‹ Louis VeuillotChapitre 11 sur 73 · INTIME · texte numérisé non relu

INTIME

Après la question des Jésuites portée sur tant de terrains et que Louis Veuillot traita sous toutes ses faces, quantité d'affaires importantes soulevèrent des débats de presse auxquels il dut prendre grande part. J'indique en passant une campagne des plus graves sur les choses religieuses de Piussie. C'est l'année où l'on connut les abominations commises, avec l'approbation du gouvernement russe, contre les Basiliennes polonaises de Minsk; l'année où le czar Nicolas I"^ vint à Rome et reçut du Pape de solennels avis. Louis Veuillot fit sur ces événements divers articles, dont trois seulement : Les religieuses de Minsk, — Du respect que méritent les princes persécuteurs, — Le czar Nicolas à Rome^ sont reproduits dans les Mr langes. Il eut à ce propos une polémique assez vive avec le directeur de la Quotidienne, M. Laurentie, très catholique, mais aussi très royaliste, et qui, voyant en Nicolas le représentant le plus puissant de la monarchie,

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voulait douter de sa complicité dans les attentats commis à son ombre, et demandait que, même en les lui attribuant, on ne fit rien contre la Majesté royale.

Quels que fussent ses travaux, ses préoccupations, ses tristesses, Louis aimait trop la littérature pour ne j)as lui donner un peu de son temps. Écarter une heure ou deux la rude besogne du journal afin d'écrire une fantaisie, vers ou prose, c'était pour lui une distraction, un repos, un besoin. Je dois reconnaître qu'il y cédait quelquefois inopportunément. S'il m'arrivait de le lui faire remarquer, il me rappelait avec une contrition narquoise qu'il avait toujours aimé et pratiqué plus ou moins l'école buissonnière. Que répondre à si bonne raison? Du reste, quand, aux heures de lutte, il s'arrêtait pour rimer, ses vers étaient généralement des vers de combat, écho des choses du jour. Par exemple la .satire sur la Henriade, publiée dans ses Œuvres poétiques, avec cette date : 1858, remonte, comme premier jet, au temps où M. Thiers, signalant à sa clientèle bourgeoise et universitaire les cléricaux, s'écriait : " Il faut mettre la main de Voltaire sur ces genslà. » Après avoir noté dans ce poème ennuyeux des lieux communs étalés en <- vers de bureau », Louis ajoutait :

Longtemps j'ai médité : qu'aiment-ils là dedans,

Eux-mêmes les bourgeois, eux-mêmes les pôdants f

Ils en sont assommés. Toute humaine ligure,

Sitôt le livre ouvert, baille à toute envergure,

Nature ainsi le veut, dame Césure aussi,

Mais nos hommes de goût n'en prennent pas souci.

Eh ! qu'importe ? Voltaire, en ces ingrates rimes,

Contre Rome et le Christ a fnurré cent maximes ;

Lorsqu'il semble prier, de son rictus malsain.

Avec dévotion sort un souffle assassin.

Le bourgeois le respire, et, charmé, se raisonne :

« Il peut bien m'ennuver, pourvu qu'il m'empoisonne ! »

De cette date aussi sont quelques-unes des « bluettes -> très littéraires qui ont paru dans les Historiettes et fan-

taisies ou dans les OEuvres portiques. Néanmoins c'est peutêtre le temps où le polémiste domina le plus chez lui l'homme de lettres.

Le propre des arrang-ements boiteux est d'amener une situation qui, sans donner la paix, tempère les hostilités, et surtout amollit les courages. C'est l'efTet que produisit le succès relatif obtenu obliquement par le gouvernement français dans l'alîaire des Jésuites. Ceux-ci furent encore attaqués, mais avec moins de passion, et c'est aussi avec moins d'entrain qu'on les défendit. En soi, cela était acceptable. Malheureusement le zèle ou plutôt la confiance des troupes catholiques en souffrit; il y eut comme un engourdissement de l'action. Ce fut d'ailleurs momentané. Les élections générales de 1846 devaient bientôt réveiller ceux que la lassitude, née du découragement, semblait gagner.

Quant à la crise de Y Univers suscitée par la coalition Montalembert-Lacordaire-Dupanloup, etc., elle eut une conclusion équivoque. Sauf Lacordaire, les membres de ce comité incohérent avaient été à peu près d'accord avec Louis Veuillot sur toute l'affaire des Jésuites. On avait donc marché ensemble et, comme au moment de l'orage il n'y avait pas eu précisément rupture, on pouvait penser que les choses resteraient en l'état. Mais Montalembert, froissé, gardait de la mauvaise humeur, et l'abbé Dupanloup, déçu, demeurait foncièrement hostile. D'autre part, Taconet, n'entendant pas se laisser exproprier et devenir simple bailleur de fonds d'une organisation qui, très probablement, tuerait son journal, avait poursuivi ses négociations avec M, de Coux, et de ce côté l'affaire s'était arrangée.

Louis Veuillot, s'en tenant à ce qu'il avait dit tout d'abord à Taconet, comme à Montalembert et à Foisset refusa jusqu'au bout de rester rédacteur en chef avec pleins pouvoirs de fait comme de droit. Ce n'était point qu'il

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craignit los rcsponsahilités; mais, outrr quil voulait iiavoir plus de telles affaires, il espérait j)a[- son abdication raraener complètement Montalembert, contenter le 1*. de Raviirnan. écarter l'abbé Dupanloiip. OU''ïnt à Lenormant qui, nuilg-réson mérite, comptait peu, età Lacordaire, il les croyait presque indiilerents au résultat quel qu'il fût. Le comte Cbarles de Coux, bomme de savoir, de talent et d'expérience, ancien rédacteur important de \Ave?iir, l'un des trois condamnés de l'Kcole libre, ayant de l'âge et réputé pondéré, lui paraissait convenir très bien à la situation. Il joindrait à l'avantage de n'avoir été mêlé en rien aux polémiques du journal, celui de n'être pas le premier venu. Vieux soldat de la cause, il reprenait du service pour l'aire cesser de fAcheuses dissidences. Tous pouvaient l'accepter.

M. de Coux, A la fois galant homme et homme avisé, n'avait accepté qu'à la condition que Louis Veuillot resterait en pleine activité et prendrait le titre de rédacteur en chef at/Joint. Louis trouvait ce titre baroque et prêtant quelque peu k rire. Néanmoins, voulant se montrer de bonne composition, il l'accepta. Je crois bien, du reste, qu'il ne s'en fit honneur qu'une fois. Ce fut pour signer l'article où il présenta M. de Coux aux lecteurs de VUnivers. H leur donna cette nouvelle le 12 août 1845 :

'< M. Charles de Coux, ancien professeur d'économie politique à l'université catholique de Louvain, devient rédacteur en chef de {'Univers.

« Parmi les catholiques de France qui s'occuj)ent des affaires de la religion, il en est peu dont le nom de M. de Cou.x ne soit connu; tous ceux qui le connaissent l'honorent. Il nous suffirait de l'inscrire en tête de notre œuvre pour inspirer une entière confiance à ces anciens amis qui nous sont restés si fidèles, à ces abonnés nouveaux, dont le nombre, depuis deux années, s'est accru bien au delà de nos espérances. Mais les relations cordiales qui ont toujours existé entre VUniveis et ses lecteurs nous permettent de

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nous étendre avec qiielcjue détail sur une adjonction qui nous est précieuse à tant do titres. Il se passe d'ailleurs de telles choses en ce moment dans la presse politique et marchande, de telles discussions y éclatent, que nous trouvons plaisir et profit A, rappeler quel est l'homme que nous appelons à nous diriger. Prolitons, pour parler de lui selon notre cœur, de l'occasion que nous ott're son absence et des derniers moments d'une autorité que nous allons, avec une satisfaction profonde, remettre entre ses mains.

« En 1831, M. de Coux tigurait de la manière la plus active et la plus sérieuse, parmi ces brillants rédacleurs de VAvenh% si remarquables par leurs talents, si respectables par leur zèle, et plus tard si glorieux par leur soumission. Il fut l'un des trois maîtres de V École libre, et, comme tel, il comparut à la barre de la cour des pairs, entre les deux complices illustres qu'une même foi lui avait donnés et qu'un même jugement frappa. Lorsqu'une condamnation bien autrement grave atteignit ensuite VAvenir, M. de Coux se soumit tout d'abord ; mais, à l'exemple de ses collaborateurs, les Gerbet, les Montalembert, les Lacordaire, les Eugène Bore, les Rohrbacher, chrétiens délite qui ont tant aimé l'Eglise et la liberté, et qui les ont si obstinément servies, en montrant son obéissance, il garda son courage et sa foi, comprenant, comme eux, qu'on ne l'avait pas éclairé pour le condamner à l'inutilité. En effet aucun d'eux n'est resté oisif. On sait ce qu'ils ont fait ; on sait quelles œuvres utiles, resplendissantes, bénies, sont sorties de leurs fidèles mains. C'est depuis lors que M. l'abbé Rohrbacher a écrit les vingt premiers volumes de sa magnifique histoire universelle de l'Ég-lise ; que M. l'abbé Gerbet a composé ce beau livre où revivent les saintes splendeurs de Rome; que M. Bore, missionnaire et voyageur, a relevé tout seul, dans le fond de la Perse, l'espérance des catholiques et l'honneur chrétien du nom français; que M. l'abbé Lacordaire a renouvelé l'ordre

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(les Frères PrAclieiiis et est devenu, à côté du P. de Havignan, l'orgueil de la parole apostolique; que Dom duérang-cr, leur auii, sinon leur collaborateur, a restauré de ses mains deux fois jjieuses et lescloiti«'Ssludi<'U\ de Saiutlienoit et les anticpies liturgies; que .M. de Montalembert a publié l'histoire de saint(^ Elisabeth, préparé l'histoire de saint Bernard et déconcerté les advereaires de l'Kglise par une éloquence toute nouvelle dans les parlements...

»( Dans une sphère plus humble, M. de Coux a aussi cultivé son champ, formé sa moisson. En 1834, la haute confiance des évèques de la Belgique utilisa dignement son dévouement inaltérabh; et son vaste savoir. Chargé dune chaire à l'université catholique de Louvain, il y a professé l'économie politique pendant onze années et, par la solidité universellement reconnue de ses leçons, il est devenu en quelque sorte, suivant l'expression du Journal de Bruxelles, un des fondateurs de celte université justement célèbre, où sa retraite excite aujourd'hui les plus honorables regrets. »

Louis rappelait ensuite que M. de Coux était un économiste chrétien et qu'il avait déjà donné quelque concours à Vi'nivers, puis il ajoutait :

« Sous tous les rapports, donc, M. de Coux nous était signalé comme un guide excellent. Esprit ferme et modéré, cœur fervent, Ame vraiment catholique, toujours plein d'abnégation et jaloux seulement d'accomplir le bien, tout le désignait à notre choix. Nous n'avons pas craint de lui offrir un poste plus important à nos yeux, mais de toutes les manières infiniment moins avantageux que celui qu'il occupait. Il a répondu à notre appel, parce que nous avons incontestablement besoin de lui, et il rentre dans la rédaction de VUnivers, de la même façon, grâce à Dieu ! qu'y restent tous ceux qui la composent, en sacrifiant son repos et ses intérêts. Une raison l'a décidé : nous succombions et notre œuvre avec nous, sous l'importance des événements; nous étions devenus trop fai-

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bles et par le talent et par la position, et par l'expérience et par le nombre, pour suflire même aux exigences de notre succès. Nous avons dit, vers la fin de l'année dernière, que le chitFre de nos abonnés s'était rapidement élevé de dix-huit cents à six mille. La situation est encore meilleure aujourd'hui, mais cette situation, nous n'avons jamais eu la vanité de croire que nous l'eussions faite nous-mêmes et nous reconnaîtrions plus volontiers que nous en avons retardé les progrès. »

Louis Veuillot indiquait ici les obligations d'un journal catholique et les difficultés diverses qu'il peut trouver à les remplir, « tant celles qui éclataient au jour, et sont (« visibles à tous les yeux, tant celles bien autrement vives « qui sont particulières à ï Univers, angoisses contre les- « quelles la foi seule peut nous défendre et dont le secret « reste dans nos consciences et dans le cœur troublé de (( nos plus chers amis ! » Il ajoutait :

« Nous ne nous sommes adressés à M. de Coux qu'après mille hésitations, tant il nous semblait improbable, même le connaissant, qu'ayant si bien gagné le droit de se tenir à l'écart, il pût consentir à rentrer dans la mêlée. Son dévouement n'a considéré que les besoins et le péril d'une œuvre qui lui était déjà chère. La seule difficulté a été de lui faire accepter le premier rang. Nous voulions qu'il fut notre chef, il voulait n'être que notre compagnon et notre ami.

« Grâce à cette adjonction, V Univers, après desembarras de toute nature, après des épreuves de tout genre, après avoir manqué d'argent, de rédacteurs et même, jusqu'à un certain point, d'espérance, triomphant de tout par l'unique force des vérités qu'il aspire à défendre, est aujourd'hui constitué définitivement et solidement... Quant à la pensée du journal, elle restera ce qu'elle est...

rédacteur en chef adjoint. »

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