L'OPPOSITION À JOSEPH DE MAISTRE
On peut s'étonner que, dans sa revendication de plus en plus véhémente en faveur des poètes, Vigny en soit venu à voir en eux non seulement des victimes de la dure concurrence sociale, mais les offrandes expiatoires de sociétés armées du droit de mort. De fait, les «chapitres de métaphysique et de philosophie» deviendront pour lui la grande aflaire, «pages que bien des lecteurs passeront mais que d'autres étudieront. Dites-moi si vous pensez comme moi sur la substitution des souffrances expiatoires. Les trois histoires : l'élégie de Gilbert, le drame de Chatterton et le roman d'André Chénier ne sont que des accessoires qu'au premier abord le public prendra pour le principal intérêt. C'est l'appât que je lui jette pour saisir sa fugitive attention.» (à La Grange, 3 juin 1832).
Ecrits sur un papier un peu différent du reste, rattachés à Stello d'un lien que l'écrivain ne semble pas avoir prévu tout d'abord, les chapitres xxxil et xxxvil sont datés expressément, l'un du 22 avril, l'autre du 27 avril 1832, et ce dernier porte la mention : «au milieu de l'bist. d'A. Cbe'niern. Il est probable que la publication du Dernier jour d'un Condamné ^a.r Victor Hugo dans sa forme de 1832, et surtout d'un supplémentaire Fragment sur la peine de mort dans la Revue de Paris de mars 1832, a déterminé cette orientation : Vigny rejoignait là le hbéralisme philosophique et la charité chrétienne, qu'avait conciliés sur ce point le sage Ballanche dont la pensée l'influença.
Au bas du f° 207, une hste dressée par Vigny atteste l'importance que prenait l'adhésion ou l'hostilité à la souffrance expiatoire :
Pour : S' Athanase, S' Bazile, S' Grégoire de Nazianze, S' Hilalre, S' Grégoire de N^ssc, S' Chrysostome.
Contre : S' Bazile [?], S' Epiphane, S' Jérôme, Anastase I" et Justinien.
Avec une sorte de hâte impatiente, à la suite de : la substitution des souffrances expiatoires, Vigny a Jeté les réflexions suivantes à l'adresse de Joseph de Maistre :
[Celui] C'était ainsi que [l'une des plus belles] un homme doué d'une des plus hardies et des plus brillantes imaginations philosophiques [les plus hardies] [que
"' Cf. mon étude — alors assez hypothétique, et abondamment confirmée depuis — sur Vigny et Joseph de Maistre [Alfred de Vigny, 1912),
Ies"j que le [monde ait vu luire] dont l'Europe ait jamais été éblouie, était arrivé à [une] [rattacher au pied de la croix, le premier a] rattacher au pied même de la Croix le premier anneau d'une chaîne effrayante et interminable de sophismcs [sangla] ambitieux et impies, [dont] qu'il [admirait] incon- «ciemraent, [les corollaires] et qu'il regardait...
Et c'est une des rares références du manuscrit qui porte, au bas du f* 205, la double indication : Soirées de S. P. , t. 1; Soirées de S. P. , t. 2. Enfin Origène avait sa mention plus spéciale, en attendant Dapbné :
...cet Origène [qui pour premier sophisme, puisa dans] et pour première immolation, [puisa] crut trouver dans l'Evangile l'ordre qu'il exécuta, de faire, de lui-même, un Abeyiard volontaire.
Enfin , les documents sur Stella que renferme , au Musée Condé de Chantilly, le troisième volume du manuscrit de Cinq-Mars , insistent sur la nécessité de «combattre la doctrine de sacrifice de Maistre. Rien de plus immoral. Source de crimes , car il n'y a pas de raison pour ne pas la pousser là». «Non esprit faux, mais esprit falsificateur, car il sait qu'il ment et a conscience du vrai» , l'auteur des Soirées est, ici , pris à partie pour ses Lettres sur l'inquisition espagnole. Et c'est à ce propos qu'une haine vigoureuse des «systèmes» anime Vigny et son «analyse». «Le sacrifice de l'homme aux hommes» lui parah une monstruosité, de quelque loi qu'il s'autorise, et il ne se lasse pas de renvoyer dos à dos les théoriciens de «l'ostracisme perpétuel» :
(Anciens papiers Ratisbonne. ) L'ordre social est toujours mauvais. De tems en tems il est seulement supportable. Du mauvais au supportable, la dispute ne vaut pas une goutte de sang. C'est une théorie d'assassin. — C'est celle des septembriseurs et des inquisiteurs et de Ravaillac et de Louvel.
L'ordre social est mauvais et le sera toujours, [puisque] pendant le tems que Dieu lui-même a daigné habiter la terre, il lui eût été facile de nous indiquer une forme de gouvernement parfaite. Le genre humain a manqué là une bien bonne occasion qu'il ne retrouvera plus [qu'à la fin ou il]. Il faut donc se résigner à ne rien voir de stable, malgré le cri : cette fois c'est pour toujours, cri que jettent en chœur tous les législateurs à mesure qu'ils ont fait une institution.
11 est certain que des velléités d'action politique, déçues ou combattues, ont abouti à la «volonté de solitude» affirmée par Vigny à l'égard du Pouvoir : car c'est de cette solitude-là, souvent mal comprise par l'exégèse Vigny, qu'il s'agit pour lui.