TO 1.01 IS VKIII.I.OT
Que de prns dans la presse et mi^mo parmi les abonnés de IT/j/rr/v durent croire en lisant ces lignes que Louis Veuillot faisait contre mauvaise fortune bon c«rur! Cependant, on l'a vu par ses lettres à l'oisset, sa sincérité était absolue. Cet arrangement répondait à ses désirs. Il y voyait plus de force pour le journal et en attendait l'union j)his étroite des catholi<jues militants. Si, au début, il n'avait guère visé que cesdeux résultats, un troisième, entrevu depuis, adoucissait considérablement la part du sacrifice : il serait presque libre. Ayant moins « d'articles de fond » h faire, étant délivré des soucis de la surveillance générale, il pourrait accorder plus de temps aux questions de littérature. Déjà des volumes de fantaisie et de propagande tleurissaientdans sa tète. H songeait à écrire enfin le Frèrr Christophe, ami du peuple, ce livre dont il avait eu l'idée en Algérie et où il comptait parler de tout. C'eût été la contre-partie du Juif -Errant. Je rappelle qu'il en avait conçu le plan trois ans avant que M. Sue n'eût commencé son infect ouvrage. Que de lois il s'est reproché de n'avoir pas trouvé le temps d'écrire ce livre-là !
M. de Coux prit possession du journal vers la fin d'août. Louis, dont les événements avaient retardé le voyage de noces, partit avec Mathilde pour la Suisse et la Savoie. Ce fut la période particulièrement douce des « temps heureux » .
Bientôt il dut craindre que l'arrangement auquel il avait poussé en vue de rétablir et d'assurer l'union entre catholiques ne donnât point ce fruit. Il ne pouvait plus être question d'imposer à V Univers un comité de direction et de conliscation, ayant Taconet pour caissier et Louis Veuillot pour scribe, chargé de mettre au net, en bon style, les idées d'autrui. fussent-elles contraires aux siennes. Mais les sentiments qui avaient dicté cette entreprise persistaient chez deux au moins de ceux qui l'avaient lancée. Montalembert gardait l'idée de ses droits supérieurs et Dupanloup le pressait toujours d'en user. Celui-
LOUIS VEUII.I.OT. 71
ci, qui déjà avait mis la main sur celui-là, pensait évidemment que le jour où son puissant et difficultueux ami serait le maître de la grande feuille catholique, il en aurait lui, Dupanloup, le gouvernement. Calcul juste. Montalembert, très volontaire etpassionué d'indépendance, a toujours subi, avec des mouvements de révolte, le joug de quelqu'un. Quiconque étudiera de près les luttes où il a pris part et les hommes auxquels il fut mêlé, reconnaîtra ce trait de son esprit. Il y gagne qu'on doit le croire sincère même lorsque ses paroles et ses écrits manquent de justice et appellent des rectifications. Si d'autres ont pu tromper les gens par calcul, il se trompait, lui, et propageait son erreur par passion.
Ces difficultés de caractère n'étaient pas le seul obstacle que la présence de M. de Coux dût mettre à la pleine réconciliation. Louis Veuillot et Taconet s'étaient fait illusion en croyant que Montalembert et Lacordaire donneraient volontiers la main à ce vieux frère d'armes, resté fidèle au drapeau. Ni l'un ni l'autre ne l'aimaient. Il avait été plus sage qu'eux à V Avenu' et, maintes fois, en sa qualité de doyen d'âge, il s'était permis de les blâmer. Tous deux aussi savaient, par expérience, que, très courtois quant à la forme, il résistait ferme quant au fond. A ces raisons de lui faire froide mine s'en ajoutait une autre plus sérieuse : N'était ce pas contre eux qu'il entrait à YUnivers? Pour une cause d'autre sorte, le R. P. de Havignan ne souriait pas non plus à cet arrangement; il pouvait croire que, si le comte de Coux devenait tout à fait le maître kV Univers, la Compagnie de Jésus n'aurait plus là un appui tout dévoué et très chaleureux. Les Jésuites n'avaient pas aimé YAvenir^ et les anciens de VAvenir, sauf Montalembert, se le rappelaient généralement un peu trop. En somme, si le danger de guerre immédiate .cessa, il n'y eut pas entente cordiale. On marchait dans la même voie, des relations personnelles étaient maintenues; la confiance manquait. Ainsi, vers ce
:.' I.ODIS VKUII.I.OT.
temps, M. lUipanloup donna, au petit séminaire, un urand diner de « rapprochement » où nous étions, mon frère et moi, mais où M. de Coux n'avait pas été invité. Paix boiteuse et armée! GrAce à la réserve habile et iicnéreuse de Vlnivers, l'ennonii C(jnimun ne le vif point.
C'est au moment où le parti catholique subissait ses tiraillements et essuyait une défaite sur la question des Jésuites que M. de Cormenin (Timon t vint, pardeuv pamphlets charmants, l'aider, non comme un des siens, mais en ami de la liberté. Seul du vieux parti libéral, il prit crânement cette attitude. II était dans le plein de son talent et de sa renommée. Louis l'avait malmené autrefois dans les feuilles philippistes à propos de ses écrits contre le roi et la liste civile. Ce souvenir ne pouvait les gêner ni l'un ni l'autre; et quand Timon, armé de son Oui et Non, se présenta chez mon frère en lui disant : « Je ne suis pas absolument des vôtres, néanmoins je viens combattre avec vous », il fut reçu en ami. C'était un auxiliaire précieux. Par lui, les revendications catholiques, enveloppées d'adhésions à la liberté, atteignaient un milieu où jusqu'alors on les avait condamnées sans vouloir les connaître.
Dans son Oîà et Non, Cormenin opposait, avec verve, bon sens et logique, la conduite des libéraux à leurs principes. Il les montrait, se déclarant gallicans sans être chrétiens et sans savoir ce qu'ils disaient, invoquant en tout la liberté et ne cessant de la combattre sur le terrain religieux. Ses anciens amis l'attaquèrent; Louis Veuillot le défendit. La question lui plaisait et l'homme l'avait conquis. Un jour, Cormenin, gardant l'anonyme, voulut répondre lui-même dans VUniversk l'un de ses assaillants. Louis accepta son article, puis, le trouvant médiocre, le retoucha, le développa. C'était le même fond, la même pensée, mais avec de nouveaux ajustements. Le lendemain, à la première heure, Cormenin sonna chez Louis. Mon
r.ouis VEiiii,i,OT. r\
ffère craignait de l'avoir mécontenté ou embarrassé. Pas du tout. — « Mon cher ami, lui cria vite le terrible pamphlétaire, je vous remercie de vos corrections, elles sont excellentes : vous avez certainement autant d'esprit que moi. » Mon frère trouva le compliment spirituel et l'accepta sans s'excuser de la liberté qu'il avait prise.
Pour défendre Oui et Non, Cormenin fit un autre pamphlet : Feu! Feu! Afin sans doute de prouver à Louis qu'il avait vraiment goûté sa collaboration, il lui apporta les épreuves de l'œuvre nouvelle et lui dit : Retranchez, si vous voulez, et ne craignez pas d'ajouter. Ainsi fut fait; il y a trois ou quatre pag-es de Louis Veuillot dans Feu! Feu !
Ces deux pamphlets, vifs, pleins d'honnêteté, éloquents, eurent un retentissement considérable. Ils donnèrent lieu aune foule de réfutations, la plupart stupides. Ce fut l'épisode grotesque de cette guerre si sérieuse. Dans un seul article, Louis Veuillot signala quinze brochures ou libelles lancés contre Timon. Néanmoins, malgré ou à cause de l'infirmité de ses adversaires, Cormenin perdit dans cette lutte sa popularité. Les libéraux ne lui pardonnèrent jamais d'avoir servi, avec tant de succès contre eux, la justice et la religion. Il n'eut pas que les libéraux pour adversaires. Les conservateurs philippistes et un groupe de royalistes gallicans firent aussi campagne contre lui. Les premiers furent représentés par un maître : Granier de Cassagnac en personne ; les seconds, par la Gazette de France. Il y avait là un abbé anonyme que la Gazette déclarait foudroyant et qui s'adressant à Timon lui disait : « Nous comprenons que tu te sois écrié : Feu! Feu! et notre cœur te répond : Paix! Paix! » Parmi les républicains socialistes, le plus marquant fut Cabet, ancien procureur général, ancien député, passé pontife de Vlcarisnie. Sa brochure était intitulée : Eau sur feu. « En effet, c'est de l'eau, disait Louis Veuillot, mais de l'eau dans une éponge, pas jaillissante et nette. « Il y eut aussi
7* LOIIS \TIILL<»T.
un poète. Brébion. fabuliste et gallican . qui réfuta Timon par un millier de vers. S'adressant à Cormeniu et le tutoyant comme l'abbé fouffrounut df» la (inz^n^. il loi disait :
Ta t'e« lail PaTocat de raitramontani^me : Sais-lii l»iea ce que c'est? i'anticfari5tiaiii>m'-.
Brébion pariait de là pour dénoncer A Cormenin les évéques trop riches et le Pape coupable de se croire infaillible, puis, faisant un crochet, il tombait sur ÏL'niters.
Aa heu de rérité, cette feaiUe pabliqne
Xoarrit se:> 50I5 lecteor? de pain jésvitiqiie;
Elle finasse «or tout, elle altère lef faitf
PooT juste et équitable, oh! poinl presque jamaiî-. .
Cet Hmioen boraê sème ia zizanie
DaB« la France et l*Earope etmteie en Italie...
Cormenin, bien que craignant d'avoir compromis sa réélection, fut très heureux de soulever tant de colères. Il avait servi une bonne cause et. dans ce bruit, il voyait de la gloire. Or, ce hardi pamphlet-aire, redouté du roi, haï des conservateurs, honni maintenant des libéraux et des républicains, était, avec bonhomie, un glorieux . Il trouvait très naturel qu'on le louât de son mérite et s'en louait lui-même le plus simplement du monde, en homme convaincu. — Il est heureui pour l'Église, nous disait-il un jour, que je sois de ses défenseurs, car si j'avais été de ses ennemis, avec ma puissance de déduction, quels coups je lui aurais portés!... Il en frémissait.
Cette diversion de Cormenin anima la lutt^ sans lui rendre ni toute la force, ni le caractère général qu'elle avait eu en i8Vi. Les esprits, quant à la question de l'enseignement, étaient, sinon au calme, au moins a la patience. Le remplacement de M. Villemain par M. de Salvandy expliquait en partie ce ralentissement de l'action. Le nouveau ministre de l'instruction publique n'appar-
LOUIS VKUn.LOT. 7o
tenait pas à TUniversitc et affirmait des sentiments religieux. C'était un homme politi(jue, aimant la phrase et le décor, mais de tendances modérées. Les évéques, surtout ceux qui désiraient se taire, avaient confiance en lui. Ils en attendaient d'assez larges concessions. De son côté, pour les mêmes raisons, l'Université le redoutait un peu. N'avait-il pas très vite frappé d'un blâme, d'ailleurs sans effet, les cours de MM. Michelet et Quinct? he quel côté se tournerait-il? M*^' Parisis fit un grand effort, une grave démarche pour l'attirer sur le terrain de la liberté et du droit. Il lui adressa sous cette date « août 18i5 « un Mémoire de 24 pages in-i" dont voici l'entrée en matière :
« Monsieur le Ministre,
« Le résultat des dernières négociations du gouvernement avec le Saint-Siège ayant répandu dans l'esprit public un calme soudain, la session des Chambres législatives étant close, je profite de cet instant de trêve pour adresser à Votre Excellence quelques réflexions fondamentales sur la grande question qui, dans six mois peut-être, captivera de nouveau, par des débats solennels, les préoccupations de la France et l'attention de l'Europe : la liberté d'enseignement. »
Dans ce Mémoire, M-*^ Parisis considérait surtout la question de la liberté de l'enseignement par le côté où elle tient le plus essentiellement aux intérêts de l'Église; mais à vrai dire, il signalait tous les points du débat. Convaincu que l'on ne pouvait faire sans retard une loi donnant à la religion, à la liberté et à l'État ce qui doit leur être donné, il recommandait au ministre des réformes immédiatement réalisables. Dans ce résumé de la lutte engagée avec tant (le vigueur depuis trois ans, il ne ménageait au gouvernement, à l'Université, à la presse ministérielle, ni les avis, ni les reproches. L'œuvre est forte, calme, vraiment épiscopale. Entre autres mesures faciles à prendre, par
7H LOUIS VKl'II.LOT.
ordonnance roi/alc, et acheminant rers la Vthrrti', le militant prélat réclamait la suppression du certificat d'études et le droit pour les candidats au baccalauréat de se présenter devant le Jury académique de leur choix. On voit que si M^' Parisis continuait de revendiquer un régime de complète liberté, il entcndiiit procéder sans précipitation. — Ma lettre, disait-il au ministre, est conlidentielle, mais Votre Excellence peut, si elle leju,:;e bon, « la communiquer ù ses collègues et la mettre sous les yeux du roi ». D'autre part, je me réserve, si la guerre continue, de lui donner pour justifier « mes résistances passées ou futures, toute la publicité possible ». La guerre continua, mais l'évèque n'usa pas du droit qu'il s'était réservé (1 \.
Le 16 août, le ministre annonce à l'évèque qu'il a « lu et médité » son Mémoire et va le mettre sous les yeux du roi, puis le communiquer à ses collègues « les plus engagés dans l'examen de ces graves questions ». Ensuite il répondra avec « étendue et abandon » à son vénérable interlocuteur. Provisoirement, il fait remarquera celui-ci, non sans une intention d'ironie, que, dans son Mémoire, il a mis tout : « l'État, la religion, les fins du monde, la mission de l'Église, les droits qu'elle tient de sa mission et aussi l'espnt du temps, les dispositions du pays... » Devant tant de graves questions, le Grand-Maitre de l'Université veut s'en tenir pour le moment à un accusé de réception... Et là-dessus, il couvre d'observations huit larges pages. J'en vais extraire quelques lignes.
Le ministre loue l'évèque d'admettre des ajournements et même des transactions, puis il lui reproche de vouloir trop étendre l'action du sacerdoce, de ne pas faire exactement « le départ des choses temporelles et de celles qui sont spirituelles directement », départ dont Id^ frontière , d'ailleurs, se déplace « selon les pays et les temps ».
(1) M" Parisis remit plus tard à Louis Vcuillot le biouillon, très cliargé, do ce Mémoire. Je l'ai donné au prêtre distingué (M. l'abbé Folioley) qui s'est, à bon titre, constitué l'historien de l'cminent évêque.
LOUIS VEUIIXOT. "
« L'éducation, ajoute-t-il, est placée sur cette frontière mobile. Par la grande raison, que jo me suis fait une loi de dire très haut pour expliquer d'un mot aux esprits prévenus l'action de l'épiscopat, l'éducation, comprenant le développement de l'esprit et la direction de l'Ame, peut être revendiquée par les deux puissances. xMonseigneur, je crois fermement que iNapoléon a rendu à la religion un aussi grand service le jour où il fonda l'Université, que le jour où il releva le's autels. Il lit tout ce qui était en sa puissance, car il constitua dans cette forme révolutionnaire et impie une organisation qui assurait au clergé l'action directe sur les âmes et une action indirecte, mais très générale et très réelle, sur les esprits. »
C'est textuel et ça peut sembler obscur. Le Ministre, devenant plus clair, affirmait ensuite qu'au point de vue des devoirs religieux, les collèges valaient mieux que (d'ensemble des familles » et il en concluait que les évêques devaient montrer de la sympathie aux établissements universitaires. « Si l'épiscopat, disait-il, faisait pour nos collèges, maîtres et élèves compris, ce que nous admirons les missionnaires de faire pour les contrées lointaines, la religion y établirait bien solidement son empire. » Le chef de l'enseignement officiel, conseillant à l'épiscopat de traiter les écoles de l'État, élèves et maîtres, en pays de mission, c'était au moins étrange.
Plus loin, M. de Salvandy reconnaissait que le régime légal sous lequel vivait la France pouvait, au point de vue de l'enseignement, gêner l'action religieuse, mais il s'en consolait et pensait pouvoir en consoler les évêques par ces deux affirmations :
« Il y a deux choses certaines : V II ne se verra pas de gouvernements systématiquement impies ; 2° il ne se verra pas dans un gouvernement de majorité, chez une nation catholique, de gouv.ernement destructeur de la foi catholique. » Donc on pouvait se rassurer.
M^"^ Parisis, stupéfait de ces deuxilne se verra pas, écri-
78 l.OriS VKril.l.OT.
vit hâtivement, en marge de la lettre da ministre, cette protestation : 1" « Il peut exister des gouvernements systéiiiali(]Uoment dominateurs et oppresseurs de l'autorité religieuse, commele Czar de Russie, et il est certain que c'est lA la tendance de tous les .i^ouvcrnoments modernes (pii alTcctentde se dire laïcs et qui ne sont que matériels, etc. ; et cela ne suffit-il pas pour inspirer de légitimes craintes et faire faire de sérieuses rétlexions. 2" Quoique la nation soit catholique dans sa grande majorité, est-ce (jue la majorité des Chambres peut être regardée comme catholique dans ses actes, ses discours et ses teudances? Que l'on mette en présence devant elles un intérêt matériel et une question de dogme, on verra si elles hésiteront un instant à passer outre sur la question dogmatique; les Chambres ne sont même pas capables d'apprécier de pareilles questions ! »
Combien ces vérités très visibles dès lors sont devenues évidentes par la suite !
Au total, M. de Salvandy, égaré dans la brume, croyait que tout irait bien si les évèques s'occupaient avec sollicitude des maisons universitaires, montraient aux professeurs de la confiance, aux élèves de la tendresse, et, renonçant à demander la liberté de renseignement religieux, se mettaient au service de l'enseignement sans religion. M^ Parisis ne crut pas à propos de discuter toutes les idées du ministre ; il se contenta de lui dire : Regardez autour de vous, réfléchissez sur la situation, et vous reconnaîtrez que « ni dans les élections ni dans les Chambres les majorités ne représentent une nation catholique ». Quoi de plus vrai?
Le ministre avait promis à l'évêque de reprendre avec r< étendue et abandon » cette correspondance, sur laquelle il demandait le secret; il n'en fit rien. M^ Parisis, de son côté, ne revint pas à la charge : il avait compris que M. de Salvandy n'était qu'un Villemain de second ordre, mieux intentionné, plus pompeux et moins éclairé. H
LOUIS VEim.l.OT. 70
fallait renoncer aux négociations et n'espérer qu'en la guerre, une guerre dont on ne pouvait marquer le terme.
Personue dans l'état- major du parti catholique ne réclamait la paix, mais combien, même parmi les dirigeants, ainsi que le notait M"'" Parisis, laissaient voir de la fatigue ou de l'hésitation ! Fallait-il s'arrêter pour attendre des temps meilleurs? Fallait-il, au contraire, redoubler d'efforts? Pendant qu'ils réfléchissaient là-dessus, ces indécis négligeaient la propagande, le pétitionnement, les souscriptions, et le comité ainsi que ses succursales entraient ensommeil. Plusieurs fois, depuis que la lutte était sérieusement engagée, on avait souffert de ces lassitudes. Elles atteignaient surtout l'élément laïc d'ordre supérieur, les catholiques, gens de salon ou tenant par quelque côté au monde officiel. Là se trouvaient les politiques, les sages que Montalembert inquiétait souvent et Louis Veuillot toujours. Ils voyaient dans VUniversle camp des cosaques. La majorité des évêques était à peu près de cet avis. Jamais mon frère ne prit son parti de ces sortes d'abandon. J'ai déjà montré par sa correspondance ce qu'il en pensait, je vais le montrer encore, non sans noter que cette sortie trop sombre date de l'un de ces jours dont il disait : « Je suis dans mes noirs. »
« Mon frère Maurice (1), vous avez du cœur et je conçois ce que vous fait éprouver la courante dont nos catholiques sont malades, à Nancy, comme partout. Nous avons eu ce spectacle à Paris, nous l'aurons encore; nous sommes destinés peut-être à voir l'Église de France mourir de ce mal, autant que l'Eglise peut mourir, et cela va loin quelquefois. J'aimerais mieux une de ces époques où l'on croit qu'elle va disparaître dans des flots de sang. J'aurais meilleure espérance de la voir se relever. Bienheureux ceux qui ont entendu la messe dans les Catacombes, bienheureux ceux qui l'ont servie à quelque prêtre fugitif de la
(1) Maurice de Foblant, catholique militant de l'école dite de Nancy. 11 fut plus tard député de la Meurthe.
sti i.oris VKrii.i.nï.
Vondée, au milieu des Ijlcssrs, des <»r[»lielins «-t des veuves; ceux-là ont pu [uédire des trioniplics. Dans nos cathédrales où l'on nous laisse en paix, nous n'avons à compter que sur des abaissements. Ce n'est pas la chair qui vous parle et qui se révolte, c'est l'esprit. Des abaissements, j'en veux pour moi, Dieu merci; niais je n'en veux pas pour Jésus et c'est lui que l'on abaisse. Considérez bien ceci, je ne crois pas que le monde ait vu rien de pareil. On outrage l'Kglise, et nous ne sonnnes ni fugitifs, ni réduits à nous cacher, ni sans moyen d'agir. Tout au contraire, nous jouissons de nos biens, de notre liberté, nous exerçons les pouvoirs du citoyen, nous sommes gaillards et l'arme au bras pendant qu'on l'outrage. Nous regardons faire et nous allons comnmnier. I/abbé Rohrbacher n'en citerait pas d'autre exemple, et si l'on veut y rélléchir, cela est nouveau et cela esteffrayant. Je crains moins, pour un temple, les furieux qui veulent le démolir, que les fidèles qui ne songent guère qu'à leur potage en présence de ce danger. Ceux-l;\ détruisent vraiment l'Église, qui ne lui font pas un rempart de leur corps, qui ne se font pas massacrer sur ses marches, pour la moindre de ses prérogatives. Jadis, les parents chrétiens, plutôt que d'abjurer, dévouaient leurs enfants à la misère et les voyaient, d'un œil ferme, massacrer sous leurs yeux. Aujourd'hui, on s'expose plus volontiers à leur voir perdre la foi qu'à leur voir manquer le diplôme. On achète froidement un titre d'avocat ou de médecin au prix de cent péchés mortels qu'ils pourront commettre avant de l'obtenir. On appelle cela songer à leur avenir. Ce mot dit tout. Quand on était chrétien, l'avenir était au ciel, il n'y est plus, il est ici dans les boutiques, dans les négoces, dans les affaires, dans la boue; et pour y arriver, on marche d'abord sur le crucifix. H n'y a plus de chrétiens, car il n'y a plus de foi. S'il y avait de la foi, on saurait qu'avec tant de lâchetés, on expose son âme, et on verrait ce que nous ne voyons pas : des hommes.
LOUIS Vl::i ILI.OT. Si
« Je vous tléclarc entre nous que les sociétés de Saint- Vincent (le Paul et toute cette charité de bons de soupe et de J)ons de pommes de terre, réduite auv termes où je les vois, me font pitié. Je ne comprends rien à ce système de vouloir sauver des Ames, moyennant des pièces de dix sous, et de refuser une parole toutes les fois qu il faut la dire. On a trouvé l'art d'assister les pauvres sans assister Jésus-(ïlirist. Si le .lounial des Débats n'avait inventé pour nous le nom de Néo-catholiques, nous devrions l'inventer, nous, pour cette race poltronne, car elle est, en effet, nouvelle. Partout où je la tàte, sous la mitre, sous la soutane et sous riiabit bourgeois, j'y sens des lacunes et des excroissances qui en font une espèce particulière. Ce sont des chrétiens avec beaucoup de vertus en plus et beaucoup de cœur en moins.
« Ce qu'il faut faire, cher Maurice? Prier le bon Dieu, d'abord, lui demander pour unique grâce de l'aimer follement, sans aucune espèce de prudence, ni de raison en ce qui nous concerne, accepter les crises, les affronts, les solliciter, nous préparer à ne rien craindre et ne point jurer qu'on ne s'appliquera pas un jour quelque peu de discipline. Pour ce qui concerne nos chers frères, aviser le plus tôt possible à les faire rouer de coups, car ce n'est qu'alors qu'ils se défendront et qu'ils se souviendront qu'ils sont ici l'Kglise militante et non pas l'Église croupissante.
u Quand je vois les évoques supporter l'Cniversité, les laïques ne songer qu'à leur pot-bouille, les ordres religieux mourir d'inanition au milieu de cette jeunesse qui n'a rien à faire et qui se met à entretenir les pauvres parce que cela coûte moins que les danseuses et que c'est plus honnête, je dis qu'il n'y a plus qu'un péril, c'est de laisser les choses sur ce pied-là . Cherchez des affaires et poussez-les. . .
« H n'y a que servir Dieu. Tout le reste est par trop misérable et par trop dangereux en un temps comme celuici, pour une à me qui a pu entrevoir une fois la croix où Jésus est mort. »
Il "LIS VELU. MIT. — i. 11. (j
82 I.Ol'IS VEI ll.l.uT.
Voici un liillct où les mrnies sentiments donnent une autre note, il est adressé A un étiuliiint de famille chrétienne et riche, un peu entamr par la vie du (piartier latin et que Louis avait rallermi :
" Vous pouvez voir, mon ami, parce qui se passe, combien I K^-lise a besoin du zèle de ses eiif.inls. Contem[)lez bien ce spectacle, écoutez bien ces inliïmesclamcuis : je ne connais rien de plus propre à donner des forces pour l'étude et pour la prière. VoiU de quoi alimenter le zèle admirable qui s'est allumé en vous, s'il pouvait faiblir. Uéiiissons Dieu; puisque l'enfer se déchaîne, nous verrons des saints sur la terre. Cette ligue du diable fera surgir quelque Ignace, quelque Bernard, quelque VincentdePaul. Serons-nous prêts à seconder 1 Ciivoyé de l>ieu? Noti'e lùle sera glorieux sur la terre, notre part sera magnifique dans le ciel... »
Après quelques incertitudes le destinataire de cette lettre entra au séminaire. Il est mort, chargé de bonnes œuvres, sous l'habit religieux.
Louis Veuillot, devenu moins responsable de l'Univers, prit plus de vacances. Outre qu un peu de repos lui était nécessaire, il voulait laisser le champ bien libre à M. de Coux. Et puis il lui était fort agréable de donner plus de temps à la littérature et à sa jeune fenmic, sa chère Mathilde. La fin de l'année 18^5 lui fut donc très douce. F.t c'est avec joie qu'il vit s'ouvrir l'année 18 W» : il allait èlre père. Il désirait ardemment un fils; déjà, il l'appelait Pierre. Il eut une fille, notre .Marie. Pierre n'eût pas été reçu avec plus de joie !
Mon frère notait alors de temps à autre sur un registre ses correspondances. Jy vois que le 23 mai 181G, jour de la naissance de son premier enfant, il écrivit à dix de ses amis absents l'heureuse nouvelle. Il y a là Du Lac, Ourliac, Guerrier de Dumast, Foisset, labbè Morisseau, Rédier, M'*'^ Lenormant, M^" Rendu, évèque d'Annecy, M°" la comtesse de Gontaut. Le lendemain, il continua ce travail,
LOUIS VFXII.LOT. 83
le seul (juil put l'aire tant il était joyeux et en l'air. Tous ces billets disaient certainement la même chose, et je suis sûr que cependant, ils ne se ressemblaient point. Chacun était approprié au destinataire. Louis excellait à exprimer diiïéremment, sur le même sujet, des impressions semblables. Quelques jours plus tard vinrent les longues lettres. Voici celle qu'il écrivit à Théodore de Bussierre :
■■ !'■'■ juin.
« Elle dort, boit, crie, se frotte les yeux et salit louablenient ses langes. Je ne vous dirai rien de son caractère qui mo parait cependant fort heureux, ni de sa figure qui me semble charmante, quoique je n'aie pu découvrir en quoi elle diffère de tous les horribles petits minois du même âge que j'avais regardés avec épouvante jusque-là. Vous ririez de mes préventions paternelles, si je m'abandonnais à ces détails. Cependant votre impartialité ne refuse pas tout mérite à uoe personne qui a eu l'esprit de naître un samedi, dans le mois de la Sainte Vierge et qui pesait près de dix livres en naissant. Nous l'avons portée à l'église deux heures après, où elle a reçu de très bonne grâce le nom saint de Marie et accepté sans faire la moindre grimace le sel de la sagesse. Voilà tous les événements de sa vie.
« Quant à moi, cher ami, j'ai commencé par pleurer pendant trois jours, tantôt au souvenir des douleurs de ma chère femme et tantôt de l'ivresse intarissable de cette grande joie qui s'est élevée si forte et si pure du sein des douleurs. En ce moment encore, après neuf jours, je pleurerais bien si je me laissais faire, et toujours pour les mêmes raisons. Je me croirais volontiers converti pour tout de bon tant je suis heureux, reconnaissant, ravi et enivré de reconnaissance envers ce Dieu puissant et tendre qui donne au faible cœur de l'homme de tels devoirs et de telles joies. Oh ! que je voudrais être saint afin d'obtenir que
8i LOI IS VKUII.LOT.
celte rnfant soit saint»', atin (l'attirer sur cllr l'abondaDCC infinie des impérissables Iji-nédictions. — et que tout d'abord, elle fasse ses dents sans soullirr. .le vous assure que je suis tout bouleversé; je suis sublime et bètc. J'aimerais mieux pour mon enfant la mort qu'un pcclié, et je serais ]>rèt à murmurei-. je le erains, s'il lui arrivait un rhume. Cinquante fois par jour, je vais me courber sui- ce berceau et je rcîiarde en silence, ému de tendresse et de respect, comme si je contemplais un an,i;e, et c'est bien un ange, en eifet ; puis je la bénis, comme s'il m'appartenait de donner ma bénédiction aux anges. Je vous dis là des choses <|ue vous savez bien : mais c'est une de mes sottises; il me semble que personne n'a éprouvé ces choses-là (|ue moi.
«■ Priez ijien pour ma petite lilie, dites à .M"" de Bussierre que je lui demande ses prières instamment, qu'elle recommande ma fille au petit an^-e Kdmond. Pauvres amis ! Que la justice de Dieu vous doit de consolation pour un coup si terrible!... »
Neuf ans plus tard, sur ce même registre, au bas de la page où était mentionnée la naissance de Marie, mon frère écrivait, dune main tremblante, cette ligne : « .Marie est morte chez Bussierre, au château de Reichshoffen ! »
Oue nous fûmes heureux tous (juand vint cette enfant, qui fut ma filleule, et quelle douleur nous frappa quand Dieu la prit!
En mai 18V(», Louis habitait encore ce petit appartement de la rue de Babylone, où, frères et sœuis, nous avions fait ménage à quatre, mais il l'habitait seul avec sa femme. Notre sœur Annette, en se mariant, était partie; j'avais fait comme elle lors du mariage de mon frère, afin que le jeune ménage entassez de place. Puis quand .Marie s'annon»;a, je pris Élise chez moi. .Mon frère aimait cet appartement, d'abord parce qu'il était vraiment commode, ensuite parce qu'il n'était pas cher : huit cents francs par an, un quartier tranquille, de l'air, et au tournant de la rue, l'église de la paroisse. Faut-il ajouter qu'en restant là,
i.oris \i:i ii.i.oi'. s5
an lieu île s installer ailleurs avec Klise et moi, Louis donnait à Mathilde un bonheur (juelle n'avait pas encore goûté, qu'elle ne réclamait point, mais qu'elle avait le droit de rêver, et elle le rêvait : celui d'rtre seule chez elle avec son mariet sonenfant? Oh 1 ce n'était pasque les choses allassent mal. Mathilde et Klise, outre qu'elles avaient, l'une et l'autre, les qualités de cœur et d'esprit nécessaires au bon accord, voulaientpar-dessus tout que Louis fût satisfait. Ce commun désir eût sufli à écarterou étouffer les froissements. Solides chrétiennes toutes deux, ayant les mêmes habitudes de vie modeste et retirée, les points de bon contact abondaient entre elles. Si les caractères différaient, ce n'était que l'occasion d'exercer leur vertu. Mathilde, très étonnée et quelque peu alarmée d'épouser un homme de lettres, un journaliste, souffrit-elle au début de la présence de cette jeune belle-sœur, très au courant des habitudes, des goûts, des travaux, des vues de ce mari, qu'elle, l'épouse, elle ignorait encore? G est probable. En bonne justice, pouvait-il en être autrement? De son côté, Élise put-elle penser que sa belle-sœur, bien que prévenante pour elle et déclarant se plaire en sa compagnie, ne serait pas fâchée de la voir entrer en ménage ou en religion? Cela est également dans les probabilités. Mais de légers nuages empêchent-ils que le temps soit beau? Louis, très craintif, très susceptible à cet endroit, se montrait rassuré. Donc, les choses allaient bien. Néanmoins, lorsque voyant arriver le premier-né, j'offris, en homme, en frère, qui parle pour tout de bon, d'emmener Élise, quel chaleureux accueil je reçus de la sœur et de la belle-sœur! Toutes deux étaient franches, aucune d'elles n'exprima le moindre regret de la séparation. On se séparait, d'ailleurs, très peu. Déjà Mathilde m'aimait bien, et elle m'aima jusqu'à la fin; mais, j'ensuis convaincu, c'est ce jour-là qu'elle m'aima le plus. Ce fut aussi un beau jour pour Élise. Que de fois elle me l'a dit! Et notremère, combien fut grande sa joie! Il lui semblait que ses quatre enfants étaient éta-