‹ Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 63 sur 66 · LES MANUSCRITS · texte numérisé non relu

LES MANUSCRITS

Contrairement à une indication donnée par le Journal d'un Poète le 20 mai 1832, Vigny n'a pas détruit le manuscrit de Stella (que M. Louis Barthou a eu la gracieuseté de nous communiquer). II se compose de 277 grands feuillets où s'est fixé ce qui est, le plus souvent, le premier jet d'une inspiration presque toujours vive, voire fougueuse : les ratures, nombreuses pour des détails de forme, ne trahissent guère d'incertitude dans l'élan de l'imagination, et souvent une indication au crayon amorce, au terme d'un développement, la suite à y donner. Une pagination successive des diverses parties , des hésitations dans le numérotage et la répartition des chapitres, témoignent d'ailleurs du scrupule de composition ordinaire à Vigny. C'est ainsi que les chapitres XXXII et XXXVII actuels, on l'a vu, ont été insérés après coup dans sa rédaction.

Le manuscrit a servi à la première typographie de l'ouvrage et porte les noms des ouvriers de TmipHnierie.

Voici quelques passages — outre ceux qu'on a vus plus haut — que porte seul le manuscrit :

(F° I. En tête du chapitre i.) : «ce chapitre doit être mis à la place de l'autre 1" chapitre».

(F" 2.) Chapitre 2. [Ce que dit Steilo au Docteur.

Stcllo était couché hier matin [à quatre heures de l'après-midi, sou£Fraat horriblement, mais mortellement malade] sur un canapé, ne souffrant pas mais affaissé sous le poids d'un impérissable ennui, lorsque [fort] par un grand bonheur la porte de sa chambre s'ouvrit et il vit entrer le Docteur noir.

CHACITRE II.

[^Symptômes et [/ei] choses singulières [gu« dit Stella] que Stella dit au savant docteur noir'\

(F° 3.) [Tout cet ennui vient du mal de tête sans nul doute et de la pluie qui est de tous] Ehl de tous les fléaux qui tombent du ciel c'est le pire à mon

sens. C'est cette pluie qui donne le [Biu] Diable-BIeu (Blue Devil) mot Anglais, monstre infatigable que l'humidité enfante]. Comment pourrai -je exprimer mon horreur pour cette pluie [qui tombe] et le mal qu'elle me fait? — quelle forme symbolique [lui] pourrais-je donner jamais à cette incroyable souffrance ? — Ah ! — j'y entrevois quelque possibilité grâce à un Savant. Honneur soit rendu au bon Docteur Gall.

(F" 4.) Eh bien, mon ami, sachez donc que dès qu'il va pleuvoir je sens autour de [ma tête] mes cheveux tous les Diables de la migraine qui sont à l'ouvrage sur mon crâne pour le fendre. Ils y font l'œuvre d'Annibal aux Alpes.

(F° 5.) Hélas! hélas! mon Dieu, pourquoi avez-vous permis à ces petits monstres pluviatiles de s'attaquer à cette bosse du Merveilleux? C'était la plus grosse de toute ma tête et celle qui me fît faire [quelques Elévations, vers vous, Seigneur] quelques poëmes qui m'élcvaient l'âme vers le ciel inconnu, comme aussi toutes mes plus chères et secrètes folies. S'ils la détruisent que me restera-t-il en ce monde ténébreux?

(F" 7.) ... il ne me reste rien qui me garantisse des mouvemens déréglés de mon cœur et je le sens tout prêt à me faire tomber dans une crise toute particulière... çà n'allez pas vous moquer de moi... mon cœur me conseille de me dévouer pour une opinion politique et une sublime forme de gouvernement que je vous détaillerai...

A part de légers détails — en particulier la substitution de M"* de Coulanges à M"* de Châteauroux comme héroïne de la première histoire, — ce sont là les principales variantes qu'offrent les 42 premières pages du manuscrit. Qjiant à l'histoire de Chatterton , qui occupe les 40 pages suivantes , elle appelle différentes observations :

Vigny, très hésitant en général sur les termes anglais à employer, les a presque toujours ajoutés dans un blanc qu'il avait laissé. Il avait commis (f'50) le solécisme de faire dire à Kitty : «Do you know read Enghsh?» devenu «... a English letter», puis «elle me demanda en angla'is si je saurais la lire» et de faire écrire à Chatterton : «I will only confie to you». Le langage forgé par Chatterton était du «treizième siècle». Clouds of sable était traduit par «nuages de la couleur du sable». Mrs Bell était régulièrement écrit Mistriss Bell. Un détail, relatif à la pitoyable Kitty, était d'abord plus bref :

( F° 76. ) Elle était si effrayée , ses yeux ouverts démesurément avaient une expression de Méduse si extraordinaire que je frémis moi-même et la quittai brusquement pour monter, -r- Je ne savais vraiment où j'allais...

Avant de trouver son titre Tristesse et Pitié', le chapitre xix s'était intitulé : Le cour les plaint, l'esprit les méprise et Dur comme la pensée.

NOTES £ï ÉCLAIRCISSEMENTS. 4^}

Dans ce chapitre — un des plus raturés du manuscrit — un passage dont l'élaboration est curieuse à suivre :

(F" 87.) [Je crois que] [Le] [Peut-être que le tems [est une chose] invisible comme l'air, [mais comme lui il] et qui se pèse et se mesure, comme lui aussi apporte aux Lommes des influences [certaines] inévitables. II y a des heures néfastes. Telle est pour moi celle [de l'aube] [ de la froide aurore] de l'aube humide, tant célébrée [, et] qui [m'apporte une] ne m'amène que l'affliction et [l'efFroi] l'ennui, parce qu'elle éveille [à la fois] [la foule] touî les cris de la foule [qui] pour toute la démesurée longueur du jour, dont le terme me semble inespéré. Dans ce moment, si vous [lisez] vo yez revenir la vie dans nos regards, elle y revient par des larmes, mais c'est [le calme] la vie enfin et c'est le calme adoré des [ noires heures] heures noires qui me la rend.

Ah! je sens en mon âme une ineffable Pitié, [une indulgence sans borne] pour CCS glorieux pauvres [que] dont vous avez vu [la fin] [la mort] l'agonie et rien ne m'arrête dans [mon amitié] ma tendresse pour ces morts bicnaimés. [S'ils furent méchans parfois, oh! qu'ils eurent bien raison de l'être!]

Le début du chapitre XX ne tardait pas à insister sur la sinistre grandeur de l'époque évoquée par Vigny :

(F° 93.) ... leurs têtes ramassées entre leurs épaules reployécs, comme pour les cacher et les défendre [d'un vent [de mort] empoisonné qui soutHait de tous côtés et partout. Et cependant l'aspect général de notre grande Nation était sévère et majestueux] un caractère de grandeur et de gravité sombre était empreint sur tous [les] ces fronts menacés et jusques sur la face des [petits] enfans; [ce même caractère que donne la mort à ceux qu'elle touche]. C était comme ce masque sublime que nous met la mort. — Alors les hommes s'écartaient les uns des autres ou s'abordaient brusquement comme des combattans [qui s'att] Leur salut ressemblait à une attaque, leur bonjour à une injure, leur sourire à une convulsion, leur [costume] habillement aux haillons d'un [pauvre] mendiant; leur coiffure à une [guenille sanglante] guenille trempée dans le sang; leurs réunions à des émeutes, leurs familles à des [tanières] [terriers] repaires [de loups [défians] sauvages] d'animaux mauvais et défians ; leur éloquence au cri des halles, leurs amours aux orgies [noctur] Bohémiennes; leurs [fêtes] cérémonies publiques à [des] de vieilles tragédies romaines manquées sur des trailcaux [sW] de province; leurs guerres à des migrations de peuples sauvages [poussés par la faim] et misérables; [leurs] [leurs] [leurs dates à des parodies] [leurs noms d'époques et de jours] les lonis du tems à des parodies poissardes [en note : les sans culottides].

C'est au cours de la rédaction que M""' de Saint-Aignan s'est vu attribuer son âge exact.

«Ajouter des noms», se prescrit Vigny au crayon, en plein cha-

pitre XXVÎII. Au lieu da couplet et du madrigal remémorés à Robespierre par Joseph Chénler { cf. à ce sujet Schroeder, Robespierre homme de lettres dans la Revue du dix-huitième siècle, mai-déc. 191 6), cette autre gaillardise :

Quand l'escadron audacieux Bacchus, rassurant

Des enfaas de la terre Jupiter tremblant

Jusque dans le séjour des dieux Décida la victoire

Osa porter la guerre , Tous les Dieux à jeun

Tremblaient en commun Lui seul avait pu boire.

Le symbolisme de certains détails était plus marqué dans le manuscrit :

(F* 220.) La Nation humiliée ployait le dos et roulait par troupeaux entre [la Liberté et la Guillotine, dégoûtantes l'une de la pluie qui [la] détrempait des couleurs] une fausse statue, [la] une Liberté qui n'était que l'image d'une image et [un] un réel écLafaud, teint de son [plus] meilleur sang. [L'eau qui ne pouvait laver la guillotine avait]

(F" 23;),.) J 'étais devant l'hôtel de ville. Je le reconnus à son cadran [lumineux pareil à une [une immense] horloge suspendue dans l'air] lummeux qui semble d« loin une large lune . . .

Au ctapitre xxxvill, l'évocation des intellectuels malheureux se lisait ainsi :

(F" 3^9-250.) Levei les yeux [au pi] à ce plafond et figurez-vous y voir monter ces fantômes [paisibles et] mélancoliques : [entre Tasse] Torquato Tasso, les yeux brûlés de pleurs, couvert de haillons, [n'ayant pas une] dédaigné même de Montaigne (ah! philosophe qu'as-tu fait là) et réduit à [ne] n'y plus voir, non par cécité maïs... ah! je ne le dirai pas en français, que la langue des Italiens soit tachée de ce cri de misère qu'il a jeté :

Non avendo canddia per iscrivere i suoi versi.

Milton aveugle jetant, à un libraire, son Paradis perdu pour dix livres sterling, — Camoëns recevant l'aumône à l'hôpital des mains de ce sublime esclave, qui mendiait pour lui, sans le quitter, — Cervantes [au lit] [ayant à peine une plume dans son lit de mort pwur é] tendant la main de son lit [de mort et] de misère et de mort. — Lesage en cheveux blancs suivi de sa femme et de ses filles allant demander un azile pour mourir, à un pauvre chanoine son fils. — Corneille manquant de tout , même de bouillon dit Racine au Roi, au grand Roil — Dryden à soixante et dix ans mourant de misère

et cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices humaines. — Spenser errant à pied à travers l'Irlande moins pauvre et moins désolée que lui, [rêvant à la Reine des fées et qui] [et ne pouvant] [portant] et mourant avec la Reine des fées dans sa tête, [et] Rosalinde dans son cœur, et pas un morceau de pain sur les lèvres. — Wondel ce vieux Shakespeare de la Hollande mort de faim à quatre-vingt-dix ans et dont le corps fut porté par quatorze poètes [aussi] misérables et pieds nus. — Samuel Roycr qui fut trouvé mort de froid dans un grenier. — Buttler, qui fit Hudibras et mourut de misère. — Flojer Sydenhain et Rushworth chargés de chaînes comme des forçats. — [Rymer vendant [qui vendait ses livres publiés pour avoir du papier.] — [J.-J.] Rousseau qui [lutt] se tua [ne pouvant] pour ne [plus] pas vivre d'aumônes. — [Winkelmann poétique antiquaire], Malfilâtre [mort dont] que la faim mit au tombeau, dit Gilbert à l'hôpital, [et tous ceux encore que je ne nomme pas et dont les noms cachés dans les honteuses annales de tous les peuples, tous les peintres, avec tous ces] sont placés dans le ciel [de chaque] des peuples [de chaque nation] et furent souillés sur sa terre].

Après cet amer martyrologe, un chapitre, devenu le xxxix', semble resté «en l'air» et, avant de s'appeler «Du mensonge social», a porté les titres successifs de «Dernière crise», «Dispute», «République des lettres», «Inégalité, Liberté, Solitude». Le passage de ce chapitre qui commence par « La neutralité ...» et finit par «... ne pense plus à ce qu'il a fait» est ajouté d'une main pénible, sans doute au lit ou dans une position incommode.

DAPHNE

Le manuscrit de Daphné, que M. Eug. Carré a bien voulu nous communiquer, se compose de grands feuillets d'une pagination discontinue, reliés aujourd'hui en deux volumes avec un certain nombre de documents relatifs à l'élaboration de cette œuvre. L'état du manuscrit, par ses remaniements et ses surcharges, témoignerait à lui seul du scrupule incessant de l'auteur, ainsi que des perpétuels retours qui ramenaient celui-ci à une œuvre devenant ainsi la confession continuelle de certaines de ses années. Il manque au manuscrit les pages allant de loo à 1 18, enlevées après que le gendre de L. Ratisbonne en eut pris la copie qui servit depuis à la publication de M. Fcrnand Gregh.

Celle-ci , faite d'après cette copie Tréfeu ( sauf pour les quelques feuillets en question, que M. Gregh a eus entre les mains), diflère pour quelques détails du manuscrit. En dehors des menues diflérenccs

de ponctuation, de majuscules, d'orthographe désuète, — agrafe, boête, apperçu, applati, etc., — voici diverses variantes à signaler:

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