‹ Louis VeuillotChapitre 3 sur 73 · LOUIS VKI II.I.OT · texte numérisé non relu

LOUIS VKI II.I.OT

Louis Veuillot n'avait pas conscience. Ktaiit chez lui, k V Univers, et convaincu par les résultats d'y faire bonne hesof^ne, il y agissait en maître sans songer à consulter toujours, sur les questions de détail, le chef du parti. J'ajoute (|ue s'il y avait songé, il en eût été de môme. Il estimait que le journal devait suivre « la ligne », et garder vis-à-vis de tous son indépendance. Montalombert l'entendait autrement. Très actif, impétueux, impérieux, peut-être un peu fantasque, et certainement mobile, il intervenait en tout et trouvait trop volontiers à reprendre sur tout. C'était une souffrance pour lui que chaque numéro de VlJjiivprs ne fût pas, absolument, selon son idée... et, en dehors des principes, ses idées étaient changeantes. « Il change d'idée fixe », disait plaisamment de lui M. Guizot.

Louis, qui n'était pas l'homme des détails, ne s'inquiétait guère de ces exigences; il n'y voyait qu'un travers supportable. Aussi ne se douta-t-il point du projet que couvait .Montalembert, quand celui-ci, en octobre ou novembre ISli, dans une lettre que je n'ai pas retrouvée, lui dit : — Vous devriez avoir près de vous quelqu'un d'autorisé, de bien posé, qui vous aiderait pour la direction d'ensemble et le travail intérieur. Le voudriez-vous? — Je veux, répondit mon frère, tout ce qui peut nous fortifier. Il avait oublié cette invite lorsqu'il apprit par Taconet, très ému, qu'un comité s'était constitué pour s'emparer du journal, sans tenir aucun compte de ses droits, à lui Taconet, comme principal propriétaire et directeur, ni de ceux du rédacteur en chef.

Pour préface au récit de cette crise, qui fut très pénible, voici un billet intime de Louis Veuillot à Eugène Taconet. Ce billet, écrit en 18i3, montrera dans quels sentiments le journaliste et le capitaliste s'étaient liés pour faire l'œuvre qu'on prétendait leur enlever, en accusant le premier d' « orgueil » et le second de « spéculation ».

. LOIIS VFUII.KOT. i:^

i< Je vous embrasse, cher Eugène, comme un vrai frère de chair et d'os. Je vous aime parce que personne n"a servi autant que vous à m'enfoncer dans le service actif du bon Dieu. Je vous y pousserai, mon bonhomme; et vous me tirerez, et toujours ainsi, poussant, tirant, nous finirons par aller au fond et ne plus pouvoir nous dépêtrer. Offrez-moi avec vous à notre bonne mère des Victoires. Je veux qu'aussitôt mon retour, nous allions ensemble faire vœu de servitude à ses pieds. »

Ce comité, dont aucune rumeur n'avait fait prévoir la naissance et qui, tout de suite, sans crier gare, se déclarait maître de ï Univers, quel était son personnel, d'oii tirait-il son droit ?

Son droit? Il le tirait de sa volonté. Quant à son personnel, il était brillant, important et divers : Alontalembèrt, l'abbé Dupanloup, alors supérieur du petit séminaire du diocèse de Paris; le R. P. Lacordaire, le R. P. de Ravignan et iM. Lenormant, professeur en Sorbonne, membre de l'Institut, etc. (1). Évidemment, Montalembert répondait de l'entreprise. Seul, il la rendait possible, mais c'était le très remuant abbé Dupanloup qui l'avait décidé à la tenter. Les autres suivaient avec hésitation, sans bien savoir ce qu'ils faisaient. Lenormant cédait à Montalembert, et déjà l'illustre, l'excellent P. de Ravignan subissait, lui aussi, l'influence de M. Dupanloup.

Foisset, avisé vaguement de l'entreprise par l'un des « cinq », Montalembert ou Lacordaire, et pensant qu'on ne s'entendrait pas, s'empressa d'écrire à Taconet, puis à Louis Veuillot, pour leur demander des renseignements, et leur donner, surtout à Louis, des conseils. — Il faut

(1) M. Charles Lenormant était un converti de récente date. Tout de suite, il s'affirma, et les étudiants universitaires firent du tapage à son cours, qui fut suspendu comme troublant l'ordre. Cet homme de mérite que sa foi et son tempérament poussaient dans la mêlée y était gêné par ses amitiés et sa situation. Le comte Beugnot le paralysait en lui disant : •■ Xe vous liez pas aux cosaques. »

r, l.OUFS VEUII.I.OT.

arriver à s'enteiulre, lui disail-il, «1 un ton éploré; ne vous f;\chcz pas, prenez bien mon fraternel avis, soyez chrétien. Mon frère le rassura vite sur ce point.

'( Très cher ami, votre lettre ne ma été remise que

hier dans la soirée (1), sans cela, vous auriez déjà ma

réponse, car je suis ému de la peine où je vous vois et

je ne veux point vous y laisser; pour moi, je suis une

vitre à ces gouttes d'eau ; vous êtes dans l'ani.'-oisse,

croyant m'avoir porté un coup sensible, et je n'ai rien

senti, que votre chagrin. Rassurez-vous, ma tranquillité

ne vient que de mon entière innocence. Après m'étre

examiné toute la soirée, toute la matinée, après m'être

confessé et avoir eu le bonheur de recevoir Jésus-Christ,

je no me fais aucun reproche sur mes intentions, ni, grâce

à Dieu, sur mes actes; je suis tranquille comme si je

n'avais jamais touché une plume. Il est vrai que je ne

sais pas encore de quoi Ton m'accuse. C'est par vous que

j'ai appris que nos meilleui's amis n'étaient pas contents

de moi. Il y a huit jours, M. de Montalembert me faisait

des compliments que je n'acceptais pas sans réserve; au

commencement de l'Avent, le P. Lacordaire me disait

que nous étions plus sages qu'on n'avait pu l'être à

ÏArenir; la semaine passée, l'archevêque (M*"" AfTre) louait

tout dans Ïi'nive7's, sauf la forme, restriction banale,

dont il faut bien que je prenne mon parti, et qui, souvent

injuste, n'a jamais été méprisée de moi, lorsqu'elle ma

paru fondée. Qu'est-il donc arrivé depuis huit jours?

Un incident presque ridicule. M. de Montalembert, dont

vous connaissez les promptitudes, a voulu nous faire dire

en toutes lettres que Villemain est fou et donner tous les

détails de sa folie; je m'y suis refusé. Mon sentiment

m'y poussait et la famille de ce malheureux nous en

faisait prier. Voilà le dissentiment, voilà ma tyrannie.

Je n'ai jamais connu entre M. de Montalembert et moi

(1) Cette lettre est datée du j ou 7 janvier 1815.

LOUIS VEUILLOT. Ib

que des difficultés de ce genre. Il a voulu nous entraîner dans des polémiques contre la Gazette qu'il nous félicite maintenant de n'avoir pas entamées; pareillement contre le marquis de Régnon vers lequel (aujourd'hui) il penche; il a voulu nous faire attaquer nominativement certains évêques qui sont trop bien avec le ministère; enfin, je n'ai jamais fait que le retenir, et je ne m'en repens point, M. Dupanloup, d'accord, avec lui contre nous, nous reproche d'avoir été trop loin et je ne sais en vérité comment ils s'entendent. M, Lacordaire pense que nous aurions dû abandonner les Jésuites, du moins M. de Montalembert me l'a écrit, en me félicitant beaucoup de n'avoir point faibli. Vous voyez que tous ces reproches sont de nature à me laisser en paix. S'il y en a d'autres, je les ignore, et je pourrais m'en plaindre, il me semble que c'est à moi qu'on aurait dû d'abord parler.

« Maintenant, croyez-vous que je tienne à ma position ? Pas le moins du monde, et M. de Montalembert en a dans les mains une preuve convaincante. Il y a deux ou trois mois, en réponse à une lettre, où trouvant que je ne pouvais donner assez de soins et exercer assez d'autorité à V Univers, à cause de ma santé et des autres occupations auxquelles je suis forcé de me livrer pour faire vivre mes sœurs, il me proposait de m'adj oindre quelqu'un ayant les mêmes pouvoirs que moi : je lui ai écrit que j'étais tout prêt à recevoir non pas un alter ego, mais un chef-, que je le désirais, que j'étais malade et fatigué, que je ne restais au gouvernail que faute d'un autre et par scrupule de conscience, qu'il n'y avait donc qu'à trouver un rédacteur en chef et que je viendrais en second, en troisième, en quatrième, comme on voudrait trop heureux de n'avoir plus une responsabilité si lourde.

« Ce que je pensais, ce que je disais alors, je le pense et je le dis aujourd'hui. Je suis prêt, je résignerai demain et dès ce soir, s'il le faut, de grand cœur cet emploi d'amère obéissance que vous appelez le bâton de com-

!.. LOUIS VKl'IM.OT.

mandement. Scnloment niu leUaite seiîi [>ul)lique; on ne peut exiger de moi que j'endosse la responsabilité quand je n'aurai plus rautorilé, — et c'est ce qui fait que je refuse absolument un comité de direction. Je n'entends pas du tout ([u'on vienne me dire : le Comité a décidé cette chose, parlez dans tel sens. Simple rédacteur du journal, l'autorité accepte ou refuse les articles que je propose et tout est dit; rédacteur piincipal et connu, je ne concède que le droit de conseil, et je veux e.vercer celui de contrôle et de refus. Rien ne me semble plus juste, plus diiiiie, plus nécessaire à l'unité de pensée et de conduite. Il n'y a aucune vanité dans mon fait, aucun désir de prépondérance; on ne me voit nulle part, je ne cherche point à paraître, je ne désire aucune gloire, je ne crains aucun mépris, mais je veux que ma conscience soit satisfaite; elle ne le serait pas si je servais de palissade à des tirailleurs qui viendraient, k l'abri de ma responsal)ilité, frapper là où je me croirais coupable de viser. .M. de Montalembert voudrait dire dans ce journal des choses que l'autorité de son nom et de son talent protégerait à peine à la tribune : pourquoi donc y mettrais-je ma signature lorsqu'il serait désolé qu'on y vît la sienne et surtout lorsque ces choses seraient contraires à ma pensée ?

« Mais, je le répète, rien n'est plus facile que de se débarrasser de moi; on peut me renvoyer tout de suite, je ne m'en fâcherai pas, je ne bouderai pas, je ne refuserai pas de m'employer en .sous-ordre si l'on m'y croit utile, je veux bien être supprimé tout à fait; je ne puis davantage.

« J'ajoute que j'y mets si peu de mauvaise humeur que j'attendrai autant que l'on voudra. Seulement, jusqu'au dernier moment, je serai le maître...

« Taconet, avec qui je suis parfaitement d'accord, veut rester où nous en sommes. Il ne tient qu'à moi de tout mettre sous mes pieds et de marcher comme s'il n'y avait

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point d'obstacles devant nous; mais je reconnais à M. de Montalembert, qui est notre chef, le droit moral de me renvoyer, si, ses amis consultés, ils sont du même avis ; je ne lui désobéirai pas.

« Je tremblerais, il est vrai, pour le journal dans le cas où je le verrais en prendre la direction ; il n'y a pas de besogne à quoi il soit moins propre. Cependant cette douloureuse expérience vaudrait mieux qu'un schisme et qu'un éclat; je ne serai jamais la cause ni le prétexte d'une pareille extrémité.

« Voilà, cher frère, ce que j'ai à vous dire pour tranquilliser votre amitié et mettre dans votre cœur le même calme que dans le mien. Ne vous affligez pas sur moi, je ne suis point en péril. »

Je ne crois pas utile de commenter ce langage. Je me borne à rappeler que Foisset était l'ami très intime et tout dévoué de iMontalembert. Mon frère savait donc que celui-ci connaîtrait sa lettre, pourrait en contrôler les affirmations, les accusations et se montrer d'autant plus tenace dans ses exigences, qu'il saurait n'avoir à craindre ni représailles, ni rupture. Ce soldat, qui avait tant contribué, en l'absence du général, à former l'armée et que l'ennemi avouait redouter plus que tout autre, ne demandait pas qu'on reconnut ses services ; il était prêt au contraire à tout sacrifier, sauf sa dignité.

Quelques jours plus tard, le 12 janvier, Louis Veuillot, croyant, à tort, les choses arrangées, racontait à Foisset tout ce qui s'était passé.

« Paris, ce 12 janvier 1845.

« Mon cher ami, voici nos discordes intérieures terminées non pas tout à fait comme je l'aurais désiré, mais du moins sans scandale, sans entrave pour la marche de l'Univers, sans péril, je l'espère, pour la cause. J'aurais voulu vous en écrire plus tôt, je ne suis pas fâché que le temps

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lirait in.in<iué pour le faire; peut-être n'aurais-je pas suflisainnicnt doniptc un petit sentiment d amertume dont les dernit'res traces ont maintenant disparu de mon cœur. (( Dimanche, après vous avoir éci'it, j'adressai une lettre à M. de Montalembert dans laquelle, en peu de mots, me plai.^nant, non de ce que vous me disiez, mais de ce que l'on vous avait dit à mon insu, je lui déclarais que j'étais toujours prêt à me retirer, et qu'on m'ofl'rait ce que je n'aurais pas osé demander. J'ajoutais que je serais bien aise de mo justifier, que. cependant, je n'y tenais pas; que je demandais seulement à lui faire connaître les inconvénients qu'aurait, suivant moi, pour la religion, un journal exclusivement dirigé par lui, dont je redoute la fougue, ou dirigé par un comité dont je redouterais l'indécision et les lenteurs.

« Pendant ce temps, Taconet comparaissait devant un comité qui n'avait pas même jugé à propos de m'appeler, et il entendait MM. de Montalembert, Dupanloup, Lacordaire et de Ravignan, se portant fort pour M. Lenormant, absent, lui signifier : 1" que V Univers serRxi à l'avenir dirigé par une commission formée de ces cinq messieurs qui en prendrait la responsabilité publiquement et qui voudrait bien s'adjoindre MM. Veuillot et Taconet.

« 2° Que V Lnivo's reccxraii en outre un rédacteur en chef (non encore désigné) qui serait aussi membre du comité avec charge de le représenter dans la rédaction, lequel rédacteur n'écrirait pas, mais ferait le journal, admettrait, classerait, corrigerait tous les articles.

« 25 janvier.

« Je reprends ma lettre, interrompue depuis dix jours par une avalanche d'all'aires.

« Taconet, après une séance de quatre heures, demanda au comité une nouvelle réunion pour le lendemain et aussi la permission de m'y amener. Je le vis le soir. On lui avait

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mis le couteau sur la gorge, le menaçant d'un désaveu de l'archevêque et d'une manifestation publique de ces cinq messieurs. Il me dit tout cela et me demanda ce qu'il devait faire. J'étais indigné, je l'avoue ; pourtant, je lui conseillai de céder.

« Le lundi matin, je reçus la visite de l'excellent abbé Desgenettes (1). On me l'envoyait comme on envoie le prêtre au condamné. Je trouvai cet excès de précaution puéril de la part de gens qui devraient savoir combien il est facile de se défaire d'un homme de cœur.

« Je dis à l'abbé Desgenettes que j'étais prêt à partir, prêt à rester, n'importe à quelles conditions, que je ne demandais à Dieu que d'agir en chrétien, que je ne me sentais que la tentation de tout abandonner et que j'y résistais parce que c'était une tentation de lâcheté. Il fut content de moi, et moi bien heureux de l'avoir contenté. J'allai tranquillement à la réunion. Tout le monde m'embrassa. Je me plaig-nis de n'avoir pas été prévenu ; on me répondit qu'on avait voulu me ménager, et qu'on ne me reprochait que la forme. Je savais trop qu'on me reprochait autre chose, mais je me tus. Le Père Lacordaire exposa un plan fort beau qui me parut chimérique. Je le dis, on m'assura que je me trompais et on délibéra sur les moyens de réaliser ce beau plan. Mais Lenormant manquait encore. On ajourna la réunion au soir, chez Lenormant qu'on ne pouvait autrement saisir. Là, éclatèrent embarras sur embarras. Lenormant ne voulait point de la publicité, le P. de Ravignan n'y consentait qu'avec peine, M. Dupanloup n'avait plus d'avis. Le P. Lacordaire partit assez peu content. On remit à huit jours, faute de pouvoir trouver un moment dans la semaine pour se réunir. Nous pensâmes, nous autres, que le comité s'en remettrait souvent à son rédacteur en chef. Or quel serait ce rédacteur

(1) Curé de Notre-Dame-des-Victoires, homme d'œuvres et de piété. On savait que Louis l'aimait beaucoup et l'écoutait volontiers.

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en chef? On n'y avait pas son^^^é, on avait arrêté qu'il y en aurait un et on était décidé à prendre n'importe qui, pourvu qu'il ne fût pas de la rédaction de VUnivers, trop gâtée sans doute.

« Les réflexions nous vinrent en foule à Taconet et à moi. Taconet songea que le journal avait des propriétaires qu'il fallait consulter, et je me sentis, moi, moins généreux que dans le premier moment, moins disposé à obéir. La première condition de la libre obéissance, c'est que le supérieur sache bien ce qu'il veut et n'ait pas à la fois cinq volontés. Public, le comité devenait manifestement impossible; secret, c'était une dérision et je ne voulais point prendre la responsabilitédesesœuvres. Comment contenter à la fois M. Lacordaire, un peu démocrate; M. de Montalembert, dynastique, avec beaucoup d'absences; MM. Dupanloup et de Ravignan, légitimistes; M. Lenormant, doctrinaire bt guizotin? Et le rédacteur en chef? Serais-je toujours de son avis? La rédaction, qui a droit d'être consultée, l'accepterait-elle? L'accepterais-je longtemps moimême? Corrigerait-il bien, corrigerait-il mal ? Je me résolus intérieurement à ne le prendre qu'à l'épreuve et à quitter tout de suite le travail actif pour ne faire que de grands articles sur les questions de politique et de littérature, où tout le monde est de mon avis.

« Nous en étions là, attendant la prochaine réunion, lorsque nous reçûmes de l'Archevêque de Paris la lettre la plus dure, la plus blessante pour nous, et en même temps la plus fâcheuse pour lui, une lettre qui aurait été funeste au journal et plus encore à Monseigneur lui-même. Il en annonçait la prochaine publication. Sur le premier moment, nous en fimes honneur à ces messieurs qui pouvaient soupçonner nos irrésolutions. La lettre, adressée à Taconet, était tout entière dirigée contre moi, bien que je n'y fusse pas nommé. Pensant que l'Archevêque n'avait pas bien su ce qui le faisait agir, nous pensâmes qu'il retirerait cette déplorable manifestation et que nous pour-

rions même le mettre de notre parti. Nous allâmes le trouver. En effet, il était mal informé ; nous le mîmes au courant, et le projet de M. Dupanloup ne l'étoona pas médiocrement. Il nous déclara quejamais il ne consentirait à voir un de ses vicaires généraux à la tête d'un journal quelconque, s'excusa de nous avoir fait de la peine, fut très bien enfin selon sa coutume. Nous lui proposâmes à notre tour de lui donner des sûretés contre le journal, de consulter un prêtre de sa confiance et de ne jamais parler des affaires de son diocèse. Il accepta. Nous nous quittâmes bons amis. Le lendemain, nous eûmes l'idée, pour tout concilier, de faire un comité de conseil qui nous donnerait son avis sur la marche du journal. Nous proposâmes M. de Carné, M. de Lavau (un des principaux actionnaires) (1), M. Bailly, au même titre et comme ancien directeur de V Univers, l'abbé Hiron, familier de l'archevêché, Ozanam , Taconet et moi. L'archevêque fut enchanté. iM. de Carné accepta, M. de Lavau, M. Bailly acceptèrent, Ozanam refusa tout en nous remerciant et en nous approuvant. Nous chargeâmesTarchevêque de tout arranger, et de proposer même àiM. de Montalembert une place dans ce comité, grand sacrifice que nous faisions à la paix (2).

« M. de Montalembert ne voulut pas accepter et se mit à crier à la trahison. M. de Lavau, tourné probablement par M. Dupanloup, refusa après trois jours de réflexion; Carné refusa parce que V Univers n'embrassait pas le parti Mole. L'abbé Hiron déclara, probablement sur une nouvelle idée de l'archevêque, qu'il fallait que Champagny fût rédacteur en chef, sans quoi il se retirait. Je vous jure que je commençais à en avoir par-dessus les yeux. Pourtant, je dis à Taconet, indigné, d'accepter Champagny. Il le fit, M. de Champagny averti, se mit à frissonner au coin de

(Ij Et l'ancien directeur de l'Union catholique.

(2) Ce comité de conseil eût manqué d'homogénéité autant pour le moins que le comité des cinq. L'idée venait de l'abbé Hiron; Taconet l'avait acceptée en homme qui so noie, et Louis, iirité. s'y résignait.

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son feu de la (limiilc où l'on voulait rrlcvci-, ef tout lut fini. Je reste, faute de mieux.

" Je vous passe l)(';uicoii[) d iiuidriils, beaucoup de mauvais procédés, beaucoup «le dégoûts. Je ne vous dis rien de l'amertume de voir tant d'hommes ;:^raves et importants et dévoués, si incapables d'une volonté, d une résolution, si changeants, si imprudents, si craintifs. Vous comprendrez toutcela et vous êtes en mesure de me juirer. Adieu, cher ami; j'ai besoin de vos prières. »

F^orsque le eouite de Charapairny, écrivain de mérite, mais esprit timoré, eut refusé positivement de diriger et corrig-er, sous la haute surveillance du comité, Y Univers et Louis Veuillot, deux autres rédacteurs en chef ou censeurs furent proposés ou indiqués par des membres du comité en expectative : M, Romain Cornut, l'avocat amateur qui avait si mal défendu le gérant du journal en cour d'assises, et M. Audley. Celui-ci, homme sérieux et fort honorable, Anglais ou Irlandais d'origine, tenait une sorte de pensionnat d'ordre supérieur où il logeait, nourrissait et préparait aux examens des jeunes gens de bonne famille. Grand, sec, instruit, raide en sa tenue, il écrivait proprement, avec froideur, sur des questions spéciales et ignorait le journalisme. Il fut plus tard, je crois, gérant, secrétaire ou directeur du Correspondant. Romain Cornut, protégé de M. Dupanloup, professait momentanément, dans des conditions quelconques, quelque chose au petit séminaire. Bruyant, rude en ses façons, large en ses doctrines, ce qui le fit aller plus tard jusqu'cà Proudhon, toujours sûr de lui, il était d'humeur à tout entreprendre. Il appelait l'abbé Dupanloup « le patron », et d'un air gouailleur, avec un fort accent de l'Ariège ou de l'Ardèche, disait : « Je fais son grec et je corrige son latin. » Si « le patron » avait connu ce propos familier et vantard, je doute qu'il eût continué à Romain Cornut sa protection.

Le comité dictatorial des « cinq », qui n'aurait ja-

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