te sers d'une plume de fer. Moi, j'ai besoin d'une plume d'oie : il faut que la plume soit de la même nature que l'oiseau. »

Dans la correspondance intime ou familière s'intercalent souvent des historiettes, dont quelquesunes sont de petits chefs-d'œuvre ; celle-ci entre autres. En 1863, lorsque V Univers est supprimé depuis trois ans, Louis Veuillot se rend au château de Livet (Orne), résidence du comte de Pitray. Pendant le voyage, il se livre, suivant son habitude, au plaisir de composer des vers, puis il rêve à quelque travail en cours. « J'espérais que j'allais être tout seul et méditer jusqu'à Laigle sur la Queue de Giboyer, car ce bon air et ces jolis paysages me montaient à la tête ; et j'avais les esprits en mouvement. Voilà un paquet de graisse qui monte avec un air bête et des salutations de mauvais augure. Nous n'avions pas fait vingt tours de roue, qu'il me dit gauchement combien il se trouve heureux de voyager avec une sommité. — Monsieur, lui dis- je, je suis une sommité enfoncée. — Monsieur, me dit-il, ça n'y fait rien, et on est tout de même bien aise de... —

Il avait une sacoche au flanc, un chapeau d'homme, quelque moustache drôle, des gants louches, un habillement noir. Je ne pouvais pas lui mettre une profession sur la figure. — Qu'est-ce que vousfaites dans ce monde? — Monsieur, je suis chirurgien. — J'avais flairé quelque chose comme cela, mais il me restait des doutes. Je lui demandai si l'air du pays était bon pour les plaies. Il me répondit qu'il était ce qu'on appelle chirurgien dentaire, qu'il soignait les plaies de la bouche, et il m'en nomma plusieurs ; qu'il guérissait les cancers de la mâchoire et faisait l'ablation des os maxillaires ; qu'il était répandu parmi les châteaux, et il me nomma plusieurs comtesses et marquises, et même une duchesse, dans la bouche desquelles il entre comme chez lui ; mais je ne pus lui faire avouer qu'il arrache des dents. Il ne le voulait point. — Enfin, lui dis-je, vous arrachez les dents? - — Il me répondit que la chirurgie de la bouche est une branche très importante de l'art et qu'il a épousé la fille d'un médecin fameux, longtemps professeur au Caire et qui a fait des ouvrages. Il se répandit de là sur le mauvais esprit des peuples, sur leur ingratitude envers ceux qui les secourent ; il me fit un bel éloge du clergé, qui fait cas non seulement du talent et des services, mais de l'homme ; il dit plusieurs belles maximes sur l'Etre suprême ; mais il n'avoua pas qu'il arrache les dents. Cet orgueil mal placé me consola d'être poète. Au moins, j'ai l'humilité d'en convenir. » La lettre est adressée à sa sœur, qui

le critiquait sévèrement sur ses inclinations poétiques.

A la même destinataire, un rapide croquis tout gracieux, qui se termine en spirituelle malice. (De la campagne, d'un château, l'hiver, en janvier 1863) : « La vie de la campagne est bonne, très bonne, mais il faut s'y faire quand on a l'habitude de Paris. Cependant on a le feu de souches, et c'est une belle chose. Si j'étais aussi barbare que toi, je te décrirais cette flamme pétillante qui remplit la vaste cheminée et qui couronne une sorte d'épaisse perruque de branches noires où l'on peut voir toutes les constructions imaginables ; cela fait des ponts, des arcades, des galeries, des tours, des cavernes de feu et de neige, qui amusent étonnamment le regard. Et il n'y manquerait rien, si ce spectacle était donné dans une chambre où l'on eût chaud. »

A présent, voulez-vous une aurore d'été, aurore fraîche et suave? pimpante? Voici : « J'ai fait un bon voyage, et je suis très bien. J'ai été escorté de la foudre jusqu'à Montbard, une foudre mouillée qui rafraîchissait un peu l'air et qu'on n'entendait pas. A Montbard, ma voiture m'attendait, en gants blancs. Sous un ciel nettoyé et magnifique, j'ai fait quatre lieues dans l'odeur des loins coupés, au chant de l'alouette et de V Angélus, voyant tous les apprêts du lever de l'aurore, et c'est charmant. Elle a commencé par tirer ses rideaux, et elle a jeté sur la terre un petit sourire d'un bleu rose, qui a tout animé. Soudain se sont dessinées

les collines, les arbres ont poussé ; et les champs, peu à peu, sont devenus verts et blonds, de noirs qu'ils étaient. Puis, l'aurore a ouvert sa fenêtre et passé la tête. J'ai vu tout son visage. Il est agréable. C'est une physionomie pâlotte, mais souriante, fraîche, avec une teinte de mélancolie ; figure-toi sœur Olga (1) dans une minute d'attendrissement. Quelques étoiles restaient, par ci par là, dans sa coifYure de nuit. En tombant sur la terre, elles devinrent des ruisseaux et des fleuves. Elle fit sa toilette et se pommada de tilleul et de foin, avec une pointe de sureau ; c'est son parfum du moment. Son haleine est fraîche, elle me donna une sensation de froid, que j'aurais voulu vous envoyer dans nos taudis de la rue du Bac. Elle s'éclairait de plus en plus, et la terre, de plus en plus, se réjouissait de la voir : tout s'animait, les oiseaux éclatèrent en chansons et me firent souvenir de faire ma prière comme ils faisaient la leur. )) L'exquise description se termine par un douloureux et courageux rappel funèbre : la mort de la chère petite Marie : « Nous verrons mieux que cela, nous entendrons la prière des anges plus douce que le chant des oiseaux, et dans cette prière nous reconnaîtrons la voix de notre fille Marie. » — Coucher de soleil, observé sur la terre normande : « Les beaux jours sont finis; peutêtre que j'ai croqué hier le dernier. Il a été rôti magnifiquement et mangé à point. D'un pauvre

(1) Mme de Pitray, née Ségur.

petit chemin plat, taillé en pleine terre plate, sans arbres, même sans pommiers, j'ai vu l'un des plus beaux couchers de soleil de ma vie. Les nuages nous avaient fait un vaste et immense cercle de montagnes, très variées de formes et de couleurs : il y en avait de rondes et d'aiguës, de taillées et de brisées ; les unes étaient d'argent, les autres d'or, les autres d'azur ; les unes montaient, les autres croulaient ouvrant des perspectives sans fm. La m.ontagne du soleil, derrière laquelle il quittait ses habits de jour et déposait ses rayons, était un noir volcan plein de feux. Je pensai à Louis XIV déposant sa perruque avec colère. Cependant, par quelques coins jaillissait une clarté si douce et si matinale que l'on pouvait croire que Mme de Maintenon était là... Il y avait pour tout peuple une vache et son petit gardien, un laboureur et un semeur, et, dans une autre direction, deux épanouisseuses : ce sont des femmes qui épanouissent le fumier. ^) Le trait final est double, suggéré par l'instinct du satirique et du polémiste, instinct qui ne perd jamais ses droits : « Il y en a (des femmes) qui épanouissent de la dentelle et du velours et qui travaillent plus salement... Je pensais à une chose qui me réjouissait le cœur ; je me félicitais de n'être pas de ceux qui travaillent pour empêcher ces pauvres gens de vivre en paix, pour amener l'envie dans leurs âmes et la guerre dans leurs foyers. Quelle chance de n'être ni Gambetta, ni Bismarck, ni Beust, ni Pelletan, ni Favre, ni Trimm, ni Marot, ni

aucun de ces maroufles. » — Paysage d'hiver ; lo givre (lettre à sa sœur) : « Tout est bordé de perles blanches ; les sapins sont transformés en candélabres, les toiles d'araignées semblent des lambeaux de point d'Alençon accrochés dans les buis et dans les rosiers ; les feuilles rouges du houx ont un air d'ailes de papillon ourlées d'argent. Il faut que tu aies quelque chose de bien victorieux pour que l'on soupire encore après ta maison, en regardant ces merveilles. C'est un admirable symbole, le givre ! Plus il est haut placé sur l'arbre, plus il tient. Lorsque enfm le soleil devient trop fort, c'est-à-dire quand le jour avance, il ne se liquéfie pas, il ne coule pas, il se détache et tombe dans sa forme et dans son éclat de diamant, et il reste ainsi jusqu'à ce que le pied du passant l'écrase, ou jusqu'à ce que la chaleur de la terre le dissolve tout doucement, et il disparait sans qu'on l'ait vu changer. Et je pense que le bon Dieu met à part cette eau si pure, pour alimenter toutes les sources choisies et toutes les rosées salutaires qui nourrissent la vie. Et c'est ainsi que la virginité est féconde. »

Avec un de ses collaborateurs particulièrement aimé, Adolphe Segrétain, érudit et lettré de grand mérite, homme de cœur et d'esprit, député pendant la première période de l'Empire, Louis Veuillot prenait volontiers le ton de la camaraderie joviale. Les nombreuses lettres qu'il lui adressait sont presque toutes d'affectueuses fantaisies très abandonnées. Certain jour, une ombre parut se glisser

entre eux. Louis Veuillot se hâta de la dissiper par une lettre, bien jolie et bien tendre ; celle-ci : « Mon cher ami (mai 1861). Je réfléchis sur une observation que vous m'avez faite il y a deux mois, quand j'étais à Rome. Je prétends que je n'ai pas eu tort de vous appeler mon gros. Vous demandiez si, Dieu vous ayant donné une bosse, je vous appellerais mon bossu? Non, certainement. — Eh ! donc ! dites-vous. — Eh ! donc ! dis-je. Pourquoi ne vous appellerais-je pas bossu? Parce que bossu est une disgrâce, mais gros ne l'est pas ; et la preuve, c'est que je vous ai appelé spontanément mon gros. Si vous aviez jamais aimé, vous sauriez que la langue de l'ami ne fourche jamais. Bossu est laid, et l'on avance bien des choses sur le caractère des bossus. Celui donc qui aime un bossu, ou ne le voit pas bossu, ou, averti par l'instinct de l'amitié, ne donne pas à son bossu d'ami ce titre de bossu qui caractérise la laideur. Mon gros est si charmant, si rond, si fleuri, si joyeux, que l'amitié n'hésite nullement à qualifier gros non seulement les gros, mais les maigres. Et quand je vous ai dit mon gros^ c'était pour vous dorloter. Si vous avez des préjugés que je ne pouvais pas prévoir, ce n'est pas ma faute. Gomment veux-tu que je ne te dise pas gros, quand je vois la place que tu tiens dans mon cœur? Je médite sur ce point, et je juge important que nous dînions ce soir ensemble, pour tirer une conclusion, d'autant plus que le dîner de lundi ne peut tenir. Il faut de toute nécessité que je dîne chez

moi lundi avec Eugène et quelque autre ; et vous avez tort de m'en vouloir : car le tort n'est qu'à vous d'avoir pris pour ami un homme qui a des affaires d'Etat. Votre tout dévoué, Louis Veuillot. »

Plusieurs centaines de lettres sont adressées à des membres du clergé : évêques, religieux, prêtres, aumôniers, curés de ville ou de campagne. Parmi les évêques qui se montrèrent les amis dévoués de Louis Veuillot et les fidèles soutiens de son œuvre, on remarque Mgr Parisis, Mgr Rendu, Mgr de Salinis, Mgr Gerbet, le cardinal Gousset, le cardinal Pie, Mgr Berteaud, Mgr Angebault, Mgr Gignoux, Mgr de Dreux-Brézé, Mgr Roess. Plusieurs d'entre eux, Mgr Parisis surtout, intervinrent énergiquement en sa faveur dans des circonstances diverses où la division éclatait parmi les catholiques. Les religieux et les prêtres avec lesquels Louis Veuillot entretint des relations épistolaires très suivies étaient : dom Guéranger, dom Gardereau, le Père d'Alzon, l'abbé Morisseau, l'abbé Delor, l'abbé Bernier (correspondant de VUnwersk Rome), l'abbé Aulanier, l'abbé Compans, ancien aumônier des zouaves pontificaux, puis vicaire général de Bordeaux et missionnaire apostolique ; l'abbé Louis Klingenhoffen, ancien aumônier de la Légion d'Antibes, puis aumônier des incurables à Poitiers. Ces deux derniers prêtres, qu'il avait d'abord rencontrés à Rome, dont il avait tout de suite apprécié les hautes qualités de cœur et d'esprit, et qu'il revit maintes fois en

France, furent de ses amis les plus intimes.

Les correspondants laïques (en dehors de son frère et de sa sœur) forment un groupe considérable, au premier rang desquels figurent M. Emile Lafon, Arthur Murcier (beau-frère de Louis Veuillot), du Lac, Foisset, Fayet, le comte de La Tour, le comte de Guitaut, Edmond Leclerc, le comte d'Esgrigny, Segrétain, Blanc de Saint- Bonnet, le marquis de Cuverville, le marquis de Champagne, Prosper Dugas, le commandant Maisonneuve et tant d'autres, dont les noms sont marqués dans la correspondance.

Un historien catholique très considéré, écrivain très distingué, M. de Grandmaison, a fort bien défmi l'impression que produit la lecture de cette correspondance : c'est « le langage tout franc d'un homme de cœur qui, pendant cinquante ans, a écrit, au jour le jour, on peut dire à son insu, mais aussi à sa gloire, la plus attachante histoire d'une âme dans toute la simplicité de ses épanchements (1) ».

Très nombreuses sont les lettres adressées à des dames. On en a publié près de cent, écrites à Mme la vicomtesse de Pitray, née Ségur ; d'autres à la mère de celle-ci, la comtesse de Ségur, née Rostopchine, l'auteur célèbre des contes enfantins ; une série de lettres adressées à Mme la comtesse de Montsaulnin, née de Maistre ; à Mmes la comtesse d'Esgrigny et la marquise de Champagne ; à Mmes de Cuverville et Testas, etc.

(1) Soldats de l'Eglise.

Un volume, publié récemment par M. l'abbé Calvet et muni d'une chaude et jolie préface, contient cent cinquante lettres adressées à Mlle Charlotte de Grammont. On y voit une très tendre amitié, une grâce très enjouée, la pensée religieuse et l'extrême plaisir d'écrire confidentiellement. M. l'abbé Calvet a cru pouvoir conclure qu'il y eut un projet de mariage entre la destinataire et Louis Veuillot. C'est une erreur. Louis Veuillot, veuf depuis dix années environ, parut une fois se laisser influencer par l'idée d'un second mariage. Ce projet, auquel il renonça vite, ne concernait pas Mlle de Grammont. Les lettres dont se compose ce recueil M. Jules Claretie les a lues avec une surprise et une admiration qu'il s'est fait un devoir d'exprimer. C'est l'hommage du lettré et quelque chose de plus ; puisque, après avoir appelé Louis Veuillot « admirable écrivain, délicieux causeur », M. Claretie ajoute : « Il est même émouvant (1). »

Parmi quantité de lettres, encore inédites, beaucoup avaient pour destinataire Mme Léontine Fay ancienne actrice, autrefois très en vogue (sous le nom de Volnys). De bonne heure, elle abandonna le théâtre, où longtemps se maintint son souvenir, rare mélange de talent et de vertu. Louis Veuillot, qui se rappelait l'avoir jadis applaudie et admirée, ainsi qu'avait fait toute la jeunesse lettrée de 1830, rencontra Mme Léontine Fay et commença de lui écrire quarante ans plus tard, en 1872,

(1) Le Temps, 6 septembre 1912.

L'autographe suivant, reproduit en fac-similé, date de 1869. Il était adressé à M. Tabbé Kliiigenhoffen, alors aumônier de la Légion d'Antibes, ;^ laquelle faisait partie de Farniée pontificale. Un *^ des fiJs de M. Léon Aubineau, éminent rédac- ,f leur de l'Univers et auteur de travaux histoiiques considérables, s'enrôlait parmi les zouaves du Pape. / y Le jeune volontaire, M. Joseph Aubineau, était v ■i ainsi présenté par Louis Veuillot à M. l'abbé Klingenhoffen :

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'olume, pîiblif' récomment un nuni ^ haudi

tient cent cinquante lettres adr< i Mlle '

lotte de Grammont. On y voit une très tendre amitié, une grâce très enjouée, la pensée > se

ci l'extrême p' M. Tabbé G; a pou

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-rit^iiidlJI àdd.r> i .M ifi àaaocfm li&tè» il ,(1681 oi> ^hib jRodilriA'b noijièiJ &i ■ ob ^iQïithmtjpy moifi , rr'^'fiod iilî olB')iiril(îO([ s^fiïTB'l eb 9iH6({ tif>«fR'i ofl^^upBl -oirbèi tiianiffiè .uB^nkliiA tto^J M f>b gfrt ?iob gG^ryfït-iofgiH /i/évBil 'eb *ujg)ùB là ?,*\^'t\w\V\ 'ih i\r^)

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ainsi qu'avait fait toute la jeunesse lettrée 1830, rencontra Mme Léontine Fay et comme p' de lui écrire quarante ans plus tard, en

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Le Tewptf 6 septembre 1912.

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lorsque celle-ci, comme le dit Eugène Veuillot, était devenue grand'mère, solide chrétienne et vraie dame de charité. Entre eux s'établit alors une très originale et très noble intimité intellectuelle, chrétienne, mystique, épanouie dans ces lettres, qui, je l'espère, seront publiées un jour (1). Dans les huit volumes parus, maintes lettres sont du ton le plus grave. Elles traitent des grandes questions à l'ordre du jour : la loi de 1850 et les douloureux dissentiments survenus à cette occasion ; la réforme de l'enseignement classique (auteurs païens et auteurs chrétiens) ; l'attitude des catholiques vis-à-vis du gouvernement impérial ; certaines autres circonstances qui furent pour V Univers des jours de crise et de succès. Là, encore, ainsi que dans les Mélanges^ on recueille des observations et des déclarations dont la connaissance est indispensable pour étudier l'histoire du monde catholique français durant une longue et importante période. Qu'il s'agisse des luttes intestines plusieurs fois renouvelées ou de la défense du Saint-Siège, qui, dans ce milieu, mettait vite tout le monde d'accord ; qu'il s'agisse de la politique pratiquée par le gouvernement de Juillet ou par le second empire ; des tendances

(1) Dans ses Souvenirs d'un vieux critique (6* série, 1885), Pontmartin, analysant le troisième volume de la correspondance, cite la lettre (décembre 1872) où Louis Veuillot note qu il vient de rencontrer Mme Voinys et qu'il se rappelle l'avoir vue sur la scène, en 1831. Pontmartiu fait cette remarcjue : « Qui sait? J'étais peut-être ce soir-là à ses côtés, au parterre du théâtre Madame, sans me douter que mon voisin serait un jour un des plus grands écrivains de mon temps...

et des manières propres à de nombreux et divers personnages ; du mouvement et du conflit des idées ; la correspondance de Louis Veuillot forme une documentation intellectuelle, religieuse, politique, dont la valeur historique égale l'attrait littéraire. On y rencontre des portraits dont le personnage est représentatif de tout un parti. Ainsi, en avril 1857, des poursuites étant dirigées contre Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, Louis Veuillot va s'entretenir à ce sujet avec le ministre Rouland : « Le ministre Rouland, que j'ai vu deux fois, à l'occasion des affaires de Moulins, et qui m'a longuement parlé, assure que l'empereur ne veut que la paix, la concorde, la liberté de l'Église, et que lui-même, Rouland, ne forme pas d'autres vœux. Je crois qu'au moins, pour ce qui le regarde, il ne faut pas le croire. C'est un parlementaire très rattaché à l'absolutisme mais qui, quant à l'Église, est resté parlementaire. Au fond, l'empereur est désagréablement surpris de voir qu'on ne se débarrasse pas d'un évêque comme d'un préfet, et Rouland ne néglige pas plus que les autres ministres de pincer et d'agacer cette corde à laquelle peuvent pendre tant de choses. » Sur Napoléon III (juin 1857) ; « Hélas ! notre empereur, qui s'était bien annoncé, n'est qu'un Louis-Philippe perfectionné ; du moins j'en ai peur. Les gens dont il s'entoure le trahissent sans le vouloir, par la seule pente de leur nature basse et inepte. Mais un souverain est toujours entouré comme il veut l'être et répond toujours

de son entourage, surtout au bout d'un certain temps. En somme, Napoléon III règne depuis 1848, et les bons avis ne lui ont manqué ni d'en haut ni d'en bas, ni de Dieu, ni des hommes : il aurait eu le temps et les moyens de mieux choisir. »

En deux ou trois circonstances, divers amis de Louis Veuillot voulurent lui persuader de poser ou de laisser poser sa candidature à la députation, soit dans une circonscription de Bretagne, soit dans le Midi. Persévéramment et tranquillement il déclara qu'il ne se sentait fait que pour être un simple journaliste. Il disait à M. de La Tour (11 juin 1849) : « Je suis tout étonné des desseins que vous avez sur moi. Je vous en remercie, mais consolez-vous de n'y pouvoir donner suite. Vaille que vaille, je me tiens à la place où Dieu m'a mis, je n'ai nul désir d'occuper un autre poste, et je crois sincèrement que je n'y ferais pas grande figure. Le rôle que j'aurais à jouer là, tout autre le peut jouer aussi bien, et la vanité de m'asseoir sur ces bancs serait plus que compensée pour moi par l'humiliation des sacrifices auxquels il se faut contraindre. Dans la presse, quand je fais cause commune avec les modérés, je puis du moins exposer mes motifs ; dans l'Assemblée, je ne le pourrais pas, et peut-être même que l'asservissement du représentant finirait par déteindre sur le journaliste. Je suis plus faible que je n'en ai l'air, et je ne conserve ma liberté qu'en faisant un petit désert autour de moi. Si j'avais vu beau-

coup de monde, les plus forts et les plus utiles articles de VUnwers n'auraient jamais paru. Pour toutes ces raisons, je souhaite ne devenir rien ; je n'ai pas d'autre moyen de valoir quelque chose. » Deux ans plus tard, la candidature en Bretagne lui ayant été proposée une seconde fois, il répond que, si de bons citoyens pensent avoir besoin de lui, il ne refusera pas absolument de répondre à leur appel ; mais il n'accepte pas de faire lui-même aucune démarche ; encore moins de solliciter personne ; et il explique que, suivant lui, son devoir se trouve d'accord avec son goût : « Je ne suis, je ne veux être ni un homme d'affaires ni un homme de parti, d'aucune affaire, d'aucun parti. Je suis catholique d'abord et avant tout, et subordonne tout à mes convictions catholiques. Ceux qui ne veulent pas cela ou ne comprennent pas cela, je ne suis pas leur homme... En un mot, mon cher ami, pour employer une expression de ceux qui me repousseront, je ne puis et ne veux entrer à la Chambre que comme sacristain. S'il fallait déguiser cette physionomie devant les électeurs, je croirais que je cherche les vingtcinq francs ; et, en vérité, ce ne serait pas la peine de déranger tant de braves gens pour moi et de me déranger moi-même. » Dès 1841 (20 avril), dans une lettre à son frère, il avait dit : « Jamais de ma vie je n'ai plus aspiré que depuis mon séjour en Afrique à ne rien être qu'un pauvre écrivain du bon Dieu. Voilà une vocation manifeste, je crois, et bien heureuse. Je suis antipathique à toute

ambition qui demanderait deux jours d'efforts. L'indépendance me va comme une culotte de daim. J'aime mieux travailler douze heures par jour pour rien, et pour m'empêcher de n'être rien, que de donner six heures par semaine à une fonction plantureuse, zébrée de lisérés d'argent et émaillée de croix d'honneur. »

Cette croix d'honneur faillit être imposée à Louis Veuillot, deux fois au moins, dans les premiers temps de l'empire et, notamment, lors de la guerre de Crimée. D'abord, l'offre lui fut faite par l'intermédiaire du nonce, bien entendu sur l'initiative du ministère. En écrivant à Mgr Parisis (22 mars 1854), le journaliste catholique mentionne qu'on lui a fait demander « de quel œil » il se verrait « offrir la croix d'honneur » ; et il dit : « J'ai répondu que je la refuserais, très poliment et très décidément. J'ai ajouté que je ne croyais pas faire ici un sacrifice, la décoration n'ayant véritablement aucun prix à mes yeux ; que j'avais eu tout le bonheur d'aimer l'Église beaucoup plus que moi-même ; que ce sentiment m'ayant toujours guidé, avait fini par donner quelque autorité à l'opinion de V Univers et lui en donnerait de plus en plus ; que jamais je ne consentirais que ce bénéfice nous fût enlevé. »

Plus encore que la fierté personnelle, c'était, on le voit, l'intérêt de la cause religieuse qui entretenait ce souci d'entière indépendance. Louis Veuillot eut à s'applaudir de n'en avoir rien voulu sacrifier. S'il avait besoin d'être vraiment libre

quand la politique impériale favorisait la religion, à plus forte raison devait-il l'être en prévision d'un désaccord et d'un conflit toujours possibles. L'un et l'autre ne devaient point tarder à se produire ; donc, à prendre beaucoup de place dans la correspondance de Louis Yeuillot.

Les vicissitudes de VUnwers font partie des événements historiques d'alors. Il lui arriva d'être, de loin en loin, et même coup sur coup, blâmé par un ou plusieurs évêques ; à trois ou quatre reprises, il vit des catholiques très importants mettre en péril son influence et son existence ; mais c'est le gouvernement impérial qui devait l'abattre, en lui infligeant, il est vrai, une de ces morts glorieuses qui présagent la résurrection. Jour par jour, les lettres de Louis Yeuillot notaient bravement les symptômes redoutables qui s'accumulaient et qui se précipitaient. Quand V Univers fut supprimé pour avoir, en parfaite connaissance de cause et à l'encontre des avis les plus menaçants, inséré l'encyclique de janvier 1860, il y avait plusieurs mois que la rédaction s'attendait à être frappée par les ministres de Napoléon IIL Dès le 14 octobre 1859, Louis Yeuillot écrivait à Mgr Parisis : « Monseigneur, hier soir on est venu du ministère nous avertir que, par suite d'une décision prise en conseil des ministres, sous la présidence de l'empereur, la reproduction des lettres des évêques ne serait plus permise aux journaux et que VUnwers devait se conformer à

cette volonté sous peine d'avertissement et de suspension, peut-être même de suppression. Je n'étais pas là. Informé par Eugène, je me suis rendu tout de suite chez M. Rouland. Je lui ai dit que je ne venais pas pour moi, sachant parfaitement ce que j'avais à faire ; mais qu'en l'absence de M. Taconet, propriétaire du journal, dont les intérêts étaient si fortement engagés, je le priais de me dire s'il considérerait comme une infraction à la volonté du gouvernement la publication de la lettre de Mgr de Moulins, déjà imprimée et expédiée par les courriers du soir. Il me répondit qu'on avait le temps d'ôter cette lettre de l'édition du matin, que, par conséquent, il se regarderait comme en droit de tenir la main à l'injonction ministérielle, qui avait d'ailleurs pour but de protéger la dignité des évêques, puisqu'ils seraient ainsi soustraits aux insolences des journaux révolutionnaires. Je vous fais grâce du surplus de ses politesses et de ses hypocrisies, et Votre Grandeur devine les observations que je jetai autant que possible à travers l'intarissable flot de ses paroles. Il me tint plus d'une heure après qu'on l'eût averti que son dîner était prêt. J'attends M. Taconet pour lui proposer le choix entre deux moyens : ou nous passerons outre en publiant les lettres du Saint-Père à Votre Grandeur et les mandements de Lyon, Soissons, Vannes et Quimper, que nous avons entre les mains ; ou je déclarerai que, n'étant plus libre de transmettre aux fidèles les opinions des évêques, et ne voulant point sacrifier

]a propriété matérielle du journal qui ne m'appartient point, je me retire de la rédaction, restant uni de cœur à ceux de mes collaborateurs qui veulent bien, à ma prière, conserver ce poste désarmé. Je préférerais ce dernier parti, parce que c'est une chance de garder le vaisseau, et parce qu'il me permettrait de déjouer le plan formé de déshonorer les évêques en faisant croire dans toute l'Europe qu'il a suffi du discours de Bordeaux pour les obliger à se renfermer d'euxmêmes dans un honteux silence. Eugène se retirerait avec moi. J'ai vu le nonce. Il pense que toute manifestation des fidèles en faveur du Saint- Père consolerait son cœur et serait d'une haute utilité. Mais, au point où en sont les choses, je doute fort que l'on permette rien de semblable. Voilà donc le moment de la persécution arrivé, monseigneur, et, comme je l'avais toujours prévu, elle tombe d'abord sur nous. Quel que soit votre amour pour vos enfants de V Univers^ vous ne pouviez leur désirer rien de mieux. Je me suis confessé ce matin, et j'ai l'âme aussi profondément tranquille que profondément attristée. Élise et Eugène m'ont donné les plus généreux conseils, et nous n'avons, grâce à Dieu ! aucune considération pour notre marmite en péril. Il nous semble, au contraire, que toutes les privations qui pourront accourir chez nous seront très honnêtement reçues. Ce détail de ménage ne parait pas de trop pour un Père. Bénissez-nous, monseigneur. Louis Veuillot. ))

Ressuscité en 1867, V Univers fut encore frappé deux fois, et alors coup sur coup, mais non plus par la main de l'empire, du moins de l'empire français. Celui-ci avait disparu depuis quatre ans. La France vivait sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon, M. de Broglie étant ministre de l'Intérieur. En janvier 1874, une feuille allemande officieuse se plaignit brutalement de certains articles publiés par Louis Veuillot et de plusieurs lettres épiscopales françaises, reproduites par

V Univers. Même une note du prince de Bismarck fut transmise à notre gouvernement, qui s'exécuta.

V Univers subit ainsi une suspension d'une durée de deux mois. Dans le courant de la même année, en septembre, nouvelle interruption (de quinze jours) encore au sujet des affaires extérieures : le maréchal Serrano, proclamé régent d'Espagne, ayant été reconnu en cette qualité par la France officielle... et Louis Veuillot ayant fait de lui un effroyable portrait. Peu de temps après la première suspension, et lorsque s'étaient écoulés les deux mois de silence pendant lesquels, au lieu de rédiger des articles, Louis Veuillot avait dû envoyer des remerciements aux innombrables amis qui le plaignaient ou qui le félicitaient, il traçait la page suivante, demeurée inédite. Elle était adressée à l'abbé Louis Klingenhofîen, l'ancien aumônier des soldats du pape, ancien soldat lui-même, judicieux lettré, ami fidèle, fort goûté et non moins aimé, riche de l'esprit le plus fm. Louis Veuillot, recevant son hospitalité, l'avait dépeint jadis par ces deux

lignes : « Le lieu de l'abbé Louis est charmant, et lui plus charmant que son lieu (1). » La lettre, inédite, que je vais citer raconte d'abord l'amusante aventure d'un exemplaire de l'ouvrage de Rohrbacher, exemplaire que Louis Veuillot avait, par mégarde, promis à Mgr Bastide et à d'autres personnes, et qui, de plus, se trouvait entre les mains d'un tiers, le peintre Pilliard. Puis, le grand écrivain fait allusion à la crise que vient de subir V Univers. Il termine ainsi, en exprimant l'émotion que lui cause le prochain départ de sa fille cadette pour le couvent : « Je m'ennuie immensément, mon cher abbé. D'abord, j'ai été volé de mon journal ; ensuite, je comptais au moins me reposer pendant mes deux mois de prison et je ne me suis pas reposé du tout, vu qu'il a fallu pendant les deux mois écrire aux amis inconnus ; enfin, voici le souci des soucis : notre fille Luce nous quitte ; elle va s'enfermer à la Visitation. La chère enfant en est digne. Il n'est pas d'âme plus pure ni d'esprit meilleur et peut-être plus élevé. Elle est appelée au cloître depuis plusieurs années et vouée à la virginité dès l'enfance. Sa résolution est donc très bonne et très sage. Je le sais, j'y consens, je serais même désolé qu'elle y manquât, et cela me crève le cœur. Tout à vous. Louis Veuillot. »

Ces quelques lignes traduisent fidèlement la disposition où en était Louis Veuillot après qua-

(1) Pendant que ce livre était sous presse, le cher abbé Louis Klingenhoffen est mort, âgé de quatre-vingt-deux ans.

rante années de labeur et de combat, de succès prolongé auquel n'avaient pas manqué de se joindre les épreuves, même celles qui touchent l'âme et le corps. Il ressent les premières atteintes de la fatigue ; mais il garde l'humeur enjouée. L'ennui dont il se plaint il le supporte avec une spirituelle vaillance. Toutefois, Il y a un gémissement dans l'annonce du sacrifice auquel sa fille est résolue et dont elle lui impose une si grande part. L'écriture elle-même a la variété de pulsation qui correspond à la diversité de sentiment. D'abord, c'est la tranquille et magnifique allure de la plume élégante et robuste. Puis, les caractères diminuent d'ampleur et de force. Quand Louis Veuillot parle des vertus de la chère enfant qui va le quitter, la plume hésite. On remarque plusieurs traits de défaillance. Évidemment, la main tremblait comme le cœur. Mais ce cœur ne savait soupirer et gémir qu'avec un effort de courage. Les derniers mots sont d'une écriture agile qui reprend sa fermeté.

Cinq années encore, il travaille et se dépense avec la joie et avec l'éclat des meilleurs moments. De nouveau, il affronte ou mène des polémiques retentissantes. Il amasse la matière d'une quatrième série de Mélanges^ où se rencontrent des articles dignes de figurer parmi des œuTres choisies.

Et la correspondance ne cesse pas d'être active, elle qui jamais n'avait connu déception, chômage, lassitude ou malaise. D'Arcachon, il écrit à sa fille aînée, Agnès, la femme du futur général

Pierron, alors commandant : « Tu ne reconnaîtrais plus le pays, mon Agnès, par la raison qu'il n'existait pas quand tu l'as vu. La ville d'hiver n'était point bâtie. On appelle ville d'hiver une cinquantaine de maisons largement isolées dans des entourages de pins au milieu des dunes. La nôtre (villa Molière !), abritée du vent, entend la mer et ne la voit pas. Le quartier est un jardin d'ajoncs fleuris <ii de bruyères qui vont fleurir, coupé d'avenues, de bouquets et de fouillis d'arbres. L'église est invisible et tout proche. Il y a des coqs dans le voisinage ; la nuit, ils font un duo avec la mer. La physionomie générale est toujours celle d'une boîte de joujoux. Avec les lettres, le souvenir et du poisson frais, le temps passe, en attendant la santé. Si l'on n'avait rien à faire, ce ne serait pas la peine de regretter d'être faible. Mais qu'ai-je tant à faire maintenant que j'ai écrit une centaine de volumes et que mes filles sont bien établies? Tu es heureuse, tu seras fidèle à Dieu ; que mes yeux se ferment, ils ont assez vu le monde. Adieu, cher fils et chère fille ; en vérité je vous aime bien. Louis Veuillot. » Et, d'Arcachon encore, environ deux ans après, à sa fille Luce, la religieuse visitandine : « Ma très honorée dame et très chère fille, ta diligente petite lettre m'a ravi. J'approuve que tu t'appauvrisses de tout, et j'en loue Dieu; mais j'aime bien que tu gardes un petit coin de ton cœur à ton pauvre père. Laisse-le toujours là. Il considère que c'est sa place, à l'église et à la messe. Il s'y tient bien, avec la déférence, le respect

et l'esprit de pauvreté et d'humilité qui conviennent à la petitesse, mais aussi à la dignité de son état. Je t'assure qu'il est bon et doux de penser qu'on est le père d'une religieuse. Cela rabaisse et relève en même temps. Quelle grande dame est devenu ce ctiifîon de Lulu ! Quelle splendeur ! quelle majesté ! Elle sera dans le cortège spécial de l'Agneau ; elle chantera ses louanges éternellement ; il entendra sa voix distinctement, il en sera charmé, et, en même temps, elle est ma fille et j'ai fourni quelque chose de ses parures immenses et immortelles ! Elle est Marie-Luce, mais elle a été Luce Veuillot et elle s'en souviendra aussi longtemps que le roi du ciel se souviendra d'avoir été Jésus de Nazareth. Voilà sur quelles échasses Louis Veuillot est perché pour de perpétuelles éternités. Je pense à tout cela en écoutant le grand bruit de la mer, et cela rehausse fameusement ma situation actuelle de grain de sable... Les Grangeneuve sont des modèles de chrétiens et d'amis. C'est une famille excellente et charmante. La petite mère Joséphine est morte, il y a un an, en odeur de sainteté, comme sa sœur Louise. Leur mère, Mme Mallac, leur a fermé les yeux ; leur sœur, Mme de Grangeneuve, est digne d'elle et de leur frère, le Père Mallac. C'est une autre Luce, plus vieille, et elle a une fille nommée Agnès, âgée de treize ans, qui est une autre Agnès pour sa grâce et son aimable esprit. Adieu, mon enfant. Prie Dieu de me donner plus d'amour pour lui. Pour toi, j'ai ce qu'il faut. Plus, tu ne voudrais pas. Louis Veuillot. »

2oi LOUIS VEUILLOT

Bien nombreuses encore sont les lettres qui jusqu'ici n'ont pas été imprimées, ou qui ne l'ont été qu'en partie. Un bon nombre sont adressées à un prêtre des plus distingués, prélat de la Maison de Sa Sainteté, ancien aumônier des zouaves pontificaux, ancien vicaire général de Bordeaux, missionnaire apostolique, Mgr Compans, ami très cher et très fidèle, et à la tante de celui-ci, la vénérée Mme Compans, chez qui Louis Veuillot séjourna plusieurs fois. Il y en a des séries diverses. L'une de ces collections est conservée par la famille d'un des premiers amis de Louis Veuillot, Gustave Olivier. Elle contient des lettres antérieures à la conversion, écrites lorsque leur auteur n'avait que vingt-deux ans, et dignes cependant d'occuper une place d'honneur dans l'ensemble de cette œuvre incomparable.

Se faire lire par les incrédules, telle fut la première grande victoire que remporta Louis Veuillot, et du premier coup. Dès qu'il se fut déclaré leur adversaire, il les contraignit d'abandonner à son égard l'indifférence dont la presse catholique était par eux accablée. Comme je l'ai rappelé déjà, les écrivains croyants étaient absolument dédaignés des sophistes et des voltairiens, sous la monarchie de Louis-Philippe et même sous la Restauration. La raillerie et le blasphème attaquaient la foi, en affectant d'ignorer qu'elle eût des défenseurs. Ceux-ci dépensaient talent et courage sans même obtenir l'honneur d'être injuriés. On refusait de leur répondre ou de les lire. Or, cette formidable et mortelle conjuration du silence Louis Veuillot parvint à la troubler, à la secouer jusqu'au fond, à la mettre en déroute. Il y gagna d'encourir une inimitié longtemps furieuse et qui, même résignée et enfin séduite, ne devait pas cesser de se montrer stupéfaite. Bénéfice très réel, puisque l'hostilité

envers un homme ne s'exerce pas et ne s'entretient pas sans accorder l'attention aux actes et aux propos de cet homme. Bénéfice précieux et inespéré, puisque jusqu'alors les meilleurs apologistes n'y pouvaient prétendre. Louis Veuillot le recueillit, de haute lutte. Pour ce triomphe, il ne lui fallut pas moins que le génie du style, l'éloquence de la foi et de la raison, le courage constamment audacieux, la verve étincelante de l'esprit français et même de l'esprit gaulois. Un déi^ot, journaliste ! Le fait fut longtemps réputé inconcevable paradoxe et phénomène scandaleux. Sainte-Beuve pensait encore ainsi après 1860, lorsque Louis Veuillot avait conquis la renommée et le prestige.

Ils sont très curieux et très significatifs les deux articles de 1861 où le célèbre critique étudie l'œuvre et la carrière de Louis Veuillot. Le talent de l'écrivain, il l'apprécie avec une justice à peu près suffisante, étant donnée la main par laquelle elle est rendue ; étant donnée la crise des idées à cette heure-là. Mais le fait du journaliste catholique, ce qu'on peut appeler le cas de Louis Veuillot, Sainte-Beuve refuse expressément d'en prendre son parti ; et il donne des raisons détaillées, catégoriques, singulières. Alors, Louis Veuillot subissait un décret impérial qui l'excluait de la presse où, cependant, il avait fait grande figure. Est-ce de cet ostracisme que se plaint Sainte-Beuve? Non pas. An contraire. L'interdiction légale et politique il s'efforce de la compléter par une autre, pire encore : l'interdiction morale, celle qui est

prononcée par les simples convenances et par le sens commun ! Il pose le problème comme une question de tact et de pudeur ; il l'examine à plusieurs points de vue... et il le résoud d'une manière toute négative ! Pourtant le célèbre critique est libéral : eh ! bien, à ce titre encore, invoquant les mœurs et parlant en leur nom, il rédige contre le journalisme catholique l'arrêt qui prononce une indignité supplémentaire. Sainte-Beuve, jadis chrétien, cherche des raisons partout, même dans le milieu avec lequel il a rompu. Non moins que le souci de la paix intellectuelle, les intérêts de la foi et de la piété suggèrent des arguments à ce libre penseur.

Écoutons-le avec soin. Sa dissertation a l'allure d'un réquisitoire doucereux mais passionné, comme aussi d'une casuistique insidieuse et inflexible. C'est la méthode que beaucoup d'autres ont employée. Lui s'en sert avec l'habileté d'un écrivain supérieur, sans imaginer cependant rien de nouveau et sans s'élever sensiblement, sauf par le style, audessus des griefs que la libre pensée vulgaire a coutume de formuler.

« Un journaliste catholique est-il possible? » Non, répond-il, après avoir longuement énuméré les motifs qui, suivant lui, s'opposent à ce que ledit journaliste prononce « chaque jour le mot catholique^ sur les événements de chaque jour... pluie, grêle, inondations, sinistres de tout genre, mort d'un adversaire, etc. ». Mais, au fond et au fait, pourquoi le journaliste catholique ne serait-il pas

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libre d'interpréter ces circonstances selon son point de vue? Les journalistes libres penseurs ne se gênent pas pour commenter n'importe quel incident quotidien. En présence d'une catastrophe publique ou d'une infortune privée, ils se sentent, d'ordinaire, poussés à réclamer contre l'injustice de ce qu'ils appellent le destin, le sort, la fatalité ou la Providence. Ils ne se privent pas de dire que la nature et la divinité sont indifférentes ou cruelles. En donnant ce bel enseignement, ils se flattent d'user de leur droit et d'accomplir leur devoir, en un mot d'exercer le magistère qui leur appartient. Ils excitent le public à négliger, même à braver un Dieu qui n'a pas souci du bonheur des hommes... Et le journaliste catholique ne serait pas reçu à répondre que les épreuves de la vie humaine se concilient parfaitement avec les vues d'une Providence miséricordieuse et de s'efforcer de discerner l'action de la Providence sur la terre? D'après Sainte-Beuve, la « charité » chrétienne ne permet point de censurer les « vices criants » ni les « inconséquences de tout genre qu'un catholique rigide rencontre à chaque pas » dans le cours « du siècle ». Mais l'Évangile et les livres de la prédication apostolique contiennent une énergique et abondante flétrissure des crimes et des fautes dont la terre est pleine. Et puis, les libres penseurs, non plus, ne s'abstiennent pas toujours de dénoncer et de stigmatiser les infamies et les bassesses qui se produisent autour d'eux ; ni de railler ou de maudire les scandales qu'ils reprochent

au clergé et aux simples croyants. Là-dessus, le journaliste catholique devrait se taire. On ne lui permet pas d'autre genre d'éloquence et d'esprit ! Il doit aussi s'abstenir « d'afficher à tout instant comme modèle » et de « proposer pour remède ses recettes morales, ses pratiques dévotieuses, le secret des confessionnaux et des oratoires ». Pourquoi donc? Parce que, s'il dit tout haut ce qu'il pense et ce qu'il fait, il risque de blesser quantité de citoyens « sensés d'ailleurs, quoique très divers d'opinions », lesquels « trouvent cela au moins de mauvais goût, ou qui se révoltent de la prétention et s'en irritent ». C'est toujours Sainte- Beuve qui décide. Cependant quand ils ont affaire à un catholique qui redoute ou qui dédaigne de parler comme un pratiquant^ les libres penseurs ne manquent pas de lui en faire grief. Sous la Restauration, les mêmes incrédules qui raillaient tout acte de foi raillaient aussi l'inconséquence des croyants qui ne pratiquent point ; et Paul-Louis Courier s'amusait à dire de tel apologiste glorieux : « Je ne remarque pas qu'il hante les églises. Quel est donc le confesseur de M. de Chateaubriand? » Si Louis Veuillot n'avait pas eu l'habitude de prier et de se confesser et de défendre les gens qui font comme lui, on lui aurait, avec l'ironie la plus gouailleuse, demandé pourquoi il évitait le confessionnal et négligeait la prière. Or, plein de foi, pieux, il se donnait, tranquillement et hardiment, pour ce qu'il était. S'il avait biaisé, s'il avait laissé deviner en lui du respect humain, de la crainte

OU de l'embarras, on l'aurait écrasé sous le poids de l'indifférence.

Sainte-Beuve, qui s'agace en voyant proposer des recettes dévotieuses, propose la sienne, d'une autre espèce, bien entendu, d'ailleurs sévère et aussi, il l'avoue, très peu encourageante. Il parle des écrivains catholiques qui lui paraissent dignes d'être cités en exemple ; et il désigne notamment le duc Albert de Broglie, dont il loue, avec raison, les nobles mérites : « Distingué, délicat, élevé, aristocratique », le duc de Broglie était cela, en effet, et possédait, de plus, un beau talent littéraire uni à un savoir considérable. Mais, dit Sainte-Beuve, il n'exerçait « aucune action ». La contre-partie de l'éloge est vraiment rigoureuse et dérisoire. A cette condition, Sainte-Beuve admet comme journaliste le duc de Broglie... qui, précisément, ne l'était pas et refusait de l'être ! Alors, pas de journalistes catholiques? Non. L'adversaire de Louis Veuillot le déclare et le répète : « Certainement, dit-il, il faut des avocats de plume et de parole, des avocats éloquents (et on lui en connaît) au parti catholique pour les grandes questions à l'ordre du jour ; ce n'est pas ce dont il s'agit ici. Mais des journalistes proprement dits il est plus que douteux que ce soit utile, je ne dis pas au parti, mais à la religion. » Donc, il serait inutile et dangereux d'employer le journalisme à défendre la foi, même quand elle est attaquée à outrance par la presse !

Plus encore : il parait que ce serait injuste ! Le

malheureux journaliste que l'on vient de montrer condamné à une besogne antipathique et lamentable est soudain représenté comme un privilégié ! Tout à l'heure, il était qualifié personnage anormal et impuissant, ayant tout contre lui. Maintenant, il continue d'être anormal, mais pour une raison toute contraire : parce qu'il est trop redoutable ; parce qu'il possède un avantage exorbitant. Lequel? L'autorité de la religion. Sainte-Beuve assure que de cette hauteur « on est à l'aise pour courir sus à toutes les opinions et à tous les partis, au siècle tout entier ». Sainte-Beuve ne dit pas comment il se fait que la religion impressionne soudain les sceptiques. Enseignée par un docteur, elle les laisse indifYérents ou narquois. Défendue par un journaliste, elle les trouble ! C'est bizarre. Pourtant, Sainte-Beuve s'obstine. Il est vraiment impressionné. Il laisse voir une certaine colère mélangée d'admiration. Il montre Louis Veuillot adossant « à la hauteur de l'idée religieuse )> son « talent satirique », qui ainsi gagne beaucoup en « consistance » et qui prend un « air de dignité, de moralité ». Sainte-Beuve insiste. Il invite les lecteurs à regarder d'un peu loin le polémiste religieux « appuyé à ces hautes colonnes du temple » et il avoue qu'une telle fonction, dans un tel cadre, paraît graduellement moins déraisonnable. <( La menace s'ennoblit, » dit-il. Il ajoute que « la laideur s'efface » et que les « invectives les plus grosses », de même que les « méchancetés les plus fines prennent aisément un caractère de justice

inexorable et de sévérité vengeresse ». Donc, les idées religieuses ne sont pas si incompatibles avec le journalisme ; et Sainte-Beuve finit par prouver à peu près le contraire de ce qu'il avait l'intention de soutenir.

Il le sent et il veut se dédommager. Dans ce but, il recourt à des arguments nouveaux. Il se plaint de l'injustice commise, suivant lui, contre la dignité des incrédules. Il s'écrie : « M. Veuillot nous croit-il donc si frivoles, parce que nous ne prêchons pas? » Ici, Sainte-Beuve devient victime d'une nouvelle distraction. Ce mot : « Nous ne prêchons pas », bien peu d'hommes sont en droit de le prononcer. Bien peu ont vraiment une complète indifférence pour la foi religieuse, pour les opinions et pour les sentiments qui s'accordent avec les croyances religieuses ou qui les contredisent. Les partisans de la morale indépendante ne s'abstiennent pas de célébrer la supériorité qu'ils lui attribuent. Enfin, tant de livres et tant de discours, écrits ou prononcés contre le catholicisme, sous prétexte de combattre la superstition, l'ultramontanisme ou le cléricalisme ; et puis aussi toute la littérature employée à célébrer la souveraineté de l'esprit humain, voilà bien une prédication, à rebours, soit, mais une prédication réelle. En 1843, Sainte-Beuve avait vu Michelet et Quinct lancer le signal de la guerre contre le dogme et contre l'autel. Ralentie lors du début du second empire, cette guerre irréligieuse était pleinement rallumée en 1860. Livres philosophiques, brochures popu-

laires, pamphlets, romans et, ne l'oublions pas, nombreux journaux, l'incrédulité se servait de toutes ces ressources pour prêcher sans répit. Et, maintenant, est-ce que l'école, petite ou grande, la tribune politique, le théâtre, le livre et le journal ne servent pas à la prédication de l'athéisme?

Les libres penseurs qui se plaignaient que Louis Veuillot se levât pour les semoncer aimaient beaucoup à raisonner contre la foi. Ordinairement, ils avaient attaqué avant de subir l'attaque qu'ils trouvaient insupportable, et qui n'était qu'une riposte. Revenu au sang-froid, et par conséquent à la vérité, Sainte-Beuve reconnaît que ceux qui se plaignaient d'avoir reçu des coups avaient « dans la plupart des cas » ouvert le feu. C'était « guerre contre guerre », écrit-il. Donc, il n'y avait pas lieu d'essayer d'opposer au journalisme catholique un interdit spécial ni un interdit d'aucune espèce.

Mais Louis Veuillot se faisait lire. Par là, il remportait un triomphe qui, de longtemps, ne pouvait lui être pardonné. Pour comble, son éloquence fière et pathétique savait, avec une aisance suprême, se parer de l'ornement le plus envié chez nous : l'esprit. Ce catholique si coupable de mettre le journal au service de la religion, si coupable encore d'être un écrivain de race, osait, par un excès incroyable, se montrer riche de fantaisie joyeuse et de fme et mordante originalité. Il avait naturellement le trait et le mot, dont il usait en abondance et à l'improviste. De l'esprit et tant d'esprit, ce polémiste plébéien, ce con-

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tempteur des idoles modernes, cet audacieux dévot ! Avec une aigre surprise, avec colère, on constatait le phénomène, le scandale. Cent fois, pour avoir, sur quelque front universitaire, académique ou politique, lancé adroitement une petite pierre fme, Louis Veuillot se vit traité comme un scélérat qui aurait, à pleines mains, dérobé des joyaux dans le trésor national. Les hommes gorgés des railleries voltairiennes ne pouvaient comprendre qu'un chrétien possédât le don du rire et que ce rire, tout français, fit si bien rire d'eux. On guettait, on enregistrait les mots du spirituel écrivain. Au sujet de Saint-Marc Girardin : « Il y a en lui plus de Girardin que de Saint-Marc. » — Sur le publiciste officieux La Guéronnière : « Il passe en se faisant du bien. » — De certaines énormités naïves écrites par un plaisantin : « C'est la candeur de Diogène. » — Sur Dupin, l'un des Quarante : « De toute la Compagnie, c'est lui, ou M. Scribe, qui sait le moins de français. » — Sur des journalistes obsédés par la passion irréligieuse : « Semblables au castor qui ne change point d'architecture, ils coulent leur article, toujours de la même pâte, dans le même moule qui a toujours servi. » — Sur les gloires théâtrales d'alors : « Depuis la tragédie jusqu'à la farce, depuis M. Ponsard, s'il est le premier, ce que j'admets, jusqu'à M. Clairville, s'il est le dernier, ce que j'ignore. » — Scribe : « Il est question de ne graver sur son tombeau que son seul nom : Scribe, comme qui dirait Turenne ou Bossuet . » — D'un compilateur : « Son livre ne

vaut rien, quoiqu'il n'y ait pas grand'chose de lui. » — Mme de Pompadour : « On a tout dit d'elle quand on l'a nommée. » — D'une romancière vicieuse : « Sosthénie a toute sa vie désiré l'amour d'un scélérat et n'a jamais pu obtenir que le caprice des drôles. » — D'une autre : « Il me semble que si ma femme signait de tels livres, j'aurais quelque scrupule à signer ses enfants. » — Sur le prétendu poète national : « Les eaux grasses de Déranger. » — La vanité oratoire : « Un homme de tribune met le feu aux poudres uniquement pour faire un discours ou par peur d'entendre dire qu'il a peur et qu'il trahit. » — Cuisine philosophique : « Un penseur qui casse les idées comme une simple femme casse les œufs et qui en fait à la minute une omelette dorée et baveuse. » — Edgar Quinet : « Le prophète perillustre qui, en 1848, parut très singulier à cheval comme colonel de la garde nationale, et à la tribune comme député. Mal monté sur son cheval de garde national, mal monté sur Pégase... Son dada actuel serait la confection d'une nouvelle humanité. Il chevauche là-dessus. » — D'un athée trop susceptible : « Craindre si peu Dieu et tant le sifflet !» — Le prétentieux incapable : « Il y a aussi le phoque. Dans l'art, c'est celui qui conçoit et qui n'exécute pas. Il a l'idée, il n'a pas la main. L'intelHgence trahie ne possède que la douceur triste du regard. » — Les gloires révolutionnaires : « Le grand type de la Révolution n'est pas le bourreau : c'est le cuistre. » — D'un charivariste qui bafouait les

siècles chrétiens : « En quel autre moment de^ l'histoire aurait-il pu se faire, non des années de 40 000 francs, mais la journée d'un chaussetier? »

— La tourbe des chroniqueurs en vogue : « La chronique ne se nourrit pas des moelles d'Epictète ; elle entre chez Augias, la fourchette et non le balai à la main. » — La modération : « Un très joli poignard. On le manœuvre de la main gauche sans faire semblant de rien, la main droite sur la conscience, quelquefois les yeux levés au ciel. »

— D'un chroniqueur masqué : « Il est couvert d'un pseudonyme comme d'un habit de pénitent. » — A un lecteur qui prend de grands airs pour se désabonner : « Le contrat d'abonnement m'astreignait à vous communiquer mon opinion, nullement à ne m'écarter en rien de la vôtre. Je ne vous ai point trompé. Je n'étais pas à gages, et les hauteurs sont de trop. » — A propos d'un personnage oublié, ressuscité sous l'aspect d'un haut fonctionnaire : « Tout le monde se souvient de n'avoir jamais entendu parler de lui. » — Sur une rencontre oratoire entre Gambetta et M. Buffet : « Il (Gambetta) l'a heurté de sa masse ; M. Buffet, profitant de la circonstance, l'a crevé de sa pointe. » — Sur Edmond About : « Quelquefois, on l'entend comparer à Voltaire : il faut laisser dire, et Voltaire ne l'a pas volé. »

Pour définir Louis Veuillot, en le rabaissant, on l'a parfois représenté comme un homme épris de violence et de turbulence. Le fol amour de la bravade aurait fait de lui un polémiste catholique,

tout heureux de soutenir un défi alors bien extraordinaire : mettre au service de la religion l'audace et la raillerie ! Sainte-Beuve a insinué quelque chose de cela. Injustice complète. Elle s'explique un peu par l'étonnement et par l'irritation des libres penseurs à voir se dresser devant eux un chrétien qui se permettait de posséder un talent superbe, une ferme audace, un esprit étincelant. Les incrédules d'alors honoraient beaucoup l'esprit. D'après eux, c'était la grande force des temps nouveaux, promise à la souveraineté et qui se glorifiait de ne connaître ni contrainte ni scrupule. La furieuse moquerie soufflée par Voltaire, durant cinquante années, s'était attaquée à toutes les opinions comme à toutes les croyances. Les adeptes de l'esprit sceptique et moqueur comptaient bien assurer le triomphe de cet esprit-là, sans riquer d'être raillés par personne, du moins par aucun adversaire redoutable. Positivement, ils croyaient que les plus brillantes qualités de l'intelligence et de l'âme françaises leur étaient propres et ne convenaient qu'à eux seuls. Ils s'en flattaient, en trouvant très naturel d'être ainsi privilégiés. Bien mieux que du temps des Précieuses ridicules^ tout un monde où se mêlaient voltairiens, sceptiques, autoritaires, libéraux, sentimentaux et fanatiques, tout un monde appliquait comme une incontestable vérité la règle maximée par Molière :

Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.

Combien les surprit et les exaspéra la voix iro-

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nique qui persiflait leurs ridicules et qui répondait par de nouvelles railleries à la colère stupéfaite ! Je l'ai indiqué. Il ne fallut guère moins d'une vingtaine d'années pour apaiser un si curieux eiïarement. Du reste, si une polémique importante s'engageait, l'effarement reparaissait bientôt, monté au ton des premiers jours. On gardait l'habitude d'appeler Louis Veuillot un insulteur professionnel. Pourtant, le grand écrivain pouvait dire plus tard, en toute vérité : « Aucun homme n'a été plus injurié que moi. »

Mais aussi, aucun catholique n'a été lu comme lui et n'a forcé les incrédules d'entendre à leurs oreilles affirmer la doctrine religieuse par eux détestée et méprisée. Mieux encore : personne ne les a ainsi contraints d'y penser très souvent, eux qui auraient tant voulu n'en prendre nul souci, excepté pour la tourner en dérision.

Car si Louis Veuillot a beaucoup raillé, il a, davantage encore, discuté, raisonné, fait œuvre de penseur. Ce mérite-là ne lui a été reconnu que sur le tard. Les philosophes, Schérer par exemple, et aussi les chroniqueurs le lui contestaient résolument. Que Louis Veuillot dût être considéré comme autre chose qu'un pamphlétaire audacieux ou bien comme autre chose qu'un écrivain (Schérer lui accordait ce titre, mais avec quelle aigreur !) voilà ce que le monde incrédule refusait d'admettre. Là-dessus, de même que sur bien d'autres points relatifs au même sujet, M. Jules Lemaitre a pro-

nonce la parole juste et justicière : Louis Veuillot, dit-il, « comprend profondément le rôle social de l'Église et en quoi ses dogmes correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde, non seulement en sentiments, mais en idées... Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des sentiments d'un caractère universel. Au fond, il ne se soucie que de l'humanité. Il ne lâche point la croix ; mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui se passe, des vues d'une ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée — et dont il n'est pas l'inventeur — mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infmi. Gela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées personnelles qui se contrarient. »

Cet hommage si judicieux et si équitable les incrédules auxquels Louis Veuillot avait affaire le refusaient, d'autant plus obstinément que, suivant eux, la doctrine catholique ne pouvait être matière à démonstration ni à méditation. On la tenait pour absurde ; du moins, pour incompatible avec l'intelligence humaine ; bref, pour inconcevable. Or, cette doctrine, Louis Veuillot en était tout pénétré. Elle possédait pleinement son esprit, comme son cœur. La création, l'incarnation, l'enseignement répandu par Jésus-Christ et par les apôtres, la prière, le baptême, la confession, l'eucharistie, le rôle moral et intellectuel de l'Église, l'histoire de cette Église, tel est le constant objet

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de sa pensée, dont l'activité ne se reposait pas. Définissant l'ardente foi du grand écrivain catholique, le R. P. Longhaye a dit, avec un sens très noble et très juste : « Elle est simple, auide, hardie, non certes à se forger des dogmes supplémentaires, mais à chercher partout de quoi éclairer, fortifier, relier entre eux ceux qui nous viennent de Jésus- Christ par l'Église » (1). C'est bien cela. Louis Veuillot se montrait avide de vérité religieuse parce que ses instincts, ses études, ses expériences quotidiennes lui faisaient sentir et comprendre que toutes les forces vivifiantes ont là leur origine. Il s'était converti très jeune, mais sa jeunesse toute virile et la précoce maturité de sa pensée, comme aussi les épreuves d'une rude existence, lui avaient fait discerner très vite l'insuffisance des théories et des opinions régnantes dans la société d'alors. A vingt-quatre ans, il discernait la faiblesse et le vide de la littérature, de la politique et de la philosophie qui combattaient ou qui dédaignaient la religion. Cette religion, quand il la connut, il l'embrassa comme un affamé se jette sur les aliments. Dès qu'il en eut goûté, il dédaigna toute autre nourriture. L'immense réconfort qu'il venait de recueillir, et dont il continuait de bénéficier, il désirait passionnément le procurer aux ennemis comme aux amis de cette foi qui soutenait et qui éclairait son âme. L'Église l'avait relevé, rafYermi, renouvelé, sauvé : il se jura de travailler unique-

(1) Esquisses littéraires et morales, t. IV.

ment à la défendre et à lui amener des cœurs où elle multiplierait les merveilles qu'elle avait accomplies dans le sien.

Maintes fois, dans ses lettres et même dans des articles véhéments, Louis Veuillot a déclaré, et avec quel accent de sincérité et d'éloquence ! que son zèle et ses colères lui étaient inspirés par l'amour de la doctrine véritable et par la charité envers les hommes que le préjugé privait d'un bien si nécessaire.

Plus encore que son impétueuse ardeur militante, on reprochait à Louis Veuillot cette catégorique précision avec laquelle il exposait et affirmait la totale vérité de la foi. On ne comprenait absolument pas qu'il ne se contentât point des vagues aspirations tolérées alors ou même honorées çà et là ; sentimentalité développée autour ou en dehors des dogmes et très ambitieuse de prendre leur place. Le dogme, c'est-à-dire la règle qui n'émane pas de l'autorité humaine et qui est formulée par l'Église au nom du Dieu incarné ! Invoquer un pareil titre publiquement ; introduire une telle doctrine dans le milieu des discussions quotidiennes et la défendre au moyen du journal ! Alors, il semblait que rien de pareil ne pouvait être entrepris ou simplement imaginé, excepté par un illuminé et par un fanatique. Telle était en effet l'idée que les gens instruits et les simples chroniqueurs se faisaient de Louis Veuillot. Néanmoins, les uns et les autres cédaient à la tentation de le lire et de lui répondre. Ceux qui se

flattaient particulièrement de pratiquer et d'enseigner la modération se montraient d'ordinaire les plus eiïarés et les plus emportés, par exemple Prévost-Paradol et Guéroult, alors prophètes en exercice. Mais leur stupeur et leur exaspération les tiraient de la fâcheuse assurance avec laquelle ils détestaient ou méprisaient la foi. L'énergie que Louis Veuillot déployait contre eux leur révélait quelque chose de la force qui appartient à la croyance et à la doctrine chrétiennes. Sans doute, ces incrédules ne se laissaient point persuader, mais ils se trouvaient contraints de s'avouer à eux-mêmes qu'il y a dans la religion une logique, une lumière, une grandeur qu'ils n'avaient point jusque-là soupçonnées. Ils se sentaient moins assurés de pouvoir la traiter comme la chose inerte, morte, déclinante ou insignifiante dont ils avaient l'habitude de se moquer à leur guise. Constamment, il leur fallait un effort d'esprit pour imaginer quelque théorie, bien entendu arrogante, mais faible et hasardée, que Louis Veuillot réfutait sans retard. Combien de fois lui arriva-t-il d'avoir le dernier mot contre ces adversaires qui s'étaient chargés de faire la leçon à tout le monde ! De la sorte, leur propre raison, tenue en échec, mais aussi en éveil, s'éclairait de pensées inconnues.

Dès cette époque, on travaillait pour l'athéisme dont nous voyons aujourd'hui l'épanouissement. Louis Veuillot montrait à l'horizon cette conclusion fatale. L'écrivain catholique signalait le mau-

vais vouloir, les demi-trahisons, la perversité consciente, le fanatisme, les préjugés, la présomption qui conspiraient à transformer la France chrétienne en une foule indifférente ou irréligieuse. Il n'ambitionnait rien d'un rôle prophétique. Il observait, il méditait, il raisonnait. Inlassablement, il affirmait que les nouvelles écoles philosophiques, établies en dehors de la religion, ne pourraient pas suffire à la tâche qu'on leur attribuait, et ne se soutiendraient pas elles-mêmes. Avait-il tort? Presque personne à présent n'oserait dire qu'il se trompait. L'expérience de quarante années, poursuivie avec les ressources de toutes les institutions officielles, a produit des résultats qui sont décourageants au point d'effrayer n'importe que parti raisonnable. Il n'y a plus de morale ; il n'y a plus de principes ; et les instincts dévoyés escomptent un triomphe qui les laisserait libres enfin de tout se permettre. Il est certain que nous en sommes-là ; et il est certain aussi que cet aboutissement sinistre a été, sans nul détour, sans trêve et sans crainte, signalé d'avance par Louis Veuillot, lorsque la pensée dite moderne débordait de présomption. Clairvoyant et judicieux, tel apparaît aujourd'hui le prétendu fanatique qui avertissait en vain toute une société.

L'originalité du caractère et du sort de Louis Veuillot se complète par un trait qui la rend extrême : un long et radical dissentiment avec une partie du monde catholique, et même avec plusieurs personnages très distingués, pleins de foi, de zèle et de talent, laïques, prêtres, évêques. Ce désaccord engendra une polémique presque ininterrompue et, à certains jours, très vive. Ainsi, la guerre contre l'ennemi commun se compliquait d'une guerre intestine. Aux prises, sans repos, avec d'innombrables et fougueux incrédules, le polémiste chrétien rencontra encore, dans son propre camp, des adversaires passionnés. Il dut leur faire face. On peut déplorer cette destinée, mais on n'a pas le droit de la passer sous silence. Les discussions qui la signalèrent tiennent une place importante dans l'œuvre du grand écrivain catholique ; et, d'ailleurs, elles sont mêlées profondément à l'histoire contemporaine, politique et religieuse. Enfin elles sont particulièrement intéressantes, jusqu'à offrir un côté dramatique.

C'est un drame, en effet, que la rupture entre deux chrétiens comme Montalembert et Louis Veuillot, jadis compagnons de lutte, amis et frères ; vraiment, frères, par intimité de cœur autant que par communauté de foi. De la crise douloureuse et pathétique où se brisèrent ces liens Louis Veuillot ressentit une tristesse qui ne se consola jamais ; Montalembert, une irritation qui parut s'accroître toujours.

Pour arriver à un rapprochement, Louis Veuillot fit plusieurs fois des avances ; mais sans succès. La suprême démarche, vaine aussi, eut lieu en 1866, par l'initiative de Mgr Mermillod. Interrogé préalablement sur la manière dont il appréciait ce dessein, Louis Veuillot répondit : « Oui, c'est toujours le moment de se réunir, et ce moment est aujourd'hui plus opportun et plus pressant que jamais. J'ose dire devant Dieu et du plus profond de mon âme que je suis, pour ma part, tout prêt. Mais où se réunir, monseigneur, et qui marquera le terrain? S'il n'y avait que des difficultés de personnes, je suis convaincu qu'elles seraient partout aussi parfaitement, aussi aisément annulées qu'en mon cœur. La maladie si longue et encore si redoutable d'un de nos frères m'a mis dans une véritable angoisse, et j'éprouve un tourment indicible à penser qu'il peut mourir sans que je lui aie serré la main. Je n'ai rien négligé de ce que la discrétion me permettait pour le lui faire savoir ; j'ignore s'il l'a su. » — Réponse de Montalembert : « Cette réconciliation est, selon moi, également

impossible et indésirable. Il ne s'agit pas ici de pardon des injures. J'espère être en règle sur ce point, mais il s'agit d'abord de Vhonneur^ dont les catholiques contemporains ont appris à faire trop peu de cas ; il s'agit ensuite de la cause catholique, telle du moins que je l'ai comprise et servie jusqu'ici... Si M. Veuillot rétractait publiquement les injures et les calomnies dont il m'a publiquement graiirié, je ne l'en regarderais pas moins comme l'ennemi le plus redoutable de la religion que le dix-neuvième siècle ait produit, mais je pourrais et je devrais avoir envers lui l'attitude prescrite par la courtoisie, à des gens comme il faut... Vous me dites, mon ami, que personne ne veut plus de la lutte. Eh ! bien, moi, fen veux encore, et tant que f aurai encore un souffle de vie^ j'en voudrai. Je puis bien subir les entraves et le bâillon que les circonstances m'imposent ; mais absoudre les traîtres et les fous qui nous ont conduits où nous sommes, jamais ! On pourra m'empêcher de parler ou d'écrire désormais, mais jamais je ne dirai ou n'écrirai une parole qui ne soit une protestation directe ou indirecte contre l'esprit dont M. Veuillot est la funeste personnification parmi nous. »

Ces pièces dont je cite les passages principaux, figurent (la deuxième plus longuement) dans la Vie de Louis Veuillot par Eugène Veuillot, et elles ont été publiées d'abord dans l'important ouvrage consacré à Montalembert par le R. P. Lecanuet. Je dois noter que le R. P. Lecanuet, disciple autant qu'historien de Montalembert, rectifie une

des déclarations émanant de l'illustre orateur catholique. Montalembert disait s'être toujours abstenu d'attaquer Louis Veuillot, directement ou indirectement, et ne l'avoir nommé jadis que pour prendre sa défense. Montalembert oubliait au moins une occasion indiquée par le biographe. En outre, depuis longtemps déjà, il avait l'habitude d'attaquer « les sectateurs de /' Univers » et « l'école de V Univers » (par conséquent Louis Veuillot et ses amis). Il les désignait comme « les hommes les plus violents, les plus grossiers dans leur langage et les plus indélicats dans leur conduite » ou bien « aveuglés par la bassesse naturelle aux instincts humains, égarés par la haine, par la peur, par la jalousie, par la cupidité », etc. Dans l'Introduction de son histoire des Moines d'Occident^ Montalembert polémiquait coup sur coup. Suivant lui, l'école de V Univers était un parti de « Tard-venus », emportés par les passions « rétrogrades », séduits par la « joie perverse d'écraser sous d'étranges et insupportables prétentions la conscience et la dignité humaines », occupés sans cesse à chercher des armes contre « les droits de la raison et l'avenir de la liberté », etc. Fréquemment réitérées, ces accusations échauffaient surtout l'homme qui les proférait. Elles avaient achevé d'enfiévrer Montalembert lorsque, prié de se prêter W à un effort de réconciliation, il répondait par un refus inflexible et voulait stigmatiser Louis Veuillot comme « l'ennemi le plus redoutable de la religion » au dix-neuvième siècle.

Ils en étaient là ! N'y avait-il donc eu autrefois entre eux qu'une entente fortuite et superficielle, d'où ne subsistait que l'humiliant et amer regret de s'être fait illusion tous deux, chacun à l'égard de l'autre? Non. Leur travail commun s'était poursuivi sur le même plan, par la même impulsion qui unissait leurs esprits et leurs âmes. Le programme consistait à défendre hardiment la liberté et la vérité de l'Église catholique sur tous les terrains ; à créer un enseignement secondaire tout à fait libre ; donc, à détruire le monopole de l'Université. Jamais il n'avait été question d'établir pour l'Église aucun monopole, dont Louis Veuillot ne voulait pas plus que Montalembert. C'est précisément cette rare conformité de pensées, de désirs, de croyances, de vues, d'espoirs et de tempéraments qui fut le lien de leur affectueuse amitié et de leur union laborieuse. Chacun savourait la joie de rencontrer dans l'autre les ressources dont avait besoin la cause qui les passionnait tous deux. En Montalembert, Louis Veuillot, avec un tendre et robuste enthousiasme, saluait le providentiel orateur, son orateur; en Louis Veuillot, Montalembert chérissait l'idéal journaliste chrétien, son journaliste. Ils ne nous ont pas laissé le soin de deviner combien, à travers cette période de dix ans, fut complète leur union et vive leur amitié : les deux grands chrétiens l'ont dit euxmêmes. Personne mieux que Louis Veuillot n'a aimé, servi, glorifié Montalembert ; et celui-ci, dans des lettres nombreuses, lui a prodigué les

témoignages les plus flatteurs et les plus touchants.

Lorsque Louis Veuillot (août 1843) publia son importante brochure intitulée : Lettre à M. Villemain, ministre de V instruction publique, sur la liberté d'enseignement, et qui mit en colère les milieux gouvernementaux et libéraux, il reçut de Montalembert de très chaudes félicitations ; cellesci, entre autres : « Votre admirable lettre à Villemain m'a transporté d'enthousiasme et de sympathie pour vous. » Écrivant le même jour à M. Foisset, Montalembert disait : « Ce Veuillot m' a ravi! Voilà un homme selon mon cœwr.'^» Quelques mois plus tard, c'était le tour de Montalembert de traiter le même sujet au moyen d'une brochure. Elle lui valut les attaques de toute la presse et surtout des journaux réputés conservateurs, qui avaient coutume de parler de lui comme d'un exagéré, plus ou moins fanatique. Empressé à le défendre, Louis Veuillot rédigea deux articles, dont le second disait : « La pensée du noble Pair a fait son chemin. Ces pages généreuses, où les dangers de l'Église sont si nettement appréciés, où l'inquiétude de nos adversaires, quels qu'ils soient, est caractérisée avec tant de vigueur, où leurs œuvres sont mises dans un jour si éclatant, n'ont pas médiocrement contribué à grouper plus fortement autour de l'Église, autour de leur devoir, tous les cœurs vraiment catholiques ; ceux qui, selon l'énergique expression de M. de Montalembert, sont catholiques aidant tout, au lieu

de l'être après tout. » En avril 1844, devant la Chambre des pairs, Montalembert défend le droit des évêques de se concerter pour combattre l'esprit irréligieux. C'est l'admirable et fameux discours dont la péroraison sonnait comme un appel et comme un serment : « Nous sommes les fils des Croisés, nous ne reculerons pas devant les fds de Voltaire ! Et Louis Veuillot d'écrire : « Jamais le courageux orateur n'a mieux répondu à nos espérances et n'a montré un talent plus digne de la noblesse de son caractère et de la majesté de ses convictions... Ce qu'il a dit aura de l'écho dans les cœurs chrétiens, et l'on fera bien des lois contre nous avant d'épuiser la force que ce ferme langage versera dans nos âmes. » En quelques semaines (avril et mai 1844) Montalembert prononce trois grands discours en faveur de la liberté de l'enseignement catholique. Louis Veuillot lui rend avec joie cet hommage : « Depuis un mois, M. de Montalembert, déjà si haut placé dans l'estime des catholiques de France, a immensément grandi parmi ses amis et parmi ses adversaires. Il a dû à la générosité de sa foi, plus encore qu'à la force de son talent, le bonheur de prononcer d'admirables paroles, des paroles qui ont remué plus de cœurs, réveillé plus de courages, déterminé plus de résolutions saintes et salutaires qu'on ne soupçonne et que nous-mêmes nous ne savons, quoique à cet égard nous sachions beaucoup. »

Condamné pour avoir défendu l'abbé Com-

balot, Louis Veuillot reçoit en prison la visite de Montalembert et de Mme de Montalembert ; puis il écrit au grand orateur catholique une lettre où, en indiquant l'état déplorable de ses yeux abîmés par les veilles et par les travaux, il dit : « Vousmême songez à moi, au souvenir des affligés dans la prière du soir, car c'est une grande affliction qu'un tel mal et d'ignorer si l'on pourra guérir lorsqu'on croit en avoir un si grand besoin. » Sur la lettre du journaliste prisonnier et fort éprouvé Montalembert trace ces deux mots : infiniment précieuse (1). Louis Veuillot l'ayant, avec une chaude émotion, loué pour le livre consacré à saint Anselme, et l'ayant aussi de nouveau défendu dans r Univers, Montalembert répond : « Je vous remercie du fond de mon cœur. Il me semble que je ne vaux jamais autant que lorsque je suis défendu par vous. » Peu après, il félicite Louis Veuillot d'un article très dur sur un certain Robinet : « Il n'y a que vous qui ayez cette touche-là » ; et, faisant allusion aux souffrances physiques que Louis Veuillot endurait, il le loue ainsi : « Pour vous, mon bon ami, que Dieu semble traiter en élu de prédilection, puisqu'il ajoute à nos épreuves générales celle, si spécialement cruelle, de votre incommodité aux yeux, vous pouvez nous en remontrer à tous, sur la vraie et parfaite science du courage, de l'humilité, de la patience. Je n'aspire qu'à vous suivre dans cette voie royale, sauf à vous serrer

(1) Montalembert, par le R. P. Leganlet, t. II, p. 230.

de près devant l'ennemi. Je vous aime et i^ous admire plus que jamais et vous demande bien spécialement de prier pour moi. Ma femme, qui vaut bien mieux que moi, vous porte devant Dieu... Je vous dis adieu et vous embrasse de cœur (1). » Belle entente, trop belle pour durer, penserat-on. Par suite des surprises de la lutte menée en commun, par suite de la différence des caractères, elle devait subir des atteintes répétées, peu à peu plus profondes. Les premières eurent pi3ur cause le succès même de l'organe qui soutenait Montalembert avec un zèle si chaleureux. VUniçers gagnait chaque jour en importance. On y reconnaissait une force. Le désir de l'employer, par conséquent de l'avoir en mains, venait à diverses personnalités. Plusieurs amis de Montalembert, l'abbé Dupanloup d'abord, réclamaient la formation d'un comité qui aurait gouverné VUniçers, dont la puissance, pourtant, résidait en Louis Veuillot. Celui-ci, assujetti à un comité, eût cessé d'être lui-même. D'ailleurs, un groupe ne s'entend guère à conduire un journal ; et, pour comble, les catholiques influents et militants formaient plusieurs groupes désunis. Montalembert appuyait diverses combinaisons qui devaient être imposées à /' Univers. Elles n'eurent d'autre résultat que de provoquer entre Louis Veuillot et lui des tiraillements et des froissements. Après, la concorde reprenait le dessus, mais affaiblie ; et les diver-

(1) Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, t. I, p. 508.

gences devenaient plus fréquentes, un peu corrigées néanmoins par quelque retour étonnant.

La chute de Louis-Philippe avait fait disparaître entre eux une brouille assez longue. Le soir du 24 février 1848, Montalembert était venu au journal, où quatre ou cinq rédacteurs causaient des événements et délibéraient sur la ligne de conduite qu'il fallait fixer. Voici la scène, rapide, émouvante et charmante, racontée par Eugène Veuillot : « Montalembert entra. Louis se leva précipitamment et tous deux se prirent les mains avec effusion. La réconciliation était faite, l'entente cordiale était rétablie. — Il n'y a plus de pairs de France, je ne suis plus rien, dit Montalembert ; je viens travailler avec vous. — Je vous attendais, — répondit mon frère. Montalembert prit place à la table de rédaction, et Louis écrivit sous ses yeux cet article : — 24 février, 10 heures du soir. La dynastie de Juillet a succombé. Le combat était terminé avant la fm du troisième jour. La révolution est consommée, et c'est l'une des plus étonnantes de l'histoire. Tout est emporté par la tempête. Des hommes nouveaux vont paraître sur la scène. Dieu fait son œuvre par toutes les mains. Il marche à ses desseins par des voies que le monde ignore. Aujourd'hui comme hier, rien n'est possible que par la liberté, aujourd'hui comme hier, la religion est la seule base possible des sociétés. La religion est l'arôme qui empêche la liberté de se corrompre, etc.. — Louis Veuillot passa ces quelques lignes à Montalembert, qui les lut deux fois, puis

dit d'une voix triste et résolue : — C'est bien, très bien ! Je suis avec vous. — L'article fut envoyé à l'imprimerie. Ces fermes soldats de l'Église, adversaires encore le matin, quittèrent fraternellement le journal. Ils avaient hâte de causer en tête-à-tête. La conversation fut loyale, intime, abandonnée. Convaincus l'un et l'autre que les catholiques devaient livrer aux révolutionnaires de rudes combats, et animés du même amour du devoir, ils se séparèrent pleinement unis de cœur comme d'esprit, en se disant : — A demain. » On sait quelle enthousiaste émotion produisirent, soit dans l'Assemblée législative, soit au dehors, plusieurs discours de Montalembert prononcés en 1849, notamment celui qui concernait l'expédition de Rome (18 octobre), et dans lequel le grand orateur jeta le mot si célèbre, si éloquent et si juste : <( L'Église est une mère ! » L'article rédigé quelques heures plus tard par Louis Veuillot frémissait d'admiration et de joie : « Que M. de Montalembert soit fier de ce triomphe, aussi fier que nous ! Qu'il en lègue à ses enfants le pur et glorieux souvenir !... Il n'a pas triomphé pour un parti, pour une cause humaine : avec lui triomphent la justice et la vérité ; il apporte une victoire à la cause pour laquelle il est doux et glorieux de mourir. Nous ne pouvons nous défendre d'espérer quelque chose d'heureux pour la France, quand nous songeons aux sentiments que M. de Montalembert a fait éclater et qu'il a comme arrachés au cœur de l'Assemblée. » Lors d'un débat précédent, Louis

Veuillot avait écrit de Montalembert : « Il est, comme tout chrétien, un fils de l'Église, mais c'est le fils sur lequel la mère s'appuie ! » Le journaliste louait de cette façon l'orateur, même lorsque entre eux sévissait quelque désaccord ou quelque brouille.

L'aboutissement de leur long effort précipita la ruine de leur union. Au moment de voir enfin proclamer la liberté qu'ils avaient conquise pour l'enseignement secondaire, ils se trouvèrent dans deux camps hostiles. Ensemble, pendant dix ans, ils avaient combattu le monopole de l'Université et réclamé un régime vraiment libre. Le projet de loi qu'on leur offrit n'accordait qu'une liberté restreinte et subordonnée. En fait de programme et de surveillance, on consolidait la tutelle exercée par l'Université de l'État. Montalembert jugea qu'il fallait se contenter de cette transaction. Louis Veuillot s'efforça de faire maintenir le plan adopté autrefois, c'est-à-dire l'affranchissement complet des écoles secondaires privées. Autour de Montalembert et de Louis Veuillot, les catholiques étaient divisés. Dans le pays comme devant l'Assemblée constituante, la discussion fut vive, souvent mêlée d'angoisses. L'idée de la transaction prévalut, sous la forme de la loi votée le 15 mars 1850. Le Saint-Siège prescrivit de s'y conformer, d'en tirer le meilleur parti possible et de travailler à relever la concorde.

De nouveau, entre le journaliste et l'orateur se renouèrent des relations, mais fragiles. Peu

avant le coup d'État, Montalembert était, à titre privé, dans les conseils du prince Louis-Napoléon, dont il venait de soutenir la candidature présidentielle. Il négociait pour lui pendant un voyage à Rome. Il ne croyait pas, du reste, que le prince fût capable de restaurer l'Empire (1). Pour détourner la crise imminente, le grand orateur appuyait le projet de reviser la constitution. De même, Louis Veuillot (2). Au lendemain du coup d'État, Montalembert accepte de faire partie de la commission consultative, œuvre du nouveau régime. En outre, par une lettre qu'il charge V Univers de publier (3), il approuve le plébiscite destiné à consacrer l'autorité de Louis-Napoléon. Dans cette lettre, Montalembert disait : « Je commence par constater que l'acte du 2 décembre a mis en déroute tous les révolutionnaires, tous les socialistes, tous les bandits de la France et de l'Europe. C'est à mon gré une raison plus que suffisante pour que tous les honnêtes gens s'en réjouissent et pour que les plus froissés d'entre eux s'y résignent. » Il louait Louis-Napoléon des « incomparables services qu'il avait rendus depuis trois ans à la cause de l'ordre et du catholicisme )k Sous son gouvernement, disait-il, on a vu « la liberté de l'enseignement garantie, le pape rétabli par les armes française, l'Église remise en possession de ses conciles,

(1) Montalembert, par le R. P. Leganuet, t. III, p. 11.

(2) Mélanges, !■■« série, t. VI, p. 283 et siiiv.

(3) Elle remplit les deux premières colonnes de l'Univers (14 décembre 1851).

de ses synodes, de la plénitude de sa dignité et voyant graduellement s'accroître le nombre de ses collèges, de ses communautés, de ses œuvres de salut et de charité ». Quant à la situation acquise alors par le prince Napoléon, il la jugeait en ces termes : « Je ne vois (hors de lui) que le gouffre béant du socialisme (vainqueur. Mon choix est fait. Je suis pour l'autorité contre la révolte... pour la liberté possible du bien contre la liberté certaine du mal, et, dans la grande lutte entre les deux forces qui se partagent le monde, je crois, en agissant ainsi, être encore, aujourd'hui comme toujours, du parti du catholicisme contre la Révolution. » Un mois plu» tard, il blâmait vivement la série de décrets qui concernaient la famille d'Orléans, la presse, la magistrature et le professorat. Il protestait très haut, refusant la dignité de sénateur. Il rompait avec le régime dont il se reprochait d'avoir favorisé l'avènement et approuvé les débuts.

C'est huit ans après que Louis Veuillot rompit à son tour, désespérant de la politique impériale, qui se faisait l'instrument de l'esprit révolutionnaire en Italie et en France. En 1859, /' Univers s'attira coup sur coup deux « avertissements » comminatoires, présage d'une brutale et prochaine suppression.

Pendant cette période, les deux grands champions de la cause religieuse, qui, selon l'expression du R. P. Lecanuet, « étaient sans contredit les hommes les plus éminents du parti catholique (1) »,

(1) Montalemhert, t. III, p. 63, 64.

se trouvèrerit aux prises de nouveau et plusieurs fois. Très abondante, la correspondance de Montalembert contenait souvent de vives attaques contre Louis Veuillot. Certaines lettres de ce genre furent divulguées et commentées. Dès 1852, Montalembert publiait l'écrit intitulé : Des intérêts catholiques au dix-neuçième siècle. Là, au milieu d'un long et, naturellement, très éloquent plaidoyer en faveur du régime parlementaire, se remarquent de nombreuses attaques dirigées contre Louis Veuillot, dont la ligne politique est qualifiée « erreur capitale », « grande bassesse », « palinodie », et dont le rôle est assimilé à celui des « aventuriers de plume », des « panégyristes de l'absolutisme », des « Pindares de l'autocratie », des « avocats de la dictature à perpétuité, etc.. ». Pas plus que VUnii^ers^ Louis Veuillot n'était nommé ; toutefois personne ne douta que ces reproches ne fussent à son adresse ; et lui-même, en les repoussant, se plaignit que leur auteur, qui le jugeait d'une manière si violente et si méprisante, eût pris soin de ne pas le nomm^er. Louis Veuillot répondit : « Si l'on met de côté les journaux religieux que personne ne connaît, et ceux que leur teinte parlementaire place à l'abri de toute injure, on voit d'un coup û'œil la part faite à Z' Univers dans ce total d'ignominie. Quand un catholique se croit obligé d'imputer à des catholiques tant de torts à la fois, et des torts d'une telle nature, il devrait au moins nommer les coupables et fournir ses témoins. En pareille

matière, on redoute d'être cru sur parole, on prend des précautions contre soi-même. Moins que d'autres, M. de Montalembert devrait négliger ces salutaires entraves. Elles ôteraient à son style un peu de sa verdeur ; mais elles le fortifieraient contre cette tentation fâcheuse, qui le presse trop souvent d'un étrange besoin de blesser tout le monda et de rompre avec ses meilleurs amis... M. de Montalembert s'ennuie. De là ses aspirations vers la tribune absente et son courroux contre ceux qui, moins dérangés dans leurs habitudes, ne sont point contrariés du même malaise. »

La brochure polémique publiée par Montalembert est de septembre 1852. En précisant cette date, Eugène Veuillot y ajoute une observation curieuse. Il cite une lettre que, cinq mois auparavant (18 avril 1852), Montalembert adressait à Louis Veuillot pour le remercier de le défendre contre les attaques, un peu sournoises, de Mignet. L'article n'avait rien du libéralisme que Montalembert, sans doute composant sa brochure, était alors en train de glorifier si âpre ment ; mais il plut beaucoup à l'illustre orateur, qui, appelant encore Louis Veuillot « mon cher ami », lui dit : « Votre article a eu un succès prodigieux, même à l'Académie. Quant à moi, je me sens trop personnellement intéressé à la chose pour vous en dire tout ce que je pense. A vous de cœur... »

Presque aussitôt après la brochure agressive, une lettre vraiment cordiale encore, et qui d'ailleurs s'explique mieux d'elle-même, fut adressée à

Louis Veuillot par Montalembort. Louis Vcuillot venait d'être frappé d'une épreuve très douloureuse : la perte de sa femme. Montalembert lui adressa ces condoléances, non seulement chrétiennes, mais amicales : « Mon cher monsieur Veuillot, — malgré tout ce qui nous sépare en ce moment, vous ne sauriez douter de la profonde et fraternelle compassion que m'inspire votre malheur. Il a plu au Seigneur de vous infliger la plus cruelle épreuve qui puisse atteindre un chrétien ici-bas. Mais il lui a plu aussi de vous donner d'avance la force et la consolation qu'il réserve aux soldats intrépides de sa cause. Bien des voix vont lui demander d'étendre sa droite sur vos pauvres enfants et d'inonder de ses grâces votre cœur désolé. Vous me permettrez d'y joindre la mienne et de vous offrir comme autrefois et plus que jamais l'assurance de ma cordiale sympathie. Ch. de Montalembert, 26 novembre 1852. » Mme de Montalembert s'unit à l'expression de ces sentiments, que son mari voulut renouveler deux jours après. Louis Veuillot fut profondément touché, et le prouva dans des lettres où, désireux de surpasser en générosité l'illustre orateur, il écrivait : « Oubliez ce que j'ai dit de trop et croyez bien que, si mes appréciations diffèrent des vôtres, je n'ai pas d'autres résolutions. »

Hélas 1 c'est la fm de leurs rapports personnels. Durant les deux années suivantes, Montalembert s'occupe de réorganiser le Correspondant et de grouper des collaborateurs très distingués, animés

de tendances libérales et parlementaires ; ce à quoi il réussit le mieux du monde. Chef de ce groupe, il lui trace un programme dont l'un des articles porte qu' « il faut agir contre /' Univers (1) ». Entre le Correspondant et rUnwers la polémique est à l'ordre du jour. Dans des lettres aussi, nombreuses, qui, de temps en temps, sont publiées par l'excès de zèle d'un ami, Montalembert mène la bataille. L'une de ces lettres (décembre 1857), écrite à une feuille gouvernementale piémontaise, VIndipendente, de Turin, accuse les catholiques de France, a' Italie et d'ailleurs, de se laisser diriger par leur « queue », par « les hommes les plus violents, les plus grossiers dans leur langage et les plus indélicats dans leur conduite, qui prennent ! le pas sur les chefs naturels des diverses opinions, » etc. C'est toujours et surtout f Univers Iqui est désigné de la sorte. Louis Veuillot prend le parti de traiter le débat à fond ; il y consacre quatre articles étendus, sous le titre : M. de Montalembert, avec ce sous-titre : Ses idées et sa situai lion politique; caractère de sa polémique. Comme le dit Eugène Veuillot, « toutes les questions du ' temps sont touchées dans cette revue ». Louis ■■ Veuillot reproche à Montalembert un fougueux et j aveugle amour du parlementarisme, une dange- ' reuse complaisance pour des hommes compromis dans les intrigues révolutionnaires, un abus extrême des insinuations injurieuses et person-

(1) Lettre de Montalembert au comte de Falloux, 18 juillet 1855. Montalembert, par le R. P, Leganuet, t. III, p. 113.

292 LOUIS VKUILLOT

nelles. Ces injures, Louis Veuillot les note plutôt qu'il ne les relove, sur le ton d'une ironie attristée où l'on sent une entière et mélancolique possession de soi : « Quoique nous voulions suivre partout M. de Montalembert, afin, s'il se peut, de le dégoûter d'une guerre de ce genre, trop au-dessous de lui et de nous-mêmes, nous laisserons cependant de côté l'accusation (\^ indélicatesse dans la conduite. Ce n'est pas à cause de la répugnance qu'elle nous inspire ; c'est parce que nous ignorons ce qu'elle signifie... Lorsqu'il voudra s'expliquer, nous consentirons à lui prouver que nous ne sommes point de malhonnêtes gens. « Voici la page finale de cette étude : « Et puisque c'est notre destinée d'offrir à voix basse des conseils qu'or ne demande pas, M. de Montalembert permettra que nous lui en offrions un encore avant de le quitter. Celui-ci regarde son talent. Nous lui avons dit comment, suivant nous, on peut n'être pas vaincu dans la vie politique ; nous lui dirons comment on peut n'être pas réfuté, du moins sérieusement et valablement, dans le légitime combat des opinions. Il faut, premièrement, être exact dans les faits qu'on impute, dans les choses qu'on avance, dans les termes qu'on emploie ; i] faut, secondement, prendre ses adversaires er face et ne les point diffamer, lors même qu'on les accuse ; il faut, troisièmement, lorsqu'on est réduil à combattre en public des hommes dont on a étt l'ami, ou du moins Tintime compagnon d'arme.' et qui sont encore des frères dans la foi, il fau1

alors surtout ne pas étaler une désafîection si âpre. L'auditoire le plus malveillant et le plus empressé d'applaudir aux coups qu'il voit porter se choque cependant et se scandalise de cette passion qui afflige d'autant plus les cœurs chrétiens. Bien parler n'est que la seconde qualité de l'orateur, et la probité personnelle n'est pas uniquement la première. Le précepte ne dit pas vir probus, il dit ç^ir bonus. Les chrétiens, plus que d'autres, doivent interdire à la colère d'emporter jamais tout leur cœur. Il est permis de discuter, il peut être commandé de combattre ; il n'est ni commandé ni permis de haïr, et la haine, même au seul point de vue de l'art, est mauvaise. Elle envenime le trait, mais elle fait trembler la main. « Une réplique du même genre et du même ton figure dans la préface du sixième volume (2® série) des Mélanges que Louis Veuillot publia en 1860- 1861. Montalembert venait de faire paraître les deux premiers tomes des Moines (TOccideni. La longue introduction de ce travail, lequel s'arrêtait inachevé bien avant le XI IP siècle, contenait les ordinaires griefs exprimés contre les rédacteurs et les amis de V Univers (les « Tard-venus ») et même, renforcée par des textes de la Bible (Murus erat inter me et eos... Si tu dexteram elegeris^ ego ad sinistram pergam), une répudiation, absolue et passionnée, de ces catholiques, dont le camp, déclarait Montalembert, n'avait jamais été le sien. Depuis un an r Univers était supprimé. Louis Veuillot reprocha à Montalembert de ne pas dé-

294 LOUIS VEUILLOï

sarmer devant la mort. Rappelant les souvenirs du temps où le grand orateur s'appuyait de préférence sur T Univers (et même y collaborait avec entrain), Louis Veuillot ajoutait : « Bien que tard venus, comme il dit, nous sommes venus à temps néanmoins pour lui donner longue et fraternelle assistance à l'époque d? ses plus généreux combats. )i Devant le congrès de Malines (1863), Montalembert, sans nommer le journaliste qu'il visait presque toujours, répéta des accusations écrites six ans plus tôt. Il en fit une légende vivace, tenace, peut-être indestructible ! L'heure s'avançait où il ne pourrait plus concevoir la réconciliation à laquelle Louis Veuillot se montrait disposé.

Et pourtant quels témoignages d'estime, d'admiration, d'affection avaient été échangés entre ces deux hommes ! J'ai mentionné la lettre où, en 1844, Montalembert disait à Louis Veuillot : « Il me semble que je ne vaux jamais autant que lorsque je suis défendu par vous. » Il y en a une autre, postérieure de quatre ans et qui mérite vraiment d'être signalée, à l'endroit où nous en sommes de cette émouvante histoire.

La lettre concerne les Libres Penseurs, le volume virulent que Louis Veuillot fît paraître en octobre 1848. Quelques semaines après (24 novembre), Montalembert écrivait à l'auteur :

(( Mon cher ami. Je i>ous assure que je suis bien fier de pouvoir vous donner ce titre, et cela pour plus d'une raison. Mais je ne Vai jamais tant été que depuis que j'ai lu votre livre, achevé ce matin au

milieu d'une émotion qui comptera parmi les meilleures de ma vie. Oui, rarement, bien rarement, j'ai été plus remonté, plus réchauffé, plus excité au bien, à la lutte pour la bonne et sainte cause, qu'en vous lisant. Vous pouvez vous vanter d'avoir procuré à mon âme la plus vive et la plus salutaire impression qu'elle ait ressentie depuis la catastrophe de février. Puisse-t-elle être durable ! Puissé-je n'être pas trop indigne de combattre à vos côtés dans cette guerre qui deviendra chaque jour plus difficile et plus ingrate, en présence des adversaires nouveaux qui nous attendent. Combien cette étude, si sévère et si sincère, des plaies du régime déchu ne rend-elle pas plus noble et plus équitable l'attitude que vous avez su prendre et garder depuis l'avènement de la Répubhque ! Avec quel talent, quel rare bonheur vous avez su mêler à la satire sanglante mais si légitime de nos docteurs et de nos penseurs modernes, la suave et charmante image de la piété, de la vertu chrétienne ! Ma nature essentiellement agressive, à ce qu'on prétend, bondit de joie et de sympathie à la lecture du portrait si fidèle de tous ces cuistres, de tous ces persécuteurs, de tous ces lâches. Mais je vous aime et je vous bénis surtout de votre apologie des dévotes. Comme je ne veux point passer, même à vos yeux, pour un adulateur, je vous dirai qu'il y a bien, par ci, par là, quelques expressions qui me semblent choquer les lois de ce bon goût littéraire que vous savez si bien apprécier et qui, je le crains, serviront de prétexte à la critique.

Quant à moi, je vous les pardonne facilement, en considération de tant de traits étincelants dont vous avez semé chacun de vos portraits. Je n'essaierai pas de vous redire la moindre partie de ceux qui m'ont charmé, mais je ne résiste pas à l'envie de vous féliciter spécialement d'avoir trouvé pour Mme Sand cette apostrophe de Vieux Georges, qui lui va si bien. Je ne veux pas non plus en rester là sans féliciter M. votre frère de vous avoir inspiré ces pages délicieuses que vous lui avez consacrées. Mais ce qu'il me faut absolument, c'est la clef, comme on disait du temps de La Bruyère, la clef de toute cette galerie dont je ne reconnais pas assez les originaux, tout en étant instinctivement convaincu de leur parfaite ressemblance. J'ai bien retrouvé Rémusat, Saint-Marc Girardin, Mme d'Agoult, et dans l'autre bord Mme de Gontaut et le Père Varin. Mais j'ai impérieusement besoin de mettre un nom sur la ravissante figure d'Angèle, et en outre de pouvoir désigner nominativement Gaster, Babouin, Filipot, Foussard, Bouche-en-Cœur, Tourtoirac et Greluche. Je suis sûr qu'il y en a qui sont de mes amis, ou au moins de mes collègues, et je me réserve le plaisir de livrer la clef que je vous demande au contrefacteur belge qui réimprimera votre livre. » Le livre les Libres Penseurs forme sans doute la satire la plus étendue et la plus énergique que Louis Veuillot ait publiée. Puisqu'elle causa tant de joie à Montalembert, on doit conclure qu'il y avait chez celui-ci une ardeur combattive capable de s'accorder (et elle s'accorda très souvent) avec

l'ardeur de Louis Veuillot. En effet. C'est même un peu à ce signe que tout d'abord, et pendant dix ans, l'un et l'autre se reconnurent pour frères dans l'amour de l'Église. La lettre citée plus haut le fait comprendre, non seulement par le ton sur lequel elle est écrite, mais par l'aveu qu'elle contient : « Ma nature essentiellement agressive, à ce qu'on prétend... » Les amis et les partisans de Montalembert lui en faisaient reproche. Foisset, par exemple, lui disait : « Né orateur comme vous l'êtes, vous avez pour les dissidents des paroles qui jaillissent de source et qui brûlent comme un fer rouge. Vous n'avez pas conscience de la douleur cuisante que vous causez à vos adversaires du moment ; mais ceux que vous marquez au front le sentent et en gardent le souvenir (1). » A force de s'entendre ainsi objurguer, il finissait par admettre que ce n'était pas sans raison ; mais il en conservait une réelle surprise, tellement il croyait posséder au fond de l'âme et dans les manières la mesure qu'il se plaignait de ne pas voir observer par autrui. A cet égard, il se connaissait peu ; ce qui n'a rien de très extraordinaire ; ce qui arrive même aux hommes doués de qualités supérieures. Agressif, son tempérament était en outre fiévreux et fort impressionnable. Chez Louis Veuillot, au contraire, l'ardeur militante était réfléchie et résolue, contenue encore lorsqu'elle employait toute sa puissance. Mais, enfin, leurs cœurs battaient de la même passion.

(1) Montalembert, par le R. P. Lecanuet, t. II, p. 142,

La lettre que je viens de reproduire témoigne aussi qu'en 1848 encore (et ce ne devait pas être la dernière occasion), le grand orateur se tournait d'instinct vers le grand journaliste, comme si aucun dissentiment ne les eût jamais touchés ; comme si nulle crainte n'eût existé d'une divergence irrémédiable. Et cependant, plusieurs fois, un gros nuage était venu assombrir, troubler, interrompre leurs rapports ; et l'influence de Louis Veuillot sur le public religieux, ou irréligieux, dépassait de plus en plus la part jusque-là concédée à n'importe quel journal. Montalembert le sentait et le savait, mais il ne voulait pas en souffrir d'une façon vulgaire. Évidemment ce n'est pas sans s'imposer une contrainte qu'il écrit la phrase étonnante : « Puissé-je n'être pas trop indigne de combattre à vos côtés dans cette guerre qui deviendra chaque jour plus difïïcile et plus ingrate, en présence des adversaires nouveaux qui nous attendent. » Lui, le précurseur et le chef, il dit cela de bonne foi et en faisant le méritoire sacrifice d'une susceptibilité légitime. Il est conduit par l'admiration autant que par l'amitié. Il garde le souvenir et le goût de l'entente qui lui fut douce et précieuse. En outre, il veut continuer de reconnaître et d'utiliser la force dont dispose Louis Veuillot. Avant qu'il prenne le parti d'y résister définitivement, plusieurs années s'écouleront encore. Louis Veuillot, de son côté, veille à conserver vivante l'union qui fut une de ses joies les plus chères. Mais, peu après le coup d'État, la

discorde prévaut, ouvrant l'ère de la permanente hostilité. De loin en loin éclatent les incriminalions réciproques. Pour toujours, Montalembert est ulcéré. Louis Veuillot a des colères où domine une tristesse qui ne veut pas répudier la mémoire des temps heureux. Lors des innombrables polémiques en cours durant le Concile, Montalembert, sur le point de mourir, échange des compliments avec des catholiques prussiens qui combattent la définition de l'infaillibihté pontificale. Louis Veuillot s'emporte ; et, faisant allusion à l'histoire de Coriolan, demande ce que Montalembert va chercher parmi les Volsques. Toutefois, le nom de Coriolan a deux sens, dont un glorieux, que Louis Veuillot préfère. Il cite Plutarque traduit par Amyot et applique à Montalembert le meilleur trait de Coriolan : « Il estimoit n'y avoir rien qui le rendist plus heureux ni plus honoré que de faire que sa mère l'ouist priser et louer de tout le monde et le veist retourner toujours couronné et qu'elle l'embrassast à son retour ayant les larmes aux yeux espraintes de joie. » Et Louis Veuillot conclut : « Voilà notre Coriolan, l'homme qui a dit : V Eglise c'est une mère/ Qui peut craindre que cet homme meure hors du giron de sa mère et résiste à sa voix ne le connaît point. Nous, nous le connaissons. «Ainsi, quand la discorde soufflait sur ce qui leur tenait le plus au cœur ; quand l'opposition de doctrine et de méthode avait amassé entre eux une hostilité insurmontable ; quand divers esprits, effarés des allures de Montalembert,

se demandaient si l'illustre champion de la cause religieuse n'allait pas se laisser entraîner par delà toutes les bornes, Louis Veuillot ressentait la pleine confiance due à de vieux et doux souvenirs, ceux qui ne trompent pas. Bien assuré d'avoir de bonne heure (dès l'époque éloignée où le libéralisme traitait Montalembert de fanatique) connu la force et la noblesse de cette âme, Louis Veuillot apportait une décisive affirmation. L'admirateur et l'ami d'autrefois parlaient par la bouche du témoin et du garant.

Lorsque, pendant le Concile, Montalembert mourut, Louis Veuillot écrivit de Rome : « On a appris hier soir la mort de Montalembert. Avec quelle douleur, avec quelle stupeur ! Je ne sais s'il est un évêque, un prêtre dans Rome qui n'ait offert ce matin le saint sacrifice pour ce grand serviteur de l'Église, tombé dans un moment d'ombre funeste. Taisons-nous. C'est la plus cruelle situation où son inimitié ait pu nous réduire, de n'avoir point la consolation de le louer comme il l'a tant mérité. Mais cette nécessité ne nous défend ni le respect, ni le bon souvenir, ni la prière, ni l'espoir ; et nous lui rendrons témoignage un jour comme il nous rend témoignage à présent. »

Entre Mgr Dupanloup et Louis Veuillot, la lutte, continuelle, fut, pour ainsi dire, instinctive. L'un et l'autre ne s'étaient jamais trouvés d'accord sur la manière de pratiquer ni de concevoir la défense de la religion. Leurs rapports prirent

presque tout de suite le caractère d'une incompatibilité radicale. De là, les conflits répétés, très animés parfois et même épiques dont s'étonnèrent les libres penseurs comme les croyants. L'éminent prélat aimait beaucoup la presse catholique, mais il la redoutait davantage. Si, jusqu'à la fm de sa vie, il s'occupa de fonder des journaux, c'est en prenant grand soin de les diriger ou de les surveiller. Dès 1845, il jouait un rôle considérable, le principal peut-être, dans une combinaison qui avait pour but de placer VUnwers sous la dépendance d'un comité. Le projet n'aboutit point, fut repris, échoua de nouveau. Mgr Dupanloup, très dévoué à la cause de la liberté de l'enseignement secondaire, n'admettait point que, pour le succès de cette cause, on dût attaquer l'Université. Il voulait un arrangement. La transaction résumait sa méthode. Il soutint donc avec la plus grande ardeur (et il était l'activité même), avec toute son influence (et elle avait grandi très vite), le projet transactionnel qui devint la loi de 1850. Bientôt, l'invincible mésintelligence qui existait entre l'éminent prélat et Louis Veuillot s'accentua beaucoup, par suite d'un long et retentissant débat sur les classiques chrétiens et sur les classiques païens.

Gros débat vraiment, et dont Louis Veuillot disait plusieurs années après : « C'est l'affaire la plus chaude où je me souvienne d'avoir passé. » La question principale, très importante en soi et qui reparaîtra peut-être quelque jour, était

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celle-ci : Quelle part faire aux auteurs païens et aux auteurs chrétiens, dans l'instruction de la jeunesse chrétienne? L'abbé Gaume venait de publier, contre la prédominance (pour ainsi dire exclusive) accordée aux classiques païens, un livre intitulé : le Ver rongeur des sociétés modernes. Louis Veuillot soutint la thèse de l'abbé Gaunrie. Montalembert, qui ensuite garda une sorte de neutralité, avait d'abord encouragé l'abbé Gaume, par une déclaration que V Univers jugea excessive. Sans retard, Mgr Dupanloup intervint et, dans une lettre adressée aux professeurs de ses petits séminaires, se prononça contre la thèse nouvelle. La lettre de Mgr Dupanloup ayant été transmise à divers journaux parisiens, qui en firent des commentaires élogieux et un moyen de polémique en faveur de l'enseignement universitaire, Louis Veuillot crut pouvoir la discuter. Il se laissa entraîner à employer certaines expressions ironiques. L'évêque répondit par un mandement réprobateur, qui interdisait la lecture de VUnii^ers dans les maisons d'éducation du diocèse d'Orléans. Louis Veuillot s'inclina et s'excusa, tout en demandant la permission de continuer de croire et de dire que l'enseignement avait besoin d'être réformé et que la place accordée aux auteurs païens était très abusive. La discussion se généralisait dans le monde catholique. Deux partis se formèrent, ayant chacun à sa tête des représentants de l'épiscopat. On recourut au Saint-Siège. Sans se prononcer sur le fond, l'autorité ponti-

ficale ordonna d'abandonner la polémique qui excitait si vivement les esprits.

A soixante ans de distance, il est permis sans doute, et certainement intéressant et curieux, de constater que Jules Lemaitre donne raison à Louis Veuillot. Non pas que Jules Lemaitre recon-^ naisse tout le mérite et toute l'importance de la littérature chrétienne, latine ou grecque ; mais le brillant écrivain signale avec beaucoup de netteté les graves inconvénients produits par la prédominance des classiques païens : « Louis Veuillot, dit-il, jugeait qu'un peuple baptisé devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment chrétiennes. Et, en efïet, si je consulte ma propre expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de naturalisme voluptueux, les principes d'un épicuréisme ou d'un stoïcisme également pleins de superbe, et des germes de vertus peutêtre, mais de vertus où manque entièrement l'humilité... Or, Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore qu'il ne croyait. » La plupart des prêtres : non. Beaucoup d'entre eux exprimaient le désir d'une réforme. Celle-ci, assurément, était chose complexe

et délicate, qui aurait dû être conduite avec un grand souci de préparation et de tactique. Or, on s'était mis en campagne brusquement et comme à l'improviste. Mal engagée, une telle affaire ne pouvait bien aboutir. Sans doute, il y faudra penser de nouveau, et dans des conditions très singulières. Aujourd'hui, en effet, le désordre intellectuel que le paganisme a tant favorisé va jusqu'à sacrifier, non plus seulement les classiques chrétiens, mais aussi les auteurs païens et tout le latin lui-même !... en compromettant aussi le sort de la langue française !

Un ricochet des plus dangereux, à l'égard de VUnwers et de la presse catholique en général, fut amené par cette polémique. Mgr Dupanloup avait rédigé une « Déclaration » dont un des articles rappelait que les actes épiscopaux ne sont en aucune façon justiciables des journaux. La moitié des évêques signèrent cette Déclaration, qui, dans la circonstance, prenait la portée d'un blâme formel infligé à rUniçers. De nouveau, l'autorité suprême] enraya le mouvement... Il allait bientôt reprendre. Cette fois ce n'était pas Mgr Dupanloup qui donnait l'impulsion, mais un de ses vicaires généraux. M. l'abbé Gaduel, dans VAmi de la Religion, publia une série d'articles dirigés contre la presse religieuse laïque. Ce vicaire général dénonçait des abus et des empiétements, en reprochant aux journalistes de commettre sans cesse de graves erreurs doctrinales. Louis Veuillot répondait : « Pourquoi la vérité, destinée à soutenir une guerre éternelle,

n'aurait-elle pas des escadrons légers, des soldats exercés aux combats des broussailles et toujours prêts à partir? Voilà l'œuvre des laïques ; ils sont bons à cela ; je dirai plus, ils y sont plus propres que d'autres. » Développant sa thèse, Louis Veuillot invoquait Bossuet, qui a prescrit à tout le monde de prêcher l'Évangile, dans les simples conversations, comme ailleurs ; il rappelait l'exhortation de Bourdaloue : « Vous et moi devons être les garants des intérêts de Dieu ; » enfin il citait les encouragements reçus de Mgr Parisis, qui constatait que, sans le journalisme catholique, « la plupart des questions catholiques ne seraient pas même soulevées parmi le monde ». Mais l'archevêque de Paris, sanctionnant les accusations émises par M. l'abbé Gaduel, avait interdit la lecture de V Univers. On en était à ne plus pouvoir deviner comment se terminerait le conflit, lorsque survint l'encyclique Inter multiplices (21 mars 1853), dont un passage recommandait à la bienveillante protection des évêques les écrivains laïques, auteurs de livres et de journaux religieux. Alors, l'archevêque de Paris leva les censures dont, sur les instances faites par le vicaire général de Mgr Dupanloup, il avait frappé VUnwers.

En 1856, nouvelle lutte, très vive encore. Des amis de Mgr Dupanloup mirent en vente ou distribuèrent un volume anonyme intitulé : V Univers jugé par lui-même. Le journal était accusé de soutenir tout à la fois le despotisme et la démagogie ; d'être « une école d'injures, de sophisme et de

mépris », de faire ce que jamais, « ni l'Église, ni les honnêtes gens n'ont pu admettre » ; d'avoir pour principal rédacteur un homme qui méritait d'être comparé à « l'Arétin ». Ces accusations, et bien d'autres encore, s'appuyaient sur une masse de textes mutilés, déformés, dénaturés. Louis Veuillot intenta un procès à l'éditeur, derrière lequel parut M. l'abbé Cognât, qui prit à son compte la responsabilité de l'œuvre anonyme collective. Le procès allait se plaider, lorsque l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, fut assassiné, Sous le coup de l'émotion générale provoquée pai ce crime et impressionné aussi par d'innombrables démarches qui conseillaient la générosité, Louis Veuillot consentit à ne pas user de ses droits D'ailleurs, une multitude de lettres sympathiques émanant d'évêques et de prêtres le dispensaient de réclamer aucune répression pénale. Plus tard en procédant à l'examen d'un certain nombre de documents et de faits, Eugène Veuillot put conclure que le livre dénonciateur anonyme avail été composé sous la direction de Mgr Dupanloup (1).

En partant pour le Concile, Mgr Dupanlouf adressa un public et solennel Ai^ertissement £ Louis Veuillot. C'était un réquisitoire, où les rédacteurs de V Univers étaient appelés « calomniateurs vils » et « venimeux ». En répondant £ l'évêque, Louis Veuillot rappelait quelques cir-

(1) Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, t. III, p. 135, 138

constances de leur interminable conflit : « Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous avons le chagrin de voir Mgr l'évêque d'Orléans sous cet aspect et dans cette armure. Sa passion contre V Univers est ancienne. Elle lui a inspiré de nombreuses entreprises, sans compter celles qui nous sont restées inconnues... Nous n'avons sans doute pas à démontrer que le rédacteur en chef de /' Univers n'aspire nullement à mener toutes les choses de l'Église et du monde; qu'il n'est nullement la cause de tout ce qui s'écrit sur la religion dans les autres journaux ; qu'il n'est pas tenu de répondre pour tous les écrivains dont il a cité une parole, etc. Il serait également superflu et pénible de s'arrêter à certains mots qui ne devraient jamais se trouver sous la plume d'un évêque, ni même dans le vocabulaire d'un académicien. Nous espérons qu'il n'y a rien de vil dans nos polémiques, parce que nous ne sentons rien de venimeux dans nos cœurs. C'est une triste merveille de l'esprit humain que de telles expressions se puissent rencontrer au cours d'un travail dont le but est d'exhorter à la modération, de donner à une philippique la tournure épistolaire, de terminer des malédictions par la signature de l'homélie. » Tels étaient, depuis vingt-cinq ans, les rapports entre Mgr Dupanloup et Louis Veuillot ; tels furent le ton et le genre de leurs contestations sous Louis-Philippe, sous le second Empire, pendant le Concile et après, et jusqu'au bout. Entre eux, radicale incompatibilité de caractère, d'allure et de talent, incom-

patibilité avivée à chaque rencontre. Plus d'une fois, Louis Veuillot abusa de ses avantages de grand homme d'esprit et de maître écrivain ; mais, presque toujours, Mgr Dupanloup le traita comme un fléau de la cause catholique. Et puis, et surtout, la défense de cette cause même avait maintenu entre eux un désaccord invétéré, croissant, inflexible. Quand Mgr Dupanloup s'éteignit, Louis Veuillot rendit hommage à son zèle et à son activité infatigables, à ses mœurs très intègres, à son courage et à sa constance ; mais il discuta son mérite doctrinal, politique et littéraire. On crut distinguer dans l'article nécrologique l'impulsion du ressentiment et un désir d'offense. En réalité, Louis Veuillot jugea qu'il devait s'abstenir des éloges qu'il n'aurait pas offerts à l'évêque vivant et qui, après une si longue et si vive hostilité réciproque, auraient sans doute été qualifiés dérisoires.

Si le comte de Falloux était mort avant Louis Veuillot, il n'eût pas bénéficié d'un hommage moins froid. Peut-être, en outre, la nécrologie aurait-elle contenu un rappel assez détaillé des occasions où se manifesta leur désaccord, très accusé aussi et, de même, permanent, pour incompatibilité de tendances, de procédés et de nature. Orateur parlementaire, homme d'État et administrateur ; par suite, ami systématique des transactions, et porté aux ménagements (sauf envers Louis Veuillot) ; de plus, royaliste ; c'était, cela va sans

dire, d'après ce point de vue complexe que M. de Falloux envisageait et servait la cause catholique. Il ne la concevait guère comme une lutte constante, ni surtout comme une lutte contre l'ensemble des idées que la révolution avait fait prévaloir. Il souhaitait et il espérait un arrangement entre ces idées-là et les croyances religieuses ; de même qu'il travaillait à la fusion entre le comte de Chambord et la famille d'Orléans. Suivant M. de Falloux, les longues luttes qui, avant qu'il jouât un rôle sur la scène politique, avaient été livrées pour la liberté de l'enseignement, devaient se terminer par une solution mixte. Au contraire, Louis Veuillot et les premiers champions de la cause religieuse voulaient que les futures écoles libres fussent séparées de l'Université et indépendantes. M. de Falloux, s'en tenant à une demiémancipation, estimait indispensable de conserver quelque chose du monopole universitaire et de le transformer en tutelle. Là, comme ailleurs, il entendait transiger ; tandis que Louis Veuillot, à l'égard de la liberté d'enseignement, et aussi en général, était pour les affirmations et pour les solutions complètes. On reprochait à Louis Veuillot de rêver l'impossible, par amour de l'absolu : il répondait que la prédominante sollicitude envers les choses dites pratiques conduit souvent à sacrifier le fruit d'efforts précieux. Entre ces deux hommes s'affirmait le naturel antagonisme du soldat et du diplomate ; de l'apôtre et de l'administrateur ; du journaliste engagé dans toutes les

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batailles et de l'écrivain ou de l'orateur qui, tout en ayant le goût des travaux agricoles et bien qu'il fût, comme on l'a vu, capable de s'en occuper avec un rare succès, réglait sa politique d'après l'esprit des salons, de l'Académie et des milieux parlementaires. L'autre esprit, celui qui jaillit par le choc ou par le fantaisiste assemblage des idées et des mots et qui donne ce qu'on appelle le trait, M. de Falloux en était riche : un esprit fm et mordant, mais concentré et froid, que surprenait la verve de Louis Veuillot.

L'échange de traits spirituels et incisifs n'était qu'un accessoire dans une pareille polémique. Celle-ci concernait essentiellement la cause religieuse. On se renvoyait de vifs reproches. Il est à remarquer que les plus étendus et les plus blessants étaient lancés par l'homme d'État académicien. Réprouvant le style de VUnwers, M. de Falloux disait : « Tantôt mystique, tantôt voltairien, ce style un jour épuise la moquerie, le lendemain s'égare en contemplations extatiques^ s'efforçant de ravir par le fanatisme les esprits que fatiguerait une constante et monotone ironie » ; il attribuait à rUnii^ers des jours de « violence » et des jours de souplesse^ des « rigueurs excessives » et des « complaisances calculées ». En somme, le journaliste était accusé de compromettre et de déshonorer les catholiques français en se déshonorant lui-même. C'est souvent ainsi, d'ailleurs, que la modération lui fut prêchée. Ému, surtout de s'entendre traiter comme un néfaste et mépri-

sable serviteur de l'Église, Louis Veuillot savait pourtant, dans ses répliques, s'imposer une certaine retenue dont on se dispensait envers lui.

Sa principale rencontre avec M. de Falloux eut lieu en 1856, lorsque ce dernier publia un écrit intitulé : Le Parti catholique^ ce qu'il a été^ ce qu'il est devenu^ écrit imprégné de colère. L'ancien ministre, éloigné de la Chambre, imputait à Louis Veuillot, aux collaborateurs et aux amis de V Univers^ la désunion survenue dans le parti catholique. Le journaliste, pour se défendre, racontait l'histoire du parti, lequel, disait-il, avait été d'abord divisé par la loi d'enseignement telle que M. de Falloux la conçut et la proposa. Louis Veuillot ajoutait : « Après le vote de la loi d'enseignement, la concorde s'était rétablie dans un généreux dessein de tirer de cette loi le meilleur parti possible. Après le 2 décembre, il n'y eut d'abord qu'un dissentiment sur la question de conduite. L'esprit académique nous a été plus nuisible. Il a fait naître le goût des alliances et des accommodements où les principes sont engagés. Quand on s'est mis dans nos rangs à glorifier la plupart des dogmes et des inventions révolutionnaires, il est devenu impossible de s'entendre ; l'éternel débat entre les hommes de doctrine et les hommes d'affaires a dû éclater. VUniçers^ repoussant ces arrangements inattendus, est devenu odieux à qui prétendait les conclure. Voilà ce qui a dissous le parti catholique, ou plutôt le petit état-major laïque que l'on était accoutumé de voir à la tête

de ce parti, rangé derrière M. de Montalembert. Tout le monde y a travaillé plus que nous, et M. de Falloux, qui nous accuse si haut, y a travaillé plus que personne, malgré nous et contre nous. » A propos de l'accusation d'avoir « pris la dictature », notons cette réplique de Louis Veuillot : « C'est un beau crime, et peu de gens, l'ayant commis, ont sujet d'en rougir ! La dictature a toujours de son côté des forces légitimes, dont les principales lui sont fournies par le bon sens. Lorsqu'on accuse un homme d'avoir pris la dictature, on s^ accuse soi-même de Vaçoir laissé faire; et le dictateur est déjà justifié. Pour nous, modestement, nous nous sommes bornés à ne point suivre notre capitaine, qui voulait changer l'assiette et les couleurs du camp. » Et comme M. de Falloux affirmait que r Unii^ers se donnait le tort d'irriter les incrédules, Louis Veuillot répondait : « Toute parole de foi irrite l'incrédulité. M. de Montalembert a été traité de furieux, M. de Falloux d'inquisiteur ; les mandements de nos évêques excitent la colère du Siècle... A moins de se taire, quel moyen de ne pas irriter des gens que nous offensons en faisant le signe de la croix? »

Au temps du Concile et puis après la guerre, pendant la période où se poursuivait la tentative de restauration monarchique, Louis Veuillot attaqua vivement M. de Falloux. Dans une sorte de portrait daté du 13 janvier 1872, il reprochait à son constant adversaire de confondre les principes avec les expédients et de paraître suivre

LES LUTTES ENTRE CATHOLfQUES 313

une prédominante inclination pour l'intrigue : « L'homme semble tel, Dieu le connaît. Nous décrivons, nous ne prétendons point juger. » Quelques lignes auparavant, Louis Veuillot disait : « Nul homme né en beau chemin n'eût davantage la facilité de marcher vite et noblement. Il a de l'esprit, du courage, une parole fine et claire ; il écrit très bien lorsqu'il s'y met, et il a le moyen de ne pas improviser. Il sait prendre son temps ; il est engageant et persévérant ; il est riche. Ce que la nature lui refuse, il l'obtient par artifice et patience. »

Les autres catholiques éminents avec qui Louis Veuillot se trouva en désaccord au cours de sa carrière étaient Frédéric Ozanam, le duc Albert de Broglie, Lenormant, Augustin Cochin, Foisset. Ce dernier avait été, durant une longue période, l'ami personnel de Louis Veuillot. Leur correspondance abondante en fait foi. Ils se séparèrent lors du débat sur les classiques païens. Avec Lacordaire, les relations furent toujours très réservées. Le grand polémiste avait maintes fois rendu des hommages publics au grand prédicateur, qui cependant le déclarait indigne de soutenir la cause de l'enseignement libre.

Plus tard, surtout à l'époque du Concile, Louis Veuillot eut le regret de voir, parmi ses adversaires, figurer le Père Gratry. Le célèbre, éloquent et doux oratorien déployait, dans la lutte contre les Infaillibilistes^ une exaltation à la fois ingénieuse et candide, qui lui attira des leçons mortifiantes. Les plus douloureuses ne lui vinrent pas

de Louis Veuillot. Celui-ci le raillait avec une piquante mais légère ironie, où se glissait la compassion due à l'infortune d'un esprit très élevé, très noble et très brillant, égaré dans un impétueux combat par amour de la paix et, en somme, victime d'excitations environnantes qu'il prenait pour la voix directe de Dieu. Louis Veuillot disait : « Il n'est ni inspiré, ni illuminé ; il est soufflé. » — « C'était vrai », conclut très loyalement M. l'abbé Chauvin, auteur du beau livre le Père Gratry; biographie complète, charmante, importante, modèle de sincérité historique et de tendre fidélité.

Du côté de Louis Veuillot s'étaient rangés Rohrbacher, Mgr Parisis, Mgr de Salinis, le cardinal Gousset, le cardinal Pie, Mgr Gerbet, dom Guéranger, Mgr Berteaud, Mgr Gignoux, Mgr de La Tour d'Auvergne, Mgr de la Bouillerie, Mgr Gay, le cardinal Pitra, l'abbé Bouix, Mgr Gaume, Mgr de Ségur, le P. d'Alzon, etc., etc.

Dans l'école catholique personnifiée par Montalembert, par Mgr Dupanloup, par M. de Falloux, etc., on incriminait assez souvent les origines de Louis Veuillot. On reprochait à l'incomparable journaliste d'être plébéien, de ne pas comprendre la discipline, de n'avoir pas le respect des puissances, de suivre une humeur railleuse et une passion d'audace qui détournaient de la religion les incrédules bien disposés et qui exaspé-

raient les sectaires par un continuel et suprême défi. Ces griefs, et d'autres encore, se résumaient dans l'accusation de traiter toute chose d'après un fougueux et double esprit d'absolutisme. Déclaré coupable de trop haïr l'ennemi commun, Louis Veuillot passait encore pour aimer l'Église sans discernement et pour envisager la foi, la piété, l'histoire et la politique sous l'unique forme de l'absolu.

Ce reproche se produisit d'abord et surtout au sujet de la façon dont le journaliste plébéien glorifiait le Moyen Age. Souvent et avec la plus grande irritation, Montalembert et M. de Falloux affirmaient que Louis Veuillot ne tenait aucun compte des erreurs, des malheurs, des désordres, des injustices qui ont éclaté ou qui ont subsisté à travers les siècles chrétiens. De ces siècles, disait-on, il ne distingue que l'endroit et il supprime l'envers. Dans l'introduction des Moines d'Occident^ Montalembert prenait ainsi à partie Louis Veuillot : « On s'est fait un Moyen Age de fantaisie, où l'on a placé l'idéal des théories aventureuses et des passions rétrogrades qui ont fait éclore les bouleversements et les palinodies de nos derniers temps. L'école littéraire qui a lancé un décret de proscription contre les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique est venue grossir les rangs de l'école politique qui s'est retournée avec une confiance éperdue vers la force comme vers la meilleure alliée de la foi, qui a placé sous cette garde humiliante la religion et la société, et qui se

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fait une joie perverse d'écraser sous d'étranges et insupportables prétentions la conscience et la dignité humaine. Au mépris de la réalité des faits et de tous les monuments authentiques du passé, toutes deux se complaisent à chercher dans les souvenirs du Moyen Age falsifiés par leur imagination des armes contre les droits de la raison et l'avenir de la liberté ; toutes deux ont fait à la chrétienté de nos aïeux l'injure de la donner pour modèle de l'éclat intellectuel et social qu'ils rêvent et qu'ils prêchent au monde. » Louis Veuillot répondait que tout ce qu'il avait écrit sur le Moyen Age s'accordait complètement avec ce que Montalembert en disait lui-même dans l'histoire des Moines d'Occident et ailleurs. Obligé de citer ses propres déclarations, Louis Veuillot indiquait plusieurs pages datées de 1853 qui montrent bien que, pas plus que Montalembert, il n'admirait aveuglément ni ne songeait à reconstruire le Moyen Age. Alors et ensuite, Louis Veuillot écrivait : « Si l'on se contentait de dire que le Moyen Age, ni matériellement, ni politiquement, ni moralement, n'offrit la perfection de l'état social, vraiment nous ne disputerions pas. Il y avait alors des riches inhumains et avares, des pauvres brutaux et indociles, d'ignares savants, de sots philosophes, quantité d'ineptes écrivains. Il en résultait de fausses opinions, de mauvaises mœurs, des troubles, des crimes. C'est ce qu'on n'a pas cessé de voir dans les sociétés policées ; les mêmes causes y produiront toujours les mêmes misères. A la

vérité, nous jouissons de plusieurs avantages que le Moyen Age ne connut point. Peut-être en eut-il aussi que nous ne connaissons plus. Nous avons le gaz, la vapeur, les théâtres ; nos divertissements sont plus nombreux, il a fallu que notre police se perfectionnât. Ce progrès, le Moyen Age l'aurait pu faire... Avec toutes ces merveilles nous sommes au bord de la guerre sociale : petite misère de la civilisation, égale à quelques-unes des grandes misères de la barbarie... Nous désirons, non pas... la reconstitution du Moyen Age, mais un renouvellement de cet esprit du Moyen Age qui mettait les peuples dans les mains des saint Bernard et des saint Louis au lieu de les pousser fatalement vers des guides d'une autre espèce. »

Louis Veuillot rappelait que Montalembert, lui aussi, avait été souvent accusé de vouloir « replonger le genre humain dans les ténèbres du Moyen Age, éclairées seulement par les bûchers de l'Inquisition » ; et il ajoutait, avec autant d'esprit que d'exactitude : « J'ai eu plus d'une fois à défendre M. de Montalembert, directement accusé de nourrir ce criminel projet. »

En effet, bien avant Louis Veuillot, Montalembert avait célébré les gloires et même, expressément, la supériorité du Moyen Age, comparé avec les régimes qui précédèrent et préparèrent la Révolution et ceux qui les suivirent. Dans r Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie^ son chefd'œuvre, Montalembert avait, l'un des premiers, réclamé justice, respect, adrairation pour les

grandes époques et pour l'esprit essentiel du Moyen Age. Il avait composé un long chapitre historique, un tableau d'apothéose où rayonnent l'émotion et la tendresse. Jamais Louis Veuillot lui-même n'a parlé des siècles chrétiens avec plus d'enthousiasme. Écoutez Montalembert : « Nous ne savons que trop, dit-il, ce qu'il y avait de souffrances, de crimes, de plaintes dans les siècles que nous avons étudiés ; comme il y en a toujours eu, comme il y en aura toujours, tant que la terre sera peuplée d'hommes déchus et pécheurs. Mais nous croyons qu'il y a, entre les maux de ces siècles et ceux du nôtre, deux incalculables différences. D'abord, Vénergie du mal rencontrait partout une énergie du bien qu'elle semblait augmenter en la provoquant au combat, et par qui elle était sans cesse vaincue avec éclat... Il y avait une immense santé morale qui neutralisait toutes les maladies du corps social, qui leur opposait un antidote tout-puissant, une consolation positive, universelle, perpétuelle, dans la foi. Cette foi, qui avait pénétré le monde, qui réclamait tous les hommes sans exception, qui s'était infiltrée dans tous les pores de la société comme une sève bienfaisante, offrait à toutes les infirmités un remède sûr, simple, le même pour tous, à la portée de tous, compris par tous, accepté par tous...

« Aujourd'hui le mal est encore là ; il est non seulement présent, mais connu, étudié, analysé avec un soin extrême ; la dissection serait parfaite, Pautopsie exacte ; mais avant que ce vaste corps

devienne un cadavre, où sont les remèdes? Ses nouveaux médecins ont usé quatre siècles à le dessécher, à en exprimer cette sève divine et salutaire qui faisait sa vie... » (Histoire de Sainte- Elisabeth de Hongrie. Introduction, pages 162 et suivantes.) Au même endroit, Montalembert signale avec admiration les principales figures du Moyen Age. Il célèbre Innocent III comme « le modèle le plus accompli d'un souverain pontife, le type par excellence du vicaire de Dieu )>. Pourtant, c'est dans la personne d'Innocent III que le pouvoir pontifical atteignit le suprême degré non seulement de splendeur morale et d'autorité religieuse, mais aussi d'autorité politique. Non, Louis Veuillot n'en avait pas dit plus que Montalembert.

Et M. de Falloux, lui aussi, pouvait être appelé en témoignage par Louis Veuillot, qui se servit en effet de cette ressource, trop brièvement, peutêtre. M. de Falloux avait (1844) publié en l'honneur du pape saint Pie V, qu'on a appelé le pape de la Croisade et de l'Inquisition, un livre où la Renaissance religieuse apparaît comme la suite et la glorification du Moyen Age. Dans la préface, l'auteur expose, avec une éloquente et reconnaissante émotion, le rôle civilisateur de l'Église. Il demande si on peut justifier l'Église du reproche d'avoir abusé des armes spirituelles ; et il répond : « Assurément oui ; car l'Église, comme la vérité, a cela de terrible envers ses contradicteurs, c'est qu'elle n'a jamais raison à demi. L'objet de la

plupart des excommunications fut la protection des lois du mariage ; et l'inviolabilité de ce sacrement n'était pas seulement alors la constitution de la chasteté chrétienne, c'était, l'historien doit s'en souvenir, la base du bonheur public, par la constitution de la famille ; c'était, dans les maisons royales, la base de la transmission et du développement des empires. Le désordre d'un prince entraînait alors la désorganisation d'un peuple... » M. de Falloux résume ainsi la lutte des investitures, sujet de tant de diatribes contre la papauté : « La loi du plus fort par le plus fort, ou la loi de l'Évangile par les papes : le chemin de Rome ou celui de Byzance ; le Moyen Age opta enfin. L'Évangile et Rome ont triomphé. Et quels en furent les fruits? La victoire définitive de la civilisation sur la barbarie, l'organisation de l'Europe en une vaste monarchie et, dans cette monarchie, tous les principes de modération passés dans le tempérament des pouvoirs, tous les principes d'ordre passés dans le tempérament des peuples. » Après avoir glorifié les croisades, M. de Falloux justifie Pie V d'avoir été inquisiteur : « On est louable de se replier dans sa conscience et de ne chercher que dans l'excellence de la doctrine l'excellence du prosélytisme. Mais, autrefois, il n'en était pas ainsi. Aujourd'hui l'intolérance serait un non-sens et sans résultat ; autrefois, elle avait un but légitime, un but qu'elle a souvent atteint. Autrefois, il y avait, en immolant l'homme endurci dans son erreur, toute chance pour que cette erreur

pérît avec lui et que les peuples demeurassent dans la paix de l'orthodoxie... Le sang répandu ne l'était qu'avec la plus vigilante sollicitude pour l'âme du coupable, que l'Église s'efforçait jusqu'au bout d'éclairer et de reconquérir. Aujourd'hui, la société vit sur une toute autre base. Elle ne se réserve que la tutelle de l'individu physique, la protection de la vie matérielle ; sa tolérance serait donc mieux nommée l'indifférence. Et dans le domaine dont elle se réserve la direction, elle agit exactement comme agissait la société ancienne : le temps présent lui-même justifie le passé. »>

Évidemment, M. de Falloux et Montalembert ne songeaient point à préparer le retour de l'Inquisition. Tous deux pensaient que l'histoire de ce régime ne devait pas être abandonnée aux soins haineux ou maladroits des incrédules ; que les catholiques ont le droit, eux aussi, de traiter ce sujet ; que, ni dans son principe ni dans sa méthode générale, l'Inquisition ne fut la chose absurde et horrible dépeinte, avec une application inépuisable, par tant de déclamateurs et de sectaires, sans compter les étourdis et les nigauds ; que représenter l'Église occupée pendant des siècles à élever des bûchers sans nulle raison et par plaisir, c'est fabriquer une histoire inepte et odieuse. Or, précisément, Louis Veuillot disait tout juste la môme chose, et rien de plus. A mainte reprise, soit en discutant avec des catholiques libéraux, soit dans sa continuelle polémique avec les libres penseurs, le journaliste catholique rame-

nait cette question sous le vrai point de vue. Au mois de novembre 1856, lorsque Charles Sainte-Foi traduisit la Vie du cardinal Ximenès par Mgr Hefelé, Louis Veuillot publia plusieurs articles sur cette œuvre impartiale, érudile et sagace. Il disait notamment : « Les ennemis de la religion catholique aiment à parler de l'Inquisition. C'est le texte le plus facile de leurs déclamations et de leurs outrages, et le mot à lui seul vaut beaucoup de calomnies. De leur côté, les catholiques ne peuvent prononcer ce mot terrible, montrer le ridicule de ces déclamations, l'iniquité de ces calomnies et de ces outrages sans qu'on leur crie aussitôt qu'ils veulent rallumer les bûchers et y faire monter la fleur du genre humain. Nous pourrions nommer les écrivains qui déjà taillent leur plume pour apprendre à leurs lecteurs que V Univers vient de faire encore une fois l'apologie de l'Inquisition et demande encore une fois qu'on les brûle. Sur ce point tout particulièrement, on veut que les catholiques passent condamnation, baissent la tête, se réduisent au silence. Nous croyons que les catholiques auraient tort d'y consentir. Ils n'ont à rougir de rien ; ils n'ont à combattre que des mensonges palpables et des préjugés ignorants ; la vérité est pour eux. ))

Non vraiment, sur le Moyen Age, sur l'Inquisition, sur les mœurs, la foi et la piété de l'époque chrétienne, Louis Veuillot ne disait rien de plus que n'en avaient dit Montalembert et M. de Falloux.

Cependant ceux-ci, après avoir rendu justice au passé, se montraient principalement préoccupés de réconcilier la religion et le temps présent. Ils voulaient en finir avec le préjugé qui représentait l'Église comme une force déchue et toujours haïssable. Dans ce but, ils adoptaient et défendaient un certain nombre des formules et des principes dont se compose l'esprit moderne. Ils s'appliquaient à déterminer, à élucider certains points où ils espéraient que l'accommodement pouvait se faire entre cet esprit-là et l'éternel esprit chrétien. Ils esquissaient le plan d'une pacification générale qui, suivant eux, devait ouvrir à l'Église la grande route des temps nouveaux.

Il y avait là beaucoup plus qu'une tactique : un ardent amour de la liberté et du progrès ; un vif désir de tenir compte des changements survenus dans le monde et de tant de réalités qu'on a besoin de connaître et de comprendre pour servir utilement la vérité.

Louis Veuillot songeait aussi au présent et à l'avenir, mais il signalait le caractère, devenu équivoque, de formules et de mots qui paraissent n'avoir qu'un seul sens, évident pour tout le monde, et qui cependant servent à des intentions contradictoires. Liberté, progrès, conscience, ces mots sont employés à défendre... mais aussi à combattre la religion. Vers 1860, l'équivoque se dissimulait mieux qu'aujourd'hui ; et c'est pourquoi, alors, des catholiques très fervents croyaient pouvoir chercher des alliés dans presque tous les

partis qui arboraient le drapeau de la liberté, de la conscience et du progrès. On rêvait d'une vaste union pacificatrice établie sous cette triple égide.

Tel était le but de nombreux et importants catholiques français qui, en 1863, prirent part au Congrès de Malines, demeuré célèbre. Là furent prononcés des discours retentissants, pleins d'enthousiasme pour la concorde, pour le progrès et pour la liberté. Là fut répudié avec éclat tout ce qui rappelait l'intransigeance personnifiée en quelque sorte dans Louis Veuillot. Que disait Louis Veuillot? Ceci : — La liberté doit s'appuyer d'abord sur la vérité ; il y a des libertés menteuses et funestes ; on ne peut reconnaître le même droit au bien et au mal.

Le Congrès de Malines inquiéta le Saint-Siège, qui décida de hâter l'application des mesures mises à l'étude depuis plusieurs années. Bientôt, en effet, furent promulgués l'encyclique Quanta Cura et le Syllabus, dirigés contre les erreurs du libéralisme.

En ce qui concerne Louis Veuillot, le Congrès eut aussi pour résultat de donner l'essor à une légende longtemps tenace, quoique maintes fois réfutée. Sans doute, elle subsiste encore. Il y a lieu d'en parler avec quelques détails. D'ailleurs, son histoire est piquante.

« Quand les libéraux sont les maîtres, nous leur demandons la liberté parce que c'est leur principe ; et, quand nous sommes les maîtres, nous la leur refusons parce que c'est le nôtre. » On croit généralement que telle était la méthode pratiquée et recommandée par Louis Veuillot. On assure même volontiers qu'il l'a exposée en ces termes : mais où et quand? Personne n'a jamais su le dire. C'est une de ces nombreuses formules toutes faites qui sont tombées dans le domaine public. Elle appartient à la collection des proverbes, des maximes, des lieux communs dont l'origine ou l'authenticité semblent n'avoir pas besoin de garantie. A des époques diverses, la fameuse formule reparait... et reparaîtra puisqu'elle est d'un usage courant et perpétuel. Je ne prétends pas lui donner le coup de mort. On n'extermine pas ces traditions imaginaires. Louis Veuillot lui-même n'y est point parvenu.

Pourtant, il y a au moins une circonstance où le démenti, le défi et les explications du grand

écrivain auraient dû vraiment avoir, du moins pour les gens raisonnables, une efficacité suffisante et définitive.

Au commencement de juin 1876, devant la Chambre, Jules Ferry, attaquant la liberté de l'enseignement supérieur votée depuis quinze mois à peine, se fit applaudir en reproduisant le fameux propos comme une règle dont Louis Veuillot aurait fixé le sens et l'expression.

Absent de Paris, Louis Veuillot répondit dans VUniçers sous forme de lettre. Celle-ci, datée du 6 juin, imprimée sans retard, disait, entre autres déclarations spirituelles et catégoriques :

« Pour le cas où M. Ferry voudrait renouveler la fête, je l'avertis que cette parole « profonde » n'est pas de moi ; elle appartient à M. de Montalembert, lequel a laissé croire qu'il me l'imputait malgré son invraisemblance. Montalembert devenu libéral ne méprisait pas autant qu-'il l'aurait dû tous les mauvais petits procédés oratoires. Un jour, étant de mauvaise humeur, il lui plut de résumer ainsi les sentiments qu'il lui plaisait de nous attribuer. Je crois pourtant que la tournure était moins lourde, et je soupçonne M. Ferry d'y avoir touché. Quoi qu'il en soit, les catholiques libéraux trouvèrent que c'était tout à fait cela. Ils firent circuler le portrait en le déclarant authentique. Désormais c'est une bonne pièce pour un dossier d'otage. Si le pauvre Montalembert avait su qu'il fournissait des couperets pour M. Ferry, il en aurait eu quelque chagrin. Dans ce temps-là,

il accusait encore les catholiques de vouloir étrangler la liberté entre le corps de garde et la sacristie. L'Empire me tenait alors au violon et je ne pouvais dire que j'avais eu d'autres desseins, de sorte que je me trouvai convaincu.

« J'ai écrit quarante ans, et il ne restera peutêtre de moi que cette parole que je n'ai pas prononcée et qui me parait médiocrement française ; j'en serais fâché si j'étais de ceux qui aspirent à l'Académie ; mais je sais m'accommoder des aventures que notre temps ménage à mon espèce, et je pense que je finirai par mourir tout de même, quoique chargé d'une phrase de Montalembert plombée par M. Jules Ferry. »

Jules Ferry ne prit pas le moindre souci de la déclaration ou de l'explication. Elles étaient cependant assez nettes et assez significatives pour impressionner un homme qui visait à l'honneur de former la conscience publique. Coup sur coup V Univers répéta le démenti : dans le monde libre penseur, les échos qui avaient vibré d'un accent triomphal étaient soudainement devenus muets. Jules Ferry ne disait plus rien de la découverte qui lui avait attiré cette leçon. S'il s'abstint de récidiver, il ne reconnut jamais son tort.

Pendant quelque temps, quelques années peutêtre, la mémorable formule fut laissée au rancart. Puis, dans des journaux et même dans des ouvrages libre penseurs, elle recommença d'être utilisée, ayant été ramenée sous les yeux du grand public par le va-et-vient qui, à la surface du monde

politique et littéraire, fait circuler l'abondante collection des phrases clichées. Vers la fin de février 1911, du haut de la tribune encore, un félibre radical devenu ministre de l'instruction publique, M. Maurice Faure, chantait la vieille antienne. L' Unwers répéta le vieux démenti. Cette fois on daigna en tenir compte, après trente-cinq ans d'une indifférence imperturbable. Ayant plus de délicatesse et de fierté que n'en avait montré Jules Ferry, M. Maurice Faure souhaita de voir élucider l'affaire. Peut-être conseilla-t-il les recherches auxquelles le Temps prit part avec un soin judicieux. Ce journal eut l'honneur de donner la solution, qui lui fut indiquée par M. de Cormenin. Elle résultait d'un document oublié, d'une lettre de Montalembert lui-même, lettre qui, outre les explications d'ordre polémique, signalait une mésaventure très curieuse : deux ans après l'assemblée de Malines, Montalembert se trouvait victime de l'accusation sous laquelle il avait cru accabler son ancien ami ! Oui, en 1865, le grand orateur catholique, qui avait prononcé la phrase célèbre dirigée contre Louis Veuillot, passait, dans divers milieux, pour avoir, par la phrase en question, indiqué sa propre méthode à lui, Montalembert, et pour avoir approuvé, adopté, la ligne de conduite qu'il voulait flétrir !

A la date du 10 octobre 1865, sous le titre ironique : Une déclaration qui ne manque pas de franchise, le journal V Intermédiaire des chercheurs et des curieux posait la question suivante :

« Quand nous sommes les plus faibles, nous vous demandons la liberté, au nom de vos principes; quand nous sommes les plus forts, nous vous la refusons, au nom des nôtres. » Pourrait-on nous dire de qui est cette pensée, et dans quel recueil on pourrait la rencontrer, au moins pour le fond, si ce n'est pour la forme? Quelques-uns attribuent cette proposition à M. le comte de Montalembert ; mais elle nous parait si étrange que nous n'oserions assumer la responsabilité d'une pareille imputation. »

Cette demande valut à V Intermédiaire la réponse suivante de Montalembert :

A Monsieur le directeur de ^Intermédiaire des chercheurs et curieux.

La Roche-en-Brenil (Côte-d'Or), 29 novembre 1865.

A mon retour d'un voyage à l'étranger, on me communique votre numéro du 10 octobre, dans lequel, sous le titre de : Une déclaration qui ne manque pas de franchise^ un de vos correspondants m'attribue une proposition qui est précisément le contraire de la doctrine que j'ai professée et servie pendant toute ma vie : — « Quand nous sommes « les plus faibles, nous vous demandons la liberté, au nom « de vos principes ; quand nous sommes les plus forts, nous « vous la refusons, au nom des nôtres. » — Ces paroles se rencontrent, en effet, dans un écrit de moi, non pour exprimer

I mon opinion personnelle, mais, au contraire, pour résumer celle que j'ai combattue sans relâche. Voici le passage en question : il se trouve dans un travail sur « l'Appel comme d'abus et les articles organiques du Concordat », publié

i dans le Correspondant du 25 avril 1857, et reproduit dans mes Discours et polémiques, t. V, p. 552, Paris, Lecoffre,

( 1860. Il s'adressait au clergé et aux journalistes catholiques,

devenus, en 1852, les panégyristes de l'école absolutiste : « Aujourd'hui vous êtes non seulement désarmés, mais vous êtes enchaînés d'avance par l'adhésion que vous avez donnée ou laissé donner, en votre nom, aux moyens qui seront employés contre vous. Vous avez perdu et sacrifié volontairement le terrain où vous avez applaudi à ceux qui ont déclaré que le bras séculier des gendarmes était de beaucoup le meilleur défenseur de la liberté de conscience {Univers, 20 février 1856), à ceux qui, dans un accès d'insolent égoïsme, répondaient aux doléances des parlementaires et des républicains : quant à nous, nous sommes suffisamment libres ! Vous avez applaudi à ceux qui ont publiquement professé que la liberté de parler et d'écrire devait être refusée à ceux qui ne se confessent point. Vous avez laissé dire, par une assimilation sacrilège, que la législation actuelle sur la presse était précisément celle de l'Église : l'avertissement et la suppression. {Univers, 23 décembre 1855.)

« Vous savez maintenant ce que valent les libertés, restreintes à ceux qui se confessent, et déclarées suffisantes par ceux qui comptaient en faire le privilège de leur outrecuidance. Quand vous serez avertis et supprimés, qui voulez-vous qui vous plaigne, qui vous défende ou même qui vous comprenne? Personne, car personne, en France, n'admettra la légitimité de cette théorie cynique, pratiquée et justifiée par vos oracles, et qui se réduit à dire : Quand je suis le plus faible, je vous demande la liberté, parce que tel est votre principe; mais quand je suis le plus fort, je vous Vote, parce que tel est le jnien. Soutenir un pareil système, même quand on n'a pas d'antécédents, cela semble déjà passablement effronté. Mais le voir arboré par les mêmes hommes qui, il y a dix ans, professaient, applaudissaient et propageaient la doctrine contraire : voilà qui soulève le cœur ! »

Le numéro de V Intermédiaire, qui contient une imputation si radicalement fausse contre moi, est le premier que j'aie lu ; je ne connais donc pas l'esprit de votre recueil. Mais je suis convaincu qu'en satisfaisant à une curiosité plus ou moins érudite, vous n'encouragerez jamais des attaques diffamatoires contre des hommes publics encore vivants, bien qu'éloignés de l'arène politique. C'est pour-

quoi je vous demande, bien plus au nom de votre propre loyauté qu'aux termes de la loi, de vouloir bien insérer textuellement cette lettre dans votre prochain numéro. Agréez, etc.

Ch. DE MONTALEMBERT

Toujours guidé par M. de Cormenin, le Temps remontait bien au delà de l'article publié en 1857 par Montalembert. Il signalait une réflexion qui se rencontre dans un article où, en juillet 1835 {Edinburgh Rei>iew)^ le grand historien anglais Macaulay analysait l'ouvrage de James Mackintosh, VHistoire de la Révolution de 1688. D'après Macaulay, tout intolérant a l'habitude de dire à son adversaire : « J'ai raison et vous avez tort. Quand vous êtes le plus fort, vous me devez la liberté, parce que c'est votre devoir de laisser la liberté à la vérité. Mais quand je suis le plus fort, je dois vous persécuter, car c'est mon devoir de pourchasser l'erreur. / am in the right, and you are in the wrong; when you are the stronger, you ought to tolerate me; for it is your duty to tolerate truth. But when I am the stronger, I shall persécute you; for it is my duty to persécute error. »

Lecteur assidu de Macaulay, Montalembert, concluait le Temps, aura sans doute rencontré là I cette remarque et l'aura adoptée pour résumer et I condamner les idées de Louis Veuillot.

Oui, c'est probable. Mais l'application manquait I de justesse et de justice. Examinons de plus près ! comment Louis Veuillot concevait la liberté ; et jugeons-le là-dessus d'après ce qu'il a dit lui-même.

Dans la masse des milliers d'articles écrits par Louis Veuillot au cours d'un demi-siècle, se rencontrent quelques phrases (on pourrait les compter) où figure la formule : Liberté de toutes les opinions. Parfois, tout à fait au début, et plus souvent en 1848, le grand journaliste se place sur le terrain du « droit commun ». Mais toujours c'est un droit commun qui comporte essentiellement, expressément, le respect de la morale traditionnelle et de la doctrine chrétienne. Ainsi, dès 1845 (7 décembre), un article intitulé : Le Mouvement catholique montre l'Église « acceptant l'essentiel et le légitime des principes de liberté ». En 1846 (16 septembre), Louis Veuillot recommande la « pleine acceptation de la Charte », comme un programme qui doit réaliser « l'accord de la religion et de la liberté ». Dans cet article encore, il parle favorablement de la Déclaration des Droits de Vhomme et rappelle que l'abbé Sieyès la traça « au flambeau de ses études sacerdotales ». C'est sans doute l'unique circonstance où Louis Veuillot ait

ainsi envisagé la Déclaration des Droits de Vhomme. En 1847 (7 décembre), à propos des réformes libérales essayées par Pie IX, Louis Veuillot s'écrie : « Ne contraignons pas le doute à se précipiter dans

^ la révolte et la foi à s'abriter dans l'esclavage. Que le philosophe garde son système, et le jésuite sa règle, jusqu'à ce que l'un ou l'autre, se sentant ébranlé au fond de l'âme, abjure ce qu'il crut vrai par un acte de sa liberté, dont il ne rendra compte qu'à Dieu. Paix et liberté à tout homme en toute

Il voie légale de son esprit et de son cœur. » Telles sont, ou bien peu s'en faut, les seules occasions où le rédacteur de V Univers ressentit l'entraînement,

Il si général, provoqué par les théories et par les promesses du libéralisme.

Très rare, cet entraînement était plus court encore. Il ne venait point du fond de l'âme et n'y pénétrait pas. A peine Louis Veuillot avait-il cédé quelque chose au courant des idées dites modernes, qu'il reprenait envers elles son attitude de défiance et d'intransigeance. En 1848 (8 novembre), discutant contre le journal VEre nouvelle qui, par amour de la conciliation, prétendait identifier la démocratie avec le christianisme, il disait : « Réconcilier l'Église ou le catholicisme à la Démocratie !

H Mais quels sont donc les torts du catholicisme

1 envers la Démocratie? Quel mal lui a-t-il fait? Quelles concessions lui doit-il faire? Quel dogme ou quel conseil, contraire à tous ceux que la Démocratie peut honorablement avouer, doit-il abjurer? Quel enseignement efîacera-t-il de ses livres? Quel

article fera-t-il disparaître de la pierre où le doigt de Dieu a gravé les codes impérissables, et quelle portion de nos cœurs arrachera-t-il de nos poitrines, pour que ce cœur, toujours le même depuis Adam, puisse désormais se passer de telle ou telle partie de la loi que Dieu a formulée tout entière sur ses immuables instincts? » Il s'apercevait que la conciliation proposée entre l'Église et l'esprit moderne aurait pour résultat d'abaisser l'Église au niveau d'une puissance humaine et de transformer l'esprit moderne en un vainqueur insatiable d'usurpations. Assidûment, Louis Veuillot a dénoncé ce péril, en guerroyant contre les honnêtes gens qui se laissent séduire par l'équivoque et contre les hommes pervers qui font d'elle leur moyen d'action préféré.

Au sujet des premiers, ce n'est pas une remarque sans originalité, ni sans valeur, de noter qu'en 1849 Montalembert était vivement critiqué par les catholiques démocrates. L'Ere nouvelle^ que dirigeaient l'abbé Maret et Frédéric Ozanam, lui reprochait de ne pas comprendre les nécessités de l'esprit moderne. Ce journal attaquait à la fois, et de la même manière, Montalembert et Louis Veuillot.

Dans la brochure V Illusion libérale (1866) Louis Veuillot a résumé et concentré la longue argumentation soutenue par lui pour dévoiler l'équivoque. Là, en quelques lignes qui sont la précision même, il définit le caractère, le sens, toute la portée d'une des idées et d'un des mots les

plus chers aux apôtres de l'esprit moderne. Cette idée, c'est « la sécularisation de la société ». Ce mot, dit-il, signifie exactement et fatalement « la rupture avec l'Église, avec Jésus-Christ, avec Dieu, avec toute reconnaissance, avec toute ingérence et toute apparence de l'idée de Dieu dans la société humaine ». Conclusion : « Le monde, dit Louis Veuillot, est en voie de perdre le Christ avec tout ce que le Christ lui avait donné. La Révolution dissipe ce royal héritage en se targuant de le conquérir. Tout va à la tyrannie, au mépris de l'homme, à l'immolation des faibles, et tout cela s'accomplit au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. » Le grand journaliste veut-il répudier la liberté, l'égilité et aussi la fraternité? Non, mais il indique la manière dont ces mots doivent être entendus, celle-ci : « Conservons la liberté de proclamer que Dieu seul est Dieu, et qu'il faut n'adorer que lui et n'obéir qu'à lui, quels que soient les maîtres que son courroux laisse passer sur la terre. Conservons Végalité, qui nous enseigne à ne plier nos âmes ni devant la force, ni devant les talents, ni devant les succès, mais devant la seule justice de Dieu. Conservons la fraternité^ cette fraternité vraie qui n'existe et ne peut exister sur la terre que si nous y maintenons la paternité et la royauté du Christ. » C'est la doctrine et la résolution auxquelles Louis Veuillot a consacré sa vie et qui constituent son œuvre. Il avait donc bien le droit de dire à Jules Ferry, qui lui reprochait d'avoir artificieu-

sèment demandé la liberté au nom des principes libres penseurs : « Je n'ai pas demandé la liberté aux libéraux aa nom de leur principe. Je l'ai demandée et je la demande parce que c'est mon droit. Et ce droit, je ne le tiens pas d'eux, mais de mon baptême, qui m'a fait digne et capable de la liberté. En renonçant à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, c'est par là, non autrement, que je suis devenu libre, c'est par là que la société est baptisée et qu'elle a donné à mes pères et me doit cette liberté, dont je ne veux user ni contre le prochain ni contre moi-même. Ceux qui n'ont pas reçu ce même baptême et pris les mêmes engagements, ou qui ne s'en souviennent que pour les renier, ne sont plus dignes de la liberté, ne sont pas libres et cesseront de le paraître bientôt. Apostats du baptême, ils le sont nécessairement de la liberté; je l'ai toujours dit. Non seulement je ne m'appuie pas sur leur principe, mais je dis qu'ils ne Vont pas, qu'ils n'y croient pas, qu'ils n'y peuvent pas croire, qu'ils sont même dans l'impossibilité d'en comprendre la pratique. La démonstration court les rues, la tribune en est témoin, et le premier article de leur syllabus est : Point de liberté...

« Tout ce que nous avons de liberté, nous l'avons conquis sous la République, mais alors c'était la république sans républicains. A présent, nous avons la république avec les républicains, et la liberté s'en va par violence ou escroquerie. Quel était notre unique argument contre la république

des républicains? Elle tuera la liberté, elle tuera la religion, elle tuera la propriété, elle essaiera de tuer même le baptême. Gommence-t-on à voir clair (1)? »

En 1876, cette constatation et cette prévision étaient bien justifiées déjà... Et depuis?... Depuis, nous avons vu et nous continuons de voir, dans les administrations comme dans les écoles, toutes les forces publiques tournées contre l'influence religieuse et contre l'idée de Dieu.

Donc, entre autres mérites, Louis Veuillot a celui d'avoir aperçu et dévoilé une vérité capitale que son siècle ne voulait pas connaître, à savoir : que la sécularisation civile engendrée par l'esprit moderne, c'est la laïcisation de l'enseignement public ; et que cette laïcisation, c'est l'athéisme général, autoritaire, officiel.

Chose remarquable : la même prévision avait jadis, bien auparavant, traversé l'esprit de Lacordaire ! On sait combien l'illustre dominicain et Louis Veuillot différèrent d'opinion au sujet du programme catholique et, précisément, au sujet de la liberté. Or, il y a de Lacordaire une parole très ancienne, qui se trouve avoir exprimé, sous la forme d'une rapide mais puissante appréhension, l'idée que Louis Veuillot devait, plus tard.

(1) Derniers Mélanges, t. III, p. 138-139. Librairie Lethielleux; comme les trois précédentes séries de Mélanges. Je rappelle que toutes les œuvres de Louis Veuillot sont maintenant à la librairie Lethielleux.

traiter avec ampleur. Cette parole date de 1833. Alors, Montalembert, à demi détaché de Lamennais et sous le coup lui-même des reproches venus de Rome, se débattait dans une douloureuse et dangereuse hésitation. Lacordaire l'adjurait de se soumettre sans réserve. Afm de l'y décider (ce qui bientôt arriva, pour le salut de Montalembert et pour le bonheur des catholiques), il lui adressait d'admirables lettres suppliantes. L'une d'elles disait : « Sais-tu si de ce libéralisme qui te plaît tant, il ne doit pas sortir le plus épouvantable esclavage qui ait jamais pesé sur la race humaine? Sais-tu si la servitude antique ne sera pas rétablie par lui, si tes fils ne gémiront pas sous le fouet impie du républicain victorieux (1)?.-. »

C'est bien ce qui est arrivé un demi-siècle plus tard. C'est bien ce que Louis Veuillot prévoyait, lui aussi, quand Lacordaire avait repris confiance dans le libéralisme. Tous deux, ardemment attachés à la même foi, ne la servaient pas selon la même méthode ; et leur désunion s'accrut jusqu'à la fm. Mais, sans essayer de dissimuler cette longue et déplorable divergence, on a le droit de constater que Lacordaire avait eu, à certain jour, l'intuition des périls que Louis Veuillot dénonça persévéramment et qui s'étalèrent ensuite devant tous les yeux.

(1) (14 décembre 1833). Vie du R. P. Lacordaire, par M. Foisset, t. I, p. 503-505.

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