I.OllS VF.I ll.l.iH. — T. 11. 'l
w LOUIS vi;i ii.i.KT.
point imposer tic conseils, sims méconnaître toutefois la sinc«''rité et le bon vouloir de cpii les olFr»;. »
Il y avait, en ellot, des « g^rouix.'s intermédiaires » entre M'' Parisis et M^' Olivier; mais il importe de noter que, si peu d'cvêques s'associaient au premier, aucun ne se mettait h la suite du second. L'é|)is«d|)at «-tait, en f^rando majorité, très paciti([ue, il n'était pas clei-yé d'État.
Nul doute que le cardinal Lamliruschini ne lût autorisé par Grégoire XVI à montrer de la froideur et même de la (léliance aux chefs du [)arti catlioli(|ue. Cesfils zélés, mais bien impétueux, faisaient trop de bruit, soulevaient trop souvent des difficultés, croyaient trop à la liberté, pour ne pas être gênants, et même quoique peu inquiétants. Néanmoins, si le ministre indiquait la pensée du Pape, il y mettait un accent qui la rendait plus absolue. Sous cette plume très autoritaire, l'avis paternel devenait aisément une réprimande hautaine. Ainsi, au moment même où le cardinal Lambruschini, dans sa lettre à M*^ Fornari, reprenait avec sévérité Montalembert, Grégoire XVI disait de celui-ci. au comte Werner de Mérode : « Votre c< beau-frère, de Montalembert. est un grand orateur, plein « de feu; sa plume est excellente; il parle vraiment bien, t( mais il parle trop (1 . »
C'était aussi un blàmc, mais enveloppé dune parole aimable bien que narquoise. Au total il y avait lieu de s'inquiéter. Le Pape ne iinirait-il pas par céder aux instances du gouvernement français? Déjà Rossi avait fait accepter 1 idée de régler la question de la liberté d'enseignement par un projet que le ministère Guizot-Salvandy soumettrait secrètement au Saint-Siège et que celui-ci recommanderait auxévêquesen leur conseillant d'y adhérer. Une telle combinaison ne pouvait réussir devant les Chambres; mais ({uel coupelle eût porté au parti catholique! D'autre part. Louis Vciiillot recevait toujours de Rome
(1) Montalembert. t. II, p. -i'^-l.
LOUIS VEUIM.OT. W)
des lettres où on lui disait : L'ambassadeur de Trance continue d'intriguer contre vous : prenez garde 1 Les mêmes avis étaient donnés à Montalembert. Kneiïct, Uossi demanda de nouveau que les États de TKglise fussent fermés à VLnivers et, celte fois, il obtint pour sa demande le concours de l'ambassadeur d'Autriche, du rejji-ésentant officieux de la Russie et du ministre d'un autre État, le Piémont, je crois. Il essuya un second refus; mais comme il y avait lieu pour Y Univers de retomber dans l'inquiétude!
Les choses en étaient \k lors({u'un grand événement vint suspendre toutes les combinaisons : le 1" juin 18VG, Grégoire XVI mourut. La grave nouvelle fut connue à Paris six jours plus tard. Louis Veuillot, après l'avoir donnée en quelques mots très dignes, prit texte des hostilités de la presse, pour résumer, défendre et glorifier, dans son ensemble, le pontificat qui venait de finir. L'article est superbe. Il répond à la fois aux révolutionnaires de toutes les écoles, ennemis naturels de tout pape, mort ou vivant, et aux catholiques, hommes de parti, légitimistes ou libéraux, qui ne pouvant pardonner à Grégoire XVI, ceuxci, la condamnation de V Avenir et de ses doctrines, ceuxlà, ses sympathies pour le gouvernement de Louis-Philippe , voulaient écraser la mémoire du vénérable Pontife, sous l'accusation d'extrême et coupable faiblesse. D'honnêtes catholiques, assez dégagés de l'esprit d'école, ratifiaient ces reproches, et déploraient qu'un Pape eût, à ce point, manqué de courage. — Si des concessions fâcheuses ont vraiment été faites, s'écriait Louis Veuillot, ce n'est pas la faute du père, mais celle de ses enfants :
« En eff'et, par quelle action hardie et unanime les catholiques ont-ils rassuré la prudence d'un vieillard et d'un père? A Dieu ne plaise que nous laissions fléchir cette mémoire sainte sous le poids de nos pusillanimités ! Si Grégoire XVI ne nous a point encouragés autant que nous le désirions, nous ne condamnerons point pour cela ses alarmes. Il y a eu parmi nous assez de cœurs timides pour
100 LOIIS VKIII.I.OT.
((u'il ail nu saiie de prin- cl d'altendrc. I.orsqu'oii parlait de coinhaltre. que dut-il penser du gr.uid nombre de ceux (jui se taisaient, de ceux «pu accusaient le zèle des autres, de ceux qui, à linslaiit même où le pouvoir s'appesantissait sur les plus lidcles serviteurs de l'Kglise, lui tondaient la main et recevaient ses faveurs? M. IJossi est-il le seul and>assa(l«*ur (|ue le Saint-Siège ait été condamné à recevoir? Ne luia-t-on pas aussi dépêché Judas, encore couvert du vêtement dcsapAtres (1)? Heureux ceux qui, dans le fond de leur ;Yme, n'ont rien à se reprocher! Mais quand il s'agit de l'influence que l'attitude générale des catholi- «jucs a pu exercer sur les résolutions du Père commun, nous sommes solidaires, et les lâches se distinguent à peine des traîtres. Nous l'avouons à nos ennemis, nous conseillons à nos amis de ne pas l'oublier. »
Il faisait ensuite une sortie contre ceux tles catholi([ues qui, pour mieux condamner Cirégoire XVI d avoir compté avec Louis-Philippe, invoquaient le souvenir de l'ancienne monarchie et s'indignaient i\ la pensée que Ilossi, un aventurier italien, devenu ambassadeur, représenterait la France près du prochain conclave. — « Cela sans doute » est humiliant, sous plus d'un rapport, disait-il, pour M des catholiques et des Fram-ais, mais nous n'y voyons u pas en vérité de quoi tant s'étonner. C'est un de ces évé- « nements qu'on peut, ce nous semble, contempler sans
surprise et sans alarmes, sinon sans déplaisir. Il suffît « d'ouvrir l'histoire des conclaves pour se convaincre que « le gouvernement français s'éloigne moins qu'on ne pa- « raît le croire des traditions de la monarchie. » Il partait de là pour rappeler les fautes des monarchies légitimes envers la Papauté, puis il ajoutait :
« Pour nous, sans nous tenir satisfaits de ce que l'Église et avec elle la conscience humaine ont gagné de force et
(1) Je no suis plus assez sur de bi-n iiio iMppoloi- le prélat que visait ce mot pour donner un nom.
I,0UIS via II. LOT. 101
(le liberté depuis un demi-siècle, sans espérer qu'elles soient jamais totalement afirancliies des desseins et même des triomphes des princes de ce monde, nous bénissons Dieu des changements que sa main puissante a daigné opérer, et nous n'estimons pas que la mince figure de M. le comte Rossi doive troubler le moins du monde notre espérance ni notre foi. Nous ne craignons pas davantage les funèbres augures ni les chants de mort de M. Chambollc (1). Nous osons même nous rassurer sur le plus grave de nos dangers, c'est-à-dire sur nos langueurs et sur nos faiblesses, à nous, froids enfants de l'Eglise, qui ne savons pas encore lui offrir les fermes cœurs où elle doit bâtir l'édifice de son triomphe éternel. Contre les entreprises impies et contre nos propres fautes, nous avons une arme dans la prière et un refuge dans l'amour de Dieu. Prions donc! Au lieu de récriminer avec la foule des incrédules, des journalistes et des sots contre l'auguste mémoire d'un pontife que notre foi doit respecter et que notre raison n"a pas le droit déjuger encore, unissons-nous à la prière universelle... (2) »
Cet article plut beaucoup à Montalembert, non en ce qu'il défendait Grégoire XVI, mais parles avis donnés aux catholiques trop amis du passé. 11 en félicita Louis Veuillot et eut le tort de mêler à ses compliments des critiques contre Rome et M. de Coux, dont il ne supportait pas la présence à Vi'nivers. Voici cette partie de sa lettre :
« J'ai fort admiré votre bel article sur la mort du Pape et les exploits de Rossi. — Si vous en aviez fait plus souvent de semblables dans le cours de l'hiver dernier, V Univers n'en serait pas réduit à traiter avec V Alliance et à redouter la concurrence de la Voir de la Vérité, nées toutes les deux de Tinsuffisance de V Univers sous le sceptre de
(1) Rédacteur en chef du Siècle et doputé. Il avait une certaine importance à cause du grand tirage de son journal. Louis Veuillot aimait à le turlupiner.
(•2) Mélanges, t. Il, p. 280.
in-j I.OI IS VElJllJ.dT.
M. (le Coux ; 1). — (>e iiCsl [)as, du reste, <]iie je puisse être d'accord avec vous sur le fond même de votre article. — Jamais la faiblesse, la lAchoté du tntupcau n'a servi d'excuse à la faiblesse du pasteur. Les plus généreux champions de la liberté catholique, saint (irégoire VII, saint Anselme, saint Thomas de Cantorbery, etc., ont toujours été lâchés ou trahis par ceux sur lesquels ils avaient le droit de compter le plus : ils se sont [)Iaints amèrement de la défection des évoques, jamais de la faiblesse des fidèles. — Vous savez bien que je pense et (jue je parle comme vous sur lesdits fidèles, mais je soutiens (|ue ce n'est pas à eux à donner l'exemple. C'est au Pape et aux évoques qu'il a été dit : Vos estis sal ierrœ:quodsi sal evamierity etc. Mais je le répète, la verve et la foi profonde qui guidaient votre plume m'ont charmé : vous y avez d'ailleui-s inséré une loule de traits on ne peut plus curieux, et dont je vous demanderai la permission de me servir dans une prochaine occasion. — Croyez à mon sincère et fraternel dévouement. »
Si le ton de cette lettre montre que la communauté des craintes et des intérètsavait maintenu des rapports convenables entre le journaliste et le pair de France, le fond prouve que ce dernier ne pouvait se consoler de ne pas voir à la tète du journal un comité dont il eût été le président et l'abbé Dupaidoup le maître. On s'écrivait, on se rencontrait, on s'entr aidait, mais ce n'était plus l'accord et la confiance d'autrefois. Louis n'aurait pu laisser passer les critiques de Montalembert contre Rome et son attaque contre M. de Coux, sans paraître les approuver, — qui ne dit mot, consent, — il les releva.
«' Je vous remercie de ce que vous daignez me dire de bienveillant sur un de mes articles. Trouvez bon cependant que je n'accepte pas sans réserve vos critiques contre le journal et surtout contre le plus utile de ses rédacteurs.
(1) Il sera parlt' plus loin df V Alliance. Ln I oi.r d»' la Vérité était une ïouillo icligieuso et lioutiquii-n' do i)otite doctrine et sans littérature, fondée par labbé .Mignc. Elle vécut assez lontrtemps et ne compta jamais.
LOUIS VKLII.I.OT. 103
En ce qui concerne Rome, je ne crois pas qu'il nous appartienne de dire tout ce que nous pourrions penser dans un moment de défaite ou d'humeur. Eussions-nous vraiment à critiquer, le plus profond respect serait encore une règle de politique autant qu'une règle de religion. Quelque disposé à trendîler qu'on soit à Rome, je ne m'attends pas qu'on y tremble jamais devant nous, et nous y serons toujours plus forts par le respect que par la menace. Une autre considération me touche. Nous, qui de notre propre vêtement, de notre propre honneur, devrions couvrir à reculons et les yeux baissés, notre père ivre et nu, pouvons-nous déchirer le voile sous lequel notre facile impatience le soupçonne de cacher un peu de faiblesse? Ce sont, d'ailleurs, les grands dangers qui font les grands courages. Il faut un Henri pour qu'on voie un Grégoire. Contre des adversaires comme les nôtres, il suffît peut-être de temporisateurs qui n'abandonnent aucun principe et qui jouent au plus fm. Que dirait-on d'un pape qui déploierait l'oriflamme contre M. Rossi? Ce serait la massue d'Hercule pour tuer une puce. Mais ici, le ridicule aurait quelque chose de bien grave : il pourrait remplacer l'incommodité par le péril. Pardonnons au Pape de ne pas tenter Dieu. Nos héros ont tous commencé par une rare patience. Les Thomas Becket, les Anselme, avant de se dresser en face des oppresseurs, ont enduré des excès que Rome n'a certainement pas à redouter aujourd'hui, et près desquels les ruses de Louis-Philippe et ses insolences (s'il est insolent) ne paraissent guère. Voilà sur quelles raisons se fonde notre retenue. Maintenant, permettezmoi de vous dire que je souffre de vous voir injuste pour M. de Coux et que j'aurais désiré qu'il ne fût pas question de lui dans la lettre dont vous m'avez honoré. En arrivant au journal, M. de Coux l'a préservé d'une chute imminente. Je me retirais, personne ne voulait prendre ma place, que ceux, peut-être, à qui le propriétaire ne voulait pas la donner. M. de Coux est entré à cause de moi ; je suis
l(»'j I.Ol IS VKl ll.l.oi.
reste à cause de lui. Il espérait, par une conduite ditlérenle de celle que j'avais tenue, apaiser des hostilités très puissantes et réunir enfin tout le monde. On ne peut blAmer de telles int<Mitions. Je l'ai laissé faire, quoi<jue j'attendisse peu de fruits de cette épreuve; je ne voulais pas que ma conscience pût regretter un jour de l'avoir empêchée. L'épreuve n'a point réussi, mais elle n'a rien com})romis; si \ Univers n'a point désarmé ses adversaires, il n'a point perdu ses abonnés. On lui reproche de n'être plus ce qu'on lui reprochait d'être : c'est le malheur des choses qu'on veut <létruire. IMus impartial peut-être, je ni'honorc de \ Univers de M. de Coux, plus que du mien. Il l'a rendu plus solide au fond et plus digne dans la forme comme on le demandait. Nous lui devons, en outre, des articles excellents, sur des matières que nous n'avions jamais su traiter. Il n'a point atteint le l)ut qu'il se proposait, parce que le mal était fait avant (juil vint. On avait pris, contre l'ancienne rédaction, l'habitude de tout condamner. Ce n'est pas à moi de lui en faire un tort. Du reste, je le répète, nous n'avons rien perdu. \.L'/iivers n'est pas réduit h traiter avec V Alliance, M. Taconet vend sa propriété parce qu'il en est las. Autrement ce serait Y Alliance qui, dans six mois ou un an, viendrait traiter, car elle fait lausse route et ne peut aller plus loin que Y Union. L'Union est morte à droite, Y Alliance mourra à gauche; c'est toute la ditl'érence. J'espère que les abonnés de Y Univers la sauveront et qu'un public plus nombreux lui fera comprendre son erreur.
« Je ne me serais point opposé à la volonté de Taconet, lors même que je l'aurais pu, parce qu'étant entré au journal par esprit de sacrifice, y étant resté par esprit de dévouement, je ne désire qu'une occasion honorable et chrétienne d'en sortir. Je crois pouvoir dire que je n'aurais jamais, à aucun prix, déserté mon poste; maisjerendsgrAce à Dieu d'être relevé, et puissé-je recevoir un congé définitif! Je suis las aussi de ces combats où il est si difficile de
LOUIS VEUUXOT. 10..
mériter l'approbation de Dieu et si facile de s'attirer lanimadversion des hommes. En cin({ ans, j'y ai perdu mes yeux, ma santé, mon repos, la plupart de mes amis et probablement aussi mon chétif avenir. Je crois qu'il m'est permis de me retourner sur mon lit et de désirer le silence.
« Vous ne m'en voudrez pas, Monsieur le comte, d'avoir une fois défendu contre ce qui me semble excessif dans votre ressentiment, au moment où leur rôle va finir, des hommes qui, du moins, n'ont pas à se reprocher d'avoir méconnu vos services, ni froidement aimé votre gloire. Pour ma part, je vois dans cette gloire une des richesses de l'Église; c'est vous dire assez que je lui reste dévoué. »
La fin de cette lettre annonçait que du nouveau se préparait à ÏUnicers. Taconet, mécontent, froissé, inquiet de n'avoir pu rétablir l'ancienne union en appelant M. de Coux au journal, désirait par moments rentrer dans ses fonds et partir. Il caressait alors d'autant plus celte idée, qu'une nouvelle feuille catholique, intitulée V Alliance, venait d'être fondée avec des chances de succès. Ses fondateurs étaient personnellement inconnus, mais on leur attribuait de grandes ressources d'argent, des protecteurs haut placés dans le monde religieux, des amis chez les légitimistes, les libéraux et les parlementaires; bref, tout ce qu'il fallait pour bien entrer en scène.
Ces nouveaux venus, gentilshommes provençaux et royalistes-progressistes, étaient d'honnêtes gens, naïfs, confiants en eux-mêmes, bien intentionnés, un peu fanfarons. Leurs amis rapportaient qu'une personne en réputation de sainteté et favorisée de visions leur avait annoncé que, par un journal catholique, aux vues larges, aux sentiments généreux et desprit plus conciliant que Y Univers, ils rendraient d'éclatants services à la cause religieuse. Dans quelle mesure acceptaient-ils ces promesses? Je ne sais, mais visiblement, ils se croyaient une mission. Hommes de tradition et de progrès, ayant le respect du passé et l'amour des temps nouveaux, ils allaient tout fusionner, tout
km; I.UUIS VEUII.I.OT.
arranger. I.<>ui> V«'uillot dut leur donner, avec une pointe de raillerie, i|iiclques le<,;ons de bon sens.
Les advei'saii'es nahiiols do VUnirr/s lircnt nécessairement l)on accueil à la feuille nouvelle. Il en lut de même de plusieurs anciens amis, notamment de trois au moins des membres expcctants du comité mort-né de 18V5 : Montalemberf, Lacordaire, Dupanloup. Sans se livrer à VAllumcc, ils lui permirent d'espéi-er en eux. Cette note mal assurée de catholicisme libéral, (jui, depuis la chute de Lamennais, résonnait pour la |»remière fois, avec quelque force, dans la presse ({uotidienne, leur })laisait assez. L'avenir n'était-il pas là? Taconet, disposé à tremliler, craignit denouveau.v orages, et lorsqu'on lui demanda d'entrer en pourparlers avec les fondateurs de V Alliance, il accepta. Louis Veuillot, informé de ces néiiociations, ne chercha pas à les empêcher, mais il déclara que si elles aboutissaient, il se retirerait immédiatement. Il venait de faire cette déclaration lorsqu'il répondit à Montalembert. Celui-ci, bien qu'il flirtât avec les naïfs et présomptueux semiilluminés de V Alliance, n'entendait pas qu'ils devinssent maîtres de la presse catholique, il sentait (jue, dans de telles mains, Y Univers cesserait d'être une force, et que, personnellement, il perdrait beaucoup à n'avoir plus le persévérant, chaleureux et puissantappui de Louis Veuillot. Sa réplique montre son émoi, sa véhémence, sou amour de l'Kglise, et aussi, les erreurs, les fautes de termes et d'appréciation, où sa passion pouvait le jeter.
« Mon cher monsieur Veuillot,... je lai.sse de côté les mérites respectifs de la Papauté et de M. de Coux pour vous dire de suite combien j'ai été consterné de trouver dans votre lettre la confirmation de ce que je ne regardais que comme un bruit assez absurde. Il est donc vrai (jue vous allez abandonner Y Univers, et à qui?
(( Quoi ! cette direction de V Univers qui était l'an dernier si peu lasse, si sûre d'elle-même, (ju'elle a refusé, pour une misérable question d'amour-propre, le concours des
i.oris vi:i ii.i.oT. \()i
hommes les plus considérables du clergé et du parti catholique, cette même direction va se livrer maintenant, pour (le /'argent, h des hommes qu'elle connaît h peine et qu'elle apprécie si peu, qu'hier encore, vous attaquiez leurs tendances et leur esprit?
« Mais avez-vous bien réfléchi aux conséquences d'un pareil acte? Au compte qu'il vous en faudra rendre, je ne dis pas à la postérité catholique (qu<)i(jn'il y en ait une assurément pourtout ce que fontles catholiques aujourd'hui), mais à vos contemporains et spécialement à vos actionnaires? Je vais plus loin; et je vous demande si vous avez réfléchi à la responsabilité que vous allez prendre devant Dieu.
« Vous persuadez-vous bonnement qu'on croira à cette prétendue lassitude qui se manifeste tout à coup au moment où les affaires du catholicisme en général et celles de 1'^'nivers en particulier, vont mieux que jamais 1)?
« Savez-vous ce qu'on pensera et ce qu'on dira? c'est que l'an dernier, un pitoyable orgueil a empêché les directeurs de Y Univers de constituer un organe inattaquable et inébranlable de la cause catholique, et que maintenant un pitoyable esprit de cupidité les détermine à tout sacrifier, pour retirer leur épingle du jeu! — Excusez ma trop rude franchise. Si j'élais moins votre ami, j'emploierais plus de détours. »
Certes, Montalembert aurait eu tort de tenir un pareil discours, même à Taconet, maitre absolu du journal, quant aux questions d'argent, mais pourquoi le tenait-il à Louis Veuillot? Il savait bien que le rédacteur en chef adjoint n'avait rien à voir avec les actionnaires et que, par suite des entreprises de Montalembert lui-même, il ne possédait plus, sur la rédaction et la direction, toute l'autorité qu'il
(1) Dans sa lettre précétlente Monlaleinl)ort luoiilrait Vi'uivers diminué réduit à traiter avec VAIliano- et à craindre la l'oix de la Vérité. Dans celle-ci il notait que les affaires de VCnivos allaient mieux que jamais. Cette vei-sion était la bonne.
108 l.iHIS VEUILI.Or.
avait eue autrefois. I.c seul obstacle que mon frère pouvait mettre à l'accord de Taconet avec WMliance, était sa retraite, et il se retirait.
Je rends la parole à .Montaleuil)erl :
« Quant à WMliance, je crois comme vous qu'elle va trop à gauche. J'ai fait tout mon possible pour en empêcher la fondation dans les conditions où elle est : une fois qu'elle a été fondée, malgré moi et tous mes amis, je m'en suis consolé en pensant qu'elle ollrirait au moins un abri \\ la foule nombreuse de gens qui, comme moi, étaient révoltés (le l'outrecuidance et des dédains de Ylnivers. Mais de là à vouloir en faire l'unique organe des intérêts catholiques, il y a un abîme.
<■ Je vous en conjure, réfléchissez de nouveau et devant Dieu à ce que tout cela va devenir... »
Il terminait ainsi :
« Je vous enverrai le 10 juillet prochain l'écrit cpie je barbouille en ce moment pour les «dections et dont je vous ai entretenu dans notre dernière conversation. Vous choisirez ce qu'il vous conviendra de reproduire, si vous en reproduisez quelque chose.
« Encore une fois, ne soyez pas irrité contre moi de ma brusque franchise. Vous savez, je l'espère, que malgré mes critiques, personne n'a, au fond, plus de sympathie que moi pour votre talent, et plus de zèle pour \oire gloire, qui est bien sûrement une des richesses de l'Église (i). Vous viendrez, j'espère, signer l'adresse au Pape (2) samedi soir et vous ne douterez pas de ma bonne amitié. »
Si l'on doutait que ces derniers mots fussent sincères, on aurait tort. L'inconséquence n'est pas exclusive de la sincérité; chez Montalembert, elles marchaient de compagnie.
Louis aimait et connaissait trop son contradicteur pour
(1) Los mots soulignés dans mes citations do .Montalembert le sont dans son texte.
(•i) Une adresse du comité catholique à Pio I.\.
LOUIS VEl ll.l.OT. lOO
prendre facilement ombrage de ses mauvais propos. A cette lettre si dure, il répondit le ï juillet :
«... Après ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écritc et de me dire, je pense qu'il ne vous .sera pas désagréable d'apprendre que la négociation avec V Alliance est entièrement rompue, et que nous restons ce que nous étions avant les pourparlers. La rédaction a reçu, déplus, l'engagement d'honneur qu'on n'entreprendrait plus de traiter sans son consentement formel et que certaines améliorations seraient accomplies d'ici à deux ou trois mois.
K Je dois ajouter que je n'ai pas cessé d'être étranger à cette affaire. Je n'avais pas même songé qu'on pût traiter, je n'ai pas désapprouvé, ni empêché qu'on traitât. J'ai mon droit sur la rédaction et je l'exerce, je n'en ai aucun sur la propriété, et j'ai laissé faire. Je vous en ai dit les raisons. Un soin de dignité m'a fait exiger les engagements nouveaux qu'on vient de prendre. Je ne veux pas qu'on puisse toujours se débarrasser de moi sans me consulter. Mais il est bien sûr que si les concurrences et encore plus les inimitiés dont le journal a été l'objet, parviennent enfin à l'ébranler, je ne forcerai pas M. Taconetà se ruiner pour y faire tête jusqu'à la fin.
M Mon intérêt personnel est que le journal dure longtemps; j'y ai mis en quelque sorte mon avenir et celui de mon frère qui me touche davantage. Cependant je serais parti sans regret. Je reste, non parce que les événements me permettent de rester, mais parce qu'ils ne me permettent pas de partir. Mon cœur n'est plus là; j'y ai trop souffert. Je me suis vu en butte à trop de jugements injustes et cruels. Ne me dites-vous pas, vous-même, monsieur le Comte, que j'y demeure entre les fautes de l'orgueil elles l>assesses de la cupidité? Je n'ai pas eu de l'orgueil, mais du bon sens lorsque j'ai refusé ou, plutôt, lorsque j'ai fait des objections à une combinaison fort brillante, mais inexécutable et dangereuse à tenter. Je n'ai point de cupidité (et nul sentiment n'est, grâce à Dieu, plus naturelle-
no i.ouis VEi'ii.i.oi.
meut loin de moi , lorsque je suis résolu de n'opposer aucun inférèl malr'riel ou «l'amour-propre aux craintes légitimes d'un liomme (jui a généreusement compromis sa fortune et qui se dévoue, avec plus de désintéressement que personne, à nos combats, puiscju'il n'y a que du péril et point de gloire pour les écus... >•
Louis terminait en disant à Montalembert (jue VUnivrrs serait toujours à son service sous la seule réserve qu'imposent à des hommes d'honneur les conseils de leur propre raison et le sentiment de leurs responsahilités. « .le sais trop, ajoutait-il, qu il est impossihlc de vous mécontenter; je sais mieux encore qu'il est impossible de ne pas vous aimer et de ne pas s'enorgueillir de vous. »
Montalembcrt crut juste <le dire à Louis Veuillot qu'en parlant de cupidité, ce n'était pas a lui qu'il songeait, mais sur le reste, il ne se rendit point. Il lui fallait le journal, .lamais il ne l'eut. C'était pour l'ieuvrc une question de vie et, i)our ceux qui la faisaient, une question d'indépendance nécessaire et de dignité.
L'aifaire de Y Alliance manqua pour deux raisons : Taconct y apportait, à la fois, du désir et de la répugnance; il avait négocié volontiers, mais il lui en coûtait de conclure, puis le quart d'heure de Rabelais ayant sonné, les acquéreurs s'aperçurent (juc trouver les fonds nécessaires à date fixe était plus difficile que de les promettre. Il y eut ajournement; il veut rupture. V Alliance disparut bientôt. Klle avait été faite par d'honnêtes rêveurs, munis de bonnes intentions.
Quelle fut l'attitude du comte de Coux et de M^'^ Parisis en cette circonstance? Pour M. de Coux, mes souvenirs manquent de netteté. 11 me semble qu'il ne pesa dans aucun sens sur Taconel, mais qu'il ne refusa pas tout concours éventuel à VAllinnce.
Kn 18i.'), M-^ Parisis s'était appliqué à rester presque neutre entre Montalembert et Louis Veuillot. En 18V6, il eut, pendant quelques semaines, du penchant pour Y Al-
LOUIS VKUILLOT. 1 1 I
liance et, sans donner absolument raison au « jeune pair », il aurait voulu qu'on arrivât à le contenter. Il sentait bien «ue c'était impossible, mais il le désirait tout de même. Au fond, il avait quelque chose contre VUnivers. (Juoi? C'est assez difficile à préciser. Par son mérite, ses services, sa situation, l'éminent évoque de Langres possédait au plus haut degré le droit de conseil. On le priait, à VUnivers, d'en user; il le faisait et on l'en remerciait de tout cœur. iMais si ses avis étaient toujours reçus avec respect, ils n'étaient pas toujours suivis. Esprit très sérieux et ne s'intéressant guère qu'aux doctrines, il aurait voulu que le journal traitât constamment de graves questions. Les articles de fantaisie sur les petites choses du moment lui paraissaient prendre trop de place. Il trouvait facilement qu'on abusait de la polémique, surtout quand celle-ci s'appliquait à la simple politique ou aux choses de la littérature courante. Bref, VUnivei's, à ses yeux, manquait souvent de gravité. Peut-être aussi avait-il trouvé un peu vif que deux ou trois articles de sa main, mais anonymes, n'eussent pas été insérés. Il fallait qu'ils fussent, par quelque côté, bien compromettants pour que M. de Coux les eût refusés, car il ne goûtait guère moins que Louis Veuillot M^'^ Parisisl Toujours est-il que le très respecté prélat, faisant écho aux plaintes de Montalembert, lui écrivait le 18 mai 18i6 :
« ... Je leur ai envoyé un jour (aux rédacteurs de « VUnivers) tout un mémoire, de ma propre main, sur la « marche de leur atlaire; ils n'ont pas cru devoir en t- tenir compte. Peut-être ne le peuvent-ils pas; car une >' fois dans une ornière semblable, on en sort rarement; ■ mais pourquoi ne pas créer un journal avec votre co- H mité? J'intitulerais cette feuille du nom même de votre « (euvre : Le Comité Catholique, journal de la religion et « de la liberté... L'archevêque de Keims (1) désirerait
(1) iM"'^ Gousset.
U2 l.<»l IS VKIILLOT.
« beaucoup aussi un Journal du Clprf/«''... Il est clair que « YVnivprs ne peut plus (Mre notre tribune avouée et qu'à « son (Irfaut nous en manquons... »
M. Lecanuet, à qui j'emprunte cette citation telle quelle avec ses points de suspension en tète, en queue et au milieu, ajoute : • l'u peu plus tard, M*-'"^ Parisis poussa très <» vivement Montalemheit ii adopter pour son oryane le « journal Y Alliance, fondé par plusieurs catholiques gé- .. néreux et qui vécut tr»*s peu de temps... (1 ) »,
Ces « catholi([ues généreux » n'eurent pas une générosité prolongée. On a vu comment Montalemhert jugeait leur ouvre. Loin de se donnera eux, il craignait leur extension. Du reste. V Alliance n'eût pas consenti à le servir. Klle était de <( l'école de la charité et de l'amour ->.; et lui n'en était pas..., du moins de même façon.
Quant à ce mémoire de M^'"^ Parisis dont ÏCnivers n'aurait pas tenu compte, je n'en ai qu'un souvenir très vague et je n'en trouve nulle trace dans les papiers de mon frère. Il sera resté chez M. de Coux. Je dois ajouter que l'évèque (le Langres ne nous laissa pas ignorer qu'il s'écartait de VUnivers. In jour, Louis rerut du prélat un billet dont voici la substance : — Je suis à Paris, veuillez me donner un rendez-vous, ou chez vous, ou chez moi. J'ai besoin de causer avec vous. — Louis, qui avait des soup(;ons, me dit : Accompagne-moi, je veux un témoin.
Nous fûmes reçus avec bonne grAce et embarras. Après l'échange de quelques paroles banales, M-"^ Parisis critiqua le journal. Au lieu de se défendre, mon frère lui dit, de sa voix douce et ferme, avec un sourire un peu contraint : Monseigneur, ce n'est pas pour cela que vous m'avez appelé, je vous prie de me faire connaitre tout de suite l'objet de notre entretien. — Le prélat, que cette sorte de sommation ne mit pas à l'aise, s'exécuta. Il félicita Louis d'avoir donné de l'éclat et de la force à la presse catholique
(1) Montalemb',1, t. II. \k "281.
LOUIS VKLII^LOT. Ii:j
et conclut eu lui demandant s'il ne comprenait pas qu'il fallait maintenant mettre cette presse dans une voie nouvelle... — Et par des hommes nouveaux, interrompit brusquement mon frère? — Oui, du moins en bonne partie, lui fut-il répondu, avec quelque hésitation. — Ce n'est pas précisément mon idée, Monseigneur ; mais je vais y réfléchir, dit-il en se levant... Il y eut beaucoup de gêne. Nous nous retirâmes. — Louis, s'arrêtant dans l'escalier, me dit : Eh bien, frère, il paraît que nous sommes arrivés à l'âge de la retraite. Est-ce ton avis? — Pas du tout! — Ce n'est pas le mien non plus... Il allait avoir trentetrois ans et moi vingt-huit.
Je ne me rappelle pas la date précise de cet entretien, mais il faut le reporter à l'été de 1846(1). Mon frère en soutTrit beaucoup. Ce fut à la fois une soull'rance de cœur et une souffrance d'esprit. Il voyait s'éloigner un ami, et il ne supportait pas qu'un homme de ce mérite prit au sérieux les honnêtes fantoches à^V Alliance. — Au début, me disait-il, M^' Parisis s'en fiait surtout à mon jugement, me consultait sur les sujets qu'il voulait traiter et me soumettait son Député, père de famille, en me demandant de le revoir au point de vue littéraire et d'y introduire les ficelles obligatoires, besogne dont je chargeais Edouard Ourliac... Et maintenant !... Il fallut du temps pour que cette plaie se fermât. L'évêque y mit du sien, et elle fut bien fermée.
Voilà où les choses en étaient entre catholiques dirigeants au moment où, du Conclave, sortit Pie IX. L'acclamation fut unanime. Louis Veuillot qui redevenait premier rédacteur en chef dès qu'il y avait une grande question à traiter, signalant l'état des esprits, montra combien la Papauté restait vivante et puissante même pour ceux qui la prétendaient agonisante sinon morte. Et
(1) J'ai une liste des lettres do M. Parisis à Louis Veuillot. Du 30 avril au "J;} octobre I84G, il n'y en a aucune.
LOLiS VELILI.OT. — T. M. 8
114 loi Is M.lll.l.OT.
se tournant v<'is les catlioli<jnes (jui scinM.iicnt craindre que le successeur de (lré,L;oirc XM ne fût pas assez de son temps, il leur disait : Hassurez-vous : le chef (jue Dieu vient de donner à son Kirlise <• appliquera aux temps nouveaux les vérités anciennes, et le monde fera un pas dans le salut ».
Nous touchions aux élections générales de 18'tG qui furent en France les dernières élections du sulTrage censitaire. Le parti catholi(juc allait appliquer en urand son programme. Il im[)()sail aux candidats l'ohligation de réclamer et de défendre la liberté d'enseignement et la liberté d'association. C'était le seul engagement qu'il exigeât d'eux. Pour le reste, il les acce[)tait tols qu'ils se présentaient, quelle que fût leur couleur politique, ou même leur croyance religieuse. Cette conduite, proposée par le comité électoral catholique et recommandée éloquemment par Moutalembert, avait le concours absolu, chaleureux de Vi'/iivers. Klle fut vivement attaquée par les divers organes des partis politiques, [)rincipalemcnt par ceux qui avaient ou affichaient des sentiments religieux. Ils soutenaient (jue les voix catholiques devaient aller sans condition à leui-s candidats. La ligne arrêtée dut être maintenue contre les cath(diques légitimistes de la Quotidienne, contre les légitimistes gallicans de la Gazette, contre les catholiques ministériels de la Revuenouvelle (1). Le Coi'respondant appuyait le mouvement et Y Ami de la Religion s'y résignait. Au point de vue des principes, un tel programme donnait prise. Cependant on était suffisamment en règle puisque Kome laissait faire.
L'Univers attendait beaucoup de cette campagne. Il croyait à la Charte, il acceptait avec contiance le régime parlementaire, il espérait que les libéraux finiraient par aimer la liberté ; il devait donc marcher de tout cœur. Na-
U) Cette reviio paraissait sous le patronage officieux du <luc Victor de Hrogrlie, du comte Mole, etc. Le prince Albert de Broglio et M. Eugi'ne Forcade en étaient les rédacteurs dirigeants.
LOI IS VECIl.LOT. Ii:.
turellement, ce fut Louis Veuillot qui porta les grands coups. M. de Coux n'était pas l'homme de ces conib.ifs. Docteuret économiste, charité crarnies de poids, il aimait mieux enseigner et philosoplier que polémiquer. Le deuxième volume de la première série des Mélanges contient huit ou dix des articles de fond que donna mon frère sur cette campagne : ils vont du 13 mars au 10 septembre 1846. Le premier est intitulé : Programme des élections; le dernier : La religion et la liberté. L'ensemble forme, au point de vue des affaires politiques, des divers intérêts en lutte et des idées, un tableau complet et vivant de la situation. On y voit les catholiques en face des socialistes, des légitimistes, des groupes libéraux, des protestants, des philosophes, des doctrinaires. Je n'entreprendrai pas d"analyser tous ces articles. J'y veux prendre seulement quelques traits propres à bien éclairer la situation (1).
Les catholiques, acceptant des candidats de tous les partis, étaient, par suite, accusés d 'indifférence politique. Les légitimistes faisaient particulièrement tapage de cette accusation. Louis Veuillot leur répondait :
« Avant de rechercher si \ indifférence dont on nous accuse est coupable, il faudrait d'abord savoir si cette indifférence existe. 11 nous semble que c'est tout le contraire. En soulevant la question des libertés de l'Église, les catholiques ont soulevé la seule question vraiment politique de ce temps-ci, la seule qui ait ému les intelligences, tiré les vieux partis de leurs vieilles routines, produit un grand mouvement d'opinion et sérieusement préoccupé le Pou-
(1) .Je note que le mode électoi-al alors eu vigueur favorisait la tactique des catholiques. Un très grand nombre de collèges électoraux ne comptaient que de 100 à 40() électeurs. Ceux où l'on en voyait un millier ne formaient qu'une infime minorité. Il suffisait donc qu'une cinquantaine d'électeurs dans les grands collèges, une douzaine dans les petits, :{0 ou 10 dans les moyens, adoptassent le programme catholique pour inquiéter les candidats. Souvent cette poignée de catholiques pouvait, au scrutin de ballottage, décider du résultat. Ils se donnaient au candidat le plus large en promesses de libertés.
110 ions VKl II.I.OT.
viiir... Km moins de (iii.itic aim«M'S, la (juestioii religieuse a créé dans le pays une force nouvelle avec laquelle il Faut déjà compter; elle a renversé le projet de loi de M. Villcmaiii, bouleversé le Conseil royal de l'Université, enterré le lapport de .M. Thiers (1). Elle est au premier i-ani; de nos (juestions intérieures; elle y est seule, c'est ({uelque chose poui" un début.
« Une question qui fait tant de bruit et (pii, grâce à Dieu, fait plus que du bruit; une question qui fortifie Taclion de l'Eglise, qui rattache tout le clergé français à la Charte et tous les catholiques aux doctrines de la liberté; une question qui pénètre dans tous les partis, «(ui les divise au piofit des droits de la famille et de la conscience humaine, une pareille question ne serait pas une question politique ? Qu'on n(»us dise donc alors quels misérables débats on appelle la polititpie !... »
Les journaux universitaires s'avouaient en frémissant (|ue bon nombre de candidats, libéraux ou consei'vateurs favorables au monopole, le lAcheraient s'ils avaient besoin (les voix catholiques pour être élus. Dans l'espoir de raffermir ceschancelants,ilscriaient que les « nouveaux chrétiens » dépravaient les mo'urs politiques en proposant des marchés « qu'un homme d'honneur n'accepterait jamais ». Louis Veuillot montrait que l'honneur n'avait rien à perdre dans cette affaire et ajoutait : « Les universitaires in- '< cultes du Constitutionnel et les univereitaires voltairiens <( du Journal des Débats auront beau faire : la mancvuvre « des catholiques réussira, parce que le monopole a plus (. d'adversaires encore, en France, que la religion, et
(1) Par onlonnnnro (lu 7 dôrombrc isi."), le ministre «le l'Instruction |)ubUquo, M. »lf .<alv:iudy, avait substitué à l'ancien Conseil qui com|>tait liuit memitres et était à peu prés omnipotent, à raison de son petit nomliie et do sa permanence, un Conseil de trente membres dont les deux tioi"s n'avaient qu'un mandat d'un an. Ce n'était pas la conquête d'une liberté pour les catlioliijues. mais c'éUiit un alTaiblissenient jtour rUniversilé. .Iules .Simon raconte dans son livre sur Victor Cousin (p. ll.'Jl que celui-ci y vit un désbonniur \^o\^\' l'état-major universitaire.
LOUIS VKIII.I.UT. 117
« parce que la probité catholique n'est pas exposée aux « séductions qui font tourner les honnêtes gens et les « amis^ dont le triste monopolo invoque en mourant la « paresseuse vertu. »
A la Quotidienne, entêtée à prétendre qu'il fallait, au nom de la bonne politique, travailler d'abord à renverser le ministère, Louis Veuillot répondait :
« Il nous importe à nous, catholiques, non pas de renverser M. Guizot, non pas de faire arriver M. Thiers... mais d'imposer à M. Guizot, à M. Thiers, au gouvernement, à la dynastie, l'obligation de remplir promptement les promesses de la Charte en ce qui concerne la liberté de conscience et la liberté d'enseignement. Pour atteindre ce but, qui peut rallier tous les honnêtes gens de tous les partis, nous ne faisons alliance avec personne spécialement, et nous faisons alliance avec tout le monde indifféremment. »
Le premier effet de ce programme fut de modifier notablement l'attitude du gouvernement et de M. Thiers. M. Guizot, dans un discours sur le Conseil royal de l'Université, proclama le droit inviolable des familles e\, même celui de l'Église, en matière d'enseignement. M. Thiers trouva l'occasion de dire que cette grave question de la liberté de l'enseignement était, en somme, une question libre. Ces bonnes paroles n'avaient assurément qu'une valeur électorale. Elles ne garantissaient rien, mais elles avouaient la nécessité de compter avec le parti catholique. Je ne veux faire la part de personne dans ce résultat, je me borne à poser cette question : qui oserait nier que Louis Veuillot et l'LVzzrery n'y fussent pour beaucoup?
Les circulaires du comité de défense religieuse transformé en comité électoral, faisaient écho à Y Univers. Le 10 juillet parut l'appel que Montalembert avait le 30 juin annoncé ainsi à Louis Veuillot : « Je barbouille en ce moment un écrit pour les élections. " Ce barbouillage était une éloquente et entraînante brochure. Mon frère,
i\H l.ul IS \KI II loi.
apW'S CD iwuïv cité de nombreuses pagrs, félicita et remercia chaleureusomeiit (1).
La bataille avait été vivr et hardir; «lie fut heureuse. I^ nouvelle Chambre compta de cent ([uaranteA cent rin- «juante députés hostiles au monopole. Il n'y en avait (ju'une vinj^taine dans la précédente. Tous ces nouveaux \ eiuis ne s'étaient pas prononcés de plein ru'Ur contie l'I'niversité. tous n'étaient pas sûrs, mais tous, les uns par principe, les autres afin d'être élus, avaient promis de servir la liberté. Ces ençag-emcînts, même s'ils ne devaient pas être tenus, constituaient nn succès considérable. Ils prouvaient la force descatlmliques et, du même coup, la développaient. On le vit tout de suite par les r<;crues que firent h^s comités de défense religieuse et de pétitionnenient. V Univers, dont les lecteurs, prêtres et laïques, brûlaient du feu (jue leur conmiuniquait Louis Veuillot, avait fourni aux candidats de l'enseignement libre, des centaines d'agents électoraux passionnés et ne coûtant rien. Le dévouement et la confiance avaient grandi ; il fallait profiter de cet élan, cai- il restait beaucoup à faire. Cette fois, le parti de la guerre sans trêve pouvait parler haut. Mon frère n'y manqua point :
" Quelques âmes timides, qui criaient au feu. il y a trois ou quatre ans, lorsqu'elles voyaient poindre l'aurore, peuvent s'inquiéter encore de l'issue des combats qui nous attendent et que nous recherchons : elles n'osent plus nier que les chances ne soient magnifi(jues.
« Deux sentiments impérieux, qui veulent être satisfaits, qu'il faut satisfaire, après s'être livré, par l'iniquité des hommes, une lutte acharnée, s'aperçoivent que loin d'être inconciliables, ils sont nécessaires l'un à l'autre : la religion a besoin de la liberté, la liberté a besoin de la religion, et elles jettent entre elles les bases d'une loyale alliance.
( l) Cftte lirocluiro était iiititult •■ : Devoir des catholiques dans les élections. Lllo avait pour i'|)i!.'ra)>iio cos mots do saint Jérôme: Quod hélium servavil pcr ficla non av ferai.
LOL'IS VKLIIXOT. 11'.»
Voilà legrand fait de ce siècle. Nous disons que ce fait est heureux, et il n'est pas uncœurdi'oit où il ne produise des tressaillements d'es[)érance et d'amour. Usera le salut de la religion dans les pays libres, parce qu'il lui garantira ou lui restituera tous les droits qui la font prospérer; il sera le gage de la lil)erté dans les pays religieux, parce qu'il modifiera, parce qu'il assainira, si nous pouvons parler ainsi, ce levain d'idées libérales qui sans cesse y fermente et qui rencontre pour obstacle capital l'horreur des impiétés par lesquelles, jusqu'à présent, il a signalé ses explosions. »
Louis Vouillot montrait ensuite qu'après tant de luttes qui avaient fait tant de ruines, et poussé la religion et la liberté à s'épouvanter l'une de l'autre, il fallait les unir au nom de la loi constitutionnelle.
Comprenons-le, ajoutait-il : « en entrant dans la Charte, « nous entrons chez nous. Nous y sommes à l'aise : aucune « prescription religieuse ne vient briser l'arme que nous « empruntons à la loi politique, et c'est pourquoi cette « arme sincère est si forte en nos mains (1). »
On dira que Louis Veuillot avait des illusions : — oui et non. — Sans doute son âme ardente et généreuse voyait le but plus près qu'il n'était ; mais il ne se trompait ni sur ce but lui-même ni sur la voie à suivre pour l'atteindre.
Je m'aperçois qu'en racontant la vie de l'Univers durant les derniers mois de 18^.5 eten 1846, j'ai très peu parlé de M. de Coux, qui cependant était le rédacteur en chef et n'entendait pas abdiquer. C'est que le caractère des luttes engagées, les positions acquises et ce qu'on peut appeler la force des choses, maintenaient Louis Veuillot en vue. t)ui donc pouvait aussi bien que lui parler du pontificat de Grégoire XVI et saluer l'avènement de Pie IX? Qui donc eût pu mener comme lui cette campagne électorale où il fallaitfaire face, sur des modes variés, àtant d'adversaires,
(1) Mélanges, t. II, p. 3iû.