‹ Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 61 sur 66 · LES PROJETS DE CONTINUATION. — DAPHNE · texte numérisé non relu

LES PROJETS DE CONTINUATION. — DAPHNE

Très délibérément, Vigny avait écrit au bas de la dernière page du manuscrit de Stella : «fin de la première consultation». La Revue des Deux Mondes, en tête de sa livraison du i" avril 1832, avait de même imprimé, comme titre de l'actuelle dernière partie : Les Consultations du Docteur Noir. Première consultation. Buloz fît de son mieux pour amener l'auteur à faire honneur à cette promesse implicite. Mais la suite de Stello va, en réalité, se confondre avec une bonne part du journal intime et devenir les «mémoires de sa vie» : sa confession perpétuelle en matière de foi, de rêve, de pensée, d'inquiétude religieuse. Ecoutons-le plutôt :

Le Docteur Noir, c'est la vie. Ce que la vie a de réel, de triste, de désespérant, doit être représenté par lui et par ses paroles, et toujours le malade doit être supérieur à sa triste raison de tout ce qu'a la poésie de supérieur à la réalité douloureuse qui nous enserre; mais cette raison selon la vie doit toujours réduire le sentiment au silence, et le silence sera la meilleure critique de la vie (1832).

Ou encore (1844) :

Le Docteur Noir est le côté humain et réel de tout; Stello a voulu voir ce qui devrait être, ce qu'il est beau d'espérer et de croire, de souhaiter pour l'avenir : c'est le côté divin...

Enfin, si Stello symbolisait ainsi «l'enthousiasme même» au gré de l'auteur, le Docteur-Noir devait être «armé contre les idées, jamais contre les hommes pour lesquels il avait une céleste pitié» :

Le but des Consultations doit être de fortifier l'âme contre tout ce qui s'attaque à sa partie faible. Les crimes viennent de faiblesse.

Les vrais éclaircissements sur les «suites» ébauchées par Vigny, ce serait, en somme, le Journal intégral du poète, où l'initiale A, le mot Aa<ppri groupent en particulier des remarques, des intentions, des notes de lecture, qui tiennent à la fois à la plus achevée de ces velléités de continuation et au cours de ses curiosités, de ses élans, de ses doutes : les rapports de la pensée et de l'action y trouvent surtout

leur place, mais presque tous les grands problèmes s'y présentent à leur tour.

Dapbné n'est devenu la plus viable de ces «suites» qu'après avoir évincé, ou partiellement absorbé, dans les velléités du poète, d'autres sujets de Consultations : le suicide moderne, l'homme politique ou le vide des lois, l'idée de l'amour. Jadis, et peut-être dès i8i6,un projet de tragédie avait familiarisé l'enthousiaste apprenti de lettres avec une figure impressionnante; dans des feuillets de cette époque, le titre de Julien l'Apostat désigne les épaves suivantes :

Jupiter... Jupiter...

Tes autels m'ont trahi leur secours n'est qu'une ombre.

Ceux que l'on disait morts ont tué les vivants.

L'amour est voisin du malheur. Eschyle, Cboephores,

Vigny n'a-t-il brûlé qu'en mai 1832 {'«assez mauvaise tragédie» dont ce seraient là les épaves? Dès cette année, en tout cas, le personnage de Julien le hante, rappelé à son souvenir, peut-être, par les Etudes historiques de Chateaubriand ; rapproché de l'actualité par les différends de Lamennais avec Rome et par des troubles sociaux dont le sac de l'Archevêché, le 14 février 1831, avait semblé le prélude; destiné à fournir la première partie d'une «épopée à triple nœud et triple fable avec unité de pensée»; avoisinant, dans la rêverie de Vigny, d'autres épisodes significatifs de la vie spirituelle des temps modernes, comme Abélard remis en honneur par V. Cousin et Guizot. Le Misopogon de Julien est mentionné comme une lecture du 30 mars 1832 : mais Vigny prendra plutôt le contre-pied de cette rude apologie d'une rusticité qui s'opposait à la dépravation efféminée d'Antioche.

En. 1833, le philosophe couronné devra faire sentir que «le Christianisme a rendu l'homme larmoyant»; Libanius apparaît à ses côtés. Le 18 mai, Vigny s'avoue à lui-même sa hantise de penseur évincé du domaine de l'action :

Je ne puis vaincre la sympathie que j'ai toujours eue pour Julien l'Apostat. Si la métempsycose existe, j'ai été cet homme.

C'est l'homme dont le rôle, la vie, le caractère m'eussent le mieux convenu dans l'histoire.

L'année suivante, cette remarque : «Une âme contemplative comme celle de Julien, quand elle daigne donner quelques-unes de

ses idées à l'action, la domine et l'agrandit.» Si, en mémoire de l'ancien projet, Vigny avait pu songer à la forme dramatique, si une figure de femme avait été imaginée un mstant aux côtés de l'Empereur, l'année 1834,6x0, pour ce «poème épique en prose», «deux lignes parallèles dans la composition : «l'époque de Julien — notre époque», entrelacées par une action double». Complication que Vigny augmentera plutôt qu'il ne l'atténuera, à mesure qu'il s'efforcera de rattacher la plus grande crise religieuse de l'Europe dans notre ère à celle de la Réforme et du Rousseauisme humanitaire.

Une volonté d'expresse documentation est du même temps : dès le 14. juin 1834, Vigny reçoit d'H. de Triqueti une «pédante liste de Grecs déjà transmis en latin» qui permettent d'étudier le Bas-Empire. S'il n'a pas absorbé cette vraie bibliothèque, il a conservé par devers lui diverses références données par son informateur.

Il lit le Dictionnaire philosophique de Voltaire , feuillette sans leur emprunter plus que des détails les biographes de Julien ou des Empereurs comme Tillemont, La Bletterie, Le Beau, Jondot, Beugnot, Tourlet, mais se réfère principalement à Gibbon et à son Histoire de la décadence de l'Empire romain (trad. Guizot, 181 a, t. III à V surtout) : le pullulement des sectes chrétiennes, les dix-huit symboles issus de l'arianisme, Aetius et Vbomoousion (consubstantialité), Athanase l'adversaire des Ariens, la nomenclature des Basilidiens, Valentiniens , Marcionites , le système des Sabelliens qui finit où celui des Ebionites commence (cf. M. Citoleux, Alfred de Vigny, p. 259).

D'autre part, beaucoup de ses lectures, faites ou reprises dans les années 1 834-1 837, ont pour objet la même documentation générale ou particulière, Epictète, Libanius, Ammien Marcellin, Grégoire de Nazianze, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme surtout; les œuvres de Julien et plusieurs dialogues de Platon l'amenant à sentir «sous la robe usée [du christianisme] le platonisme toujours vivant». Il n'est pas surprenant que la cellule principale du récit projeté devienne de plus en plus le Banquet de Libanius (1836) tel que le raconte le comparse juif Jechaïah. La rédaction principale de Dapbné se poursuit surtout de mai à septembre 1837; ce qui, initialement, aurait été la revendication symbolique des hautes vertus dans l'action, est désormais une étude anxieuse sur les origines du Christianisme et les chances de survie de l'Hellénisme. Libanius, simple rhéteur d'Antioche, devient le sage parfait, le Docteur- Noir de cet autre Stello qu'est l'ardent Julien , dépouillé de l'humeur rustique du Misopogon et inclinant à une mort volontaire après qu'il a vu l'inanité de sa tenta-

tive. Polyeucte à rebours, ce dévot attardé des dieux cède la place au Galiléen. En 1839, Vigny n'hésite pas à condamner son effort :

Julien hâta la ctutc de l'Hellénisme et du Paganisme en essaj'ant de le rallumer sans foi réelle. Le calcul parut clairement aux yeux des Peuples et piqués d'être pris pour dupes par une société de savants, ils s'éloignèrent plus vite de la religion grecque idolâtre. — Son amour profond du beau et sa vertu ne suffirent pas, car jamais ils ne suffiront à sauver la multitude d'ellemême. Elle était lasse de ses Pénates, il lui en fallait d'autres.

Le rattachement de l'histoire de Julien au problème chrétien fait reparaître plusieurs projets envisagés par Vigny pour opposer, semblablement, un pur effort théosophique à l'instinct utilitaire des masses et à la scolastique des esprits doctrinaires. Ecarté Astrolabe, «fils d'Héloïse et d'Abailard, le type de ce que fut l'homme jeune et passionné dans le vrai moyen âge», sorte d'Ange «allant de son père à sa mère et les consolant» (i 832-1 833), Lamuel, ou Samuel, ou Emmanuel aurait représenté (1837) un Lamennais versant dans la secte parce qu'il ne sait pas se dégager avec dignité de l'obéissance, «réformateur religieux dans un siècle froid, broyé entre V enclume et le marteau, et de son sang sortira l'idée»; François, «symbole de l'état religieux et moral de la France» (184,0), aurait été un jeune Israélite élevé sans religion par son père , banquier réaliste, «Barbare judaïsé», et s'éprenant d'une jeune fille pieuse : Christian (surtout en 1842) aurait repris les traits essentiels de cette donnée. La connexion de divers récits, à ce moment, est absolue dans l'esprit de Vigny, qui écrit le 14 septembre 1840, après avoir transformé son A familier en un tétraèdre : «La seconde consultation a la forme d'une Pyramide. Daphné en est la large base , + et + sont postées au centre et au sommet et Lamuel couronne l'édifice.»

En 1 844 , il est certain que la continuation la plus assurée de Stello est la Deuxième Consultation du Docteur-Noir ou le Religieux, proclamant la supériorité du sentiment religieux véritable sur la théologie, la «théurgie». Le 21 octobre, Vigny est à peu près décidé à détacher, comme «fragment avant la publication» d'une suite de Stello, l'épisode de l'Apostat. Mais l'année suivante il réitère à Buloz les objections qui l'ont fait renoncer à ce dessein et même à achever la Deuxième Consultation, plaidoyer d'une idée dangereuse : il se félicite «d'avoir eu le courage de renoncer à un succès» et suppose que son œuvre «eût pu être interprétée favorablement aux Jésuites».

En 1845, l'ordonnance du Docteur-Noir reste celle-ci :

Eh! pourquoi donc avez-vous cru nécessaire de dire à ces hommes comme à des enfants : H y a à droite la punition, à gauche la récompense; ici le fouet, ià les gâteaux.

Que ne disiez -vous : Aimez le Bien pour sa Beauté — la Beauté pour son excellence.

Sans crainte de rien, sans espoir de rien.

En 1849 et 1850, Buioz étant revenu à la charge , Vigny, redoutant la diffusion de principes d'anarchie sociale, est plus que jamais décidé à ne pas contribuer, pour sa part, à disloquer les tutelles courantes. Dapbné ou les neuf vases (1851) : titre qui voisine avec cette idée que «les Barbares toujours renaissants» ont besoin d'une croyance au niveau de leur faiblesse d'esprit, mais aussi que Libanius estime les Barbares «plus sains au salut du monde » que les décadents de l'Atticisme : en 1853, ces Barbares sont aussi bien des sauvages américains que des émeutiers parisiens, ou que les nouveaux venus que Julien voudrait contenir, et contre lesquels (1857) ce chef croit les soldats chrétiens de Rome insuffisants : «Le christianisme affaibht la défense de l'Empire. »

Julien fut grand surtout à mes yeux parce qu'il défendit la Foi en un monde surnaturel et mystique, sans laquelle il n'y a pas de Religion et la terre retombe dans le matérialisme... Julien dut se dire : Plutôt le paganisme, qu'un Dieu dont les serviteurs disent : c'est un homme et un philosophe (février 1852).

L'image du Taurobole — le taureau immolé à Neptune sous le sang duquel Julien faisait passer ses adhérents — le hante vers ce mo ment. En 1859 — après que Vigny a refait connaissance avec le bouddhisme — Julien serait rattaché par sa pensée et par son initiation (reçue à Macella d'un sage hindou) à la rêverie religieuse de l'Inde. Juillet, août, novembre 1861 , mars 1862 voient encore le poète, en proie au cancer qui l'emportera, confier au papier de suprêmes notes, «la Cité des Dieux», «Julien le Pieux», « l'Anachorète», dont Dapbne se trouve encore et toujours le centre.

11 est bien imprudent, comme on voit, de donner au fragment de Dapbné un sens définitif L' «esprit pur» en matière de religion est d'une incarnation aussi malaisée qu'en poésie ; son acceptation par les «multitudes» peut être le martyre de ceux qui en sont possédés : telle est l'idée que Vigny, sous tant de reprises et d'ébauches, a le

moins volontiers abandonnée dans cette confession indirecte de sa maturité. Et aussi : «l'esprit grec dirige le monde, l'esprit de Socrate et de Platon ...»

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