‹ Louis VeuillotChapitre 14 sur 73 · CONTRE LE JOURNAL. UN MÉMOIRE DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

CONTRE LE JOURNAL. UN MÉMOIRE DE MONTALEMBERT

UNE NOTE DU SAINT-SlÈdE. — CORRESPONDANCE ENTRE MON- TALEMBERT ET LOUIS VEUILLOT. — LE .JOURNAL CATHOLIQUE

hALLIAXCE. MORT DE (iRÉdOIRE XVI. AVÈNEMENT DE

PIE IX. — ÉLECTIONS GÉNÉRALES 18i6 .

La solution donnée en France et à Rome à l'afïaire ries Jésuites était certainement pour le parti catholique, un échec, mais on trouva bientôt qu'on avait pris trop au tragique ce vilain coup. En somme, l'Université n'y gagnait rien, ses adversaires conservaient tous leurs moyens d'action, le mouvement qui avait porté les catholiques sur le terrain de la liberté pouvait continuer et grandir. Qu'on ne s'abandonnAt point et les élections générales de 18i6 devraient largement réparer la défaite de 18i5. L'état des esprits autorisait l'espérance et commandait de persévérer. Bien que la classe politique dirigeante fût, en très grande majorité, hostile à la liberté de l'Kglise et fermée à toute idée de progrès social, le besoin de marcher en avant, de faire du nouveau, tourmentait une fraction assez notable du " pays légal » et pénétrait la classe ouvrière. La démocratie, encore inconsciente d'elle-même, commençait à menacer le régime bourgeois, qu'il s'intitulât conservateur ou libéral. Elle

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allait siirlouf^ aux ivvolutionnain's de la vieille école, mais en même temps des tendances réformalriccsend>rouiilées, plutôt humanitaires que politiques, y pénétraient.

Les catholiques, par cela seul que, voulant être libres, ils demandaient la liberté pour tons, et ([ue, créant et délendantdes iruvresde charité, ils allaient au peuple, se trouvaient les alliés du mouvement démocratique. Certes, tous ne prenaient pas cette route avec réilexion et par principe. Montalembert, dont l'idéal politique était un parlementarisme que dominerait une aristocratie libérale, pouvait s'approcher des démocrates, mais non se fondre avec eux. Louis Veiiillot. lui-même, malgré son vif amour du peuple travailleur et tranquille, malgré ses colères contre une bourgeoisie incrédule et exploiteuse, n'entendait pas se livrer absolument à la démocratie. Il la voyait venir, il l'acceptait d'un cœur ferme, il en attendait de justes réformes; il ne s'en dissimulait ni les défauts, qui pouvaient devenir des vices, ni les dangers. Ces sentiments animaient beaucoup de catholiques. Au total, le mouvement religieux condamnait les révolutionnaires et poussait à la liberté. C'était le but que Lamennais, catholique et ultramontain, avait marqué. On y marchait de nouveau, mais avec plus d'expérience et dans un esprit d'ordre et de soumission qui avait manqué à l'initiateur. Si les mêmes écueils surgissaient sur la route, on serait mieux en état de les é^'iter.

Ces convictions et entraînements, mêlés d inspirations libérales ou démocratiques mal définies, n'étaient pas particuliers à la France ; ils se produisaient sous des formes variées en divers pays. Louis Veuillot le constatait au seuil de l'année nouvelle et en tirait bon augure pour l'avenir.

Dans l'Église, que les politiques, les lettrés, les philosophes croyaient avoir écartée des aiiaires du monde, il montrait la force, de nouveau conquérante, avec l.iquelle les gouvernements devaient compter. « Cette Église, di- .sait-il, après avoir résisté à des changements politiques

LOUIS VKLII.I.OT. H'J

qui semblaient devoir l'anéantir et (jui en affichaient hautement le dessein, acceptant l'essentiel et le lég-itinie des principes de liberté, devient leur sauvegarde contre la double trahison des furieux qui veulent les employer pour tout détruire et des habiles qui ne songent qu'à les exploiter. Sur le vaste théâtre oùellc combat, elle ne fait pas un effort qui ne soit une protestation contre la frénésie des démagogues, ou contre le despotisme astucieux du Pouvoir, conciliant ainsi toujours l'amour de la paix, qu'elle sait lui être bonne, et le respect scrupuleux de l'ordre, qui est pour elle, et pour elle seule, un devoir, une habitude, une nécessité... » Il ajoutait :

« Dans cette situation, invoquée ici par les peuples, et U, sollicitée par les Gouvernements, qui voudraient l'attacher à leur cause comme un instrument de domination devenu nécessaire, l'Église est exposée sans doute à des chocs terribles, à des accusations iniques, à des persécutions de toute nature : elle ne court pas le risque d'être oubliée longtemps et de languir dans le mépris public, ce qui est le pire des dangers où elle puisse se voir, et celui où l'avait très habilement acculée la philosophie du dernier siècle. Debout sur le théâtre du monde, elle parle, elle agit. 11 suffit de regarder pour savoir qui l'attaque et dans quels desseins, qui elle défend, quels principes l'accusent, à quel but elle veut atteindre. C'est ainsi qu'elle triomphe.

<' Nous l'avons dit et nous le répétons : une ère nouvelle commence, fruit des longues révolutions qui nous ont agités. La démocratie s'élève, et l'Église est là, comme la mère auprès du berceau. Elle protège cet enfant qui a tant d'ennemis, elle essaie d'éclairer ce prince qui a tant de flatteurs. Kude et périlleuse éducation, sans doute! Mais l'Église en a fait d'autres ; elle a discipliné des naturels plus sauvages, elle a tendrement servi et fidèlement aimé des pupilles plus ingrats. Réussira-t-elle cependant? Dieu le saitl Si elle ne réussit pas, on tremble à contempler l'avenir du monde. Que deviendront ces peuples altérés

!•»> loi IS VELILI.OT.

(riodépcntlancc et chaque jour plus rebelles à toute autorité? Ou'attcudre de ces désirs cirrénés, de ces ambitions folles, (le ces passions cupides, sinon les misères infinies d'une anarchie sans terme, d'un desjiotisme sans frein, d'une guerre sans repos? »

pour rcarter ces éventnaiitt's teiiihles. »|iie (hnaient faire les hommes d'ordre et de foi, les catholiijnes? Us devaient accepter les institutions nouvelles et user fermement, loyalement, des droits conférés à tous. Que le catholique, « «itoyen au mémo titre et avec les mêmes atti'ibutions que l'impie, soit en toute rencontre Tapùtre et le défenseur de sa croyance, comme celui-ci est l'avocat et le servih'urde son incrédulité... ». Ici Louis Veuillot énnmérait avec flamme tout ce qu'il fallait défendre pour livreren catholique, le bon combat, puis s'écriait : « Voilà la cause de l'K^'-lise et de la liberté: voih\ notre cause i KUe triomphera de la méchanceté et de l'ignorance; mais, dùt-elle être vaincue, le premier devoir d'un chrétien et d'un citoyen devrait toujours être de la défendre obstinément. Il serait doux et glorieux d'y péi-ir (Ij ! »

Ces pages, qui couronnent l'ouvre de mon frère pour 18V5 et ouvrent l'année 18V(), datent de ia lin du pontificat de Grégoire XVI. Six mois plus tard, régnait Pie IX et le programme d'action de V Univers était implicitement approuvé. Il ne faut pas conclure de cette observation ou, mieux, de cette constatation que Louis Veuillot, par ses appels à la liberté et sa franche acceptation de la démocratie, entendait faire une opposition plus ou moins voilée à la politique de Grégoire XVI. Jamais l'obliquité ne fut son fait en rien, et jamais non plus, il n'admit qu'un écrivain catholique pût, sous une forme quelconque, s'opposer aux enseignements du Pape. Il a vu de ces tentatives : elles ont toujours e.xcité sa colère ou son mépris. Cet article, où il saluait l'aurore dune ère

(1) Mélunys, I" série, t. Il, p. -r/J-i".!.

LOL'IS Vi:i II.|.((T. ',11

nouvelle, traitait, comme plusieurs autres, avec chaleur et mesure, une question libre et d'avenir. Si (Jrégoiie XVI craignait qu'on allAt trop avaul dans cette voie, il ne prétendait pas la fermer, et no tenait point pour mauvaises toutes les aspirations que l'esprit révolutionnaire s'efforçait de tourner contre les trônes et contre l'Éiilise. Poussait-il trop loin la prudence? Je n'ai pas à le rechercher ici. Je me borne à reconnaître qu'il se déliait fort de la presse, dont il avait eu beaucoup à souii'rir, et que son très puissant minisire, le cardinal Lambruschini, s'en défiait plus encore.

Wtiivers n'échappait pas au sort général. Le l*ape, tout en lui reconnaissant du mérite, n'y tenait guère, et le cardinal-ministre n'y tenait pas du tout. L'ambassadeur du roi des Français, le comte Rossi, vit cela très vite, et cette (c feuille ultra-cléricale ;> le gênant, il la dénonça comme empêchant la paix religieuse et demanda avec confiance au Cardinal de la frapper d'un blâme officiel ou de lui interdire les États-Romains. C'était demander trop. Il essuya un refus adouci par une mesure qui lui laissa l'espoir d'un succès complet : deux ou trois fois, sur l'ordre de la secrétairerie d'État, les numéros de YUnivers furent confisqués par la poste romaine. Le nonce, M^ Fornari, qui aimait le journal et l'appuyait, informa Louis Veuillot de la situation et la fit connaître aussi à Montalembert. — Avisez, dit-il à chacund'eux, et comptez sur moi. — Montalembert vit là un dang-er, non seulement pour le journal, mais pour tout le parti. D'accord avec le Nonce, il lui adressa un mémoire destiné au Saint-Siège. C'était une défense de YUnivei's, du parti catholique et surtout de iMontalembert en personne ; car il avait à se justifier de son « polonisme », de son libéralisme et surtout de sa tendance à blâmer la politique pontificale.

Au sujet du journal, la critique occupait plus de place que ne le voulait la justice. Cependant, l'ensemble était bon, car il en résultait que l'action catholique serait

'.t2 I mis \Kl II.I.OT.

giavcinciit roiii promise en France si un acte de Kotne allaiMissaif la seule feuille ({ni, dans la presse, la servit av<*c autoiilr et succès. Voici cette pai-tic du mémoire :

« ... (ne iiouvellephia alarmante encoiw nous estarrivée de Konic dans ces derniei'S temps et les in<{niétndes (ju'<'llc a soulevées sont si vives que je me trouve obligé en conscience d'en entretenir Votre excellence, comme représentant du chef de l'Église parmi nous. On assure qu'il est fortement cpiestion d'interdire au journal IT/i/vers l'entrée dos Ktats-Komains. (Juil me soit permis d'appeler très brièvement votre attention, Monseigneur, sur les const'quences ini'vitabb'S d'une pareille mesure en France. Vous savez quelle est mon impartialité en prenant la défense de ce journal, vous savez combien j'ai personnellement à m'en plaindre. Vous connaissez enlîn les ellorts prolongés et infructueux que j'ai faits de concert avec l'abbé Dupanloup, les \\\{. PP. de Havignan et Lacordaire et M. Lenormant, pour modérer le langage et fortifier la rédaction de cette feuille. Ce n'est donc pas mon œuvre, ce ne sont pas mes ciéatures que je viens défendre. Personne ne reconnaît plus volontiers que moi les défauts nombreux de Vl'nivers; mais il serait à jamais déplorable que ses défauts fissent perdre de vue ses services ; or ces services sont immenses. Si Y Univers n'avait point existé, on peut hardiment affirmer que la résistance catholi([ue aux empiétements de l'État et au monopole deriniversité eût été anéantie dès ses premières tentatives ; siV Univers n'avait point existé, les réclamations si généreuses et si unanimes de lÉpiscopat n'auraient eu aucune publicité, et si elles n'avaient point été publiques, le r.ouvernement aurait continué à s'en moquer, comme il s'en est toujours moqué, jusqu'à l'explosion de 18i3 et 18iV. En un mot, si V Univers n'avait point existé, au lieu de toucher au moment où nous pouvons prévoir avec quelque probabilité l'émancipation de l'Église et de l'enseignement religieux, nous serions livrés pieds et poings

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